Part 18
Notre intention est de quitter Chirrabad dans la matinée du 19 avril. Le Tok-Saba nous a fourni un guide, les chevaux sont ferrés à neuf, tout est prêt, et nous serions certainement partis sans un obstacle imprévu la veille, qui nous barre maintenant la route. Les pluies d'orage de la nuit ont grossi la rivière, elle n'est plus guéable, et il ne nous reste qu'à attendre le défilé des eaux qui descendent bruyamment de la montagne. Elles vont d'une course rapide, et dans l'après-midi, elles auront gagné les basses terres et gorgé les ariks qu'on a élargis à leur intention.
Quand le soleil commence à descendre, nous sortons de la ville en contournant la forteresse qui nous montre en passant sa misère; la grande porte d'entrée n'a plus qu'un battant, les murs percés de trous en guise de meurtrières penchent ou sont déjà tombés.
Les bêtes de somme vont devant, puis le guide immédiatement après qui indique le chemin, et nous venons derrière. Nous suivons la rive droite du Chirrabad-Darya. A une demi-heure environ de la forteresse, quand la rivière s'échappe avec peine et à toute hâte d'une écluse étroite, le sentier est étranglé entre la rivière qui bouillonne et les roches qui surplombent. Les chevaux glissent sur un sol de pierre, et à un endroit où un bloc tombé des sommets sur la rive réduit le chemin à sa plus simple expression, l'un d'eux perd l'équilibre et entraîné par les caisses liées sur son dos, s'abat sur le flanc. Il est arrêté très à propos dans sa dégringolade par des pèlerins qui vont à Mazari-Chérif. Dans le nombre se trouvait un mulâtre. Ces braves gens nous aident à remettre sur pied l'animal, et nous donnent en outre le bon conseil de passer sur la rive gauche le plus tôt possible, attendu que le sentier que nous suivons a été raviné par les eaux des pentes et sapé par les infiltrations de la rivière, et qu'à telle place il ne supporterait pas des chevaux montés. L'avis arrive à propos, car notre guide a disparu comme par enchantement.
Ma première idée est de courir après le fuyard, car nous allons voyager de nuit, et un guide est indispensable à qui ne cherche pas l'occasion de rouler de trois ou quatre cents pieds dans le fond d'un ravin. Mais le successeur de l'otographe nous affirme avoir déjà suivi cette route, et la connaître assez bien pour remplacer avantageusement le sournois qui nous a quittés. Avant de traverser à gué et de prendre la rive gauche, nous allons une centaine de pas presque au niveau de la rivière qui charrie d'innombrables sauterelles, et, dans les criques où l'eau tournoie, c'est une croûte épaisse de cadavres sur lesquels sautillent les survivantes.
Nous sommes dans la montagne, à grimper, à descendre les sentiers collés aux flancs des pentes. Cette route capricieuse nous plaît après la monotone ligne droite de la steppe et du désert; si dénudées qu'elles soient, ces hauteurs, ces roches, nous semblent belles; et puis c'est la fraîcheur du soir, le fracas des torrents, le susurrement d'un filet d'eau, tout autour de nous, la nature qui bavarde agréablement et nous tient compagnie.
Le Chirrabad-Darya a disparu, la nuit descend; sur un mamelon isolé, des ruines se profilent, restes, paraît-il, d'une forteresse habitée par un saint «ourousse[46].» Les difficultés de la route augmentent, des éboulements se sont produits récemment; le sol est crevassé; on ne voit guère, et chaque homme de la file répète à celui qui suit les indications du guide, criant d'appuyer à gauche ou à droite. On se tait, on se tient prêt à soutenir le cheval qui penche la tête, sent le danger et ne pose le pied que sûr du point d'appui. La nuit est avancée, pas de lune, on voit à peine le cavalier qui précède, on crie «halte». Qu'y a-t-il? «Le chemin est tombé», répond Abdoul.
[Note 46: Un anachorète chrétien probablement. Avant la conquête arabe, on comptait de nombreux chrétiens nestoriens dans le pays de Bactres.]
