Part 6
--Si, Hansli, j'ai aussi eu mon Noël: une bonne lettre d'oncle Jean.
--Une lettre d'oncle Jean!
--Vous ne nous en aviez rien dit, mon père!
Autour du vieillard toute la famille s'est rassemblée. Et un silence religieux s'établit pendant qu'il tire la lettre de sa poche, assujettit ses besicles et commence sa lecture.
C'est qu'oncle Jean, le plus jeune fils de M. Lœdikam, n'habite plus en Alsace. Et même c'est tout au plus si, de loin en loin, il y fait une apparition. Oncle Jean est un officier français. Et en ce moment il combat pour la France sur la terre d'Afrique au Maroc. Ses lettres sont rares. Elles apportent avec elles d'étranges parfums, une atmosphère inconnue. Les enfants connaissent à peine oncle Jean, même Hansli qui est son filleul. Mais le mystère qui environne sa figure en rehausse l'éclat. Dans ses lettres chantent le soleil de flamme, la magie du désert, toutes les splendeurs de l'Orient, une épopée de gloire et de sang qui fait battre les cœurs... Au milieu du recueillement de tous, M. Lœdikam achève sa lecture: les nouvelles sont bonnes; oncle Jean se porte bien; il sera en pensée à Strasbourg le jour de Noël...
Tandis que les conversations reprennent et que M. Lœdikam méthodique replie les feuilles de papier, voici que de nouveau Hansli est devant lui. Il tient dans ses bras la lourde boîte des soldats de plomb et, tout rouge de son effort, interroge:
--Grand-papa... grand-papa, je voudrais savoir lequel ressemble à l'oncle Jean.
Le vieillard qui n'a pas encore serré ses lunettes s'incline et, parmi les cuirassiers et les hussards, avise un cavalier plus beau que tous les autres dans son dolman céleste et son ample pantalon rouge:
--Le voici.
Avec respect Hansli le reçoit dans sa menotte, longuement le considère et puis le replace dans le lit de coton. Dans la figurine de plomb colorié s'incarne la légende d'héroïsme et de péril dont s'auréole le mâle visage bruni et la moustache blonde qui deux ou trois fois se sont penchés sur le visage rose du garçonnet...
Mais déjà les portes de la salle à manger se sont ouvertes. “A table!” D'abord les enfants se récrient... Tout aussitôt ils s'aperçoivent qu'ils meurent de faim. Dans sa splendeur traditionnelle, c'est le souper de Noël; il y a, énorme et reluisante, l'oie farcie de marrons; il y a le magnifique pâté de foie gras; au dessert une profusion de sucreries. Et l'on débouche une bouteille de champagne pour boire à la santé d'oncle Jean et de tous les absents.
Après le repas l'excitation redouble. Sans doute le champagne y est pour quelque chose. Et puis comment, sans un peu perdre la tête, dépouiller l'arbre de sa parure merveilleuse, se partager le butin de babioles et de friandises! Les cris, les rires, les interjections montent à un diapason plus aigu. En vain la jeune Mme Lœdikam essaye de les apaiser. Aujourd'hui, n'est-ce pas, il n'y a pas moyen de gronder. Un peu anxieuse, elle se penche vers son beau-père: est-ce que tout ce vacarme ne le fatigue pas trop? Il secoue doucement la tête. Sans doute elle lui fait un peu mal. Mais est-ce que bientôt il n'aura pas l'éternité pour se reposer? De l'allégresse de ses petits-enfants, gourmand, il ne laissera pas perdre une miette.
Aussi bien voici l'heure du coucher. Malgré les protestations, on tombe de fatigue. Et c'est à peine si les voix ensommeillées peuvent articuler un bonsoir. Les jambes vacillent pour gagner la porte tandis que les petits poings frottent les yeux appesantis.
Quelques minutes après les enfants, M. Lœdikam le père se retire à son tour. Son fils et sa fille demeurent seuls dans le salon jonché de papiers, de ficelles, de débris d'enveloppes et de verdure. Ils se sourient. C'est une belle journée. Les enfants ont été si heureux. Et le grand-père les a tellement gâtés! Quelle chance qu'il ait justement reçu aujourd'hui la lettre de Jean! Comme cela, lui aussi a eu son Christkindel.
