En Asie centrale

Part 19

Chapter 193,875 wordsPublic domain

«Et quand l'émir Houssein reçut mon message, il fut accablé de honte et de confusion, et il s'humilia. Et je n'eus plus confiance en lui, et je ne fus plus dupe de ses paroles.»

Faisons remarquer qu'à peu près à la même époque où les deux beaux-frères pensaient s'entre-tuer dans le défilé sauvage de Tchak-Tchak, à Paris, Jean Sans peur faisait assassiner Louis d'Orléans dans la rue Vieille-du-Temple. Pour la duplicité et la sauvagerie des mœurs, nos ancêtres valaient alors les demi-civilisés de l'Asie centrale.

Au sortir de la passe, la route ondule par des pentes douces. Je rejoins nos bêtes de somme qui allaient devant. Mais il n'y a plus de guides. Où sont-ils? Car nous en possédions deux, un jeune et un vieux, le vieux allant avec les bagages, le jeune avec nous-mêmes, qui suivions. J'ai rencontré le vieux à genoux sur son manteau, faisant sa prière, tourné vers le soleil couchant. L'otographe m'affirme qu'il l'a quitté depuis longtemps.

Reste l'autre. Sans doute il viendra avec Capus. Capus arrive, mais de deuxième guide point: il l'a rencontré une demi-heure auparavant dans une posture peu intéressante; il a craint de le déranger, et, croyant que je fermais la marche selon mon habitude, il a pensé qu'il se joindrait à moi. Malgré notre situation embarrassée, nous rions de bon cœur du stratagème employé par nos guides pour s'esquiver sans attirer notre attention. Qui va nous indiquer le chemin? Personne d'entre nous ne le connaît. Nous suivons le sentier qui porte les traces les plus nombreuses, et, après maints détours, nous apercevons un caravansérail au milieu d'une vallée étroite, et une dizaine de masures éparses le long d'un ruisseau: c'est Tchachma-Ofizan.

Par un passage assez large pour un cheval ou un chameau chargé qui tourne à angle droit devant le restaurant (!) du caravansérail, nous pénétrons dans la cour. Sous l'abri que je viens d'appeler restaurant, une trentaine d'indigènes accroupis boivent le thé, fument le tchilim, chantent et paraissent prendre gaiement la vie. Ce sont des gens de Tachkent qui s'en vont en pèlerinage à Mazari-Chérif. En vrais Sartes qui ne manquent jamais une occasion de joindre l'utile à l'agréable, ils emportent sur leurs chevaux des ballots de marchandises; l'un d'eux a une cargaison de chaussures: il offrira ses bottes aux Afghans et les leur vendra le plus cher possible, après avoir offert ses prières à la divinité et s'être prosterné sur le tombeau d'Ali.

Nous mourons littéralement de faim. L'hôtelier ne peut nous offrir que du pain, du sel et des oignons. Heureusement qu'Abdoul a observé que les Tachkentais préparent un palao qui a très-bonne mine. Il va rôder autour de la marmite, et, comme la nécessité aiguise les facultés, il se conduit en fin diplomate. Il trouve moyen de se faire offrir une large écuellée de riz cuit dans la graisse de mouton, émaillé de raisins secs, de carottes et de morceaux de mouton rôti. Quand notre palao sera cuit, nous rendrons ce qu'on vient de nous prêter. En attendant, nous nous régalons, car les gens de Tachkent sont maîtres ès palao, ce sont les plus grands artistes en la matière que nous ayons rencontrés en Asie centrale.

Le propriétaire du caravansérail, qui se dit Ousbeg, a la tête d'un tadjik: figure allongée, nez aquilin, yeux bleus et rusés, barbe fournie et brune, en somme un bel homme à mine de coquin. Il nous tient pour des hôtes de qualité, et nous installe dans sa «chambre verte», longue de près de cinq ou six mètres, large de trois, avec des murs en terre hauts de trois mètres. Elle a trois portes, deux sur la cour, une à gauche menant à un abri qui sert d'antichambre et de cuisine où nos hommes dormiront. Il y a au-dessus de chaque porte une ouverture carrée par où sort la fumée du feu qui s'allume au milieu de la chambre dans un trou; comme plancher, le sol pur et simple; quant aux murs, ils sont tapissés de noir de fumée. Nos hommes nous donnent cette hôtellerie comme un modèle de confort.