A nous d'en trouver un autre, le guide cherche, tâtonne, et nous mène à un torrent que nous remontons pour le quitter ensuite, en reprendre un autre, louvoyer, errer jusqu'au moment où des aboiements de chiens retentissent, nous indiquent quelle est la direction à suivre jusqu'à une habitation quelconque. Bientôt nous sommes dans une vallée avec des champs cultivés, de hauts murs de terre, des tentes qu'on devine. Les pourparlers commencent avec l'habitant d'une de ces tentes; en entendant des voix, les chiens hurlent de plus belle. On nous conduit chez le plus riche propriétaire d'Ak-Koupriou. Car nous sommes à Ak-Koupriou; on nous installe au milieu d'une cour longue, entourée de murs, dans une masure carrée et basse, dans l'intérieur de laquelle on tombe par une porte minuscule, qui est en même temps une fenêtre. Pendant la nuit, des sauterelles exécutent sur nos têtes des danses frénétiques. Le flot des envahisseurs a débordé sur Ak-Koupriou.
Notre hôte est borgne, et il est sur le point de perdre l'œil qui lui reste. Il nous demande conseil et remède. Nous ne pouvons que lui donner l'espoir d'une guérison sur laquelle nous-mêmes ne comptons point.
Il est né à Ak-Koupriou, il a deux femmes, quatre fils et deux filles. Il possède quinze vaches et quatre chevaux. Le laitage sert à nourrir sa famille. Beaucoup de terres sont libres, elles appartiennent à qui les cultive. Des produits du sol il ne vend presque rien, sauf dans les années de très-bonne récolte. Avec l'aide des siens, en quatre ans, il a construit la masure qu'il habite et les murs formant la vaste cour où le bétail passe la nuit. Il serait un homme heureux sans la maladie d'yeux qui l'inquiète, mais il se résigne.
Il nous donne pour guide son fils aîné. Et le matin, par une forte chaleur, qui sera l'après-midi de 45 degrés, nous traversons derechef le Chirrabad-Darya, qui trace des méandres nombreux. Il borde à droite la vallée étroite que nous suivons; sur ses bords on voit quelques arbres, des yourtes; des torrents traversent la route, leur eau limpide et qu'au premier coup d'œil on s'imagine fort agréable à boire est salée, faiblement il est vrai, mais assez pour qu'on s'en tienne aux premières gorgées. Voilà encore des pèlerins, mêlés de derviches et de marchands revenant de Mazari-Chérif. Plus loin, nous en rencontrons d'autres, assis à terre, qui boivent le thé, dorment à l'ombre, tandis que leurs chevaux broutent l'herbe. Nous sommes dépassés par les plus pressés d'entre eux. A leur tête marche un divana qui a la physionomie et le regard d'un fou; il va avec une vitesse surprenante, en s'aidant de son bâton; il y a dans son allure la souplesse d'un fauve. Abdoul reconnaît un habitant de Samarcande, un de ses voisins, qui chasse devant lui un âne chargé, en poussant ce cri d'excitation qui n'a d'équivalent que le râlement guttural d'un homme s'efforçant d'expulser de son gosier une arête de poisson. Les Samarcandais se piquent de bonnes manières, et comme ceux-ci paraissent très-contents de se voir, sur un ton traînant, qui me rappelle la Bourgogne, ils se débitent force compliments, et Abdoul charge ses compatriotes de porter de ses nouvelles à ceux qu'il a laissés là-bas. L'étape finit à Saïrab. Ce village est couché dans une dépression du sol, entouré d'arbres, avec des parois de rochers à pic au nord-ouest, et, à l'est, au loin, une crête de montagnes encore couvertes de neiges, tandis qu'au sud-est des chaînons parallèles s'étagent. Au milieu de Saïrab, deux platanes se dressent, énormes, étendant de tous côtés leurs branches chargées de feuilles au-dessus d'une yourte où nous dormirons.
