En famille

Chapter 23

Chapter 233,877 wordsPublic domain

Elle eût voulu l'interroger, mais elle n'osa pas; une fois assis en voiture, il s'affaissa et, la tête inclinée en avant, il ne prononça pas un mot.

Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait prêt à le recevoir et à l'aider à descendre; ce qu'il fit, obséquieusement:

«Je suppose que vous vous êtes senti assez fort pour venir, dit-il d'une voix compatissante qui contrastait avec l'éclat de ses yeux.

-- Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce que je devais venir.

-- C'est ce que je voulais dire...»

M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se faisant conduire par elle à son cabinet.

Bientôt commença le dépouillement de la correspondance, qui était volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s'il était sourd ou endormi.

Ensuite venait la réunion des chefs de services, dans laquelle devait ce jour-là se décider une grosse question, qui engageait sérieusement les intérêts de la maison: devait-on vendre les grandes provisions de jute qu'on avait aux Indes et en Angleterre, en ne gardant que ce qui était indispensable à la fabrication courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on faire de nouveaux achats? en un mot se mettre à la hausse ou à la baisse?

Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une méthode rigoureuse, dont personne ne s'écartait: chacun à tour de rôle, en commençant par le plus jeune, donnait son avis et développait ses raisons; M. Vulfran écoutait, et à la fin, faisait connaître la résolution qu'il se proposait de suivre; -- ce qui ne voulait pas dire qu'il la suivrait, car plus d'une fois on apprenait, six mois ou un an après, qu'il avait fait précisément le contraire de ce qu'il avait dit; mais en tout cas, il se prononçait avec une netteté qui émerveillait ses employés, et toujours la discussion aboutissait.

Ce matin-là la délibération suivit sa marche ordinaire, chacun expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que celui-ci produisit, ce fut un doute:

«Je n'ai jamais été si embarrassé; il y a de bien bonnes raisons pour, mais il y en a de bien fortes contre.»

Il était sincère, en confessant cet embarras, car c'était une règle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du maître, bien plus que sur les lèvres de celui qui parlait, et de se décider d'après ce que disait cette physionomie, qu'il avait appris à connaître par une longue pratique, sans s'inquiéter de ce qu'il pouvait penser lui-même: que pouvait d'ailleurs peser son opinion dans la balance, où de l'autre côté, ce qu'il mettait était une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie n'avait absolument rien exprimé, qu'un vague exaspérant. Voulait-il acheter, voulait-il vendre? À vrai dire il semblait ne pas prendre souci plus de l'un que de l'autre; absent, envolé, perdu dans un autre monde que celui des affaires.

Après Talouel, deux conclusions furent encore émises, puis ce fut au patron de rendre son arrêt; et comme toujours, même plus complet que toujours, s'établit un respectueux silence, tandis que les yeux restaient attachés sur lui.

On attendait, et comme il ne disait rien on s'interrogeait du regard: avait-il donc perdu l'intelligence ou le sentiment de la réalité?

Enfin il leva le bras, et dit:

«Je vous avoue que je ne sais que décider.»

Quelle stupéfaction! Eh quoi, il en était là!

Pour la première fois depuis qu'on le connaissait, il se montrait indécis, lui toujours si résolu, si bien maître de sa volonté.

Et les regards, qui tout à l'heure se cherchaient, évitaient maintenant de se rencontrer: les uns par compassion; les autres, particulièrement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se trahir.

Il dit encore:

«Nous verrons plus tard.»

Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s'en allant, sans échanger ses réflexions.

Resté seul avec Perrine, assise à la petite table d'où elle n'avait pas bougé, il ne parut pas faire attention au départ de ses employés, et garda son attitude accablée.

Le temps s'écoula, il ne bougea point. Souvent elle l'avait vu rester, immobile devant sa fenêtre ouverte, plongé dans ses pensées ou ses rêves, et cette attitude s'expliquait de même que son inaction et son mutisme, puisqu'il ne pouvait ni lire, ni écrire; mais alors elle ne ressemblait en rien à celle de maintenant, et à le regarder, l'oreille attentive, on pouvait voir sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l'usine il suivait son travail comme s'il le surveillait de ses yeux, dans chaque atelier ou chaque cour: le battement des métiers, les échappements de la vapeur, les ronflements des cannetières, les lamentables gémissements de la valseuse, le décrochage et l'accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de sifflet des locomotives, les commandements de manoeuvres, même le sabotage des ouvriers quand ils traversaient d'un pas traîné un chemin pavé, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se faisait, et avec quelle activité ou quelle nonchalance cela se faisait.

Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout paraissait pétrifié, momifié comme l'eût été une statue. Cela était si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait envahie par une sorte de terreur qui l'anéantissait.

Tout à coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d'une voix forte, avec la conscience d'être seul, ou plutôt sans conscience de l'endroit où il était et de ceux qui pouvaient l'entendre, il dit:

«Mon Dieu, mon Dieu, vous vous êtes retiré de moi. Qu'ai-je donc fait pour que vous m'abandonniez?»

Puis le silence reprit plus écrasant, plus lugubre, pour Perrine, que ce cri avait bouleversée, bien qu'elle ne pût pas mesurer toute l'étendue et la profondeur du désespoir qu'il accusait. C'est qu'en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu'il avait faite et la situation qu'il occupait, en était arrivé à croire qu'il était un privilégié, en quelque sorte un élu, dont la Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas, comment serait-il parvenu si haut, s'il n'avait été servi que par sa seule intelligence? Une main toute-puissante l'avait donc tiré de la foule pour de grandes choses, et plus tard guidé si sûrement, que ses idées avaient toujours obéi à une inspiration supérieure, de même que ses actes à une direction infaillible; ce qu'il désirait avait toujours réussi; dans ses batailles, il avait toujours triomphé, et toujours ses adversaires avaient succombé. Mais voilà que tout à coup ce qu'il voulait le plus ardemment, ce qu'il se croyait sûr d'obtenir, pour la première fois ne se réalisait pas: il attendait son fils, il savait qu'il allait le voir arriver, toute sa vie était désormais arrangée pour cette réunion; et son fils était mort.

Alors quoi?

Il ne comprenait pas, -- ni le présent, ni le passé.

Qu'avait-il été?

Qu'était-il?

Et si vraiment il avait été ce que pendant quarante ans il avait cru être, pourquoi ne l'était-il plus?

XXXVIII

Cet anéantissement se prolongea, et il s'y joignit des accidents de santé: la bronchite, les palpitations s'aggravèrent, il se produisit même une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine retint M. Vulfran à la chambre, et donna l'entière direction des usines à Talouel triomphant.

Cependant ces accidents s'amendèrent, mais la prostration morale ne s'améliora pas, et au bout de quelques jours il n'y eut plus qu'elle qui inquiéta le médecin.

Plusieurs fois Perrine avait essayé de l'interroger; mais il lui avait à peine répondu, le docteur Ruchon n'étant pas homme à s'intéresser à la curiosité des gamines; heureusement il avait été moins rébarbatif avec Bastien et Mlle Belhomme, qu'il rencontrait souvent à sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de chambre et par l'institutrice son anxiété était tant bien que mal renseignée.

«Il n'y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais M. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail.»

Mlle Belhomme était moins brève, et quand en venant au château donner sa leçon, elle avait bavardé avec le médecin, elle répétait volontiers à son élève ce que celui-ci avait dit, ce qui d'ailleurs se résumait en un mot toujours le même:

«Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontât la mécanique morale arrêtée, mais dont le grand ressort ne paraît cependant pas cassé.»

Pendant longtemps on l'avait redoutée cette secousse, et c'était même la crainte qu'elle se produisit inopinément qui, plusieurs fois, avait retardé l'opération de la cataracte, que l'état général semblait permettre. Mais maintenant on la désirait. Qu'elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit intérêt à ses affaires, au travail, à tout ce qui était sa vie, et dans un avenir, prochain peut-être, on pourrait sans doute la tenter avec des chances de réussite, alors surtout qu'on n'aurait pas à redouter les violentes émotions d'un retour ou d'une mort, qu'au point de vue spécial de l'opération on pouvait également redouter.

Mais comment la provoquer?

C'était ce qu'on se demandait sans trouver de réponse à cette question, tant il semblait détaché, de tout, au point de ne vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu'il avait gardé la chambre, et d'avoir toujours fait répondre par Bastien, à Talouel, qui respectueusement venait à l'ordre deux fois par jour, le matin et le soir:

«Décidez pour le mieux.»

Et quand, quittant le lit, il était revenu aux bureaux, à peine s'était-il fait rendre compte de ce qu'avait décidé Talouel, trop habile, trop adroit et trop prudent d'ailleurs pour prendre aucune mesure que le patron n'eût pas prise lui-même.

Cette apathie n'empêchait pas cependant que chaque jour Perrine le conduisît comme naguère dans les diverses usines; mais le chemin se faisait silencieusement, sans qu'il répondît le plus souvent aux observations qu'elle lui adressait de temps en temps, et arrivé aux usines, c'était à peine s'il écoutait le rapport des directeurs.

