Part 1
EN ASIE CENTRALE
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en juin 1884.
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
EN ASIE CENTRALE
DE MOSCOU EN BACTRIANE
PAR
GABRIEL BONVALOT
OUVRAGE ENRICHI D'UNE CARTE ET DE GRAVURES
PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10
1884
_Tous droits réservés_
Mon ami Capus et moi, avons eu la bonne fortune de parcourir, comme missionnaires scientifiques, la Russie, la Sibérie occidentale, le Turkestan russe, le Bokhara, le Khiva, le pays des Turcomans, le fameux Oust-Ourt, puis--après avoir traversé la Caspienne houleuse,--le Caucase où nous sommes arrivés par Bakou, la ville du naphte.
Chemin faisant, nous avons fait des collections d'histoire naturelle que possède maintenant notre Muséum.
Au retour, mon compagnon m'avait passé la plume pour conter un voyage de près de dix-neuf mois que nous avons vécu côte à côte.
Je pensais publier ces notes l'année dernière, une fièvre opiniâtre m'a empêché de le faire.
Après avoir mené le lecteur rapidement--en un chapitre--de Moscou à Tachkent, par les brumes du Volga, la poussière des steppes de Sibérie, la fraîcheur des oasis turkestaniennes, je lui parlerai des Sartes, puis, la neige fondue sur les cimes, je le conduirai sans débrider à travers la steppe, la montagne, le désert.
Je m'efforcerai de bien rendre l'aspect du milieu où les nomades font paître leurs troupeaux dans la plaine interminable, où les sédentaires peinent dans les vallées à faire fructifier un sol sans cesse assoiffé.
Je m'efforcerai de faire voir comment vivent, se vêtissent, se gouvernent, se réjouissent, en un mot, comment «sont» les diverses peuplades qu'on trouve du Pamir à la Caspienne.
Si la route ne semble point longue au lecteur dans ce premier volume, il daignera la continuer en notre compagnie dans un deuxième volume.
Et, si, après avoir feuilleté jusqu'à la fin le court récit d'un long voyage, vous en arrivez à penser que dans la géographie, on trouve l'esquisse de l'histoire et, comme en préparation, les destinées des peuples--le but sera atteint.
EN ASIE CENTRALE
I
DE MOSCOU A TACHKENT.
Moscou.--Nijni.--Traversée sur le Volga et la Kama.--Les passagers du _Samolet_.--Perm.--Yékatérinbourg.--Un couvent de nonnes.--Le tarantasse.--Un enterrement sibérien.--Les déportés.--Le _cimex lectuarius_.--Les Kirghiz.--La steppe de Baraba.--Sémipalatinsk.--L'Ala-Taou.--L'Ili.--Vernoié.--Le Talas.--La vallée du Syr ou Jaxartes.
Arrivé à Moscou, soit par Vienne et Varsovie, soit par Berlin et Vilna, le voyageur qui se rend en Asie centrale a le choix entre deux routes. Il peut aller en chemin de fer jusqu'à Orenbourg, puis, en voiture, par Irgiz, gagner le Jaxartes ou Syr-Daria. Il longera ce fleuve à partir du fort de Kazalinsk jusqu'à Turkestan, pour s'en éloigner ensuite et parvenir après un coude droit sur le sud à Tachkent, capitale des nouvelles possessions russes. Il peut aussi depuis Moscou poursuivre son chemin toujours vers l'est, presque en ligne droite jusqu'à Kazan la tatare, et, par Yékatérinbourg, faisant un long détour par la Sibérie, ayant vu miroiter le lac Balkach à l'est, aboutir au même point. S'il préfère ce deuxième itinéraire, il lui faut se livrer aux douceurs du tarantasse pendant près de trois mille cinq cents kilomètres, environ dix-huit cents de plus que par la voie d'Orenbourg; mais, en revanche, il traverse une région plus intéressante où le fourrage est moins rare et partant les chevaux meilleurs et plus nombreux. Les stations de poste où l'on relaye sont également mieux tenues: on y trouve toujours un bon feu et souvent une soupière où fume un tchi réconfortant.
Dans l'année qui précédait notre arrivée à Moscou, une sécheresse prolongée avait causé la disparition presque totale du bétail des Kirghiz, qui fournissent de chevaux le trakt[1] d'Orenbourg à Tachkent. Tel fut le motif qui nous fit choisir la route plus longue de Sibérie.
[Note 1: Service postal.]
Nous ne parlerons pas ici des villes qu'on rencontre avant Moscou, et, en ce qui concerne cette cité, russe par excellence, nous nous contenterons d'en recommander le séjour à tout observateur désireux de comprendre le peuple le plus jeune et le plus vivace de l'Europe. Nous n'avons pu jeter qu'un coup d'œil rapide sur les merveilles que renferment ses musées, et nous avons quitté la vieille ville où se font sacrer les tzars, avec le plus vif désir de la revoir.
Toujours nous garderons le souvenir de Moscou tel que nous l'aperçûmes d'une fenêtre du Kremlin, tandis que d'en bas s'élevait, puissant et lent, le chant d'une procession arrêtée près de la chapelle d'un de ces saints que le moujik qui passe salue en se signant trois fois. Nous nous souviendrons des milliers de clochers, des dômes étincelants, des bazars, de la Moskwa qui s'en va à travers la ville, et aussi des voitures exécrables attelées de bons chevaux, et des pluies torrentielles qui transforment les rues dallées en ruisseaux.
Le 6 septembre, nous étions à Nijni-Novogorod.
C'est là que la puissante rivière Oka déverse ses eaux dans le Volga: elle vient de l'ouest, parallèlement à lui; après s'être uni à la Kama, le grand fleuve descend vers le midi. C'est à Nijni que l'Orient et l'Occident se donnent rendez-vous chaque année, et il y a un concours étrange entre les représentants de toutes les races qui trafiquent ici-bas de l'indispensable et du superflu. L'appât du gain les attire: mages d'un nouveau genre, lorsqu'ils voient luire dans leurs rêves une pièce d'or au ciel de Nijni, ils accourent de Kiakta aussi bien que de New-York.
Ils sont tous là, le lourd Tatar de Kazan, le Persan à taille fine, le Sarte qu'on voit les jambes croisées sur ses coffres, le Russe blanc, le Petit Russe, le Napolitain avec son corail, le Florentin avec sa mosaïque, l'homme d'Arkhangel, le Sibérien courtier de la Chine, l'Anglais, le Yankee, le Français, et tous se sourient l'un à l'autre, car ils veulent s'enrichir aux dépens l'un de l'autre.
A Nijni, nous nous embarquons à bord du _Samolet_, qui doit nous transporter jusqu'à Perm. Au moment du départ, ce vapeur est littéralement pris d'assaut, car la foire tire à sa fin, et beaucoup ont hâte de revoir leurs boutiques.
Le chargement se fait au milieu du plus grand désordre. Les bagages sont jetés brutalement à fond de cale, les treuils grincent, les matelots crient «gare» aux gens qui se bousculent pour prendre place sur le pont, celui-ci cherche sa femme, celui-là son enfant, une grosse commère réclame d'une voix aiguë son époux resté sur le quai; la machine ronfle sourdement, on ne s'entend pas, le tohu-bohu est indescriptible. Puis, le dernier coup de cloche sonne, les retardataires traversent essoufflés la passerelle qu'on retire vivement, le _Samolet_ lance son coup de sifflet d'adieu et s'ébranle avec une trépidation de toute sa carcasse. Nous descendons le Volga aux bords estompés d'une brume.
Le _Samolet_ est aménagé avec un confort relatif; il est bondé de monde.
Aux premières: de riches marchands sibériens, quelques-uns avec leurs femmes; un obèse Tatar de Kazan et son fils; un fonctionnaire de Perm; un ingénieur des mines de l'Oural.
Aux secondes: des employés d'un tchin[2] inférieur en uniforme, des hommes empelissés à face joufflue et rubiconde, qui sont des marchands dont le nombre diminue à mesure qu'on avance; ils s'égrènent avec leurs ballots de marchandises dans les diverses petites localités voisines du fleuve où le bateau fait halte.