Le site est charmant; tout autour de nous la terre pleure des sources d'une eau fraîche et délicieuse à boire; à la tête de l'une d'elles on a planté un peuplier le premier jour de cette année. La plus considérable de ces fontaines donne naissance à un ruisseau alimentant un bassin qu'on a eu soin de murer. Il renferme quelques centaines de poissons, appelés chirmoï, qui sont protégés par la superstition des fidèles; personne ne les touche, ils sont sacrés. On leur attribue le don de divination: ils savent distinguer l'homme bon du méchant. Ils acceptent le pain que leur jette une main honnête et ne mangent point les miettes qu'une main criminelle a touchées. Abdou-Zaïr nous raconte ces particularités d'un air sérieux. Je tâche de lui faire comprendre que les poissons ne mangent pas ce qu'on leur jette quand ils n'ont plus faim ou quand ils ne peuvent le manger. Cette explication paraît le satisfaire; néanmoins, il ne se soucie pas de tenter l'épreuve sous les yeux des badauds. Nous ne partageons pas ses craintes, et comme on nous dit que les poissons sont aveugles et que nous constatons qu'ils se tiennent au fond de l'eau, nous agissons en conséquence.
Nous pétrissons des boulettes de pain assez grosses et assez lourdes pour que, lancées avec force, elles pénètrent dans la profondeur de l'eau, touchent les chirmoï ou affectent leur ouïe. Et chaque fois, notre pain est avalé immédiatement. L'empressement visible des hôtes de la fontaine a contribué certainement à donner aux gens de Saïrab une bonne opinion des Faranguis. Voilà comment avec un peu d'habileté on peut, dans ce pays, se faire passer pour un honnête homme.
Le platane qui abrite notre yourte a vingt-cinq pas de tour à sa base; à hauteur d'homme il a huit mètres cinquante de circonférence. Un platane plus colossal encore lui fait face. Une maison a été creusée entre les racines, à l'usage d'un mollah qui crie la prière et enseigne à lire aux enfants dans son réduit transformé en école. Le chemin passe près de la fontaine, et les voyageurs ne manquent pas de faire une courte halte à l'ombre des arbres, où les oisifs du village se réunissent d'habitude pour deviser.
La majeure partie de ces montagnards est de race tadjique, quelques-uns ont un mélange de sang ousbeg. Ils sont de taille moyenne, quelquefois petits, avec des figures européennes, sans gêne avec nous, robustes, agiles, bons marcheurs, chaussés d'_abarcas_. Ils ne souffrent point de la fièvre, car ils vivent à une altitude où l'air est sain. Ils sont très-pauvres, possèdent quelques vaches, mais surtout des chèvres dont le lait les nourrit; ils ont aussi quelques cultures. Parmi eux, il y a de très-bons chasseurs qui tuent nombre de perdrix de montagne et de chèvres sauvages, avec le fusil à mèche naturellement.
Vers le milieu de la nuit le vent souffle violemment du sud-ouest, et la pluie commence à tomber.
L'orage dure une partie de la journée du lendemain. Dans l'après-midi, les nuages disparaissent; nous irons ramasser des plantes dans les rochers qui tombent à pic du côté du nord. Deux hommes de bonne volonté offrent de nous guider, mais ils ne veulent point se risquer jusqu'en haut; car la croyance est que tous les grimpeurs qui ont atteint le sommet ne sont jamais revenus. Tandis que ces braves gens nous content ces balivernes, des cris et des éclats de voix nous font sortir de notre tente. Deux des nombreux flâneurs qui se tiennent journellement au bord de la fontaine se querellent. L'un d'eux a trouvé drôle, en luttant, de culbuter son voisin dans le ruisseau. Celui qui est tombé est furieux, il est trempé, et les assistants l'ont criblé de leurs moqueries. Il profère des menaces, et, fou de colère, tire son couteau, se précipite sur l'individu qui l'a jeté à l'eau. On l'arrête, on lui tient les bras et l'on finit par le désarmer. Ce bruit attire la vieille mère de l'homme qu'il voulait frapper, et elle lui fait des reproches. L'autre riposte, il y a encore des mots échangés, une «barbe blanche» arrive, intervient à son tour, le calme se fait, et l'incident est clos.
Nous escaladons les roches, où nous trouvons des perdrix et quelques plantes. Nous n'allons point au sommet, faute de temps, car le soleil descend rapidement derrière nous et n'éclaire déjà plus que la cime des monts d'en face.
La nuit se passe sans pluie.