«Pour le mieux, répétait-il; entendez-vous avec Talouel.»

Combien de temps cela durerait-il?

Une après-midi qu'ils revenaient de la tournée des usines, et qu'ils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise.

«Arrête, dit M. Vulfran, il semble qu'on sonne au feu.»

La voiture arrêtée, la sonnerie s'entendit distinctement.

«C'est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose?

-- Un tourbillon de fumée noire.

-- De quel côté?

-- À travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me reconnaître.

-- À droite, ou à gauche?

-- Plutôt à gauche.»

À gauche, c'était vers l'usine.

«Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle.

-- Non, seulement va vite.»

En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme ils tournaient selon le caprice des entailles bordées de peupliers, Perrine ne pouvait fixer l'endroit précis d'où s'élevait la fumée, il semblait que c'était du centre du village, et non de l'usine.

Elle fit cette observation à M. Vulfran, qui ne répondit rien.

Ce qui la confirma dans cette idée, ce fut que la sonnerie se faisait entendre maintenant tout à gauche, c'est-à-dire aux environs de l'usine.

«On ne sonne pas là où est le feu, dit-elle.

-- Voilà qui est bien raisonné», répliqua M. Vulfran.

Mais il fit cette réponse d'un ton presque indifférent, comme s'il n'y avait pas intérêt pour lui à savoir où était le feu.

Ce fut seulement en entrant dans le village qu'ils furent fixés:

«Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu n'est pas chez vous: c'est la maison à la Tiburce qui brûle.»

La Tiburce était une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop petits pour être admis à l'asile, et habitait une misérable chaumière, usée, à moitié effondrée, située au fond d'une cour, aux environs des écoles.

«Allons-y», dit M. Vulfran.

Il n'y avait qu'à suivre les gens qui couraient; maintenant on voyait la fumée et les flammes s'élever en tourbillons au-dessus des maisons, et l'on respirait une odeur de brûlé. Avant d'arriver, ils durent arrêter sous peine d'écraser les curieux, qui pour rien au monde ne se seraient dérangés. Alors M. Vulfran descendit de voiture, et guidé par Perrine traversa les groupes. Comme ils approchaient de l'entrée de la maison, Fabry, le casque en tête, car il commandait les pompiers de l'usine, vint à eux.

«Nous sommes maîtres du feu, dit-il, mais la maison est entièrement brûlée, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants, cinq ou six peut-être, ont péri; un est enseveli sous les décombres, deux ont été asphyxiés; les trois autres, on ne sait pas.

-- Comment le feu a-t-il pris?

-- La Tiburce était endormie ivre, -- elle l'est encore, -- les enfants les plus grands ont joué avec des allumettes; quand tout a commencé à flamber, ils se sont sauvés, la Tiburce épouvantée en a fait autant, oubliant ceux au berceau.»

Une clameur sortait de la cour accompagnée de cris, M. Vulfran voulut se diriger de ce côté.

«N'allez pas par-là, dit Fabry, ce sont les deux mères des enfants asphyxiés qui les pleurent.

-- Qui sont-elles?

-- Des ouvrières des usines.

-- Il faut que je leur parle.»

Il appuya sa main sur l'épaule de Perrine, pour dire qu'elle devait le conduire.

Précédés de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrèrent dans la cour, où les pompiers noyaient les décombres de la maison effondrée entre ses quatre murs restés debout, et sous les jets d'eau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des crépitements.

D'un coin opposé encombré de femmes, partaient les cris qu'ils avaient entendus. Fabry écarta les groupes, et M. Vulfran, précédé de Perrine, s'avança vers les deux mères qui tenaient leurs enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, l'une d'elles, qui croyait peut-être à un secours suprême, le vit paraître; alors reconnaissant que ce n'était que le patron, elle étendit vers lui un bras menaçant:

«Venez donc ver ce qu'on fait d'nos éfants, pendant qu'on s'extermine pour vous, c'est y vo qu'allez li rendre la vie? Oh! mon pauvre petit!»

Et se penchant sur son enfant, elle éclata en cris et en sanglots.

Un moment M. Vulfran resta indécis, puis il dit à Fabry:

«Vous aviez raison; allons-nous-en.»

Ils rentrèrent aux bureaux, et il ne fut plus question de l'incendie, jusqu'au moment où Talouel vint annoncer à M. Vulfran que sur les six enfants qu'on croyait morts, trois avaient été retrouvés en bonne santé chez des voisins, où on les avait portés dans le premier moment d'affolement: il n'y avait donc réellement que trois victimes, dont l'enterrement venait d'être fixé au lendemain.

Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour à l'usine était restée plongée dans une réflexion profonde, se décida à adresser la parole à M. Vulfran:

«N'irez-vous pas à cet enterrement? demanda-t-elle avec un frémissement de voix, qui trahissait son émotion.

-- Pourquoi irais-je?

-- Parce que ce serait votre réponse -- la plus digne que vous puissiez faire -- aux accusations de cette pauvre femme.

-- Mes ouvriers sont-ils venus au service célébré pour mon fils?

-- Ils ne se sont pas associés à votre douleur; vous vous associez à celles qui les atteignent, c'est une réponse aussi cela, et qui serait comprise.

-- Tu ne sais pas combien l'ouvrier est ingrat.

-- Ingrat pourquoi? Pour l'argent reçu? C'est possible; et cela vient peut-être de ce qu'il ne considère pas l'argent reçu au même point de vue que celui qui le donne; n'a-t-il pas des droits sur cet argent qu'il a gagné lui-même? Cette ingratitude-là existe peut-être telle que vous dites. Mais l'ingratitude pour une marque d'intérêt, pour une aide amicale, croyez-vous qu'elle soit la même? C'est l'amitié qui fait naître l'amitié. On aime ceux dont on se sent aimé; et il me semble que si nous nous faisons l'ami des autres, nous faisons des autres nos amis. C'est beaucoup de soulager la misère des malheureux; mais comme c'est plus encore de soulager leur douleur... en la partageant!»

Elle avait encore bien des choses à dire dans ce sens, lui semblait-il; mais M. Vulfran ne répondant rien, et ne paraissant même pas l'écouter, elle n'osa pas continuer: plus tard elle reprendrait ce sujet.

Quand ils passèrent devant la véranda de Talouel pour rentrer au château, M. Vulfran s'arrêta:

«Prévenez M. le curé, dit-il, que je prends à ma charge les frais de l'enterrement des enfants; qu'il ordonne un service convenable; j'y assisterai.»

Talouel eut un haut-le-corps.

«Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront se rendre demain à l'église en auront la liberté: c'est un grand malheur que cet incendie.

-- Nous n'en sommes pas responsables.

-- Directement, non.»

Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin, après le dépouillement de la correspondance et la conférence avec les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry:

«Vous n'avez rien de pressé en train, je pense?

-- Non, monsieur.

-- Eh bien, partez pour Rouen. J'ai appris qu'on avait construit là une crèche modèle, dans laquelle on a appliqué ce qui s'est fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et par suite routine, mais un particulier qui a cherché dans le bien à faire un hommage à des mémoires chères. Vous étudierez cette crèche dans tous ses détails: construction, chauffage, ventilation, prix de revient, et dépense d'entretien. Puis vous demanderez à son constructeur de quelles crèches il s'est inspiré. Vous irez les étudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu'il vous sera possible. Il faut qu'avant trois mois nous ayons ouvert une crèche à la porte de toutes mes usines: je ne veux pas qu'un malheur comme celui qui est arrivé avant-hier se renouvelle. Je compte sur vous. N'ayons pas la charge d'une pareille responsabilité.»

Le soir, la leçon que Mlle Belhomme donnait à Perrine, qui avait raconté cette grande nouvelle à l'institutrice enthousiasmée, fut interrompue par l'entrée de M. Vulfran dans la bibliothèque:

«Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon nom et au nom des populations de ce pays, service considérable, d'une importance capitale par les résultats qu'il peut produire, mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice considérable aussi: voici ce dont il s'agit.»

Ce dont il s'agissait, c'était qu'elle donnât sa démission pour prendre la direction des cinq crèches qu'il allait fonder; après avoir cherché, il ne trouvait qu'elle qui fût la femme d'intelligence, d'énergie et de coeur capable de mener à bien une tâche aussi lourde. Les crèches ouvertes, il les offrirait aux communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles, avec un capital suffisant pour subvenir à leur entretien à perpétuité, et il ne mettrait pour condition à sa donation que l'obligation de maintenir à leur tête celle en qui il avait toute confiance pour assurer le succès et la durée de son oeuvre.

Ainsi présentée, la demande ne pouvait pas ne pas être accueillie, mais ce ne fut pas sans déchirements, car le sacrifice, comme l'avait dit M. Vulfran, était considérable pour l'institutrice:

«Ah! monsieur, s'écria-t-elle, vous ne savez pas ce que c'est que l'enseignement.

--Donner le savoir aux enfants, c'est beaucoup, je le sais, mais leur donner la vie, la santé, c'est quelque chose aussi, et ce sera votre tâche; elle est assez grande pour que vous ne la refusiez pas.

-- Et je ne serais pas digne de votre choix si j'écoutais mes convenances personnelles... Après tout je me prendrai moi-même pour élève, et j'aurai tant à apprendre, que mon besoin d'enseignement trouvera à s'employer largement. Je suis à vous de tout coeur, et ce coeur est plus ému qu'il ne saurait l'exprimer, pénétré de gratitude, d'admiration...

-- Si vous voulez parler de gratitude, ce n'est pas à moi qu'il faut en adresser l'expression, mais à votre élève, mademoiselle, car c'est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a éveillé dans mon coeur des idées auxquelles j'étais jusqu'alors resté étranger, et m'a mis dans une voie où je n'ai encore fait que quelques pas, qui ne sont rien à côté de la route à parcourir.

-- Ah! monsieur, s'écria Perrine enhardie de joie et de fierté, si vous vouliez encore en faire un.

-- Pour aller où?

-- Quelque part où je vous conduirais ce soir.

-- Alors, tu ne doutes de rien.

-- Ah! si je ne doutais de rien!

-- Est-ce de moi que tu doutes?

-- Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais cela n'a aucun rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous conduire quelque part ce soir.

-- Mais où veux-tu me conduire ce soir?

-- En un endroit où votre présence pendant quelques minutes seulement peut produire des résultats extraordinaires.

-- Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit mystérieux?

-- Si je vous le disais, l'effet que j'attends de notre visite serait manqué. Il fera beau et chaud ce soir, vous n'aurez pas à craindre de gagner froid, laissez-vous décider.

-- Il semble qu'on peut avoir confiance en elle, dit Mlle Belhomme, bien que cette proposition se présente sous une forme un peu... bizarre et enfantine.

-- Allons, qu'il soit fait comme tu veux, je t'accompagnerai ce soir. À quelle heure fixes-tu notre expédition?

-- Plus il sera tard, mieux cela vaudra.»

Dans la soirée, il parla plusieurs fois de cette expédition, mais sans décider Perrine à s'expliquer.

«Sais-tu que tu en es arrivée à piquer ma curiosité?

-- Quand je n'aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas déjà quelque chose? Ne vaut-il pas mieux pour vous rêver à ce qui peut se produire tantôt ou demain, que vous anéantir dans les regrets de ce que vous espériez hier?

_ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais à quel avenir veux-tu que je rêve? il est plus triste encore que le passé, puisqu'il est vide.

-- Mais non, monsieur, il n'est pas vide, si vous songez à celui des autres. Quand on est enfant... et pas heureux, on pense souvent, n'est-ce pas, à tout ce qu'on demanderait à un magicien tout-puissant, à un enchanteur, si on le rencontrait, et qui n'a qu'à vouloir pour réaliser tous les souhaits; mais quand on est soi-même cet enchanteur, est-ce qu'on ne pense pas quelquefois à ce qu'on peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas, qu'ils soient enfants ou non; puisqu'on a aux mains le pouvoir, n'est-ce pas amusant de s'en servir? Je dis amusant parce que nous sommes dans une féerie, mais dans la réalité il y a un autre mot que celui-là.»

La soirée s'écoula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran demanda si le moment n'était pas venu de partir, mais elle le retarda tant qu'elle put.

Enfin elle annonça qu'ils pouvaient se mettre en route: la nuit était chaude comme elle l'avait prévu, sans vent, sans brouillard, mais avec des éclairs de chaleur qui fréquemment embrasaient le ciel noir. Quand ils arrivèrent dans le village, ils le trouvèrent endormi, pas une seule lumière ne brillait aux fenêtres closes, pas de bruit d'aucune sorte, excepté celui de l'eau qui tombait des barrages de la rivière.

Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnaître la nuit, et depuis leur sortie du château il avait suivi son chemin comme avec ses yeux.

«Nous voilà devant Françoise, dit-il à un certain moment.

-- C'est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous le voulez bien, nous ne parlerons pas: par la main je vous guiderai. Je vous préviens cependant que nous aurons un escalier à monter, il est facile et droit; au haut de cet escalier j'ouvrirai une porte et nous entrerons; nous ne resterons là que ce que vous voudrez rester, une minute ou deux.

-- Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas?

-- Vous n'avez pas besoin de voir.

-- Alors pourquoi venir?

-- Pour être venu. J'oubliais de vous dire qu'il importe peu que nous fassions du bruit en marchant.»