En Asie centrale

Part 2

Chapter 23,841 wordsPublic domain

La contrée que traverse le Tobol et l'Ichim, affluents de l'Irtich, est très-giboyeuse. Les étangs qu'on rencontre fréquemment sont habités par des bandes innombrables de cygnes, d'oies sauvages, de hérons, de canards et autres oiseaux aquatiques. Au premier coup de fusil, ils s'élèvent en nuées compactes et sonnent une fanfare retentissante. C'est le pays béni des chasseurs, et il est naturel que le baron de Crac y ait eu ses plus merveilleuses aventures de chasse.

Les faucons et autres oiseaux de proie pullulent également; ils ont la vie facile et agréable, ayant leur dîner toujours à portée des serres. Un autre gibier qui n'est pas de plume, habitué à vivre dans les boiseries des maisons, se trouve dans chaque station postale; il s'agit des «proussaki», coléoptères noirâtres qui chaque nuit envahissent les chambres et se promènent sur les voyageurs endormis. Ils sont désagréables et importuns, mais beaucoup moins que certain insecte de couleur brune, arrondi, très-plat, sans ailes ni élytres, qui pompe le sang de l'homme à l'aide d'un suçoir; les entomologues l'appellent élégamment _cimex lectuarius_, le vulgaire le connaît sous le nom de punaise. Or, la punaise paraît avoir trouvé son Éden en Sibérie, où les maisons sont en bois et fort bien chauffées; elle y a fait souche et s'est multipliée au delà de ce qu'on peut s'imaginer. Un fait donnera idée de l'audace et du nombre de ces insectes; dans une station voisine d'Omsk, ils couraient sur la table et même sur le registre où le staroste inscrivait nos noms, sans se donner la peine de les écarter.

Nous sommes à la fin de septembre; il gèle chaque nuit, et les matinées sont froides. Le 23, à six heures du matin, il y a sept degrés de froid. De petits enfants qui sortent des chambres chauffées quelquefois à plus de vingt degrés ne se promènent pas moins dans la rue sans autres vêtements qu'une chemise. Dans l'après-midi, on a de douze à vingt degrés de chaud.

Après avoir traversé à bac l'Irtich, large à cette place d'à peu près un kilomètre, nous courons vers Omsk, emportés par des chevaux pleins de feu qui trottent dans de mauvais chemins au train de plus de vingt kilomètres à l'heure. Ces bêtes, qui paraissent être un croisement du cheval mogol et du cheval russe, ont la taille d'un bon ardennais, mais l'encolure beaucoup plus forte, une grosse tête, un front large, un poitrail vaste, une croupe excessivement musculeuse, les jambes sèches et grosses, larges à l'articulation, avec des tendons très-saillants et très-forts. A une surprenante résistance à la fatigue, ces chevaux joignent une vitesse dont on ne les croirait point capables au premier abord. En effet, ils vivent exclusivement de l'herbe des pâturages, et leur ventre a un volume plus considérable qu'il ne convient à des coureurs.

En même temps qu'émergent de la vallée les premières maisons d'Omsk, nous apercevons à notre droite le dos rond des premières yourtes kirghiz éparpillées dans un pli de terrain. A distance, dans la brume du soir, avec leurs feutres noirâtres et le mince filet de fumée qui filtre par en haut, elles semblent les tas fumants d'une charbonnière à la lisière d'un bois.

Omsk, située sur l'Om, rivière qui se jette dans l'Irtich, est régulièrement bâtie, sans monuments remarquables. Elle est habitée par un grand nombre d'exilés polonais.

Son petit musée contient une belle collection d'oiseaux des steppes, de curieux objets d'ethnographie recueillis chez les Samoyèdes, et entre autres choses les étoffes que ces demi-sauvages fabriquent avec le fil d'une ortie. Les bazars de la ville sont bien approvisionnés de marchandises de Russie. Dans les rues, on rencontre fréquemment des caravanes. On ne trouve point d'ânes à Omsk; ils n'en supporteraient point le climat rigoureux. C'est ici que nous voyons les premiers chameaux et leurs propriétaires, les Kirghiz trapus, à la face large, à l'œil petit, bridé, et avec des jambes arquées. Nous nous rappelons involontairement la description des Huns par Ammien Marcellin. Comme eux, ils se nourrissent de viande de cheval.

A la sortie d'Omsk commence la steppe de Baraba, les villages sont plus rares, les relais plus espacés. Toujours beaucoup d'exilés polonais. Les starostes sont généralement Cosaques, et la plupart des yemtchiki sont pris parmi les Kirghiz devenus sédentaires. Les Russes qui vivent au contact de ces derniers parlent volontiers la langue turque, qu'ils apprennent très-facilement. Nous rencontrons fréquemment des étangs peuplés d'oiseaux aquatiques innombrables. Les aigles, les faucons sont toujours nombreux, et il n'est pas rare de voir sommeiller à la cime des arbres de gigantesques harfangs d'une blancheur de neige. Mais les corbeaux dominent; grâce à leur nombre et à leur courage indiscutable, ils sont les maîtres de la steppe, et on les voit donner la chasse aussi bien à l'oisillon qu'à l'aigle et au vautour. Des lacs qui se dessèchent sont frangés de cristaux de sel. A la place de ceux qui ont disparu, les dépôts salins reluisent comme des précipités d'argent au fond de creusets immenses, et ce sont autant de miroirs étamés par la nature, qui produisent sous le soleil des effets de mirage merveilleux et les multiplient à travers la plaine. Alors les modestes méguils[4] des Kirghiz flanqués de quelques perches en manière de toug[5], paraissent être des monuments grandioses au milieu de bocages entourés d'eau.

[Note 4: Tombeaux en terre séchée ou en briques parfois abrités sous un dôme.]

[Note 5: Fanion fait d'une perche et d'une queue de cheval.]

Les villages s'allongent le long des berges de l'Irtich. Les tentes des nomades, tapies derrière les pentes, ne laissent voir que leur calotte: on dirait qu'elles se font petites pour échapper aux brusqueries du vent, que des moulins à vent défient hardiment; ils lui présentent le flanc, postés sur des collines, et ils agitent follement leurs ailes. Fréquemment on rencontre des tabounes[6] de chevaux qui broutent par centaines; ils sont gardés par des cavaliers armés d'une longue perche terminée par un lacet--c'est la houlette du berger kirghiz. Notre voiture roule sur la steppe semblable à une table ronde au bout de laquelle nous ferons la culbute, mais le bord de la table fuit devant nous comme le cercle d'un rond dans l'eau devant la barque qui s'avance, et nous ne pouvons l'atteindre non plus que l'horizon d'une mer. Nous comprenons qu'il ait souri à ces nomades de se réunir en bandes nombreuses et de s'en aller sous la conduite d'un chef aventureux droit au soleil couchant, poussés par le désir de voir ce qu'il y a au bout de la plaine.

[Note 6: Nom donné aux troupeaux de chevaux.]

La nuit tombée, nous sommes au centre d'un globe qui nous enveloppe d'une tenture sombre où scintille l'or des étoiles, plus pâle quand se promène la lune. La solitude est complète. On entend le tintement de la clochette de la douga, le trot des chevaux, les cris du yemtchik, le tremblotement de la voiture, et puis rien. Quelquefois un chant s'élève dans le silence: c'est un yemtchik qui retourne à la station; ou bien une lueur éclate, grandit et court comme un feu follet: ce sont les herbes de la steppe qui brûlent.

A Pavlodar, sur l'Irtich, nous voyons la cheminée d'un steamer dépasser la berge. Il vient prendre un chargement de sel grumeleux dont on trouve des gisements dans le voisinage. Ici la végétation est plus vigoureuse que dans les environs d'Omsk, les saules sont moins rabougris, les peupliers plus élancés: c'est que nous avons remonté vers le sud.

A partir de Pavlodar, la steppe est plus accidentée, et partant moins monotone. En approchant de Sémipalatinsk, les contre-forts extrêmes de l'Altaï se montrent à l'est.

Sémipalatinsk, sur les bords de l'Irtich, est la dernière ville ou plutôt le dernier village de quelque importance que nous traversons en Sibérie. Elle est la résidence d'un gouverneur. Cette ville est construite au milieu des sables; on y voit nombre de Tatars et de Kirghiz. Depuis Omsk, nous avons suivi la rive droite de l'Irtich; ici, nous passons sur la rive gauche pour gagner le bassin du lac Balkach. Quand nous passons au bac, des caravaniers attendent leur tour avec des chameaux chargés. Une de ces bêtes s'abat en descendant la berge, et les Kirghiz s'efforcent de le remettre sur pied, mais sans jurons, sans un coup, tranquillement. Ces gens sont patients, peut-être parce qu'ils ont du temps à perdre.

De Sémipalatinsk à Serguiopol, nous voyageons dans la plus désolée des steppes: à part les stations postales, rien qui ait l'apparence d'un hameau. Pas d'arbres, pas de champs cultivés. Nous faisons quatre-vingts kilomètres sans voir d'autre oiseau qu'un tiercelet malingre réduit à chasser les petits rongeurs. Cette région est fameuse par ses bouranes[7] épouvantables. Des carcasses de chevaux et de chameaux sont semées sur la route, des méguils de Kirghiz apparaissent çà et là; tout parle de mort.

[Note 7: Tempête de neige.]

Nous sommes à l'extrémité est de la plaine où les Kirghiz mènent la vie nomade; elle commence à l'Oural, elle a donc une largeur d'environ mille lieues.

A la deuxième station après Sémipalatinsk, un convoi de condamnés indigènes du Turkestan fait halte; ils ont les chaînes au pied, des soldats les conduisent aux mines de Barnaoul. Les misérables préparent eux-mêmes leur pitance dans une marmite; des femmes kirghiz leur font l'aumône d'un peu de lait et de riz. Ils paraissent résignés à leur sort.

A la station d'Atchikoul, située au bas de collines abritant un aoul, nous rendons visite à des nomades, à nuit close. Ils sont trois près d'un feu chétif de kisiak[8]. Deux d'entre eux coupent de la viande de cheval séchée, en petits morceaux qu'ils jettent dans une marmite remplie d'eau; un troisième alimente le feu avec des brindilles et de l'herbe sèche qu'il brûle par petites poignées, parcimonieusement. Il sait bien que le combustible est chose rare autant qu'indispensable sous ce climat continental. Au reste, ils ont entassé des meules de broussailles près de leur demeure, pour se chauffer pendant l'hiver. Leur tente est placée à l'intérieur de petits murs en terre disposés en carré, dans un coin. Ils hivernent à cette place. Les chevaux sont au piquet, les vaches dorment sur le sol. Le chef de la tente nous introduit chez lui. Il bat le briquet, allume des herbes au milieu de l'aire; il souffle, la flamme jaillit, et à travers la fumée nous distinguons à l'intérieur de la kibitka un veau, endormi près d'un coffre, et, à côté, sous des peaux de mouton, nous entendons des chuchotements. Ce sont les femmes que nous avons éveillées; elles se communiquent sans doute leurs impressions. Elles n'osent se lever pour nous mieux voir, leur époux et maître ne les ayant point invitées à quitter leur place. Elles se contentent de nous regarder d'un œil en soulevant leurs couvertures. Ces Kirghiz accablent de questions notre domestique, qui est lui-même un Kirghiz. Le brave garçon qui nous accompagne est très-content d'être coiffé d'un vieux chapeau de feutre que je lui ai donné. Il a quitté son kolpak en peau de mouton pour une coiffure qui jure avec le reste de son costume national et lui fait une tête étrange et comique. Il donne à tâter à ses congénères ce couvre-chef qui vient de loin, et ceux-ci expriment leur admiration par des claquements de langue. Il nous faut sortir de nos poches tout ce qu'elles peuvent contenir d'objets intéressants. La montre à remontoir les surprend, mais captive moins leur attention que mon couteau, qui coupe le fer, et la boussole dont l'aiguille se tourne toujours du même côté. Ils comprennent tout de suite qu'elle indique le nord, et ils tendent le bras vers la «petite étoile qui ne bouge pas». Ils nous demandent un peu de sucre. Quand nous les quittons, le chef de la tente nous tend la main et nous souhaite un heureux voyage.

[Note 8: Bouse séchée.]

Ces Kirghiz sont très-doux et très-affables, comme tous ceux de leur race que nous rencontrerons plus tard. Toujours nous les avons trouvés hospitaliers et accommodants, et ils sont plus honnêtes et plus mâles que leurs voisins, les sédentaires de race iranienne.

Le 8 octobre, au pied du mont Tchingis, nous découvrons Serguiopol, la première ville du Turkestan. Ville sur la carte, en réalité village de piètre mine, dans une vallée triste et désolée. Une église blanche, quelques maisonnettes aux toits saupoudrés de poussière, des huttes en terre crépies de chaux, en tout de quoi abriter deux cents habitants, et un baraquement pour les soldats: telle est Serguiopol. Ce qu'on nous dit de son climat n'est point fait pour modifier notre première impression. Pendant l'hiver, le froid serait terrible, et les bouranes si violents que l'habitant doit rester calfeutré dans sa maison quelquefois une semaine entière.

Dorénavant nous avancerons moins rapidement; les chemins sont exécrables et les chevaux mauvais et rares. Beaucoup de nomades sont réduits à monter sur des bœufs: ils les guident en tiraillant une corde qui serre le mufle ou s'attache à une broche de bois passée dans les narines.

Ayant dépassé la station de Djous, nous apercevons, à l'ouest, le lac Balkach; nous voyons comme le golfe d'une mer avec une île au milieu; ce paysage rappelle la sortie du port de Christiania. Comme les autres lacs du pays, celui-ci se dessèche, et nous traversons péniblement les sables que ses eaux recouvraient naguère. Il est probable qu'il fut en communication avec cette traînée de petits lacs qu'on peut suivre à l'est jusqu'au pied du Tian-Chan.

Des kibitkas, des troupeaux, des carcasses de chevaux et de chameaux toutes blanches: c'est toujours la steppe. Nous marchons vers le sud. A notre gauche pointent les sommets neigeux de l'Ala-Taou; le soleil couchant illumine ses flancs abrupts, et les roches dénudées ont une souplesse et des reflets de velours grenat. L'Ala-Taou forme un fouillis de montagnes qui s'alignent, s'étagent et se confondent en ondulations grandioses se perdant dans le ciel. Est-ce parce que nous sommes bien las des dix mille kilomètres de plaine que nous courons depuis Paris? Nous ne pouvons détacher nos yeux de cette chaîne de montagnes, qui nous paraît ravissante.

La pensée nous vient qu'au delà commence la civilisation chinoise, fille du lœss, vieille de milliers d'années, et des Dounganes, coiffés du bonnet de feutre, nous annoncent que nous frisons la pointe du triangle formidable ayant sa base sur le Pacifique, que le colosse chinois couvre en Asie. Souhaitons à nous-mêmes et à nos descendants que jamais la fantaisie ne lui prenne de s'armer pour la conquête, à l'imitation des peuples de l'Europe.

Maintenant que nous sommes près des montagnes, les rivières desséchées sont plus rares, les stations postales sont généralement bâties au bord d'un filet d'eau bordé de peupliers ou de saules, qui arrose quelques champs cultivés, et nous avons autant de petites oasis vertes où reposer nos yeux fatigués de la blancheur de la steppe ensoleillée. Après avoir passé la Lepsa et l'Ak-Sou, qui se réunissent au moment de se déverser dans le Balkach, nous sommes dans un pays mieux arrosé, plus fertile, avec des pâturages. On aperçoit des aouls, des méguils, des chevaux paissant l'herbe en bandes nombreuses.

Au pied d'un contre-fort de l'Ala-Taou, qui barre le chemin de Kopal, à côté d'un ruisseau d'eau limpide et fraîche, est la station d'Abakoumoskoy.

Un bain pris à la clarté des étoiles avant le lever de l'aurore, déjà paresseuse en ce mois d'octobre; la première pastèque du voyage savourée aussi lentement qu'un sorbet, quand on a la gorge en feu et comme une brûlure sur tout le corps, voilà plus qu'il n'en faut pour garder le souvenir d'un coin très-insignifiant de la terre.

Grâce à la pastèque dont je me régale avant le coucher, grâce à la certitude de pouvoir me plonger dans l'eau froide à mon réveil, j'ai trouvé très-poétique, à Abakoumoskoy, de m'endormir--comme d'habitude--calfeutré dans le tarantasse qu'ébranlait le vent de la nuit; j'ai trouvé très-poétique de tendre l'oreille au bruit des aouls épars dans la steppe d'où nous arrivait le cri enroué d'un chameau, la plainte d'un veau ou l'agaçant et rauque aboiement des chiens à poil long et fin museau, rêvant de chasse. Et dans les intervalles de silence, l'eau du ruisseau rabotant les cailloux me ravissait comme un doux gazouillement. A quoi tient la tournure du jugement que porte un voyageur sur les choses et sur les hommes! Plus qu'aucun autre, il doit être en défiance vis-à-vis de lui-même pendant qu'il observe, de façon à ôter le plus possible de sa valeur à l'«équation personnelle» de MM. les astronomes.

Par une matinée fraîche et lumineuse, nous nous engageons dans la montagne. La route est encaissée; elle monte la pente que descend gaiement un mince ruisseau qui bondit ainsi qu'un enfant turbulent. Assez large pour deux voitures, elle serpente entre les roches, se dérobe à droite, à gauche, ne nous laissant voir que les deux cents prochains mètres à courir: comme un lézard se faufile dans une crevasse et ne montre que la queue à celui qui le poursuit. Pour soulager nos chevaux essoufflés, nous quittons la voiture et laissons le yemtchik prendre les devants. L'écho répercute les claquements de leur fouet et leurs cris qui s'éloignent. Nous ne tardons pas à nous apercevoir que nos jambes sont percluses par l'usage constant de la voiture, et la montée, qui eût été autrefois une promenade agréable, est une ascension fatigante. Nous nous traînons tant bien que mal, comme les chameaux que nous joignons à mi-chemin. Ces bêtes n'ont point le pied grimpeur; la montagne est le «plancher des vaches» de ces navigateurs du désert, et ils n'y sont point à l'aise. Ils trébuchent fréquemment contre les pierres, et, encolérés par les obstacles qu'ils trouvent à chaque pas, ils finissent par s'arrêter, et, les jambes écartées, s'obstinent à rester là. Les chameliers leur tenaillent le nez, les infortunés portefaix bavent et pleurent de douleur, puis se décident à suivre le vieux Kirghiz à barbe blanche qui marche en tête, monté sur un bœuf noir. Le vieillard tire le premier chameau par une longe, s'arrête chaque fois qu'un des suivants fait halte, attend patiemment, et, entre temps, comme nous-mêmes, va boire à mains pleines l'eau claire qui coule d'en haut. Il nous regarde d'un œil stupéfait quand nous examinons les schistes violets et les filons de quartz très-blanc qui brillent dans les roches.

Au sommet de la passe, à l'issue du couloir où nous étions enfermés, d'une plate-forme naturelle de granit en plein soleil, nous avons le contraste de la steppe infinie et nue devant nous, et des plateaux verdoyants à notre droite où les nomades ont semé leurs tentes, taupinières infimes en bas des pics de l'Ala-Taou.

La descente dans la direction de Kopal est très-rapide.

Kopal est une ville d'environ quatre mille habitants. Avec ses maisons de style russe bien alignées, un jardinet au tournant d'une rue, elle nous semble un séjour délicieux, en comparaison de Serguiopol. Kopal, d'abord poste cosaque, est devenu un petit centre de commerce, grâce à sa position sur la route de Tachkent et de Vernoié à la Sibérie.

Nous quittons Kopal par la pluie; la grêle tombe ensuite, puis la neige. Nous traversons des plateaux souvent coupés de rivières qu'on passe à gué ou sur un pont, quelquefois à côté du pont, par précaution. La température baisse brusquement; en vingt-quatre heures nous passons de vingt-cinq degrés de chaud à trois degrés, de froid. Un vent glacial souffle du sud-ouest. A Altyn-Imel, poste de guerre russe sur la route de Chine, nous sommes très-heureux de nous chauffer, et au lieu de passer la nuit dans notre voiture, nous nous réfugions près d'officiers russes qui nous offrent gracieusement une place à portée d'un poêle qui ronfle. Des troupes sont assemblées à cet endroit en prévision d'une guerre avec la Chine, à propos de la province de Kouldja.

La route devient plus animée. Notre Kirghiz de Sibérie rit de bon cœur en voyant les premiers Sartes coiffés du turban, montés sur des ânes, et il ne ménage point les plaisanteries à ceux qui conduisent leur arba[9], assis sur le cheval, un pied appuyé sur chaque limon.

[Note 9: Voiture en bois à deux roues très-élevées.]

Après Tchingil nous sommes sur les rives de l'Ili, précisément au moment du passage des perdrix de montagne. Leurs nuées filent au-dessus de nos têtes. Je n'ose dire le chiffre approximatif des perdrix qui passent durant trois heures; il paraîtrait certainement exagéré à nos chasseurs de France qui s'estiment heureux d'en apercevoir une centaine dans une journée.

En passant l'Ili, notre voiture est placée sur le bac à côté de celle d'un vieux Juif de Turkestan, qui écorche le russe et sait les quatre mots suivants de notre langue: «Français, bien, bonjour, monsieur.» Il a rapporté ce vocabulaire d'un voyage à Jérusalem. Il est allé à Port-Saïd, à Alexandrie, à Aden, à Arkhangel.

Par la steppe, puis des champs cultivés, nous arrivons à Vernoié, capitale de la province des Sept-Rivières. Une allée de peupliers conduit à cette ville, couchée au pied de l'Ala-Taou transilien, que couronnent des forêts de sapins.

Vernoié, qui était en 1853 un poste cosaque, compte, nous dit-on, vingt mille habitants.

Elle est percée de belles rues larges, plantées d'arbres comme nos boulevards, arrosée par des ruisseaux d'eau courante. La population est mélangée: on y trouve des Sartes, des Tatares, des Kachgariens, des Kalmouks qu'on voit passer à cheval, une longue tresse de cheveux leur battant le dos. Ils habitent la vallée de l'Ili depuis leur grand exode de l'année 1771; quelques-uns de leurs frères sont encore sur le Volga.

Près de Vernoié est l'emplacement d'une ville disparue[10] qu'on dit avoir été Almaltik, visitée par les voyageurs chinois du moyen âge, qui la virent dans sa splendeur.

[Note 10: Au nord de la Ferghana étaient autrefois des villes comme Almalik et Almaty, et Yangui, qui dans les livres est appelé Tharar Kend; de nos jours, depuis les Mongols et les Ouzbeks, elles sont ruinées. (BÉBER, éd. Ilminsky, page 1.)]

De Vernoié nous longeons les montagnes par une steppe où de grands aigles noirs abondent. Chemin faisant, nous en tuons deux d'une belle envergure; à la porte d'une tente kirghiz, un de ces oiseaux, dressé à la chasse, est attaché à un piquet, la tête encapuchonnée. Nous voyons des loups traverser la route; l'un d'eux, à cent mètres de nous, gratte tranquillement le sol pour prendre un mulot dans son trou. Le pays est infesté de ces fauves; on les trouve également dans la montagne, où ils sont en compagnie du lynx, de la panthère, de l'once, de l'ours.

C'est de Koudaï, perchée sur un contre-fort de l'Ala-Taou, que nous apercevons pour la première fois la chaîne des monts Alexandre. Ils vont de l'est à l'ouest. Les premières neiges leur ont déjà mis une large collerette blanche. Ayant descendu à toute vitesse une pente si roide que les roues semblent glisser, nous sommes ensuite ballotés par de mauvais chevaux, dans de mauvais chemins, jusqu'au Tchou, qui roule une eau claire à travers des jungles touffues. Elles sont le repaire des sangliers et des tigres comme celles de la Lepsa et du lac Balkach. Près du Tchou, beaucoup d'aouls et de nombreux troupeaux.

Au delà du Tchou, au point où la route bifurque à l'est vers le splendide lac Issik-Koul, à l'ouest vers Aoulié-Ata, nous voyons Pichpek, ancien fortin kokandais, maintenant un joli village d'un riant aspect, avec des maisons entourées de peupliers et de saules.

Entre Pichpek et la station d'Ak-Sou, nous voyons un bolide filer de l'est à l'ouest. La boule de feu s'abat sur une montagne voisine, bondit sur les roches, trace des trajectoires éblouissantes et disparaît dans une gorge.