De Saïrab on se dirige droit sur le nord, à travers un val herbeux, où paissent les troupeaux de vaches et de chèvres. On rencontre fréquemment des piétons, des cavaliers, des bêtes chargées, car ce chemin est suivi par tous les gens des montagnes qui vont à Chirrabad ou dans le Turkestan afghan, et par les commerçants du Turkestan russe allant de l'autre côté de l'Amou, quand leurs affaires ne les obligent point à toucher Karchi. C'est la route qu'ont prise les conquérants Alexandre, Gengis-Khan, Timour et d'autres. Dans cette région, il n'en est pas de plus commode pour les armées; elle n'est pas trop pénible aux piétons, on trouve du fourrage et de l'eau sur presque toute sa longueur, et les pentes ne sont jamais abruptes et pierreuses au point qu'une caravane doive attendre pour les chameaux la chute d'une couche épaisse de neige, qui convient au pied large et spongieux de ces animaux.
Le vallon finit à un sentier étroit et pierreux qui descend en zigzag au travers des roches, montrant parfois les veines d'un marbre de blancheur parfaite, ou de blanc rayé de rouge. Au bas coule, du sud-ouest au nord-est, un torrent d'eau salée. Il sort d'entre deux murs de pierre d'une faille gigantesque et tourne autour de la vasque formée par les hauteurs environnantes, où un caravansérail carré se tient comme une boîte plus petite dans une plus grande. Les briques émaillées de sa porte principale s'ouvrant au sud brillent gaiement au soleil. Cet édifice aurait été construit, très à propos, par Abdoullah-Khan, à l'endroit où se croisent les routes de Denaou, de Chirrabad et de Karchi. Il faut remonter la rive droite pour chercher un point où la berge du torrent soit assez basse pour qu'on puisse parvenir sans encombre dans son lit large, mais peu profond.
Un Ousbeg venant de la direction opposée le traverse en même temps que nous; il est à cheval, ses deux femmes le suivent, la première tirant par le licol les deux chevaux chargés, la seconde conduisant le chameau porteur de la kibitka roulée. Le représentant du sexe fort passe à sec sans se préoccuper le moins du monde de ses deux épouses; elles entrent courageusement dans l'eau, mais par précaution troussent leur chemise très-haut.
Le caravansérail en ruine est construit avec les mêmes briques que celui d'Ispan Touda, avant Kilif, attribué également à Abdoullah-Khan. Autour d'une cour carrée sont des chambres qu'on n'utilise plus maintenant; seule une vaste salle ornée d'une coupole sert encore de refuge aux passants. Le sol est couvert de cendres et de la fiente du bétail.
Le sentier monte, descend vers le nord-ouest dans un torrent à sec aux bords escarpés, puis grimpe péniblement jusqu'au caravansérail qui constitue avec quelques saklis le hameau de Chour-Ab (eau salée). Il doit son nom aux ruisseaux d'eau salée qui coulent dans cette région.
De Chour-Ab nous voyons plusieurs Aouls Ousbegs de la tribu des Koungrad déboucher par la route de Denaou, et nous assistons au curieux spectacle d'une tribu de nomades qui se déplacent avec tout leur avoir. Ils ont séjourné pendant l'hiver à l'entrée des montagnes, et maintenant que les beaux jours sont venus, ils se hâtent de gagner les vallées hautes, où eux-mêmes trouveront le frais, et leur bétail, une herbe succulente.
Pour les nomades, ce voyage est une fête. Ceux-ci sont riches, et, dans leur vanité naïve, ils étalent tout ce qu'ils possèdent. En tête, les hommes chevauchent sur leurs plus belles montures: les brides et les selles sont en cuir brodé; le métal des étriers, argenté; les cavaliers ont vêtu les amples tchalvars (pantalons) jaunes, les khalats de soie bariolée. Leurs plus beaux sabres battent les flancs des chevaux.
Les chameaux suivent, attachés l'un à l'autre: ils portent les ballots qui contiennent sous des tapis éclatants des hardes souvent peu ragoûtantes; ils s'arc-boutent sur leurs longues jambes maigres pour résister à la poussée de la charge, qui les fait descendre trop vite une pente trop roide; à chaque pas on dirait qu'ils vont tomber, tout leur corps a une secousse comique qui les disloque de la queue à la tête, et, en même temps, leur long cou courbé comme un bec de koungane bokhare a une flexion piteuse en avant des épaules sous la tête qui se tient élevée. Un cri de douleur leur échappe quand le compagnon de chaîne trébuche et tenaille leur nez en tendant la corde qui les unit. Les premiers chameaux à qui on a mis un licou neuf sont montés par les femmes, elles aussi vêtues de leurs plus riches atours; quelques-unes sont à cheval.