[Note 2: Le _tchin_ compte dix-huit degrés hiérarchiques, l'Empereur occupant le premier.]
Sur le pont: quelques soldats; des moujiks, leurs femmes et leurs enfants. Ils se réunissent par groupes, se font un lit de leurs hardes, s'installent de leur mieux en prévision de la nuit à passer. Enroulées dans leurs grands manteaux ouatés, des femmes s'étendent sur le plancher, la tête cachée; on les prendrait pour des sacs gonflés de linge.
Pendant les six jours de traversée, la vie des passagers est à peu près la suivante. Aux premières, les Sibériens, qui sont très-gais, content des histoires et jouent aux cartes; le Tatar et son fils, assis les jambes croisées, se tiennent silencieux à leur place; leur seule occupation est de se tailler les ongles à tour de rôle et minutieusement ou de dormir; ils se lèvent seulement à l'heure des repas et des prières qu'ils vont dire sur le pont. Le fonctionnaire reste couché sous son manteau et cause avec l'ingénieur qui se promène sans cesse devant lui. Ici l'on boit énormément de thé et l'on dort encore plus.
Aux secondes: grosses histoires qui font s'esclaffer de rire les auditeurs; fumée de tabac à ne pas se voir. On dort, et, quand on ne dort pas, on mange ou l'on joue aux cartes, en buvant alternativement le thé et l'eau-de-vie. On se grise légèrement.
Sur le pont: les moujiks dansent au son de l'accordéon, ils chantent, ils se promènent, les mâchoires fonctionnent à tout propos, et cela chasse l'ennui; on dévore du poisson fumé, du lard qu'on arrose d'un peu de thé et de beaucoup de votka. Quelques gens des deux sexes sont complétement ivres.
Cependant le _Samolet_, chassé par ses aubes, glisse au milieu du fleuve, tranquillement, lentement, comme il convient à un brave bateau qui porte des gens peu pressés. La rive droite du fleuve est bordée de collines; à gauche, les plaines immenses s'étalent. La navigation n'est pas toujours commode: les sables charriés par les eaux modifient sans cesse le chenal, et quand la nuit est obscure, on doit stopper, attendre le jour. En certains endroits, on chemine lentement, un homme est placé à l'avant avec une toise, il la plonge dans l'eau, et, chaque fois qu'il la retire, on l'entend crier la profondeur: «Quatre pieds! trois pieds et demi! cinq pieds! trois pieds!» Le bâtiment hésite, le pilote tâtonne, puis le cri: «Sept pieds! huit pieds!» donne de l'assurance, et l'on part, mais posément: le Russe ne se presse point. «Il faut des précautions, nous dit-on, les accidents sont fréquents, on échoue encore assez souvent, le bâtiment que prit l'ingénieur des mines pour venir à Nijni a fait eau par une nuit sombre. Pourquoi se risquer inconsidérément? tôt ou tard, on arrive toujours.»
A Kazan, grande ville des musulmans russes, notre Tatar descend.
Le jour suivant, nous sommes dans la Kama, rivière qui apporte au Volga un volume d'eau considérable; elle lui arrive après avoir tracé un 9 dans son parcours capricieux, et le fleuve qui venait de l'ouest à sa rencontre tourne droit sur le sud. La Kama traverse un paysage accidenté, tantôt une plaine couverte de taillis, tantôt des collines sur lesquelles se hérissent les plus verdoyants. Nous la remontons cahin-caha avec de fréquents arrêts sur les deux rives où l'on prend et dépose des voyageurs.
Le 11 septembre, nous débarquons à Perm, jolie ville, bâtie régulièrement, sur la rive gauche de la Kama, d'où part le chemin de fer menant par l'Oural à Yékatérinbourg. Elle possède une belle gare qui paraît être la promenade favorite des habitants. Au moment du départ du train qui a lieu une fois par jour, la foule envahit la salle d'attente et circule librement sur les quais, où se voient toujours plus de curieux que de voyageurs.
