En Alsace

Part 5

Chapter 53,920 wordsPublic domain

Bientôt on l'a rappelée. Un peu solennelles, la larme à l'œil, mais, tout de même, le visage joyeux, les deux commères l'ont toisée. Elle ne savait où se fourrer, tortillait entre les doigts les rubans de son tablier.

--Est-ce vrai, Trinele, que ton herbe de la Saint Jean n'a pas fané?

A cette question de la mère Steiner, Trinele a senti “le rouge de coq” lui monter au visage. Tout de même elle n'a pu s'empêcher, la voyant sourire d'un air malin, de lui sourire aussi. Et tout à coup elle s'est trouvée dans les bras de la brave femme qui l'a fortement serrée sur son cœur en murmurant:

--Alors c'est vrai que tu veux être la petite femme de mon “herzkäfer”?

Car, étant le plus jeune des trois fils Steiner, Friedli est intitulé le “herzkäfer,” le “scarabée de cœur” de sa maman.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On a couru chercher les hommes. Ils sont entrés, le père Keslach cordial selon sa coutume, le père Steiner très digne et ce grand Friedli si ému! On a commencé par échanger avec tout le monde des poignées de main. Et puis, dans sa cave, Gottlieb Keslach a été quérir une vieille bouteille et l'on a trinqué à la santé des fiancés. Naturellement les Steiner ont été invités à dîner. Comme de juste, Trinele se préparait à aider sa mère: mais on l'a renvoyée loin des casseroles. C'est un proverbe connu que cuisinière amoureuse sale trop les plats. Alors, tandis que les mamans travaillaient des bras et de la langue, Trinele et Friedli sont allés s'asseoir la main dans la main sur le vieux banc au jardin. A demi-voix ils se sont raconté beaucoup de choses; et entre autres Trinele a appris ceci qu'elle soupçonnait peut-être à moitié: si son brin d'herbe de la Saint Jean est resté si vert, c'est que chaque nuit Friedli, au risque de se rompre les os, grimpait à la fenêtre pour le renouveler...

Le lendemain, Friedli a glissé une bague d'argent au doigt de sa promise... La vieille étend son annulaire noueux où brille un cercle terni:

--Celle-là, monsieur, vous voyez.

Ils se sont mariés après la moisson.

--Ah! cela a été une fameuse affaire.

Au matin du grand jour, après une nuit un peu agitée--dame, monsieur, n'est-ce pas!...--Trinele a été réveillée par une fusillade: c'étaient, tout ornés de pompons et de rubans, les garçons d'honneur qui déchargeaient de vieux tromblons dans la cour et acclamaient la fiancée. Alors Trinele s'est levée et, avec l'aide de ses amies accourues pour l'assister, a revêtu sa toilette de noce: neuve toute entière, depuis les longs bas de fil blanc tricotés par Salomé Barthel, jusqu'à la splendide robe de faille noire, toute raide, accrochée à un clou fiché au plafond pour qu'aucun pli n'en soit froissé. Sur sa tête, Salomé a placé la couronne d'aubépine et de fleurs d'oranger.

Quand, toute parée, Trinele est descendue de sa chambre, la maison était déjà pleine d'agitation. De la cuisine, parmi le brouhaha des casseroles, émanaient des odeurs succulentes. Dans la cour, le père Keslach, aidé des voisins, achevait de charger sur une grande voiture ornée de nœuds et de guirlandes tout ce que Trinele apporte avec elle sous le toit conjugal: le lit, la batterie de cuisine, le linge, la vaisselle, quelques meubles, que sais-je encore! Tout cela se dresse en une sorte de trophée que surmonte tout en haut la quenouille traditionnelle enrubannée d'écarlate.

Peu à peu tous les gens du village se sont assemblés devant la porte. Mais ils s'écartent quand au milieu des pétarades une musique s'approche. C'est le fiancé qui fait son entrée, accompagné de ses garçons d'honneur. Tout le monde se salue. Comme il faut prendre des forces, on mange quelques pâtisseries avec un coup de vin ou un petit verre de kirsch. Dans la main du grand Friedli, le père Keslach a posé celle de sa fille: “Je te donne ma Trinele, sois lui fidèle.”

Et puis, bras dessus, bras dessous, les fiancés se sont mis en route au milieu des acclamations, escortés de toute la noce, des curieux et du grand char oscillant, traîné par les petits chevaux pomponnés de neuf. On a fait halte devant la maison Steiner. Le temps de se restaurer et de lever le coude...