C'est comme le Gasthof zum Goldenen-Lœwen de Tchachma-Ofizan. Toutes proportions gardées, ce pays rappelle en effet certains coins de la Suisse, les environs de Zurich par exemple, mais avec les arbres en moins; car ici, sauf de rares genévriers, d'ailleurs gigantesques, pentes et sommets sont dénudés.

En ce moment, les toits du caravansérail sont couverts de blé et d'orge en herbe. Pour les réparer, selon l'habitude de tous les indigènes, l'hôtelier prend avec sa pelle la terre détrempée de la cour et la jette sur la toiture, où il l'étale du pied ou de la main. Dans cette boue, il se trouve des grains tombés de la musette des chevaux ou des sacs des caravanes qu'on a déposés dans la cour, et, quand ils ont été arrosés par la pluie, ils germent, et bientôt le toit ressemble à un champ cultivé.

L'hôtel du Lion d'or de Tchachma-Ofizan est long de soixante pas, large de quarante. Il n'a qu'une seule entrée; à droite de la cour sont des abris pour les hommes; ils se composent d'un toit supporté par un mur de terre et des perches, et du sol battu. On compte en outre deux chambres fermées--pas hermétiquement;--nous occupons la plus vaste et la plus luxueuse. Contre les autres murs du carré s'allonge une suite d'abris pour les chevaux et les marchandises en cas de mauvais temps; les abris sont les mêmes que pour les hommes, excepté que le sol n'en est point battu et qu'il est sans trou pour faire le feu. Dans la belle saison, on attache tout bonnement les chevaux ou les bêtes de somme aux piquets fichés dans la cour. Cet établissement peut loger cinquante chevaux et encore plus d'hommes.

Le propriétaire est riche, et il fait des affaires d'or. Pendant le printemps il lui vient beaucoup de voyageurs du Turkestan et du Bokhara qui se rendent à Mazari-Chérif. Il fait alors des provisions de pain, de blé, de tabac, de foin, d'orge, qu'il vend un bon prix à ses hôtes. Il n'a point de concurrent à dix lieues à la ronde; dans cette région, les habitants sont rares, et il faut subir ses conditions. N'allez pas croire cependant «qu'il écorche son monde» comme certains de ses confrères de l'Occident. Étant donné qu'un tenga[47] vaut soixante-quatre tchakas, vous saurez qu'un voyageur qui s'arrête dans le caravansérail «sans consommer» paye trois tchakas par cheval et rien pour lui-même. Si le voyageur achète des vivres dans l'établissement, on le loge, lui et sa bête, pour rien. Une botte de foin coûte trente-deux tchakas; une aiguière de thé de trois quarts de litre et un pain d'un quart de livre coûtent également trente-deux tchakas. Le propriétaire se charge de loger et nourrir un jour entier un homme et son cheval pour un tenga et demi; pour un âne et un homme il se contente d'un tenga. Tout étant relatif, ces prix n'en sont pas moins élevés.

[Note 47: Environ 0,80 centimes.]

De Tchachma-Ofizan, on descend assez facilement à Tenga-Kharam, vallée encaissée, de forme elliptique, où l'on trouve un caravansérail et quelques tentes d'Ousbegs au bord d'une rivière. Tout indique que bientôt nous sortirons des montagnes; les ondulations du terrain sont plus longues, les pentes moins rapides, le lit des cours d'eau et les vallons plus larges, la neige a disparu, et nous sommes à distance des hautes cimes, car nulle part nous ne les voyons pointer. A Tenga-Kharam, il y a des champs cultivés, et, près du caravansérail, un moulin imperceptible creusé en terre sous une faible chute d'eau qu'il happe au passage. Nous faisons séjour en cet endroit pour mettre de l'ordre dans nos collections. Nous voyons passer des pèlerins, des calendars, des marchands allant vers le sud.

