En famille

Chapter 22

Chapter 223,854 wordsPublic domain

Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n'était sérieuse; la plupart provenaient d'agents d'affaires, qui s'engageaient à faire des recherches dont ils garantissaient le succès, si on voulait bien leur envoyer une provision indispensable aux premières démarches; quelques-unes étaient de simples romans qui se lançaient dans une fantaisie vague promettant tout et ne donnant rien; d'autres enfin racontaient des faits remontant à cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait dans les trois dernières années fixées par l'annonce, pas plus qu'elle ne fournissait l'indication précise demandée.

C'était Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si nulles qu'elles fussent généralement, elles ne décourageaient pas M. Vulfran et n'ébranlaient pas sa foi:

«Il n'y a que l'annonce répétée qui produise de l'effet», disait- il toujours.

Et sans se lasser, il répétait les siennes.

Un jour enfin une lettre datée de Serajevo en Bosnie apporta une offre qui paraissait pouvoir être prise en considération: elle était en mauvais anglais, et disait que si l'on voulait déposer les quarante livres promises par l'insertion du _Times_, chez un banquier de Serajevo, on s'engageait à fournir des nouvelles authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de novembre de la précédente année: au cas où l'on accepterait cette proposition, on devait répondre poste restante à Serajevo sous le numéro 917.

«Eh bien, tu vois si j'avais raison, s'écria M. Vulfran, c'est près de nous, le mois de novembre.»

Et il montra une joie qui était un aveu de ses craintes: c'était maintenant qu'il pouvait affirmer l'existence d'Edmond avec preuves à l'appui et non plus seulement en vertu de sa foi paternelle.

Pour la première fois depuis que ses recherches se poursuivaient, il parla de son fils à ses neveux et à Talouel.

«J'ai la grande joie de vous annoncer que j'ai des nouvelles d'Edmond; il était en Bosnie au mois de novembre.»

L'émoi fut grand quand ce bruit se répandit dans le pays. Comme toujours en pareille circonstance on l'amplifia:

«M. Edmond va arriver!

-- Est ce possible?

-- Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des neveux et de Talouel.»

En réalité, elle était curieuse cette mine: préoccupée chez Théodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint; au contraire épanouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait pris l'habitude de faire exprimer à sa physionomie comme à ses paroles précisément le contraire de ce qu'il pensait.

Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire à ce retour:

«Le vieux a été trop dur; le fils n'avait pas mérité que, pour quelques dettes, on l'envoyât aux Indes. Mis en dehors de sa famille, il s'en est créé une autre là-bas.

-- Et puis être en Bosnie, en Turquie, quelque part par là, cela, ne veut pas dire qu'on, est en route pour Maraucourt; est-ce que la route des Indes en France passe par la Bosnie?»

Cette réflexion était de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais, jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y mêler aucune considération sentimentale.

«Comme vous je désire le retour du fils, disait-il, cela donnerait à la maison une solidité qui lui manque, mais il ne suffit pas que je désire une chose pour que j'y croie; c'est Français cela, ce n'est pas Anglais, et moi, vous savez, _I am an Englishman_.»

Justement parce que ces réflexions étaient d'un Anglais, elles faisaient hausser les épaules: si le patron parlait du retour de son fils, on pouvait avoir foi en lui; il n'était pas homme à s'emballer, le patron.

«En affaires, oui; mais en sentiment, ce n'est pas l'industriel qui parle, c'est le père.»

À chaque instant M. Vulfran s'entretenait avec Perrine de ses espérances:

«Ce n'est plus qu'une affaire de temps: la Bosnie, ce n'est pas l'Inde, une mer dans laquelle on disparaît; si nous avons des nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront sur une piste qu'il sera facile de suivre.»

Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliothèque les livres qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une explication satisfaisante, ce que son fils était venu faire dans ce pays sauvage, au climat rude, où il n'y a ni commerce, ni industrie.

«Peut-être s'y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine.

-- Sans doute, et c'est un indice de plus pour prouver son prochain retour; de plus s'il était là de passage, il semble vraisemblablement qu'il n'était pas accompagné de sa femme et de sa fille, car la Bosnie n'est pas un pays pour les touristes; donc il y aurait séparation entre eux.»

Comme elle ne répondait rien malgré l'envie qu'elle en avait, il s'en fâcha:

«Tu ne dis rien.

-- C'est que je n'ose pas ne pas être d'accord avec vous.

-- Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses.

-- Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas pour d'autres. Ne m'avez-vous pas défendu d'aborder jamais ce qui se rapporte à... cette jeune fille? Je ne veux pas m'exposer à vous fâcher.

-- Tu ne me fâcheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu admets qu'elles ont pu venir en Bosnie.

-- D'abord parce que la Bosnie n'est pas un pays inabordable pour des femmes, surtout quand ces femmes ont voyagé dans les montagnes de l'Inde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les dangers à celles des Balkans. Et puis d'un autre côté, si M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas pourquoi sa femme et sa fille ne l'auraient pas accompagné, puisque les lettres que vous avez reçues des différentes contrées de l'Inde disent que partout elles étaient avec lui. Enfin il y a encore une autre considération que je n'ose pas vous dire, précisément parce qu'elle n'est pas d'accord avec vos espérances.

-- Dis-la quand même.

-- Je la dirai, mais à l'avance je vous demande de ne voir dans mes paroles que le souci de votre santé, qui serait atteinte au cas où votre attente serait déçue; ce qui est possible n'est-ce pas?

-- Explique-toi clairement.

-- De ce que M. Edmond était à Serajevo au mois de novembre, vous concluez qu'il doit être de retour ici... bientôt.

-- Évidemment.

-- Et cependant on peut ne pas le retrouver.

-- Je n'admets pas cela.

-- Une raison ou une autre peut l'empêcher de revenir... N'est-il pas possible qu'il ait disparu?

-- Disparu?

-- S'il était retourné aux Indes... ou ailleurs; s'il était parti pour l'Amérique?

-- Les si entassés les uns par-dessus les autres conduisent à l'absurde.

-- Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu'on désire et en repoussant les autres on s'expose...

-- À quoi?

-- Quand ce ne serait qu'à l'impatience. Voyez dans quel état agité vous êtes depuis que vous avez reçu cette nouvelle de Serajevo; et cependant les délais ne sont pas écoulés pour que la réponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus; vous avez maintenant plusieurs accès par jour et aussi des palpitations, de l'essoufflement: votre visage rougit à chaque instant; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t- il si cette réponse se fait encore attendre, et surtout si... elle n'est pas ce que vous espérez, ce que vous voulez? Vous vous êtes si bien habitué à dire: «Cela est ainsi, et non autrement», que je ne peux pas ne pas m'... inquiéter. Cela est si terrible d'être frappé par le pire, quand c'est au meilleur qu'on croit, et si j'en parle ainsi, c'est que cela m'est arrivé: après avoir tout craint pour mon père, nous étions sûres de son prompt rétablissement le jour même où nous l'avons perdu; nous avons été folles, maman et moi, et certainement c'est la violence de ce coup inattendu qui a tué ma pauvre maman; elle n'a pas pu se relever; six mois après, elle est morte à son tour. Alors pensant à cela, je me dis...»

Mais elle n'acheva pas, les sanglots étranglèrent les paroles dans sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait qu'ils ne s'expliquaient pas, ils la suffoquèrent.

«N'évoque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et parce que tu as été cruellement éprouvée, n'imagine pas qu'il n'y a que malheurs en ce monde; cela serait mauvais pour toi; de plus cela serait injuste.»

Évidemment tout ce qu'elle dirait, ce qu'elle ferait, n'ébranlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible que ce qui s'accordait avec son désir: elle ne pouvait donc qu'attendre en se demandant, pleine d'angoisses, ce qui se passerait lorsque arriverait la lettre du banquier d'Amiens apportant la réponse de Serajevo.

Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui- même.

Un matin que Talouel comme à son ordinaire se promenait sur son banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son regard, qui ne laissait rien échapper, les cours de l'usine, il vit le banquier qu'il connaissait bien descendre de voiture à la grille des Shèdes, et se diriger vers les bureaux d'un pas grave, avec une attitude compassée.

Précipitamment il dégringola l'escalier de sa véranda et courut au-devant de lui: en approchant, il constata que la mine était d'accord avec la démarche et l'attitude. Incapable de se contenir il s'écria:

«Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur?

-- Mauvaises.»

La réponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista:

«Mais...

-- Mauvaises.»

Puis, changeant tout de suite de sujet:

«M. Vulfran est dans ses bureaux?

-- Sans doute.

-- Je dois l'entretenir tout d'abord.

-- Cependant...