--De nouveau, Madame Trinele! quel estomac!

--Dame, Monsieur, chez nous l'émotion, ça fait le creux, comprenez-vous...

Et la vieille poursuit. C'est l'arrivée à la mairie... En route pour l'église! Les cloches sonnent à toute volée. Les fusils rechargés crépitent de plus belle. On entre. Monsieur le Curé, la messe célébrée, prononce son allocution. Il connaît Friedli et Trinele depuis l'enfance et leur souhaite beaucoup de bonheur. Tout le monde y va de sa petite larme. Et puis c'est la bénédiction, l'échange des anneaux; moment palpitant où tout le village, surtout les jeunes, ont l'œil aux aguets. Les filles ont bien prévenu Trinele: “Plie le doigt pour que la bague n'entre pas trop vite.” Sans cela elle sera la servante de son mari. Et Friedli est renseigné par ses camarades: “Si elle plie le doigt, marche-lui sur le soulier, pour ne pas être sous sa pantoufle...”

--J'espère que vous leur avez obéi soigneusement!

Les deux vieux lèvent l'un sur l'autre leurs prunelles ternies. Et leurs bouches édentées se sourient.

--_Jo_, monsieur, nous avions tout oublié...

Reprises des sonneries de cloche et de la fusillade. On signe à la sacristie. On s'embrasse. Le cortège se remet en marche à travers le village. Quelques poignées de sous aux gamins qui ont tendu des cordes dans la rue et réclament de quoi boire pour livrer passage. Et puis toute la noce s'engouffre dans la maison Keslach.

--Après tant d'histoires, monsieur, vous pensez qu'on n'était pas fâché de manger un morceau.

--Je pense, Madame Trinele, qu'on en a mangé quelques-uns.

--Dame, on s'est mis à table à une heure. Et c'est seulement à six, quand on en est sorti, que le bal a commencé.

--Ça ne faisait pas de mal, vous comprenez, après, de se trémousser un peu.

On s'est trémoussé une bonne partie de la nuit. Après avoir ouvert le bal ensemble, Friedli et Trinele ont dansé chacun avec tous leurs amis. Et puis ils se sont retrouvés et ne se sont plus quittés.

Pendant que la jeunesse s'amusait, des personnes de confiance--il y a toujours quelques vieilles cousines expérimentées pour y avoir l'œil--s'occupaient de faire décharger le char, de surveiller l'arrangement des meubles et des ustensiles dans la maison des nouveaux époux...

A minuit le cortège s'est reformé. On a allumé des torches et des lanternes. Et sous le ciel éclatant d'étoiles Friedli et Trinele ont été conduits chez eux au milieu du flonflon des musiciens et des dernières salves de coups de fusil.

Accompagnée de ses filles d'honneur, Trinele a pénétré dans le logis conjugal. Avec leur aide, elle a dépouillé sa couronne de mariée, leur en a distribué les fleurs. Une dernière fois, sous les fenêtres, tout le monde a poussé des hourras. Et puis, tandis que tout doucement s'éteignait peu à peu la rumeur des voix et des rires, elle est restée avec son Friedli--enfin seuls.

--Il y a plus de cinquante ans, Madame Trinele?

--Cinquante-deux ans à la Saint-Louis, oui, monsieur...

Et maintenant les vieux se taisent. A petites bouffées le vieux fume sa pipe courte. Pensive la vieille a lâché son tricot. Tout là-haut, les étoiles scintillent comme au soir de leurs noces. Dans la paix nocturne plane l'âme cordiale et douce de l'antique Alsace.

CHAPITRE IX

LE SOUVENIR

Pour le Français qui voyage en Alsace, il est quelque chose de plus touchant que la beauté de ses paysages et de ses vieilles maisons, de plus émouvant que sa fidélité à ses usages antiques et à ses costumes traditionnels. Ce sont les souvenirs historiques qui jaillissent du sol même, qui attestent aux visiteurs les siècles de vie commune et glorieuse où la France et l'Alsace furent unies, et la volonté que garde la terre aujourd'hui annexée de ne rien renier d'un passé dont elle demeure fière et dont elle entend jalousement sauvegarder le legs tout entier.