Afin de travailler plus à l'aise, nous voudrions avoir une yourte dressée dans la cour du caravansérail. Après quelques pourparlers, des Ousbegs nous louent, au prix d'un tenga, cette maison vite construite, vite démolie. Ils nous apportent immédiatement les pièces de feutre et la carcasse en bois qui les soutient. Mais quant à dresser tout cela, ils ne veulent pas s'en charger, ce n'est pas leur besogne, ils n'y connaissent rien. C'est l'affaire des femmes. Comme nous sommes des infidèles, ces dames n'osent se montrer devant nous le visage découvert, et elles ne veulent point venir. Voilà une difficulté que nous ne prévoyions point d'abord: nous avons beau crier, tempêter, les mâles n'en veulent point démordre, ils ne feront point l'ouvrage d'une femme, ils ne dresseront pas la tente, ainsi le veut la dignité de l'homme à Tenga-Kharam et la division du travail. Notre insistance à leur demander un ouvrage qui ne leur est pas imposé par la coutume semble à ces Asiatiques aussi étrange que saugrenue. Imaginez un locataire inconnu invitant le propriétaire d'un hôtel à prendre immédiatement une aiguille et à réparer l'accroc qu'il vient de faire dans l'étoffe d'un canapé, et vous vous ferez une idée de l'ébahissement de nos Ousbegs.

Abdoul crie de plus belle, et, après des prodiges d'une éloquence très-bruyante, il obtient qu'on aille querir une vieille femme de soixante-seize ans qui ne craint point d'exposer sa figure aux regards des hommes. Le fait est qu'elle n'est guère séduisante.

La bonne vieille dirige le travail. D'abord elle dresse en rond les keregas (treillis de bois), qu'elle pose simplement sur la terre, en ménageant une ouverture pour la porte. Sur les _keregas_, on fixe les perches courbées comme les méridiens d'une sphère et enfoncées dans le _tchanarak_, cerceau placé au sommet par où sort la fumée. Cette ouverture du haut s'appelle _toundouk_: on la ferme avec une pièce de feutre par la pluie ou le froid. Telle est la charpente de la maison qu'on couvre de pièces de _kachma_ (feutre) ayant une corde à chaque coin. On lance la corde par-dessus la carcasse, on la tire pour hisser le kachma, qu'on attache aux keregas, et, une pièce de feutre chevauchant sur l'autre comme des tuiles, si les cordes sont solides, cette toiture défiera le vent. En hiver, on entoure les keregas de _tchiy_ (nattes), et l'air ne peut s'introduire dans la yourte. Le feu se fait droit au-dessous du toundouk, au centre de l'aire où se place la marmite, sur des pierres. Grâce à la vieille, nous fûmes très-bien logés, nous lui payâmes son dérangement d'un peu de sucre, et elle s'en fut très-contente.

De Tenga-Kharam, nous voulons gagner la ville de Gouzar située dans une oasis au seuil des montagnes. Aucun de nos hommes ne connaît la route. Un Ousbeg que le patron du caravansérail connaît nous sert de guide. Il va chercher à Gouzar un de ses fils qui l'a quitté depuis quelques jours et n'est point revenu à la date fixée. Il a besoin de son enfant pour l'aider à remuer le sol et à creuser les ariks, car le moment des crues est venu, et vite il faut se mettre en mesure de recevoir et de retenir l'eau nécessaire aux irrigations ultérieures.

Après avoir traversé le Tenga-Kharam-Darya, la route fait de fréquents coudes sur l'ouest, repart vers le nord-ouest, et nous conduit avec plus de descentes que de montées sur les rives du Gouzar-Darya. Cette rivière, qui roule en ce moment un volume d'eau assez considérable, suit le bas du dernier contre-fort sud de la montagne.

Sous la surveillance des agents de l'émir, des milliers d'ouvriers, la pioche à la main, travaillent au curage des grands ariks qui amènent les eaux de la rivière dans la plaine et la fertilisent. D'habitude, on ne réunit les cultivateurs qu'une fois par an pour cette corvée; mais cette année, l'eau a été abondante, et c'est la troisième fois que les habitants du district du Gouzar reçoivent l'ordre de réparer leurs ariks, car il est naturel qu'ils s'encrassent davantage et s'obstruent plus rapidement quand ils charrient une plus grande quantité d'eau.