-- Vous comprenez.»

Si le banquier qui, dans son attitude embarrassée, fixait ses regards à terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait deviné qu'au cas où Talouel deviendrait un jour le maître des usines de Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discrétion.

Autant Talouel s'était montré obséquieux quand il avait espéré obtenir ce qu'il voulait savoir, autant il afficha de brutalité quand il vit ses avances repoussées:

«Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet», dit-il en s'éloignant les mains dans ses poches.

Comme ce n'était pas la première fois que le banquier venait à Maraucourt, il n'eut pas de peine à trouver le cabinet de M. Vulfran, et arrivé à sa porte, il s'arrêta un moment pour se préparer.

Il n'avait pas encore frappé qu'une voix, celle de M. Vulfran, cria:

«Entrez!»

Il n'y avait plus à différer, il entra en s'annonçant:

«Bonjour, monsieur Vulfran.

-- Comment, c'est vous! à Maraucourt!

-- Oui, j'avais affaire ce matin à Picquigny; alors j'ai poussé jusqu'ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo.»

-- Perrine assise à sa table n'avait pas besoin que ce nom fût prononcé pour savoir qui venait d'entrer: elle resta pétrifiée.

«Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente.

-- Elles ne sont pas ce que vous deviez espérer, ce que nous espérions tous.

-- Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres?

-- Il semble que ce soit un honnête homme.

-- Il ne sait rien?

-- Ses renseignements ne sont que trop authentiques... malheureusement.

-- Malheureusement!»

C'était la première parole de doute que M. Vulfran prononçait.

Il s'établit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui s'assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il passait: la surprise, l'inquiétude.

«Alors on n'a plus de nouvelles d'Edmond depuis le mois de novembre? dit-il.

-- On n'en a plus.

-- Mais quelles nouvelles a-t-on eues à cette époque? quel caractère de certitude, d'authenticité présentent-elles?

-- Nous avons des pièces officielles, visées par le consul de France à Serajevo.

-- Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles mêmes.

-- En novembre, M. Edmond est arrivé à Sarajevo comme... photographe.

-- Allons donc! vous voulez dire avec des appareils de photographie?

-- Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il voyageait en famille, accompagné de sa femme et de sa fille. Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la ville...»

Il chercha dans les papiers qu'il avait dépliés sur un coin du bureau de M. Vulfran.

«Puisque vous avez des pièces, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera plus vite fait.

-- Je vais vous les lire; je vous disais qu'il avait travaillé comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch. Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour...»

Il consulta de nouveau ses papiers:

«... pour Travnik, et tomba... ou arriva malade à un village situé entre ces deux villes.

-- Mon Dieu, s'écria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu!»

Et il joignit les mains, le visage décomposé, tremblant de la tête aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui.

«Vous êtes un homme de grande force...

-- Il n'y a pas de force contre la mort. Mon fils....

-- Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l'affreuse vérité: le sept novembre... M. Edmond... est mort à Bousovatcha d'une congestion pulmonaire.

-- C'est impossible!

-- Hélas! monsieur, moi aussi j'ai dit: c'est impossible en recevant ces pièces, bien que leur traduction soit visée par le consul de France; mais cet acte de décès d'Edmond Vulfran Paindavoine, né à Maraucourt (Somme), âgé de trente-quatre ans, n'emprunte-t-il pas un caractère d'authenticité à ces renseignements mêmes, si précis? Cependant, voulant douter malgré tout, j'ai, en recevant ces pièces hier, télégraphié à notre consul à Serajevo; voici sa réponse: «Pièces authentiques, mort certaine.»

Mais M. Vulfran paraissait ne pas écouter: affaissé dans son fauteuil, écroulé sur lui-même, la tête penchée en avant reposant sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine affolée, éperdue, suffoquée, se demandait s'il était mort.

Tout à coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il pressa le bouton des sonneries électriques qui correspondaient dans les bureaux de Talouel, de Théodore et de Casimir.

Cet appel était si violent qu'ils accoururent aussitôt tous trois.

«Vous êtes là, dit-il, Talouel, Théodore, Casimir?

Tous trois répondirent en même temps.

«J'apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel, arrêtez partout et immédiatement le travail; téléphonez qu'on affiche qu'il reprendra après-demain, et que demain un service sera célébré dans les églises de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt et Flexelles.

-- Mon oncle!» s'écrièrent d'une même voix les deux neveux.