Que nous réserve l'avenir de l'humanité? Verrons-nous l'apaisement des haines séculaires entre les nations? C'est le secret de demain, ou peut-être seulement celui d'après-demain. Toujours est-il que s'il est au delà des Vosges un pélerinage qui s'impose à nous, quelles que puissent être notre foi et nos espérances, c'est celui vers ces lieux historiques où les armées s'entrechoquèrent en 1870, où aujourd'hui, parmi les verdures riantes et les opulentes moissons, des tombes fleuries et des monuments pieux consacrent la mémoire des héros qui d'un côté comme de l'autre succombèrent pour la patrie.

Wœrth, Reichshoffen, Frœschwiller... Morsbronn... Noms sinistres... Et pourtant quel panorama plus gracieux que celui que le regard embrasse du monticule où, gigantesque, un cavalier de bronze au geste impérieux rappelle qu'ici même le prince royal, le 6 août 1870, déchaîna la bataille?

C'est un décor d'une paix charmante, une plaine riche, harmonieusement vallonnée, couverte de blés d'or, de prés clairs où se dressent des meules. Sur les côteaux, des bois ferment l'horizon. Çà et là des fermes. Tout devant, dans le creux, il y a, endormi sous ses toits brunis, un bourg traversé d'une petite rivière. Un peu plus loin la flèche aiguë d'une église pointe au dessus d'un autre village. Sur la gauche, une demi douzaine de bâtiments grisâtres forment une tache à la lisière des arbres.

C'est de là, là en face, sur la hauteur d'Elsasshausen, que le Maréchal de Mac-Mahon dirigea la résistance. Toute une journée, quarante mille Français tinrent tête à cent vingt mille Allemands, furent écrasés par le feu de deux cents canons. Cette prairie-là, trois fois en une heure elle fut prise et reprise à la baïonnette. Là-bas s'engloutit la charge de cavalerie infructueuse de Bonnemain; plus loin, par delà le petit bois, la chevauchée funèbre des cuirassiers de Morsbronn, dits les cuirassiers de Reichshoffen. A cinq heures, c'était la retraite. Nous avions perdu six mille tués et blessés, neuf mille prisonniers, vingt-huit canons, une aigle, quatre fanions. La route de l'invasion était ouverte.

Du monument du prince royal, vous descendez à Wœrth. Tandis qu'on attelle la voiture qui vous emmènera, entrez dans la salle du fond de l'auberge proprette. Adossée à la cloison, il y a une vitrine. Elle renferme des cuirasses, des casques, des képis, des armes de toute sorte, des clairons, des gibernes, des éperons, des fragments de projectiles, des papiers trouvés sur les morts. Le tout a été ramassé sur le champ de bataille.

Mais voici la voiture qui s'avance. Elle est attelée d'un cheval massif, conduite par un cocher grisonnant.

--Vous êtes du pays?

S'il en est! Il avait quinze ans le jour de la bataille et s'en souvient comme si c'était d'hier.

--Un enfant, monsieur, vous comprenez!...

Deux heures durant, tantôt au pas et tantôt au petit trot, vous parcourez les plaines, les côteaux, et les bois. Du fouet le guide désigne les villages et les monuments. Sa voix chantante énumère les noms; Frœschwiller aux maisonnettes rayées de gris, coquet au sommet du côteau; Elsasshausen avec ses fermes; Morsbronn aux rues tournantes où s'effondrèrent les survivants de la charge.

De toutes parts s'éparpillent les édifices commémoratifs: chapelles, colonnes, trophées, obélisques, simples croix. Il y en a d'immenses et de tout petits, de triomphaux et de recueillis. Dominant le tilleul de Mac-Mahon captif d'une grille, l'aigle de la troisième armée allemande s'éploie sur sa colonne entourée de victoires de bronze. Gravement la France honore ses morts dans une petite coupole au milieu d'un jardinet discret. Les Turcos sont restés là où ils succombèrent. Au fond d'un petit bois feuillu, délicieux, de hêtres clairs, par des sentiers à peine tracés, envahis de mousse, d'herbes et de ronces, vous découvrez leurs tombes. Maternelle, la forêt s'est penchée sur elles, les a enveloppées de troène et d'aubépine blanche...

Au dessus de Morsbronn, à l'endroit où s'abattit une des charges, a été élevé un petit obélisque de grès rose. Il porte écrits trois mots: “_Defuncti adhuc loquuntur_”: “Les morts parlent encore.”