Nous partons en compagnie des Sibériens qui se trouvaient sur le _Samolet_. Les uns vont à Irkoustk, les autres à Kiakta, le grand entrepôt des marchandises de la Chine, au sud du lac Baïkal.
En un jour et une nuit, on va de Perm à Yékatérinbourg. Le chemin de fer décrit une longue courbe à travers les collines boisées de l'Oural. La vitesse du train est celle d'un bon trotteur, en raison des pentes. On passe sans s'en douter de l'Europe à l'Asie confondues géographiquement et séparées l'une de l'autre par une frontière purement administrative. C'est insensiblement qu'on arrive à Asiatskaïa, la première station de Sibérie, ainsi nommée par opposition avec Europaiskaïa, dernière station d'Europe.
Nous sommes à Yékatérinbourg à la tombée de la nuit. Une drochka nous cahote à fond de train jusqu'à l'hôtel, le dernier que nous rencontrerons sur notre route qui nous rappelle un peu l'Europe. On y trouve des lits.
Yékatérinbourg passe à juste titre pour une des plus belles villes de Sibérie; ses habitants en parlent avec orgueil. Ses rues sont spacieuses et bien alignées, les monuments publics d'aspect agréable. Le voisinage des mines a fait la rapide fortune de cette ville. On y fait également le commerce des pierres fines qui proviennent de l'Oural. Le gouvernement a fondé une école où l'on enseigne à de jeunes ouvriers le dessin et la taille des pierres. Cette école ne semble point florissante.
Nous pouvons recommander au voyageur que le hasard poussera vers ces régions lointaines la visite d'un couvent de nonnes, situé à une faible distance de la ville. Il a été fondé par des femmes qui avaient la volonté de se suffire à elles-mêmes, en dehors de toute aide du sexe fort. Elles tiennent parole, et les recrues, paraît-il, ne leur manquent point. Elles-mêmes ont construit leurs maisons, défriché le sol, installé des ateliers. Suivant leurs aptitudes, des femmes de tout âge pétrissent les briques, les cuisent, maçonnent sous la direction d'architectes en jupons, labourent, sèment et récoltent. Le principal revenu des nonnes provient d'une fabrique de chandelles et de cierges qui occupe de nombreuses ouvrières. Elles ont la clientèle des églises; les commandes affluent, et le couvent est très-riche.
L'outillage employé pour la fabrication est fort simple. Au reste, le travail se fait surtout à la main. Nous voyons des nonnes qui remplacent par leur avant-bras le rouloir servant à arrondir le cierge à la sortie du moule; elles le polissent très-habilement en le roulant sur le plat de leurs bras nus qui sont élargis et déformés par ce frottement continu. D'autres, à force de tourner le rouet autour duquel s'envide la mèche préparée par une voisine, ont le bras droit aussi musculeux que nos forgerons, et, comme la filandière du conte, elles se sont aplati le pouce de la main gauche à tordre le fil de coton.
D'un autre côté, les religieuses douées d'un sentiment artistique dessinent des modèles de broderies, et leurs compagnes les exécutent avec du fil d'or. Ces broderies sont utilisées pour les ornements d'église et vendues fort cher aux popes de tout rang. On nous a montré également des tableaux peints à l'huile par une des artistes de la maison. Les sujets, empruntés à la vie des saints, sont naïvement traités, mais la grâce des attitudes, la délicatesse de touche dénotent un talent qui eût produit des œuvres d'un charme exquis sous la direction d'un maître de l'art.
A partir de Yékatérinbourg jusqu'à Tachkent, nous voyagerons en tarantasse.
On a bien dénigré ce véhicule, on l'a qualifié d'instrument de torture! On lui reproche le manque de ressorts dans un pays où les distances à parcourir sont immenses, où villes et villages sont clair-semés, les charrons introuvables et les routes si longues, alternativement si boueuses et si poussiéreuses qu'il est impossible de les entretenir... à moins que chaque habitant de Sibérie ne devienne un cantonnier, sans excepter les femmes et les enfants en bas âge. Brave tarantasse, on t'a calomnié! Une voiture basse, à quatre roues, presque entièrement en bois, est l'idéal des véhicules dans un pays où les accidents de voyage ne sont pas rares. On peut le réparer facilement et vite, car on trouve toujours du bois et des hommes sachant manier la hache. En somme, un bon tarantasse plie et ne rompt pas. Comment ose-t-on se plaindre d'un véhicule avec lequel on peut courir huit mille kilomètres d'un trait, par des routes qui ne valent pas toujours le plus mauvais de nos chemins de traverse?