Mais il les arrêta:

«J'ai besoin d'être seul; laissez-moi.»

Tout le monde sortit, Perrine seule resta.

«Aurélie, tu es là?» demanda M. Vulfran.

Elle répondit dans un sanglot.

«Rentrons au château.»

Comme toujours il avait posé sa main sur l'épaule de Perrine, et ce fut ainsi qu'ils sortirent au milieu du premier flot des ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traversèrent ainsi le village où déjà la nouvelle courait de porte en porte, et chacun en les voyant passer se demandait s'il survivrait à cet écrasement; comme il était déjà courbé, lui qui d'ordinaire marchait si solide, couché en avant comme un arbre que la tempête a brisé par le milieu de son tronc.

Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d'angoisse encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait à l'épaule, elle sentait, sans qu'il prononçât une seule parole, combien profondément il était atteint.

Quand elle l'eut conduit dans son cabinet, il la renvoya:

«Explique pourquoi je veux être seul, dit-il, que personne n'entre, que personne ne me parle.»

Comme elle allait sortir:

«Et je me refusais à te croire!

-- Si vous vouliez me permettre...

-- Laisse-moi», dit-il rudement.

XXXVII

Toute la nuit le château fut plein de mouvement et de bruit, car successivement arrivèrent: de Paris, M. et Mme Stanislas Paindavoine, prévenus par Théodore; de Boulogne, M. et Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs enfants. Personne n'aurait manqué au service de ce pauvre Edmond. D'ailleurs ne fallait-il pas être là pour prendre position et se surveiller? Maintenant que la place était vide, et bien vide à jamais, qui allait s'en emparer? C'était l'heure des manoeuvres habiles où chacun devait s'employer entièrement, avec toute son énergie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel désastre si cette industrie qui était une des forces du pays, tombait aux mains d'un incapable comme Théodore! Quel malheur si un esprit borné comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux familles n'avait la pensée d'admettre qu'une association fut possible, qu'un partage pût se faire entre les deux cousins: on voulait tout pour soi; l'autre n'aurait rien: quels droits d'ailleurs avait-il à faire valoir cet autre?

Perrine s'attendait à la visite matinale de Mme Bretoneux, et aussi à celle de Mme Paindavoine; mais elle ne reçut ni l'une ni l'autre, ce qui lui fit comprendre qu'on ne croyait plus avoir besoin d'elle, au moins pour le moment. Qu'était-elle en effet dans cette maison? Maintenant c'était le frère de M. Vulfran, sa soeur, ses neveux, ses nièces, ses héritiers, enfin, qui y étaient les maîtres.

Elle s'attendait aussi à ce que M. Vulfran l'appellerait pour qu'elle le conduisît à l'église, comme elle le faisait tous les dimanches depuis qu'elle avait remplacé Guillaume; mais il n'en fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des glas de quart d'heure en quart d'heure, annoncèrent la messe, elle le vit monter en landau appuyé sur le bras de son frère, accompagné de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les membres de la famille prenaient place dans les autres voitures.

Alors, n'ayant pas de temps à perdre, elle qui devait faire à pied le trajet du château à l'église, elle partit au plus vite.

Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait étendu son linceul; elle fut surprise en traversant à la hâte les rues du village, de remarquer qu'elles avaient leur air des dimanches, c'est-à-dire que les cabarets étaient pleins d'ouvriers qui buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les cours. Personne n'assisterait-il donc au service?

En entrant dans l'église où elle avait eu peur de ne pas pouvoir entrer, elle la vit à moitié vide: dans le choeur était rangée la famille; çà et là se montraient les autorités du village, les fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, très rares étaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette journée dont les conséquences pouvaient être si graves pour eux cependant, avaient eu la pensée de venir joindre leurs prières à celles de leur patron.

Le dimanche sa place était à côté de M, Vulfran, mais comme elle n'avait pas qualité pour l'occuper, elle prit une chaise à côté de Rosalie qui accompagnait sa grand'mère en grand deuil.

«Hélas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui pleurait, quel malheur! Qu'est-ce que dit M. Vulfran?»

Mais l'office qui commençait dispensa Perrine de répondre, et ni Rosalie, ni Françoise ne lui adressèrent plus la parole, voyant combien elle était bouleversée.

À la sortie, elle fut arrêtée par Mlle Belhomme qui, comme Françoise, voulut l'interroger sur, M. Vulfran, et à qui elle dut répondre qu'elle ne l'avait pas vu depuis la veille.

«Vous rentrez à pied? demanda l'institutrice.

-- Mais oui.

-- Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu'aux écoles.»

Perrine eût voulu être seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et elle dut suivre la conversation de l'institutrice.

«Savez-vous à quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever, s'asseoir, s'agenouiller pendant l'office, si brisé, si accablé qu'il semblait toujours qu'il ne pourrait pas se redresser? C'est que pour la première fois aujourd'hui, il a peut-être été bon pour lui d'être aveugle.

-- Pourquoi?

-- Parce qu'il n'a pas vu combien l'église était peu remplie. C'eût été une douleur de plus que cette indifférence de ses ouvriers à son malheur.

--Ils n'étaient pas nombreux, cela est vrai.

-- Au moins il ne l'a pas vu.

-- Mais êtes-vous sûre qu'il ne s'en soit pas rendu compte par le silence vide de l'église en même temps que par le brouhaha des cabarets, quand il a traversé les rues du village? Avec les oreilles il reconstitue bien des choses.

-- Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n'a pas besoin, le pauvre homme; et cependant...»

Elle fit une pause pour retenir ce qu'elle allait dire; mais comme elle n'avait pas l'habitude de jamais cacher ce qu'elle pensait, elle ajouta:

«Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez- vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de s'associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous- mêmes à celles qu'ils éprouvent, ou à leur souffrance; et on peut le dire, parce que c'est l'expression de la stricte vérité...»

Elle baissa la voix:

«... Ce n'a jamais été le cas de M. Vulfran: homme juste avec les ouvriers, leur accordant ce qu'il leur croit dû, mais c'est tout; et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n'est pas assez: n'être que juste, c'est être injuste. Comme il est regrettable que M. Vulfran n'ait jamais eu l'idée qu'il pouvait être un père pour ses ouvriers; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il n'a appliqué son esprit supérieur qu'aux seules affaires. Quel bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui serait déjà considérable, mais partout par l'exemple donné. Qu'il en eût été ainsi, et vous pouvez être certaine que nous n'aurions pas vu aujourd'hui... ce que nous voyons.»

Cela pouvait être vrai, mais Perrine n'était pas en situation d'apprécier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce qu'elles disaient, autant que parce qu'elle les entendait de la bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s'était vite prise d'une affection respectueuse. Qu'une autre eût exprimé ces idées, il lui semblait que cela l'eût laissée indifférente, mais elle souffrait de ce qu'elles étaient celles d'une femme en qui elle avait mis une grande confiance.

En arrivant devant les écoles elle se hâta donc de la quitter.

«Pourquoi n'entrez-vous pas, nous déjeunerions ensemble, dit Mlle Belhomme qui avait deviné que son élève ne devait pas prendre place à la table de la famille.

-- Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi.

-- Alors rentrez.»

Mais en arrivant au château elle vit que M. Vulfran n'avait pas besoin d'elle, et même qu'il ne pensait pas du tout à elle; car Bastien qu'elle rencontra dans l'escalier lui dit qu'en descendant de voiture, M. Vulfran s'était enfermé dans son cabinet, où personne ne devait entrer:

«En un jour comme aujourd'hui, il ne veut même pas déjeuner avec la famille.

-- Elle reste, la famille?

-- Vous pensez bien que non; après le déjeuner, tout le monde part; je crois qu'il ne voudra même pas recevoir les adieux de ses parents. Ah! il est bien accablé. Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu! Il faudra nous aider.

-- Que puis-je?

-- Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il vous aime bien.

-- Il m'aime!

-- Je sais ce que je dis, et c'est gros, cela.»

Comme Bastien l'avait annoncé, toute la famille partit après le déjeuner; mais jusqu'au soir Perrine resta dans sa chambre sans que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prévenait de se tenir prête à l'accompagner le lendemain matin à l'heure habituelle.

«Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le mieux: le travail c'est sa vie.»

Le lendemain à l'heure fixée, comme tous les matins elle se trouva dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientôt elle le vit paraître, marchant courbé, conduit par Bastien, qui, silencieusement fit un signe attristé pour dire que la nuit avait été mauvaise.

«Aurélie est-elle là?» demanda-t-il d'une voix altérée, dolente et faible comme celle d'un enfant malade.

Elle s'avança vivement:

«Me voilà, monsieur.

-- Montons en voiture.»