Le fin visage de Madame Rodolphe Lœdikam approuve. Pourtant on dirait qu'il y a une ombre sur ses traits. Son mari se penche vers elle. Est-ce que quelque chose la tourmente?
Elle lui sourit. Il la connaît trop bien. Elle ne peut rien lui dissimuler. Eh bien!--oh! elle se rend compte qu'elle est ridicule--tout à l'heure, pendant que son beau-père lisait la lettre de Jean, elle avait le cœur un peu serré en regardant ses enfants qui, bouche bée, buvaient ses paroles... Certes, tout Alsacien est fidèle au passé. Mais à quoi bon perpétuer pour les générations qui viennent d'inutiles occasions de rancœur et de souffrance! Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux que les Alsaciens de demain, sans rien abdiquer de leurs sympathies héréditaires, acceptent les faits accomplis et assument sans arrière-pensées leurs nouveaux devoirs?
M. Lœdikam jeune, qui est un homme raisonnable, approuve du menton. Jean a eu le droit d'agir comme il a fait. Nul ne songe à l'en blâmer. Et on est, tout de bon, fier de ses exploits. Pourtant il est inutile de les proposer en exemple aux enfants. Et si grand-père avait donné à Hansli un autre cadeau que cette boîte de soldats de plomb, il n'en aurait pas été fâché. Mais, n'est-ce pas, il ne faut pas non plus exagérer les choses. Avec les mioches tout passe et tout change. Peut-être que ce n'est pas grandement la peine de se faire du souci pour cela le jour de Noël... Hein?
Mme Lœdikam ne peut s'empêcher de sourire et acquiesce à son tour. Puis, ayant éteint les lumières, les deux époux quittent le salon.
Avant de se coucher, ils passent par les chambres des enfants. Les fillettes dorment à poings fermés dans leurs petits lits blancs. Marc s'est agité avant de trouver le sommeil. Il faut ramener la couverture sur lui et reborder le lit. Sur son oreiller, Hansli, le visage paisible, la respiration égale, ressemble à un ange joufflu.
Mme Lœdikam se penche pour effleurer son front blanc d'un baiser, et tout à coup, la voici qui attire son mari à elle et lui désigne la menotte de l'enfant. En se couchant, Hansli n'a pas eu le courage de se séparer de tout son trésor. Et jusque dans son sommeil il continue d'étreindre la figurine de plomb où grand-père lui a appris à reconnaître l'uniforme d'Afrique.
Avec un hochement de tête indulgent, M. Lœdikam fils tout doucement saisit la main potelée, essaye d'en écarter les doigts. Mais voici qu'avec un grand soupir l'enfant les resserre et d'un geste instinctif ramène sur sa poitrine le petit soldat de plomb.
Alors, tout bas, tout bas, d'une voix qui tremble imperceptiblement, c'est Mme Lœdikam, Mme Lœdikam elle-même, qui murmure à l'oreille de son mari:
--Laisse-le lui...
Et tous deux à pas étouffés quittent la chambre où, paisible, monte la respiration égale du petit enfant d'Alsace au cœur fidèle.
TABLE DES MATIÈRES
CHAP. PAGE Avant-propos 5 I. L'Alsace: Un Coup d'Œil Dans l'Histoire 7 II. L'Alsace, “Le Jardin de la France” 13 III. Strasbourg: La Cathédrale--Le Musée alsacien--La Chambre d'Oberlin 22 IV. Les Cigognes 36 V. Le Caractère alsacien 45 VI. “L'Alsace à Table” 56 VII. Figures de Légende 73 VIII. Friedli et Trinele (Récit d'autrefois) 83 IX. Le Souvenir 94 X. Noël d'Alsace 102
TABLE DES ILLUSTRATIONS
Strasbourg _Frontispice_
PAGE Ribeauvillé (Vosges) 20 Turckheim 29 Un Vieil Alsacien 40 Colmar 49 Lisière de la Forêt-Noire 60 Riquewihr 69 Jeune Alsacienne 80 Une Ferme d'Alsace au printemps 89 Metz 100 Général Kléber 109 Les Cigognes _Couverture_
Carte d'Alsace, page 4.
Collection honorée de Souscriptions de l'Etat
LES ARTS GRAPHIQUES: IMPRIMEURS-ÉDITEURS, VINCENNES