Arrivés sur une hauteur, nous découvrons la barre verte de l'oasis d'où la rivière sort en se tortillant comme une mince banderole blanche, puis se confond bientôt avec la steppe grisâtre qui s'étend indéfiniment.

On se croirait au bord de la mer. Une illusion d'optique provoquée par le soleil couchant transforme l'oasis entière en une seule ville couverte de monuments; les peupliers semblent des minarets élancés, les bouquets d'arbustes des coupoles de mosquées, et la moindre masure devient un palais. C'est Samarcande telle que l'ont rêvé les poëtes. C'est une image de l'Orient où, sous les plus brillantes apparences, se cache souvent la réalité la plus terne.

En entrant dans la ville, on passe devant une briqueterie qui n'est pas abandonnée, preuve que la population est dans l'aisance, puisqu'elle construit. Les briques sont fabriquées et cuites de la même manière que chez nous. Plus loin, dans un vaste jardin, sous de grands arbres touffus, des marchands de thé sont installés. C'est le coin de Gouzar affectionné des oisifs et des amateurs de divertissements. On entend des chanteurs, des tambourins; on aperçoit des danseurs vêtus superbement. Mais des enfants nous voient, ils crient: «Voilà les Ourousses», et la foule se lève, les boutiques se vident, et tous se bousculent pour nous regarder passer.

Nous logeons près du bazar, à quelques pas de la rivière, chez le kazi, dans une chambre aux murs crépis de plâtre, luxe dans la construction que depuis Karchi nous n'avons constaté nulle part. Nous sommes logés étroitement, mais nous avons une fenêtre sur un jardin et puis un escalier de terre pour monter chez nous, au premier étage, au-dessus des écuries. Et chacun sait qu'une maison à un étage est chose rare.

Notre hôte nous rend visite en compagnie de ses enfants, un garçon et une petite fille en bas âge répondant au nom de Malika. Elle a les traits réguliers, la face large et souriante, des cheveux blonds. Elle est petite pour ses six ans; ses manières sont celles d'une jeune femme. Du sucre, une pièce de monnaie nous gagnent facilement ses bonnes grâces; et ses visites ne nous feront point défaut pendant notre séjour chez son père. Sa figure n'a point l'air enfantin de nos petites filles européennes, mais un air vieillot. Les enfants indigènes du sexe féminin présentent souvent ce caractère. Serait-ce une particularité chez ces vieilles races où les femmes perdent vite leur beauté, qu'elles aient toujours une tête d'apparence beaucoup plus vieille que leur corps?

Gouzar, située aux trois quarts sur la rive gauche du Gouzar-Darya, est une ville d'agriculteurs, sans monuments remarquables. Modestement, le kazi lui donne cinquante mille maisons; en réalité, il y en a quatre mille à peu près dans le vaste village mal délimité qui entoure la forteresse, et peut-être six mille dans toute l'oasis qui nourrit trente à quarante mille habitants. Elle en pourrait facilement nourrir le double, car l'eau ne manque pas, les pluies étant de plus en plus abondantes depuis une dizaine d'années. Autrefois, on devait creuser des canaux de huit kilomètres pour conduire l'eau de la rivière à Gouzar; maintenant, il suffit de leur donner une longueur de quatre kilomètres avec moins de profondeur. Quinze à vingt ans auparavant, faute d'eau, on ne cultivait pas de riz, tandis qu'actuellement les rizières ne manquent point. Il arrive même qu'au mois de Saratan, sur un ordre de l'émir, on rompt les digues de la rivière, et le trop plein des eaux est déversé dans l'oasis de Karchi pendant huit jours. On nous affirme que la population augmente, ce qui est naturel avec des conditions aussi favorables à la culture du sol.