Tout cela défile en décrivant des méandres, se détache sur le fond blanc des roches, dessine des ombres compactes sous le soleil qui tombe d'aplomb.
Un cheval s'abat avec sa cavalière, qui le relève prestement d'un poignet solide, puis conte d'une voix aiguë l'incident à ses compagnes. Un chameau s'arrête soudain, ne veut pas avancer; on lui fait passer son caprice en le tirant par la cheville qui lui traverse le nez; il hurle en bavant de fureur, et la troupe, arrêtée un instant, reprend sa marche. En haut de la berge, nous les laissons passer devant nous. Les saluts sont échangés, la main à la barbe; on se souhaite bon voyage. Tels chevaux sont splendides de forme et d'allure. Des enfants emmaillotés et ficelés sur la planche de bois qui leur sert de berceau sont juchés sur les paquets, à droite et à gauche d'un chameau, et tantôt la tête en bas, tantôt la tête en haut, ils se laissent bercer sans rien dire par un tangage à donner le mal de mer. Seule leur tête remue, et ils ouvrent leurs petits yeux bien vifs, vrillés dans leur grosse face ronde. D'autres enfants de cinq à six ans sont posés sur les bosses des dromadaires, au milieu des ballots, d'où leur tête brune émerge comme celle d'un diablotin d'une boîte. Les femmes dérobent leurs visages à nos regards; quelques-unes ont un enfant sur les bras, enveloppé dans un pan de leur manteau; elles ne laissent voir de leur personne qu'une courte main, jeune ou ridée, qui tient la guide du cheval ou la corde du chameau. Des hommes ferment la marche. Ils saluent: «Que Dieu te garde!» et «Que Dieu te garde!» leur répondons-nous.
L'aoul entier continue sa marche lentement, et nous voyons longtemps encore la file interminable grimper plus loin. Les chameaux qui tanguent à la file semblent ne faire qu'un; on dirait l'ondulation d'un reptile fantastique développant ses anneaux plus minces près de la tête.
Un tadjik d'Ourgoute, ville du Turkestan russe, se repose au caravansérail où nous buvons le thé pendant une ondée. Il revient en compagnie de six ou sept autres marchands qui sont allés acheter des moutons dans la Bactriane. D'après l'habitant d'Ourgoute, avec lequel nous lions conversation, ils auraient acheté six mille bêtes, au prix moyen de treize francs par tête; ces animaux sont de forte taille, leur toison est longue et soyeuse. Tous les ans, au moment du pèlerinage, les marchands vont faire leurs achats sur la rive gauche de l'Oxus, à Bactres, à Koundouz, à Koulm, à Talikhan, où habitent des éleveurs avec lesquels ils sont continuellement en relation d'affaires. Ils ne payent pas comptant leurs achats. Ils donnent un reçu des moutons, versent un fort à-compte, et lorsqu'ils ont écoulé leur marchandise dans le Bokhara et le Turkestan, où ils ont des débouchés, ils envoient le reste de la somme due.
De Chourâb, on trottine sur un plateau, puis on traverse le fameux défilé du Tchak-Tchak qu'un pèlerin bouddhiste du septième siècle trouva fermé «d'une porte à deux battants, consolidée par des ferrures, ornée de clochettes qui tintaient dans l'air».
Le défilé a plus de deux kilomètres de longueur; son minimum de largeur est de cinq à six mètres, son maximum de quinze à vingt mètres. Les parois qui l'enserrent sont élevées de cinquante mètres à l'endroit le plus haut. On chemine dans un couloir obstrué par des blocs de pierre parfois énormes; l'un d'eux, de forme carrée, mesure plus de dix mètres cubes; en tombant, il a enfoncé profondément dans le sol un de ses angles; cette position fait valoir sa masse écrasante. On l'admire, puis on lève involontairement la tête et l'on constate que de nombreux blocs, prêts à se détacher, menacent le passant. Plusieurs ont déjà roulé à moitié chemin et se sont arrêtés dans un creux ou étayés derrière une pointe de rocher assez forte pour les empêcher de bondir plus bas. Une mauvaise renommée s'est attachée au Tchak-Tchak, et les indigènes se gardent de le traverser la nuit.
