En famille

Chapter 13

Chapter 133,886 wordsPublic domain

-- C'est pourtant vrai, et voilà pourquoi, ne pouvant pas non plus me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller pour la manger, j'ai dû les fabriquer, et je vous assure que pour la cuiller ç'a été plus difficile que pour les espadrilles.

-- Vous voulez rire.

-- Mais non, je vous assure.»

Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans l'aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles, ses chasses aux oeufs, ses pêches dans l'entaille, ses cuisines dans la carrière.

À chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme si elle entendait une histoire tout à fait extraordinaire:

«Ce que vous devez vous amuser! s'écria-t-elle quand Perrine expliqua comment elle avait fait sa première soupe à l'oseille.

-- Quand ça réussit, oui; mais quand ça ne marche pas! J'ai travaillé trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais pas arriver à creuser la palette: j'ai gâché deux morceaux de fer-blanc; il ne m'en restait plus qu'un seul; pensez à ce que je me suis donné de coups de caillou sur les doigts.

-- Je pense à votre soupe

-- C'est vrai qu'elle était bonne...

-- Je vous crois.

-- Pour moi qui n'en mange jamais, et ne mange non plus rien de chaud.

-- Moi j'en mange tous les jours, mais ce n'est pas la même chose: est-ce drôle qu'il y ait de l'oseille dans les prairies, et des carottes, et des salsifis!

-- Et aussi du cresson, de la ciboulette, des mâches, des panais, des navets, des raiponces, des bettes et bien d'autres plantes bonnes à manger.

-- Il faut savoir.

-- Mon père m'avait appris à les connaître.»

Rosalie garda le silence un moment d'un air réfléchi; à la fin elle se décida:

«Voulez-vous que j'aille vous voir?

-- Avec plaisir si vous me promettez de ne dire à personne où je demeure.

-- Je vous le promets.

-- Alors quand voulez-vous venir?

-- J'irai dimanche chez une de mes tantes à Saint-Pipoy; en revenant dans l'après-midi je peux m'arrêter.»

À son tour Perrine eut un moment d'hésitation, puis d'un air affable:

«Faites mieux, dînez avec moi.»

En vraie paysanne qu'elle était, Rosalie s'enferma dans des réponses cérémonieuses, sans dire ni oui ni non; mais il était facile de voir qu'elle avait une envie très vive d'accepter.

Perrine insista:

«Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolée!

-- C'est tout de même vrai.

-- Alors c'est entendu; mais apportez votre cuiller, car je n'aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde.

-- J'apporterai aussi mon pain, n'est ce pas?

-- Je veux bien. Je vous attendrai dans la carrière; vous me trouverez occupée à ma cuisine.»

Perrine était sincère en disant qu'elle aurait plaisir à recevoir Rosalie, et à l'avance elle s'en fit fête: une invitée à traiter, un menu à composer, ses provisions à trouver, quelle affaire! et son importance devint quelque chose de sensible pour elle-même: qui lui eût dit quelques jours plus tôt qu'elle pourrait donner à dîner à une amie?

Ce qu'il y avait de grave, c'étaient la chasse et la pêche, car si elle ne dénichait pas des oeufs, et ne pêchait pas du poisson, ce dîner serait réduit à une soupe à l'oseille, ce qui serait vraiment par trop maigre. Dès le vendredi elle employa sa soirée à parcourir les entailles voisines, où elle eut la chance de découvrir un nid de poule d'eau; il est vrai que les oeufs des poules d'eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle n'avait pas le droit d'être trop difficile. D'ailleurs sa pêche fut meilleure, et elle eut l'adresse de prendre avec sa ligne amorcée d'un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire à son appétit et à celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus un dessert, et ce fut un groseillier à maquereau poussé sous un têtard de saule qui le lui fournit; peut-être les groseilles n'étaient-elles pas parfaitement mûres, mais c'est une des qualités de ce fruit de pouvoir se manger vert.

Quand à la fin de l'après-midi du dimanche Rosalie arriva dans la carrière, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la soupe bouillait:

«Je vous ai attendue pour mêler le jaune d'oeuf à la soupe, dit Perrine, vous n'aurez qu'à tourner avec votre bonne main pendant que je verserai doucement le bouillon; le pain est taillé.»

Bien que Rosalie eût fait toilette pour ce dîner, elle ne craignit pas de se prêter à ce travail qui était un jeu, et des plus amusants pour elle encore.

Bientôt la soupe fut achevée, et il n'y eut plus qu'à la porter dans l'île, ce que fit Perrine.

Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en écharpe, elle avait rétabli la planche servant de pont:

«Moi, c'est à la perche que j'entre et sors, dit-elle, mais cela n'eût pas été commode pour vous, à cause de votre main.»

La porte de l'aumuche ouverte, Rosalie ayant aperçu dressées dans les quatre coins des gerbes de fleurs variées, l'une de massettes, l'autre de butomes rosés, celle-ci d'iris jaunes, celle-là d'aconit aux clochettes bleues, et à terre le couvert mis, poussa une exclamation qui paya Perrine de ses peines.

«Que c'est joli!»

Sur un lit de fougère fraîche deux grandes feuilles de patience se faisaient vis-à-vis en guise d'assiettes, et sur une feuille de berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la perche était dressée entourée de cresson; c'était une feuille aussi, mais plus petite, qui servait de salière, comme c'en était une autre qui remplaçait le compotier pour les groseilles à maquereau; entre chaque plat était piquée une fleur de nénuphar qui sur cette fraîche verdure jetait sa blancheur éblouissante.

«Si vous voulez vous asseoir», dit Perrine en lui tendant la main.

Et quand elles eurent pris place en face l'une de l'autre, le dîner commença.

«Comme j'aurais été fâchée de n'être pas venue, dit Rosalie, parlant la bouche pleine, c'est si joli et si bon.

-- Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue?

-- Parce qu'on voulait m'envoyer à Picquigny pour M. Bendit qui est malade.

-- Qu'est-ce qu'il a, M. Bendit?

-- La fièvre typhoïde; il est très malade, à preuve que depuis hier il ne sait pas ce qu'il dit, et ne reconnaît plus personne; c'est pour cela qu'hier justement j'ai été pour venir vous chercher.

-- Moi! Et pourquoi faire?

-- Ah! voilà une idée que j'ai eue.

-- Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prête: il a été bon pour moi; mais que peut une pauvre fille? Je ne comprends pas.

-- Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je vais vous l'expliquer. Vous savez que M. Bendit est l'employé chargé de la correspondance étrangère, c'est lui qui traduit les lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n'a plus sa tête, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un. autre employé pour le remplacer; mais comme celui-là pourrait bien garder la place quand M. Bendit sera guéri, s'il guérit, M. Fabry et M. Mombleux ont proposé de se charger de son travail, afin qu'il retrouve sa place plus tard. Mais voilà qu'hier M. Fabry a été envoyé en Écosse, et M. Mombleux est resté embarrassé, parce que s'il lit assez bien l'allemand, et s'il peut faire les traductions de l'anglais avec M. Fabry, qui a passé plusieurs années en Angleterre, quand il est tout seul, ça ne va plus aussi bien, surtout quand il s'agit de lettres en anglais dont il faut deviner l'écriture. Il expliquait ça à table où je le servais, et il disait qu'il avait peur d'être obligé de renoncer à remplacer M. Bendit; alors j'ai eu idée de lui dire que vous parliez l'anglais comme le français...

-- Je parlais français avec mon père, anglais avec ma mère, et quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous employions tantôt une langue, tantôt l'autre, indifféremment, sans y faire attention

-- Pourtant je n'ai pas osé; mais maintenant, est-ce que je peux lui dire cela?

-- Certainement, si vous croyez qu'il peut avoir besoin d'une pauvre fille comme moi.

-- Il ne s'agit pas d'une pauvre fille ou d'une demoiselle, il s'agit de savoir si vous parlez l'anglais.

-- Je le parle, mais traduire une lettre d'affaires, c'est autre chose.

-- Pas avec M. Mombleux qui connaît les affaires.

-- Peut-être. Alors, s'il en est ainsi, dites à M. Mombleux que je serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour M. Bendit.

-- Je le lui dirai.»

La perche, malgré sa grosseur, avait été dévorée, et le cresson avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perrine se leva et remplaça les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait été servi par des feuilles de nénuphar en forme de coupe, veinées et vernissées comme eût pu l'être le plus beau des émaux: puis elle offrit ses groseilles à maquereau:

«Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait joué à la poupée, quelques fruits de mon jardin.

-- Où est-il, votre jardin?

-- Sur notre tête: un groseillier a poussé dans les branches d'un des saules qui sert de pilier à la maison.

-- Savez-vous que vous n'allez pas pouvoir l'occuper longtemps encore votre maison?

-- Jusqu'à l'hiver, je pense.

-- Jusqu'à l'hiver! Et la chasse au marais qui va ouvrir; à ce moment l'aumuche servira pour sûr.

-- Ah! mon Dieu.»

La journée qui avait si bien commencé finit sur cette terrible menace, et cette nuit-là fut certainement la plus mauvaise que Perrine eût passée dans son île depuis qu'elle l'occupait.

Où irait-elle?

Et tous ses ustensiles, qu'elle avait eu tant de peine à réunir, qu'en ferait-elle?

XXIII

Si Rosalie n'avait parlé que de la prochaine ouverture de la chasse au marais, Perrine serait restée sous le coup de ce danger gros de menaces pour elle, mais ce qu'elle avait dit de la maladie de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion à cette impression.

Oui, elle était charmante son île et ce serait un vrai désastre que de la quitter; mais en ne la quittant point, elle ne se rapprocherait pas, et même il semblait qu'elle ne se rapprocherait jamais du but que sa mère lui avait fixé et qu'elle devait poursuivre. Tandis que si une occasion se présentait pour elle d'être utile à Bendit et à Mombleux, elle se créait ainsi des relations qui lui entr'ouvriraient peut-être des portes par lesquelles elle pourrait passer plus tard; et c'était là une considération qui devait l'emporter sur toutes les autres, même sur le chagrin d'être dépossédée de son royaume: ce n'était pas pour jouer à ce jeu, si amusant qu'il fût, pour dénicher des nids, pêcher des poissons, cueillir des fleurs, écouter le chant des oiseaux, donner des dînettes, qu'elle avait supporté les fatigues et les misères de son douloureux voyage.

Le lundi, comme cela avait été convenu avec Rosalie, elle passa devant la maison de mère Françoise à la sortie de midi, afin de se mettre à la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin d'elle; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n'arrivait pas de lettre d'Angleterre le lundi, il n'y avait pas eu de traductions à faire le matin; peut-être serait-ce pour le lendemain.

Et Perrine rentrée à l'atelier avait repris son travail, quand, quelques minutes après deux heures, La Quille la happa au passage:

«Va vite au bureau.

-- Pour quoi faire?

-- Est-ce que ça me regarde? on me dit de t'envoyer au bureau, vas-y.»

Elle n'en demanda pas davantage, d'abord parce qu'il était inutile de questionner La Quille, ensuite parce qu'elle se doutait de ce qu'on voulait d'elle; cependant, elle ne comprenait pas très bien que, s'il s'agissait de travailler avec Mombleux à une traduction difficile, on la fit venir dans le bureau où tout le monde pourrait la voir et, par conséquent, apprendre qu'il avait besoin d'elle.

Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, l'appela:

«Viens ici.»

Elle monta vivement les marches du perron.

«C'est bien toi qui parles anglais? demanda-t-il, réponds-moi sans mentir.

-- Ma mère était Anglaise.

-- Et le français? Tu n'as pas d'accent.

-- Mon père était Français.

-- Tu parles donc les deux langues?

-- Oui, monsieur.

-- Bon. Tu vas aller à Saint-Pipoy, où M. Vulfran a besoin de toi.»

En entendant ce nom, elle laissa paraître une surprise qui fâcha le directeur.

«Es-tu stupide?»

Elle avait déjà eu le temps de se remettre et de trouver une réponse pour expliquer sa surprise.

«Je ne sais pas où est Saint-Pipoy,

-- On va t'y conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas.»

Et du haut du perron, il appela:

«Guillaume!»

La voilure de M. Vulfran qu'elle avait vue rangée, à l'ombre, le long des bureaux, s'approcha:

«Voilà la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire à M. Vulfran, et promptement, n'est-ce pas!»

Déjà Perrine avait descendu le perron, et allait monter à côté de Guillaume, mais il l'arrêta d'un signe de main:

«Pas par là, dit-il, derrière.»

En effet, un petit siège pour une seule personne se trouvait derrière; elle y monta et la voiture partit grand train.

Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir l'allure de son cheval, se tourna vers Perrine.

«C'est vrai que vous savez l'anglais? demanda-t-il.

-- Oui.

-- Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron.»

Elle s'enhardit à poser une question:

«Comment cela?

-- Parce qu'il est avec des mécaniciens anglais qui viennent d'arriver pour monter une machine et qu'il ne peut pas se faire comprendre. Il a amené avec lui M. Mombleux, qui parle anglais à ce qu'il dit; mais l'anglais de M. Mombleux n'est pas celui des mécaniciens, si bien qu'ils se disputent sans se comprendre, et le patron est furieux; c'était à mourir de rire. À la fin, M. Mombleux n'en pouvant plus, et espérant calmer le patron, a dit qu'il y avait aux cannettes une jeune fille appelée Aurélie qui parlait l'anglais, et le patron m'a envoyé vous chercher.»

Il y eut un moment de silence; puis, de nouveau, il se tourna vers elle.

«Vous savez que si vous parlez l'anglais comme M. Mombleux, vous feriez peut-être mieux de descendre tout de suite.»

Il prit un air gouailleur:

«Faut-il arrêter?

-- Vous pouvez continuer.

-- Ce que j'en dis, c'est pour vous.

-- Je vous remercie.»

Cependant, malgré la fermeté de sa réponse elle n'était pas sans éprouver une angoisse qui lui étreignait le coeur, car si elle était sûre de son anglais, elle ignorait quel était celui de ces mécaniciens, qui n'était pas celui de M. Mombleux, comme disait Guillaume en se moquant; puis elle savait que chaque métier a sa langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n'avait jamais parlé la langue de la mécanique. Qu'elle ne comprit pas, qu'elle hésitât, et M. Vulfran n'allait-il pas être furieux contre elle, comme il l'avait été contre M. Mombleux?

Déjà ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on apercevait les hautes cheminées fumantes, au-dessus des cimes des peupliers; elle savait qu'à Saint-Pipoy on faisait la filature et le tissage comme à Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait des cordages et des ficelles; seulement, qu'elle sût cela ou l'ignorât, ce qu'elle allait avoir à entendre et à dire ne s'en trouvait pas éclairci.

Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d'un coup d'oeil l'ensemble des bâtiments épars dans la prairie, il lui sembla que pour être moins importants que ceux de Maraucourt, ils étaient considérables cependant; mais déjà la voiture franchissait la grille d'entrée, presque aussitôt elle s'arrêta devant les bureaux.

«Venez avec moi», dit Guillaume.

Et il la conduisit dans une pièce où se trouvait M. Vulfran, ayant près de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s'entretenait.

«Voila la fille, dit Guillaume, son chapeau à la main.

-- C'est bien, laisse-nous.»

Sans s'adresser à Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se pencher vers lui, et il lui parla à voix basse; le directeur répondit de la même manière, mais Perrine avait l'ouïe fine, elle comprit plutôt qu'elle n'entendit que M. Vulfran demandait qui elle était, et que le directeur répondait: «Une jeune fille de douze à treize ans qui n'a pas l'air bête du tout.»

«Approche, mon enfant», dit M. Vulfran d'un ton qu'elle lui avait déjà entendu prendre pour parler à Rosalie et qui ne ressemblait en rien à celui qu'il avait avec ses employés.

Elle s'en trouva encouragée et put se raidir contre l'émotion qui la troublait.

«Comment t'appelles-tu? demanda M. Vulfran.

-- Aurélie.

-- Qui sont tes parents?

-- Je les ai perdus.

-- Depuis combien de temps travailles-tu chez moi?

-- Depuis trois semaines.

-- D'où es-tu?

-- Je viens de Paris.

-- Tu parles anglais?

-- Ma mère était Anglaise.

-- Alors, tu sais l'anglais?

-- Je parle l'anglais de la conversation et le comprends, mais...

-- Il n'y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas?

-- Je ne sais pas celui des divers métiers qui emploient des mots que je ne connais pas.

-- Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit là n'est pas sot, fit M. Vulfran en s'adressant à son directeur.

-- Je vous assure qu'elle n'a pas l'air bête du tout.

-- Alors, nous allons peut-être en tirer quelque chose.»

Il se leva en s'appuyant sur une canne et prit le bras du directeur.

«Suis-nous, mon enfant.»

Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce qu'ils rencontraient, mais dans le trajet qu'elle fit derrière M. Vulfran, ce fut en dedans qu'elle regarda: qu'allait-il advenir de cet entretien avec les mécaniciens anglais?

En arrivant devant un grand bâtiment neuf construit en briques blanches et bleues émaillées, elle aperçut Mombleux qui se promenait en long et en large d'un air ennuyé, et elle crut voir qu'il lui lançait un mauvais regard.

On entra et l'on monta au premier étage, où au milieu d'une vaste salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois blanc, bariolées d'inscriptions de diverses couleurs avec les noms _Matter_ et _Platte, Manchester_, répétés partout; sur une de ces caisses, les mécaniciens anglais étaient assis, et Perrine remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de gentlemen; complet de drap, épingle d'argent à la cravate, et cela lui donna à espérer qu'elle pourrait mieux les comprendre que s'ils étaient des ouvriers grossiers. À l'arrivée de M. Vulfran ils s'étaient levés; alors celui-ci se tourna vers Perrine:

«Dis-leur que tu parles anglais et qu'ils peuvent s'expliquer avec toi.»

Elle fit ce qui lui était commandé, et aux premiers mots elle eut là satisfaction de voir la physionomie renfrognée des ouvriers s'éclairer; il est vrai que ce n'était là qu'une phrase de conversation courante, mais leur demi-sourire était de bon augure.

«Ils ont parfaitement compris, dit le directeur.

-- Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils viennent huit jours avant la date fixée pour leur arrivée; cela fait que l'ingénieur qui devait les diriger et qui parle anglais est absent.»

Elle traduisit cette phrase fidèlement, et tout de suite la réponse que l'un d'eux lui fit:

«Ils disent qu'ayant achevé à Cambrai le montage de machines plus tôt qu'ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de repasser par l'Angleterre.

-- Chez qui ont-ils monté ces machines à Cambrai? demanda M. Vulfran.

-- Chez MM. Aveline frères.

-- Quelles sont ces machines?»

La question posée et la réponse reçue en anglais, Perrine hésita.

«Pourquoi hésites-tu? demanda vivement M. Vulfran d'un ton impatient.

-- Parce que c'est un mot de métier que je ne connais pas.

-- Dis ce mot en anglais.

-- _Hydraulic mangle_.

-- C'est bien cela.»

Il répéta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que les ouvriers, ce qui expliquait qu'il n'eût pas compris ceux-ci lorsqu'ils l'avaient prononcé; puis s'adressant au directeur:

«Vous voyez que les Aveline nous ont devancés; nous n'avons donc pas de temps à perdre: je vais télégraphier à Fabry de revenir au plus vite; mais en attendant il nous faut décider ces gaillards-là à se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se croisent les bras.»

Elle traduisit la question, à laquelle celui qui paraissait le chef fit une longue réponse.

«Eh bien? demanda M. Vulfran.

-- Ils répondent des choses très compliquées pour moi.

-- Tâche cependant de me les expliquer.

-- Ils disent que le plancher n'est pas assez solide pour porter leur machine qui pèse cent vingt mille livres...»

Elle s'interrompit pour interroger les ouvriers en anglais:

«_One hundred and twenty_?

-- _Yes_.

-- C'est bien cent vingt mille livres, et que ce poids crèverait le plancher, la machine travaillant.

-- Les poutres ont soixante centimètres de hauteur.»

Elle transmit l'objection, écouta la réponse des ouvriers, et continua:

«Ils disent qu'ils ont vérifié l'horizontalité du plancher et qu'il a fléchi. Ils demandent qu'on fasse le calcul de résistance, ou qu'on place des étais sous le plancher.

-- Le calcul, Fabry le fera à son retour; les étais, on va les placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu'ils se mettent donc au travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, maçons. Ils n'auront qu'à demander en s'adressant à toi qui seras à leur disposition, n'ayant qu'à transmettre leurs demandes à M. Benoist.»

Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent satisfaits quand elle dit qu'elle serait leur interprète.

«Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une fiche pour ta nourriture et ton logement à l'auberge, où tu n'auras rien à payer. Si l'on est content de toi, tu recevras une gratification au retour de M. Fabry.»

XXIV

Interprète, le métier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut en cette qualité que, la journée finie, elle conduisit les monteurs à l'auberge du village, où elle arrêta un logement pour eux et pour elle, non dans une misérable chambrée, mais dans une chambre où chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas et ne disaient pas un seul mot de français, ils voulurent qu'elle mangeât avec eux, ce qui leur permit de commander un dîner qui eût suffi, à nourrir dix Picards, et qui par l'abondance des viandes ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la veille, Perrine offrait à Rosalie.

Cette nuit-là ce fut dans un vrai lit qu'elle s'étendit et dans de vrais draps qu'elle s'enveloppa, cependant le sommeil fut long, très long à venir; encore lorsqu'il finit par fermer ses paupières, fut-il si agité qu'elle se réveilla cent fois. Alors elle s'efforçait de se calmer en se disant qu'elle devait suivre la marche des événements sans chercher à les deviner heureux ou malheureux; qu'il n'y avait que cela de raisonnable; que ce n'était pas quand les choses semblaient prendre une direction si favorable qu'elle pouvait se tourmenter; enfin qu'il fallait attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse à soi-même, n'ont jamais fait dormir personne, et même plus ils sont beaux plus ils ont chance de nous tenir éveillés.

Le lendemain matin, quand le sifflet de l'usine se fit entendre, elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer qu'il était l'heure de se lever; mais des ouvriers anglais n'obéissent pas plus au sifflet qu'à la sonnette, sur le continent au moins, et ce ne fut qu'après avoir fait une toilette que ne connaissent pas les Picards, et après avoir absorbé de nombreuses tasses de thé, avec de copieuses rôties bien beurrées, qu'ils se rendirent à leur travail, suivis de Perrine qui les avait discrètement attendus devant la porte, en se demandant s'ils en finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas à l'usine avant eux.

Ce fut seulement dans l'après-midi qu'il vint accompagné d'un de ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir avec ses yeux voilés, il avait besoin qu'on vit pour lui.

Mais ce fut un regard dédaigneux que Casimir jeta sur le travail des monteurs, qui, à vrai dire, ne consistait encore qu'en préparation:

«Il est probable que ces garçons-là ne feront pas grand'chose tant que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n'y a pas à s'en étonner avec le surveillant que vous leur avez donné.»