Nous visitons une fabrique de chandelles et d'huile. La fabrication de la bougie est inconnue dans le Bokhara; quant au gaz, à la lumière électrique, point n'est besoin de ces inventions diaboliques pour éclairer des gens chez qui l'industrie est à l'état rudimentaire. Et puis on ne travaille pas dans l'obscurité: on se couche, c'est bien plus simple. Si par hasard on sort dans la rue la nuit, on emporte sa lanterne pour y voir. Je ne vous ennuierai pas de la description d'une usine à chandelles; je me contenterai de vous dire que l'outillage est primitif, que tout s'y fait à la main, même les moules en fer-blanc. La chandelle vaut quarante à cinquante centimes la livre.

De chez l'huilier, nous nous rendons chez un teinturier qui est tisseur en même temps, puis chez les marchands de grains et de riz. Sur la rive droite se trouve le grand bazar, au pied de la forteresse; sur la rive gauche, le petit, non loin du jardin que nous avons vu en pénétrant dans la ville.

A la sortie du bazar, au détour d'une rue, des fumeurs de nascha ou haschich sont agenouillés devant leur pipe; les uns rient, les autres crient, l'un d'eux nous adresse, en menaçant du bras, des paroles incohérentes; ils ont des figures terreuses, des physionomies de brutes. Ils sont incapables du moindre travail, et vivent misérablement des quelques pouls que les passants leur jettent par pitié. On les considère comme irresponsables.

Dans la soirée qui précède notre départ pour Karchi, notre oreille est frappée par des cris plaintifs qui partent d'une cour voisine; le cri est répété plusieurs fois; je descends de notre chambre, et, me dressant le long d'un mur, j'aperçois dans un jardin des femmes assises en cercle sur le sol; l'une d'elles dit à haute voix une phrase sur le ton d'un récitatif, et chaque fois qu'elle se tait, ses compagnes poussent un cri lamentable comme un gémissement. Elles pleurent un mort selon le rite.

Notre dernière nuit à Gouzar fut une nuit d'insomnie. Les innombrables puces gîtées dans le feutre qui couvrait le sol de notre chambre, après nous avoir laissé d'abord en repos, s'enhardirent, puis firent fête à nos dépens. J'en parle, car ce sont les plus grosses que j'aie vues dans le courant de mon existence. L'Asie fait tout grand.

Pour sortir de Gouzar, nous passons devant une école où des enfants crient sur tous les tons en apprenant à lire. La petite fille de notre hôte se trouve sur notre chemin; nous lui disons adieu, et elle répond sans trop s'effaroucher aux salamalecs d'Abdoul.

Dans les faubourgs de la ville, des groupes de travailleurs se dirigent du côté des ariks qu'ils sont occupés à mettre en bon état. L'heure de reprendre la pioche n'étant pas encore arrivée, ils vont lentement, en flânant, les mains derrière le dos.

La steppe commence presque immédiatement après que nous avons quitté les maisons. L'oasis est derrière nous au nord et au sud. Notre direction est nord-ouest.

Les passants sont nombreux sur la route; cela nous surprend: notre guide nous donne la raison de cette animation inusitée; c'est la veille d'un jour de bazar à Gouzar, et beaucoup de marchands de Karchi ont coutume d'y venir, sans compter les oisifs. Ils sont partis à la pointe du jour et seront bientôt au terme de leur voyage; aussi les croisons-nous presque tous à une ou deux heures de Gouzar. Les uns montent des ânes qu'ils excitent à coups d'un bâton gros et court terminé par une chaînette de fer; la plupart vont à cheval, tantôt deux sur la même bête, tantôt juchés en haut de sacs de marchandises qui les élèvent d'un mètre au-dessus de la selle, ils se tiennent à plat ventre, accoudés, ouvrant des jambes comme des écartelés. Voilà des chameaux chargés, d'autres avec leur bât seulement, que leurs propriétaires vont offrir aux commerçants pour le transport des marchandises; peut-être sont-ils déjà retenus; ce sont les camionneurs de ces pays. Des pauvres, des mendiants, le bâton à la main, se hâtent sur le chemin; leur besace est vide, mais ils savent que demain elle sera gonflée par les aumônes, et l'espoir d'une bonne récolte leur fait allonger leurs jambes sèches.