C'est à cette place que l'émir Houssein, qui avait épousé la sœur du grand Timour, voulut s'emparer par ruse de l'illustre conquérant. Timour conte lui-même, dans ses mémoires, comment il échappa au piége tendu par son aimable beau-frère.
Ces deux princes étaient en lutte pour la suprématie dans les provinces de l'est du Bokhara et dans la Bactriane. L'émir Houssein avait pris la forteresse de Karchi par surprise. Timour l'avait reprise par ruse, et comme il le rapporte froidement:
«Quand cette nouvelle parvint aux oreilles de l'émir Houssein, il entra dans le chemin de la ruse et de la dissimulation, et, sous le manteau d'une amitié intime, il ne songea plus qu'à me faire tomber en son pouvoir.
«Voici ce que je fis pour échapper à la fraude et à la perfidie de l'émir Houssein, qui voulait me faire prisonnier.
«Quand l'émir Houssein m'envoya un Coran sur lequel il avait prêté le serment de n'avoir pour moi, dans son cœur, que l'amitié et l'affection d'un frère, et qu'il me fit remettre un message en me disant:--Si mes paroles ne sont point l'image des sentiments de mon cœur, et si je brise mon serment et si je te fais du mal, que le livre de Dieu m'en punisse.
«Pensant que c'était un croyant fidèle, j'eus confiance dans ses paroles jusqu'au jour où il m'envoya un de ses djiguites avec un message qui disait:--Tâchons de nous rencontrer l'un et l'autre dans le défilé du Tchak-Tchak et de renouveler notre vieille amitié: vraiment cela vaudra mieux que de rester comme nous sommes.
«Et son intention était d'user de perfidie et de mensonge pour me prendre.
«Et alors je vis qu'il ne fallait pas avoir grande confiance dans ses serments, maintenant qu'il manquait du respect que nous devons au saint Coran. Je résolus d'aller au rendez-vous qu'il me donnait; mais je décidai d'envoyer un certain nombre de mes guerriers les plus courageux et de les embusquer aux environs du défilé de Tchak-Tchak, tandis que moi-même j'irais voir l'émir Houssein entouré d'une autre troupe de mes gens.
«Et j'avertis les amis que j'avais dans la suite de l'émir Houssein de m'informer de ses desseins. Et Chir-Behram, qui était de mes amis, m'informa des projets de l'émir Houssein. Et l'émir Houssein le quitta et se mit en route avec un millier de cavaliers pour venir sur moi.
«Cependant, j'avais planté mes tentes à l'entrée de la passe, et cette nouvelle me parvint.
«Je disposai mes forces, et bientôt nous vîmes l'avant-garde de l'émir Houssein. Et mon karaoul vint me dire:--Voilà l'armée de l'émir Houssein; et, voyez! l'émir Houssein ne l'accompagne point. Il a entendu dire que tu venais seul, ô émir, et il a envoyé une armée pour te prendre.
«Et je fus sur mes gardes, et je n'avais avec moi que deux cents cavaliers. Et j'attendis jusqu'à ce que les forces de l'émir Houssein se fussent engagées dans le défilé, et je dépêchai un djiguite à la troupe que j'avais envoyée en avant, et je lui donnai l'ordre de couper la retraite à l'armée de l'émir Houssein que j'attendais moi-même en face. Et j'enfermai mes ennemis dans le défilé, et je fis beaucoup de prisonniers.
«Et je rassemblai mes troupes en un seul corps, je les disposai et m'en fus vers Karchi.
«Et j'appris par expérience qu'il est bon d'avoir des amis partout.
«Et j'écrivis en langue turque à l'émir Houssein le sens de ces vers:
«--Dis-le, ô Zéphire, à cet ami qui m'a tendu les filets de la trahison.
«Est-ce que la trahison ne retombe pas sur le traître?