Ne vous défendez pas d'entendre leurs voix.

*

* *

Une excellente association, celle du _Souvenir Français_, présidée aujourd'hui par M. Jean, de Vallières, s'est donné pour tâche, en dehors de toute idée politique, d'honorer les soldats de France qui succombèrent en 1870. C'est ainsi que dans ces dernières années se sont multipliées des cérémonies émouvantes où souvent se retrouvent en présence d'anciens combattants des deux armées.

L'une des plus solennelles fut celle qui eut lieu à Wissembourg, le 17 octobre 1909, pour inaugurer le monument consacré “aux soldats français morts pour la Patrie,” dont un comité Alsacien avait pris l'initiative.

Il s'élève sur le Geisberg tout près de l'endroit où le 4 août 1870 le général Abel Douay fut frappé mortellement d'un éclat d'obus. De toute l'Alsace, des souscriptions avaient afflué, dépassant du double ou du triple l'attente des organisateurs.

Le jour de l'inauguration, c'est par dizaines de mille que l'on accourut dans la petite ville dont les maisons étaient décorées d'épaisses guirlandes piquées de roses de papier rouges et blanches, où çà et là s'ajoutaient des couronnes ornées de fleurs bleues. Vers la colline, on voyait, dit un témoin oculaire, monter “une foule de paysans aux costumes sombres mais pittoresques... comme un cortège de fourmis, sur plus d'une demi-lieue d'étendue. Il y en a depuis Wissembourg jusqu'au haut du Geisberg et il en monte autant de tous les autres côtés. Les villages environnants à plusieurs lieues à la ronde se sont mis en branle. Les sociétés venues de France avec leurs étendards arrivent et pénètrent aux places réservées dans l'enceinte, ainsi que les pompiers qui ont conservé leurs casques de forme française, les sociétés militaires du Palatinat et d'ailleurs avec leurs aigles allemandes, des sociétés de musique, des délégations du Souvenir Français et surtout les vétérans alsaciens-lorrains des armées françaises avec le numéro de leur régiment à leurs chapeaux. Il y en a plus de sept cents. Ils se retrouvent, ils se reconnaissent avec une indicible émotion.”

Il en est un que l'on se montre avec un respect particulier. C'est Baudot, le clairon de Malakoff. Il a quatre-vingts ans. Mais tout droit, robuste, il tient ferme “le magnifique et lourd drapeau des anciens combattants de Gravelotte et de l'armée du Rhin, cravaté d'un large nœud de crêpe.”

Lorsque tombèrent les voiles du monument, qu'ils découvrirent la statue du génie de la Patrie coulée dans le bronze d'anciens canons français et que s'éleva la “Marseillaise,” il y eut un émoi indescriptible.

Aux pieds du coq gaulois qui en surmonte le faîte, les enfants d'Alsace, écrit une Alsacienne, ramèneront indéfiniment leurs enfants “pour prêter un serment silencieux.”

C'est le même qu'autour de la statue de Kléber à Strasbourg répètent chaque année en une soirée de juin les étudiants alsaciens qui défilent, chapeau bas et lèvres closes, devant le héros au coup de minuit.

*

* *

Ne vous y trompez pas. Sous son apparence paisible, l'Alsace garde une âme tenace et fidèle. Elle est la même chez ce vieillard qui, au seuil de sa maison, se soulève, tire sa pipe de ses lèvres et vous fait le salut militaire parce que vous portez le ruban rouge; chez le paysan ou l'ouvrier qui chaque année économise de quoi faire au 14 juillet le voyage de Nancy ou de Belfort; chez ces jeunes gens qui, tout à coup, guêtrés de blanc, le képi sur le front, pareils à nos gymnastes, débouchent au coin d'une rue sonnant du clairon nos vieilles marches militaires. Et si même par hasard, elle voulait se défaire de ses vieux souvenirs parce qu'ils sont douloureux et rendent la vie plus triste et plus difficile, l'Alsace ne le pourrait pas. Ils sont trop profondément ancrés jusqu'au cœur même de ses enfants. Croyez-en l'historiette qui forme le dernier chapitre de ce petit livre, et qui est authentique.