Des Indous bien vêtus sous un manteau d'étoffe grossière chevauchent sur des haridelles étiques, presque toujours deux ensemble; ils ne portent pas le turban, mais le bonnet rond et quelquefois une simple calotte de toile; ils sont chaussés de babouches à bec retroussé. On les dit riches, avares, prêteurs d'argent à des taux très-élevés; on ne les aime point. Ils ont les cheveux longs et le front marqué du signe de leur caste. Ils nous saluent d'une courbette profonde, et leur nez touche presque la tête du cheval; ils portent la main à leur coiffure, l'ôtent même, contre la coutume des indigènes, qui ne se découvrent jamais par politesse; car on enlève son turban dans les cas où, en Europe, on se met en bras de chemise ou en pantoufles.

Trois Afghans, pieds nus, nous regardent d'un œil atone; ils ont la mine abjecte qui caractérise les fumeurs de nascha (haschich); ils vont à pas lents. Des divanas reconnaissables à leur kla (bonnet pointu) brandillent des jambes sur leurs ânes; ils n'ont pas oublié la gourde ventrue où les marchands leur verseront pêle-mêle une petite mesure d'huile ou une poignée de riz, de pois, de n'importe quoi qui se trouve dans les sacs pleins posés ouverts devant les boutiques.

Des cavaliers faisant une pause devisent étendus sur l'herbe, la bride du cheval passée dans le bras. En voici trois couchés tête à tête, en étoile, qui mangent d'un bon appétit leur pitance--des abricots, des raisins secs, des amandes--sur le pan du manteau de l'un d'eux étalé en guise de table.

Notre guide rencontre des gens de connaissance; de part et d'autre on échange de chaleureux salamalecs, et comme il est attaché à la personne du beg de Gouzar, en passant il prélève sur ceux qui le savent «employé du gouvernement» une pincée de ce tabac en poudre que les indigènes mettent dans leur bouche, et qu'ils portent sur eux dans une gourde minuscule fermée d'une chevillette de bois. Nos hommes profitent de l'occasion pour se régaler aux dépens d'autrui, et les «administrés» s'aperçoivent que cinq ou six ont profité de ce qu'ils offraient à un seul.

Jusqu'à Yangi-Kent, village de trente à quarante maisons, la steppe est couverte d'herbe et sans accidents de terrain. Sur notre gauche se suivent des monticules artificiels semblables à ceux que nous avons vus près de Chirrabad et dans les ruines du Sourkhane. Ils sont espacés de quinze cents à dix-huit cents pas, et ne supportent rien.

Après Yangi-Kent, quelques collines coupent la route ou la longent. Des cadavres de chameaux ont attiré des bandes d'aigles noirs et de vautours blancs de dimensions colossales; ils mangent de compagnie sans désaccord apparent. Ils ont de la charogne pour plusieurs repas, et gens qui dînent bien s'entendent facilement. La lutte commencera probablement quand les vivres diminueront.

Avant Karchi, on voit quelques marais, des étangs, et, tout près de la ville, des ariks qu'on passe à gué.

XII

LA VILLE DE KARCHI.

Visites des hauts personnages de la ville.--Un bohémien montreur d'ours.--Un centenaire.--Un hammam; massage.--Un pont.--Les danseurs.--Description.--Un jardin public.--Un saint peu fanatique.

Le 29 avril, nous sommes derechef très-bien installés dans la maison que nous avons habitée au mois de mars.

Nous resterons ici plusieurs jours à attendre des nouvelles du Turkestan russe et d'Europe qu'un djiguite va chercher à Samarcande. Notre désir est d'aller à Bokhara, qu'on nous à beaucoup prôné; mais nous ne pouvons le faire convenablement que munis de lettres de recommandation de l'excellent général Kauffmann. Nous envoyons un télégramme de Samarcande à Tachkent, et la triste réponse nous parvient que le gouverneur général est frappé d'une paralysie qui le prive même de l'usage de la parole. Il faut attendre son rétablissement, et, dans le cas où le malade ne reviendrait pas à la santé, l'arrivée de son successeur qui nous donnera les lettres de recommandation nécessaires. Nous remettons donc à plus tard notre visite à Bokhara.