On est mal assis dans le tarantasse, dit certain voyageur anglais, on a les côtes brisées par des cahots continus, on en descend éreinté; impossible d'y dormir. Ayez bien soin d'emporter des coussins à air que vous placerez au bon endroit, ajoute-t-il; sans ces meubles indispensables, le voyage vous sera une torture de tous les instants.
A ces plaintes nous répondrons qu'il ne faut pas voyager assis dans le tarantasse. Et pourquoi ne pas imiter les Russes? Ils entassent du foin et de la paille dans la boîte de la voiture; dessus, ils placent leurs matelas et s'étalent dans un lit d'oreillers. Grâce à ces précautions, les secousses du roulis sont amorties, et ils peuvent voyager jour et nuit sans fatigue insupportable.
Qu'on nous permette un conseil à l'adresse de quiconque devra user de ce genre de locomotion. Qu'il fasse choix d'une voiture solide et munie d'excellentes roues. L'économie qu'il croira réaliser en achetant à bas prix une voiture d'occasion et déjà fatiguée, dont les fêlures se cachent sous un vernis tout frais, se traduira dans la suite par une perte de temps et d'argent, sans compter le désagrément d'échouer sur une route déserte par une nuit obscure et froide ou par une journée d'orage. Il n'aura pas fait cinq cents verstes qu'une jante des roues se détachera, ou bien l'essieu se rompra au moment où la fatigue oblige à dormir, et l'on se réveillera sur la route. Que le voyageur achète donc son tarantasse dans une fabrique de renom, et qu'en outre, il fasse provision de sucre, de thé, de graisse à roues et de... patience.
Car s'il a demandé au staroste les chevaux pour six heures du matin, c'est seulement à sept heures qu'il verra venir le yemtchik conduisant sa troïka qui trottine, la douga[3] posée sur le cou du cheval qu'il monte. On n'attelle pas non plus aussi rapidement que le désire celui qui attend, et quand le voyageur, heureux d'être emporté à toute vitesse, croit enfin être parti, bien parti, un trait casse, une courroie se desserre, et chaque fois on fait halte. Mais à part ces à-coup qui reviennent à peu près chaque jour, c'est d'un relais à l'autre une course folle. Et puis, si la poussière n'est point trop dense, on a des compensations: on voit le paysage se dérouler de chaque côté de la route, on a la compagnie et la conversation parfois amusante du yemtchik russe ou kirghiz, coiffé de l'inévitable bonnet en peau de mouton. Le yemtchik ne se lasse point d'exciter ses chevaux du geste de la main, feint de lancer le coup de fouet, en même temps qu'il siffle pour en imiter le bruit. Et le cheval du milieu, la tête maintenue droite par la courroie de la douga, allonge les jambes démesurément, toujours au trot; les chevaux qui le flanquent galopent, la tête penchée et à demi tournée comme pour regarder le conducteur. Du départ à l'arrivée, entre les bêtes et l'homme, c'est un entretien dont celui-ci fait naturellement tous les frais: il leur prodigue des excitations, des promesses, des menaces, des compliments, et les gabions espacés comme des jalons pour indiquer la route lors des tempêtes de neige, semblent courir l'un après l'autre. Et quand on voyage la nuit, aussi longtemps que la lune ne disparaît pas à l'horizon, quel plaisir de revoir l'étoile qui brille devant soi, chaque soir, et de rêver en la fixant obstinément comme un phare! Et l'on va, on va.
[Note 3: Arc en bois qu'on fixe à l'extrémité des limons au moyen de lanières de cuir; on y attache les clochettes qui égayent la route et aussi les courroies qui maintiennent levée la tête du trotteur.]