CHAPITRE X

NOËL D'ALSACE

C'est la veille de Noël. Dans la chambre où l'ombre descend voici les enfants. Ils sont quatre aux joues roses, aux cheveux clairs, aux yeux très bleus. Marc, l'aîné, a dix ans; et le petit Jean qu'on appelle Hansli en a six. Entre eux viennent la jolie Idelette qui est toujours sage et cette bonne grosse Bœbeli. Dans l'attente fiévreuse, tantôt un peu haletants, ils se taisent; ou bien, éperdus, les bavardages s'exaspèrent... Car c'est tout à l'heure, au tintement magique de la sonnette d'argent, que va s'ouvrir le paradis: le paradis où l'ange d'or éploie ses ailes au dessus du sapin de Noël, éclatant de lumières, de jouets et de bonbons, avec, tout autour, les tables couvertes de serviettes blanches où sont alignés les paquets pleins de mystère, noués par des faveurs roses.

Pour la dixième fois, Hansli murmure:

--Oh! Idelette, est-ce que tu crois que Christkindel m'apportera la boîte de soldats de plomb?

La boîte de soldats de plomb, c'est cette merveille qui est exposée à la vitrine du grand magasin de la rue de la Nuée-Bleue. Depuis deux semaines qu'elle est en montre, sans doute que maître Hansli s'est arrêté soixante fois seulement devant elle. Car vous savez qu'on ne passe que quatre fois par jour devant le magasin. En une seule boîte, figurez-vous, tous les uniformes de l'armée française!

Maternelle, Idelette rassure le petit frère.

--Mais oui, mon chéri. Tu n'as pas oublié de l'inscrire sur ta liste?

L'oublier! De sa plus belle écriture, chacun des enfants, sur une feuille de papier toute blanche, a indiqué à la bienveillance de Christkindel ses vœux les plus chers. En lettres énormes, la bouche entr'ouverte, le front moite, Hansli a écrit: “La boîte des soldats de plomb français.” Il a souligné si fort qu'il a fait un pâté. Mais ça compte tout de même.

Passionné, il répète encore une fois:

--Alors, vraiment, tu crois que Christkindel me l'apportera?

Une apostrophe le fait tressaillir.

--Moi, je crois que Christkindel ne t'apportera rien du tout. J'ai écrit à Hans Trapp pour qu'il vienne t'offrir un paquet de verges toutes neuves trempées dans du vinaigre.

Cette voix railleuse, c'est celle de Marc. Sans doute que l'attente l'énerve lui aussi. Les grands frères taquins sont tous les mêmes.

Ainsi interpellé, voici que le visage tout rond de Hansli s'allonge. Sans doute que malgré son âge encore tendre, il n'a plus en Christkindel, le Noël des enfants sages, et en Hans Trapp, son redoutable compère, cette foi littérale qui fut celle des générations périmées. Et il semble bien que dans la cérémonie grand-père, papa et maman jouent un rôle plus décisif que ces personnages qu'on n'a jamais vus. Pourtant, en somme, il y a là quelque chose d'obscur. D'un ton qui veut être suffisant, Hansli riposte:

--Ça n'est pas vrai. N'est-ce pas, Idelette, que Hans Trapp n'existe pas?

S'il n'existe pas! Marc lève les bras au ciel d'un geste de stupeur. S'il n'existe pas, cet affreux bonhomme vêtu de peaux d'ours, avec sa figure toute noire, sa barbe hirsute, des verges plein les mains!...

--D'ailleurs tu verras bien tout à l'heure. Il m'a promis de venir pour te punir de n'avoir pas voulu l'autre jour me prêter ta boîte à couleurs.

Marc secoue la tête d'un air sûr de soi. Les lèvres de Hansli se mettent à trembler. Après tout, on ne sait pas... Protectrice, Idelette attire vers elle le gros garçon:

--Voyons, Hansli, est-ce que tu ne vois pas que Marc te taquine!

Et, supérieure, elle fait la moue au grand frère qui hausse les épaules:

--Aussi Hansli est trop bête!

--Et toi tu es trop méchant!

Allons! allons! on ne va pas se disputer un jour de Noël! Ce serait du joli si la petite sonnette allait trouver les deux frères en train de s'arracher les cheveux!... Un peu honteux, ils se taisent. Marc affecte de reprendre son livre et Hansli son jeu de construction. Mais deux minutes après il se penche vers Bœbeli, si affairée parmi ses poupées:

--Dis donc, Bœbeli, est-ce que tu ne crois pas qu'elle est en retard, la petite sonnette? ou bien peut-être que nous ne l'avons pas entendue? Il faudrait aller voir...

