En famille

Chapter 14

Chapter 143,854 wordsPublic domain

Il prononça ces derniers mots d'un ton sec et moqueur; mais M. Vulfran, au lieu de s'associer à cette raillerie, la prit par le mauvais côté.

«Si tu avais été en état de remplir cette surveillance, je n'aurais pas été obligé de prendre cette petite aux cannetières.»

Perrine le vit se cabrer d'un air rageur sous cette observation faite d'une voix sévère, mais Casimir se contint pour répondre presque légèrement:

«Il est certain que si j'avais pu prévoir qu'on me ferait un jour quitter l'administration, pour l'industrie, j'aurais appris l'anglais plutôt que l'allemand.

-- Il n'est jamais trop tard pour apprendre», répliqua M. Vulfran de façon à clore cette discussion où de chaque côté les paroles étaient parties si vite.

Perrine s'était faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitôt il sortit donnant le bras à son oncle; alors elle fut libre de suivre ses réflexions: il était vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais combien le neveu était-il rogue, sec et déplaisant! S'ils avaient de l'affection l'un pour l'autre, certes il n'y paraissait guère! Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n'était-il pas affectueux pour le vieillard accablé par le chagrin et la maladie? Pourquoi le vieillard était-il si sévère avec l'un de ceux qui remplaçaient son fils auprès de lui?

Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans l'atelier, amené cette fois par le directeur, qui, l'ayant fait asseoir sur une caisse d'emballage, lui expliqua où en était le travail des monteurs.

Après un certain temps, elle entendit le directeur appeler à deux reprises:

«Aurélie! Aurélie!»

Mais elle ne bougea pas, ayant oublié qu'Aurélie était le nom qu'elle s'était donné.

Une troisième fois il cria:

«Aurélie!»

Alors, comme si elle s'éveillait en sursaut, elle courut à eux:

«Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist.

-- Non, monsieur; j'écoutais les monteurs.

-- Vous pouvez me laisser», dit M. Vulfran au directeur.

Puis, quand celui-ci fut parti, s'adressent à Perrine restée debout devant lui:

«Tu sais lire, mon enfant?

-- Oui, monsieur.

-- Lire l'anglais?

-- Comme le français; l'un ou l'autre, cela m'est égal.

-- Mais sais-tu en lisant l'anglais le mettre en français?

-- Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur.

-- Des nouvelles dans un journal?

-- Je n'ai jamais essayé, parce que si je lisais un journal anglais je n'avais pas besoin de me le traduire à moi-même, puisque je comprends ce qu'il dit.

-- Si tu comprends, tu peux traduire.

-- Je crois que oui, monsieur, cependant je n'en suis pas sûre,

-- Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs travaillent, mais après les avoir prévenus que tu restes à leur disposition et qu'ils peuvent t'appeler s'ils ont besoin de toi, tu vas tâcher de me traduire dans ce journal les articles que je t'indiquerai. Va les prévenir et reviens t'asseoir près de moi.»

Quand, sa commission faite, elle se fut assise à une distance respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le _Dundee News_.

«Que dois-je lire? demanda-t-elle en le dépliant.

-- Cherche la partie commerciale.»

Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succédaient indéfiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne s'impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se fâcherait pas de sa maladresse.

Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse d'oreille si subtile chez les aveugles, il avait deviné son émotion au tremblement du papier:

«Ne te presse pas, nous avons le temps; d'ailleurs tu n'as peut- être jamais lu un journal commercial.

-- Il est vrai monsieur.»

Elle continua ses recherches et tout à coup elle laissa échapper un petit cri.

«Tu as trouvé?

-- Je crois.

-- Maintenant cherche la rubrique: _Linen, hemp, jute, sacks twine_.

-- Mais, monsieur, vous savez l'anglais! s'écria-t-elle involontairement.

-- Cinq ou six mots de mon métier, et c'est tout, malheureusement.»

Quand elle eut trouvé, elle commença sa traduction, qui fut d'une lenteur désespérante pour elle, avec des hésitations, des ânonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien que M. Vulfran de temps en temps la soutint:

«C'est suffisant, je comprends, va toujours.»

Et elle reprenait, élevant la voix quand les mécaniciens menaçaient de l'étouffer dans leurs coups de marteau.

Enfin elle arriva au bout.

«Maintenant, vois s'il y a des nouvelles de Calcutta?»

Elle chercha.

«Oui, voilà: «De notre correspondant spécial.»

-- C'est cela; lis.

-- «Les nouvelles que nous recevons de Dakka...»

Elle prononça ce nom avec un tremblement de voix qui frappa M. Vulfran.

«Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il.

-- Je ne sais pas si j'ai tremblé; sans doute c'est l'émotion.

-- Je t'ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est beaucoup plus que ce que j'attendais.»

Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait de la récolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand elle eut fini, il lui dit de chercher aux _nouvelles de mer_ si elle trouvait une dépêche de Sainte-Hélène.

«Saint Helena est le mot anglais», dit-il.

Elle recommença à descendre et à monter les colonnes noires; enfin le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux:

«Passé le 23, navire anglais _Alma_ de Calcutta pour Dundee; le 24, navire norvégien _Grundloven_ de Naraïngaudj pour Boulogne.»

Il parut satisfait:

«C'est très bien, dit-il, je suis content de toi.

Elle eût voulu répondre, mais de peur que sa voix trahît son trouble de joie, elle garda le silence.

Il continua:

«Je vois qu'en attendant que ce pauvre Bendit soit guéri je pourrai me servir de toi.»

Après s'être fait rendre compte du travail accompli par les monteurs, et avoir répété à ceux-ci ses recommandations de se hâter autant qu'ils pourraient, il dit à Perrine de le conduire au bureau du directeur.

«Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle timidement.

-- Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur notre chemin; surtout ne sois pas distraite.

-- Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance en moi!

-- Tu vois bien que je l'ai cette confiance.»

Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la droite il tâtait l'espace devant lui du bout de sa canne.

À peine sortis de l'atelier ils trouvèrent devant eux la voie du chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l'en avertir.

«Pour cela c'est inutile, dit-il, j'ai le terrain de toutes mes usines dans la tête et dans les jambes, mais ce que je ne connais pas, ce sont les obstacles imprévus que nous pouvons rencontrer; c'est ceux-là qu'il faut me signaler ou me faire éviter.»

Ce n'était pas seulement le terrain de ses usines qu'il avait dans la tête, c'était aussi son personnel; quand il passait dans les cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se découvrant comme s'il eût pu les voir, mais encore en prononçant son nom:

«Bonjour, monsieur Vulfran.»

Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il répondait de la même manière: «Bonjour, Jacques», ou «bonjour, Pascal», sans que son oreille eût oublié leur voix. Quand il y avait hésitation dans sa mémoire, ce qui était rare, car il les connaissait presque tous, il s'arrêtait:

«Est-ce que ce n'est pas toi?» disait-il en le nommant.

S'il s'était trompé, il expliquait pourquoi.

Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au bureau; quand elle l'eut conduit à son fauteuil, il la congédia:

«À demain», dit-il.

XXV

En effet, le lendemain à la même heure que la veille, M. Vulfran entra dans l'atelier, amené par le directeur, mais Perrine ne put pas aller au-devant de lui, comme elle l'aurait voulu, car elle était à ce moment occupée à transmettre les instructions du chef monteur aux ouvriers qu'il avait réunis: maçons, charpentiers, forgerons, mécaniciens, et nettement, sans hésitations, sans répétitions, elle traduisait à chacun les indications qui lui étaient données, en même temps qu'elle répétait au chef monteur les questions ou les objections que les ouvriers français lui adressaient.

Lentement, M. Vulfran s'était approché, et les voix s'interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme s'il n'était pas là.

Et pendant que Perrine obéissante se conformait à cet ordre, il se penchait vers le directeur:

«Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingénieur, dit-il à mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne l'entendit point.

-- Positivement elle est étonnante pour la décision.

-- Et pour bien d'autres choses encore, je crois; elle m'a traduit hier le _Dundee News_ plus intelligemment que Bendit; et c'était la première fois qu'elle lisait la partie commerciale d'un journal.

-- Sait-on ce qu'étaient ses parents?

-- Peut-être Talouel le sait-il, moi je l'ignore.

-- En tout cas elle parait être dans une misère pitoyable;

-- Je lui ai donné cinq francs pour sa nourriture et son logement.

-- Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je n'ai jamais vu jupe pareille à la sienne que sur le corps des bohémiennes; certainement elle a dû fabriquer elle-même les espadrilles dont elle est chaussée.

-- Et la physionomie, qu'est-elle, Benoist?

-- Intelligente, très intelligente.

-- Vicieuse?

-- Non, pas du tout; honnête au contraire, franche et résolue; ses yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande douceur, avec de la méfiance.

-- D'où diable nous vient-elle?

-- Pas de chez nous assurément.

-- Elle m'a dit que sa mère était Anglaise.

-- Je ne trouve pas qu'il y ait en elle rien des Anglais que j'ai connus; c'est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et d'autant plus que son costume réellement misérable fait ressortir sa beauté. Il faut vraiment qu'il y ait en elle une sympathie ou une autorité native, pour qu'avec une pareille tenue nos ouvriers veuillent bien l'écouter.»

Et comme Benoist était de caractère à ne pas laisser passer une occasion d'adresser une flatterie au patron qui tenait la liste des gratifications, il ajouta:

«Sans la voir vous avez deviné tout cela.

-- Son accent m'a frappé.»

Bien que n'entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi quelques mots qui l'avaient jetée dans une agitation violente contre laquelle elle s'était efforcée de réagir; car ce n'était pas ce qui se disait derrière elle, qu'elle devait écouter, si intéressant que cela pût être, mais bien les paroles que lui adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran si dans ses explications en français elle lâchait quelque ineptie qui prouverait son inattention?

Elle eut la chance d'arriver au bout de ses explications, et, alors, M. Vulfran l'appela près de lui:

«Aurélie.»

Cette fois elle n'eut garde de ne pas répondre à ce nom qui désormais devait être le sien.

Comme la veille il la fit asseoir près de lui en lui remettant un papier pour qu'elle le traduisit; mais au lieu d'être le _Dundee News_, ce fut la circulaire de la _Dundee trades report Association_, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du commerce du jute; aussi, sans avoir à chercher de-ci, de-là, dut- elle la traduire d'un bout à l'autre.

Comme la veille aussi, lorsque la séance de traduction fut terminée, il se fit conduire par elle à travers les cours de l'usine; mais cette fois ce fut en la questionnant:

«Tu m'as dit que tu avais perdu ta mère; combien y a-t-il de temps?

-- Cinq semaines.

-- À Paris?

-- À Paris.

-- Et ton père?

-- Je l'ai perdu il y a six mois.»

Lui tenant la main dans la sienne, il sentit à la contraction qui la rétracta combien était douloureuse l'émotion que ses souvenirs évoquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les questions qui nécessairement découlaient de celles auxquelles elle venait de répondre.

«Que faisaient tes parents?

-- Nous avions une voiture et nous vendions.

-- Aux environs de Paris?

-- Tantôt dans un pays, tantôt dans un autre; nous voyagions.

-- Et ta mère morte, tu as quitté Paris?

-- Oui, monsieur.

-- Pourquoi?

-- Parce que maman m'avait fait promettre de ne pas rester à Paris quand elle ne serait plus là, et d'aller dans le Nord, auprès de la famille de mon père.

-- Alors pourquoi es-tu venue ici?

-- Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre notre voiture, notre âne, le peu que nous avions, et cet argent avait été épuisé par la maladie; en sortant du cimetière il me restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient pas de prendre le chemin de fer. Alors je me décidai à faire la route à pied.»

M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit pas la cause.

«Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des choses inutiles.

-- Tu ne m'ennuies pas; au contraire, je suis content de voir que tu es une brave fille; j'aime les gens de volonté, de courage, de décision, qui ne s'abandonnent pas; et si j'ai plaisir à rencontrer ces qualités chez les hommes, j'en ai un plus grand encore à les trouver chez un enfant de ton âge. Te voilà donc partie avec cent sept sous dans ta poche...

-- Un couteau, un morceau de savon, un dé, deux aiguilles, du fil, une carte routière; c'est tout.

-- Tu sais te servir d'une carte?

-- Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; c'était tout ce que j'avais sauvé du mobilier de notre voiture.»

Il l'interrompit:

«Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n'est-ce pas?

-- Avec un banc autour, oui, monsieur;

-- Allons-y; nous serons mieux sur ce banc.»

Quand ils furent assis, elle continua son récit, qu'elle n'eut plus souci d'abréger, car elle voyait qu'il intéressait M. Vulfran.

«Tu n'as pas eu l'idée de tendre la main? demanda-t-il, quand elle en fut à sa sortie de la forêt où l'orage avait fondu sur elle.

-- Non, monsieur, jamais.

-- Mais sur quoi as-tu compté quand tu as vu que tu ne trouvais pas d'ouvrage?

-- Sur rien; j'ai espéré qu'en allant tant que j'aurais des forces, je pouvais me sauver; c'est quand j'ai été à bout, que je me suis abandonnée, parce que je ne pouvais plus; si j'avais faibli une heure plus tôt, j'étais perdue.»

Elle raconta alors comment elle était sortie de son évanouissement sous les léchades de son âne, et comment elle avait été secourue par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps pendant lequel elle était restée chez la Rouquerie, elle en vint à la rencontre qu'elle avait faite de Rosalie:

«En causant, dit-elle, j'appris que dans vos usines on donne du travail à tous ceux qui en demandent, et je me décidai à me présenter; on voulut bien m'envoyer aux cannetières.

-- Quand vas-tu te remettre en route?»

Elle ne s'attendait pas à cette question qui l'interloqua:

«Mais je ne pense pas à me remettre en route, répondit-elle après un moment de réflexion.

-- Et tes parents?

-- Je ne les connais pas; je ne sais pas s'ils sont disposés à me faire bon accueil, car ils étaient fâchés avec mon père. J'allais près d'eux, parce que je n'ai personne à qui demander protection, mais sans savoir s'ils voudraient m'accueillir. Puisque je trouve à travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester ici. Que deviendrais-je si l'on me repoussait? Assurée de ne pas mourir de faim, j'ai très peur de courir de nouvelles aventures. Je ne m'y exposerais que si j'avais des chances de mon côté.

-- Ces parents se sont-ils jamais occupés de toi?

-- Jamais.

-- Alors ta prudence peut être avisée; cependant, si tu ne veux pas courir l'aventure d'aller frapper à une porte qui reste fermée et te laisse dehors, pourquoi n'écrirais-tu pas, soit à tes parents, soit au maire ou au curé de ton village? Ils peuvent n'être pas en état de te recevoir; et alors tu restes ici où ta vie est assurée. Mais ils peuvent aussi être heureux de te recevoir à bras ouverts; alors tu trouves près d'eux une affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une fille de ton âge qui est seule au monde, ... triste aussi.

-- Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je m'y jetterais avec bonheur; mais s'ils restent aussi fermés pour moi qu'ils l'ont été pour mon père...

-- Tes parents avaient-ils des griefs sérieux contre ton père, je veux dire légitimes par suite de fautes graves?

-- Je ne peux pas penser que mon père, que j'ai connu si bon pour tous, si brave, si généreux, si tendre, si affectueux pour ma mère et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents ne se sont pas fâchés contre lui et avec lui sans raisons sérieuses, il me semble.

-- Évidemment; mais les griefs qu'ils pouvaient avoir contre lui, ils ne les ont pas contre toi; les fautes des pères ne retombent pas sur les enfants.

-- Si cela pouvait être vrai!»

Elle jeta ces quelques mots avec un accent si ému, que M. Vulfran en fut frappé.

«Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites d'être accueillie par eux.

-- Mais il n'est rien que je redoute tant que d'être repoussée.

-- Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils d'autres enfants que ton père?

-- Non.

-- Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu du fils perdu? Tu ne sais pas ce que c'est que d'être seul au monde.

-- Mais justement je ne le sais que trop.

-- La jeunesse isolée, qui a l'avenir devant elle, n'est pas du tout dans la même situation que la vieillesse, qui n'a que la mort.»

S'il ne pouvait pas la voir, elle de son côté ne le quittait pas des yeux, tâchant de lire en lui les sentiments que ses paroles, trahissaient: après cette allusion à la vieillesse, elle s'oublia à chercher sur sa physionomie la pensée du fond de son coeur.

«Eh bien, dit-il après un moment d'attente, que décides-tu?

-- N'allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c'est l'émotion qui m'empêche de répondre; ah! si je pouvais croire que ce serait une fille qu'on recevrait, non une étrangère qu'on repousserait!

-- Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien que la vieillesse ne peut pas plus être seule que l'enfance.

-- Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur?

-- S'ils ne le pensent pas, ils le sentent.

-- Vous croyez?», dit-elle les yeux attachés sur lui, frémissante.

Il ne lui répondit pas directement, mais parlant à mi-voix comme s'il s'entretenait avec lui-même:

«Oui, dit-il, oui, ils le sentent.»

Puis se levant brusquement comme pour échapper à des idées qui lui seraient douloureuses, il dit d'un ton de commandement:

«Au bureau.»

XXVI

Quand l'ingénieur Fabry reviendrait-il?

C'était la question que Perrine se posait avec inquiétude, puisque ce jour-là son rôle d'interprète auprès des monteurs anglais serait fini.

Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran continuerait-il jusqu'à la guérison de Bendit? en était une autre plus anxieuse encore.

Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu'elle trouva Fabry dans l'atelier, occupé à inspecter les travaux qui avaient été faits; discrètement elle se tint à une distance respectueuse et se garda bien de se mêler aux explications qui s'échangèrent, mais le chef monteur la fit quand même intervenir:

«Sans cette petite, dit-il, nous n'aurions eu qu'à nous croiser les bras.»

Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son côté elle n'osait lui demander ce qu'elle devait faire, c'est-à- dire si elle devait rester à Saint-Pipoy ou retourner à Maraucourt.

Dans le doute elle resta, pensant que puisque c'était M. Vulfran qui l'avait fait venir, c'était lui qui devait la garder ou la renvoyer.

Il n'arriva qu'à son heure ordinaire, amené par le directeur qui lui rendit compte des instructions que l'ingénieur avait données et des observations qu'il avait faites; mais il se trouva qu'elles ne lui donnèrent pas entière satisfaction:

«II est fâcheux que cette petite ne soit pas là, dit-il, mécontent.

-- Mais elle est là, répondit le directeur, qui fit signe à Perrine d'approcher.

-- Pourquoi n'es-tu pas retournée à Maraucourt? demanda M. Vulfran.

-- J'ai cru que je ne devais partir d'ici que quand vous me le commanderiez, répondit-elle.

-- Tu as eu raison, dit-il, tu dois être ici à ma disposition quand je viens...»

Il s'arrêta, pour reprendre presque aussitôt:

«Et même j'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt; tu vas donc rentrer ce soir, et demain matin tu te présenteras au bureau; je te dirai ce que tu as à faire.»

Quand elle eut traduit les ordres qu'il voulait donner aux monteurs, il partit, et ce jour-là il ne fut pas question de lire des journaux.

Mais qu'importait; ce n'était pas quand le lendemain semblait assuré qu'elle allait prendre souci d'une déception pour le jour présent.

«J'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt.»

Ce fut la parole qu'elle se répéta dans le chemin qu'en venant à Saint-Pipoy, elle avait fait à côté de Guillaume. À quoi allait- elle être employée? Son esprit s'envola, mais sans pouvoir s'accrocher à rien de solide. Une seule chose était certaine: elle ne retournait point aux cannetières. Pour le reste il fallait attendre; mais non plus dans la fièvre de l'angoisse, car ce qu'elle avait obtenu lui permettait de tout espérer, si elle avait la sagesse de suivre la ligne que sa mère lui avait tracée avant de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui serait ce qu'elle la ferait; voila ce qu'elle devait se dire chaque fois qu'elle aurait une parole à prononcer, chaque fois qu'elle aurait une résolution à prendre, chaque fois qu'elle risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil à personne.

Elle s'en revint à Maraucourt en réfléchissant ainsi, marchant lentement, s'arrêtant lorsqu'elle voulait cueillir une fleur dans le pied d'une haie, ou bien lorsque par-dessus une barrière une jolie échappée de vue s'offrait à elle sur les prairies et les entailles: un bouillonnement intérieur, une sorte de fièvre la poussaient à hâter le pas, mais volontairement elle le ralentissait; à quoi bon se presser? C'était une habitude qu'elle devait prendre, une règle qu'elle devait s'imposer de ne jamais céder à des impulsions instinctives.

Elle retrouva son île dans l'état où elle l'avait laissée, avec chaque chose à sa place; les oiseaux avaient même respecté les groseilles du saule qui ayant mûri pendant son absence, composèrent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait pas du tout.

Comme elle était rentrée de meilleure heure que lorsqu'elle sortait de l'atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitôt son souper fini, et en attendant la tombée de la nuit, elle passa la soirée en dehors de l'aumuche, assise dans les roseaux à l'endroit où la vue courait librement sur l'entaille et ses rives. Alors elle eut conscience que si courte qu'eût été son absence, le temps avait marché et amené des changements pour elle menaçants. Dans les prairies ne régnait plus le silence solennel des soirs, qui l'avait si fortement frappée aux premiers jours de son installation dans l'île, quand dans toute la vallée on n'entendait sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage des arbres, que les frôlements mystérieux des oiseaux qui rentraient pour la nuit. Maintenant la vallée était troublée au loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des grincements d'essieu, des claquements de fouet, des murmures de voix. C'est qu'en effet, comme elle l'avait remarqué en revenant de Saint-Pipoy, la fenaison était commencée dans les prairies les mieux exposées, où l'herbe avait mûri plus vite; et bientôt les faucheurs arriveraient à celles de son entaille qu'un ombrage plus épais avait retardée.