Après Yékatérinbourg, la première ville qu'on rencontre est Tjumen, renommée pour ses fabriques de tapis et son commerce. A Tjumen nous avons assisté à une scène curieuse de mœurs sibériennes. Nous étions dans la cour de la station postale quand des cris plaintifs nous attirent dans la rue. Un convoi funèbre est en marche, on porte un homme en terre. Quatre amis du défunt marchent en tête avec le couvercle du cercueil sur l'épaule, puis suivent quatre autres qui portent de la même manière le cercueil découvert où gît le mort dans un linceul. Immédiatement après se traîne la veuve qui gémit à pleine gorge et toujours sur le ton d'une même mélodie larmoyante. Elle se laisse fréquemment choir à terre et donne les marques du plus profond désespoir. Deux de ses compagnes la relèvent et la soutiennent; les nombreuses femmes qui suivent pleurent ou plutôt crient en chœur avec la veuve. Les hommes se tiennent à gauche du mort, silencieux et la tête découverte. A mesure que le cortége avance dans la rue, les gens qui sont à l'intérieur des maisons entendent les lamentations, ils sortent, et quand passe le convoi, ils se signent et se prosternent, les femmes poussent en outre des gémissements qui durent aussi longtemps que le défilé.
Jusqu'à Omsk nous sommes dans un pays riche et cultivé. On rencontre assez souvent des villages habités par des exilés ou leurs descendants; les maisons sont bien construites et généralement mieux tenues qu'en Russie. La race est d'une belle venue; mainte figure reflète l'intelligence et l'énergie. Des forêts et des bois où le bouleau domine, égayent la route.
Il nous arrive de dépasser des voitures chargées d'hommes uniformément vêtus d'une capote grise. Au milieu d'eux sont des soldats qui veillent, la baïonnette au canon du fusil. Ces voitures vont lentement, avec un bruit de ferraille plus fort à chaque cahot, car ces hommes sont enchaînés; ils sont trop faibles pour marcher, un paysan charitable les transporte jusqu'au village où finit l'étape. On les dirige vers la région des mines. A tel endroit nous avons vu une troupe d'hommes, de femmes et d'enfants, tout un village d'exilés, faisant halte sous la surveillance de soldats.
Parfois des condamnés parviennent à s'échapper. S'ils n'ont pu se procurer de l'argent pour faciliter leur fuite, la liberté qu'ils ont conquise est plus dure que leur bagne, mais c'est la liberté. En pleine forêt, nous avons croisé une bande de ces évadés. Ils avaient pour tout vêtement une blouse et un pantalon de toile. Pieds nus, sans coiffure, la barbe et les cheveux longs, ils s'en allaient, une énorme branche à la main; c'étaient des hommes robustes à figures audacieuses.
Les malheureux errent avec la crainte d'être repris, toujours sur leurs gardes et prêts à s'enfuir dans les fourrés. Si l'occasion se présente belle, ils attaquent une voiture ou pillent le voyageur isolé. N'ayant point d'armes à feu, ils se contentent généralement de couper les cordes qui attachent les bagages derrière les tarantasses et de les voler sans que les voyageurs endormis s'en aperçoivent. Ils vivent de rapines et, comme des loups affamés, rôdent autour des villages. Ils savent que le paysan sibérien a le cœur compatissant, et que s'il aperçoit des évadés dans les environs, le soir, avant de se coucher, il a soin de placer sur le bord de la fenêtre un pot de lait et un morceau de pain à leur intention. Mais que les évadés se gardent de voler dans le village, car les habitants se réuniront et, guidés par leurs chiens, leur donneront la chasse. Quand ils parviennent à les saisir, ils les attachent entre deux planches, comme s'ils ne voulaient point châtier directement le corps, et cognent sur le bois à coups redoublés. La correction administrée, ils laissent sur place le voleur à moitié assommé, sans plus s'en occuper.
Beaucoup de ces «hors la loi» meurent de privations et de souffrances, quelques-uns parviennent à gagner la Russie, les autres tombent dans les mains des gendarmes.