Inutile. Il y a un bruit de portes qui s'ouvrent. Le cœur battant, les quatre enfants sont debout. Et voici le grelot argentin, le grelot magique qui sur la terre fait descendre les visions de l'au delà...

... Vibrants, les yeux écarquillés, les voix étranglées d'émoi, les quatre enfants sont alignés, debout, en face du sapin étincelant. Retrouveront-ils dans leur vie de semblables minutes?... Sur leurs visages expressifs, grand-père et papa et maman contemplent l'image du bonheur parfait dont sur la terre il y a si peu d'exemplaires.

Maintenant vers les tables féeriques c'est la ruée des petites mains avides. Sous les doigts frémissants les faveurs se dénouent, les papiers déchirés s'envolent. Au milieu des cris de surprise, des murmures d'extase, les trésors surgissent de leurs caches. Oublieux de sa dignité, Marc gambade devant ses livres dorés, ses patins neufs, et son chemin de fer mécanique. Idelette ne se lasse pas d'inventorier le contenu inépuisable de sa table à ouvrage. Mère depuis cinq minutes d'une négresse et d'une japonaise, Bœbeli les berce et les câline, chacune sur un bras, avec une tendresse égale. Quant à Hansli, il a la tête perdue. Un tambour, un traîneau, un ballon, des livres, et, par dessus tout, la boîte des soldats de plomb, la boîte qui contient l'armée française: tout cela est à lui! Il se tait le cerveau perdu, un peu fou.

Immobiles et pensifs, M. Lœdikam, son fils, et sa belle-fille ne se lassent pas de savourer l'allégresse de leurs enfants. Sur la grande terre, la vie n'est pas toujours gaie; moins qu'ailleurs parfois sur le vieux sol de l'Alsace. Il arrive qu'ici les jours qui sont les jours de fête soient plus mélancoliques. Ils remettent davantage en mémoire les temps qui ne sont plus, combien les choses ont changé et toutes les séparations. Mais peut-être, de la douleur qu'elle distille, la joie qu'ils recèlent est plus pénétrante. La voix mouillée, Madame Lœdikam jeune s'adresse au vieillard:

--Vraiment, mon père, vous avez trop gâté les enfants.

M. Lœdikam sourit. S'il n'avait pas ses petit-enfants à gâter, pourquoi vivrait-il? Du fond de son grand fauteuil, il aperçoit tout là bas, là bas, les Noëls lumineux de son enfance. Et puis ce furent ceux de sa jeunesse. Alors, les membres de la famille se pressaient innombrables autour de l'arbre sacré... Il était homme déjà quand, une année, pour la première fois, Christkindel ne fut pas célébré; il y avait eu cette année-là sur Strasbourg trop de malédictions, de canonnades, d'incendies et de deuils... Et puis, parce qu'il faut bien que l'on vive, parce que les petits enfants ne sauraient se passer de joie, de nouveau Christkindel était revenu. Mais combien, chaque année, la mort et les départs avaient rétréci le cercle de famille! En ce jour plus qu'en nul autre, M. Lœdikam revit le passé, regarde devant lui défiler sa vie. Combien elle est longue, tissée de combien de deuils! Aussi, sans doute que l'écheveau est bientôt dévidé tout entier. M. Lœdikam est prêt. Pourtant il est content d'avoir vu ce jour.

Quelque chose gratte sur sa manche. Une voix le tire de sa rêverie.

--Grand-papa, je suis si heureux!

M. Lœdikam pose doucement sa main sur les boucles blondes. Naturellement il ne l'avouerait pas tout haut. Mais Hansli est son préféré.

--Alors tu es content de Christkindel?

Un coup d'œil de Hansli est plus éloquent que les paroles qui lui font défaut. Machinalement, à côté du fauteuil de grand-père, son regard effleure un guéridon qui est vide.

--Et toi, grand-père, Christkindel ne t'a rien apporté?

Sans doute c'est le lot des vieilles gens. Il paraît que c'est tout naturel. Mais Hansli se figure si vivement sa propre désolation si Christkindel l'avait oublié qu'il n'a pu retenir sa question. Et il est tout heureux quand grand-père lui répond: