Part 2
Plusieurs autres bâtiments, selon toute vraisemblance, s'y succédèrent. C'est du XIIe siècle que datent les parties romanes les plus anciennes de l'édifice actuel. Au siècle suivant, il prit son essor dans le style gothique. Le jour de la Chandeleur de l'année 1276, après avoir célébré la messe dans le chœur déjà construit, l'évêque Conrad de Lichtenberg se rendit solennellement sur la grande place, bénit la nombreuse assistance et donna le premier coup de pelle des fondations de la façade principale projetée par le grand architecte Erwin de Steinbach. En 1439 fut terminée la Tour du Nord, la seule qui ait été achevée, dont la flèche s'élève à une hauteur de 143 mètres.
Vous trouverez l'historique exact et la description détaillée de tout ce qui se rapporte à la cathédrale dans le petit livre excellent que lui a consacré Georges Delahache. Elle a vécu, nous dit-il, “toute la vie de la cité. Au centre de Strasbourg et de l'Alsace, ‘comme un écho sonore,’ elle a répercuté toutes les vicissitudes d'une histoire mouvementée. Elle a grandi avec les évêques, puis avec la bourgeoisie; la Réforme y a passé, ennemie des images, ‘servante de Dieu seul;’ et la majesté de Louis XIV, irrespectueux du gothique; et les enthousiasmes et les colères de la Révolution; et, plus près de nous, les obus qui l'ont enlevée à la France. Elle demeure; elle continue de vivre, dominant tous les villages de la plaine dont les noms chantent mélancoliquement au souvenir de ceux qui sont partis et faisant trembler d'une émotion un peu fébrile, dès qu'ils la devinent dans le lointain, le regard de ceux qui reviennent.”
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Toute l'âme historique et légendaire de l'Alsace est enclose dans la cathédrale et les vieilles maisons qui l'environnent. Voulez-vous revivre sa vie locale, si pittoresque et variée à travers les siècles: allez au Musée alsacien.
Fondé en 1902 par un groupe de jeunes gens enthousiastes de leur pays et de son passé, il a eu pour but de réunir tous les objets se rapportant à l'art et à la tradition populaires de l'Alsace. Installé au cœur du vieux Strasbourg 23, Quai St. Nicolas, dans une ravissante maison ancienne qui lui appartient, il conquiert dès l'abord le visiteur, dont s'accroissent l'admiration et l'émoi pieux au fur et à mesure qu'il en pénètre, qu'il en détaille tous les trésors: la cour aux galeries superposées, les salles boisées, les sculptures populaires, le laboratoire d'alchimie, la chambre juive, les costumes de paysans et de paysannes des temps passés, les nombreux objets, meubles, ustensiles, etc., qui participèrent à la vie des siècles évanouis. Une série d'entreprises annexes permettent à qui le désire d'en emporter mieux que les souvenirs immatériels: le musée édite des publications illustrées artistiques, fournit des costumes authentiques, conformes à la tradition jusque dans les étoffes et les moindres accessoires, fabrique des poupées irréprochables au point de vue documentaire, des jouets alsaciens scrupuleusement exacts, etc.
Chaque année il s'enrichit de dons qui lui arrivent de toutes les parties du pays. Chaque année il ouvre une ou plusieurs salles nouvelles.
Peut-être que, dans sa simplicité, l'une des plus curieuses est la chambre d'Oberlin, le célèbre pasteur du Ban-de-la-Roche. Fidèlement copiée sur le “poële” que l'on peut voir encore dans les anciennes chaumières de Waldersbach ou de Belmont, elle a été reconstituée avec son plafond à poutrelles, ses portes basses et son fourneau en fonte. Un escalier en bois monte à l'étage supérieur. Les murs où règne un banc rustique, crépis et blanchis à la chaux, sont ornés de gravures et de nombreux portraits d'Oberlin. Une foule d'objets lui ayant appartenu ont été offerts par ses descendants: sa table de travail, ses collections d'histoire naturelle dans leur armoire, son fauteuil, la harpe de Mme Oberlin, un grand nombre d'autographes, de documents, de portraits et d'objets usuels. Au milieu de ce cadre intime, s'évoque dans sa candeur savoureuse une des physionomies les plus expressives de la vieille Alsace, l'une de celles où se résument de la façon la plus touchante sa ténacité ingénieuse, son esprit démocratique et libéral, sa religion à la fois pratique, mystique, active et tolérante.[1]
[1] Nous empruntons les détails qui suivent à l'excellente brochure de Mme E. Röhrich, MM. Rauscher et H. Haug: _Jean-Frédéric Oberlin_ éditée par _La Revue Alsacienne Illustrée_ en 1910.
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Jean Frédéric Oberlin--“papa Oberlin,” comme l'appelèrent plus tard ses paroissiens--naquit à Strasbourg le 31 août 1740 d'une famille de bonne bourgeoisie dont la culture était à la fois française et allemande: “Je suis Germain et Français tout ensemble,” écrira-t-il plus tard. Il prononcera ses sermons dans les deux langues et rédigera ses _Annales_ alternativement dans l'une et l'autre.
Enfant plein de vivacité, il faillit se faire soldat: “J'étais soldat dès mon enfance. Mon goût se portait aux armes et à l'art de la guerre. Si je n'ai pas embrassé ce métier, c'est qu'on ne combattait pas alors contre la tyrannie et que je vis au contraire que dans l'état de pasteur à la campagne je pouvais faire infiniment de bien.”
C'est en 1767 qu'il fut nommé pasteur au Ban-de-la-Roche. C'est là qu'il déploya pendant soixante ans, jusqu'à sa mort, une activité merveilleuse.
Petit canton de langue française de la Haute Alsace, le Ban-de-la-Roche était depuis l'époque de la guerre de Trente Ans retombé dans une sauvagerie de mœurs incroyable. L'ignorance y était crasse et universelle: le défaut de voies de communication maintenait en effet la population dans un isolement presque complet. On passait les ruisseaux sur des troncs d'arbres. Un voyage à Strasbourg était un exploit. Mme Witz-Oberlin, fille du saint homme, écrit dans ses souvenirs: “Lorsque ma mère, pour cause de santé, était obligée de se rendre à Strasbourg, son excellent époux l'accompagnait à pied avec tous les instituteurs de la paroisse et quelques hommes jeunes, forts et de bonne volonté... Chacun était armé d'une longue perche afin de pouvoir soulever la voiture aux passages dangereux.”
Oberlin conçut son devoir à la façon d'un cerveau encyclopédique du XVIIIe siècle. Il serait injuste de dire que son apostolat fut la moindre de ses préoccupations. Son éloquence familière et persuasive ne fut point dépourvue de valeur. Mais il estima que l'exemple serait la meilleure prédication, et qu'une fois que les paroissiens seraient devenus des hommes civilisés, ils seraient bien près d'être en même temps des chrétiens.
Pour leur apprendre l'agriculture, il se fait paysan, leur enseigne l'art des semailles et celui d'élever les bestiaux. De même, il devient architecte, ingénieur, agent-voyer, industriel, et manœuvre chaque fois qu'il le faut. Sur son impulsion, on perce des routes et neuf ponts sont construits. Lui-même défonce la terre le premier ou casse les cailloux. Par ailleurs il publie des circulaires, crée des caisses d'emprunt et de liquidation des dettes, une société populaire, une société des fours, une société des amis de l'humanité. Il remplace l'industrie minière en décadence par le filage et la fabrication de rubans de coton. Il forme des compagnies de pompiers, réorganise l'apprentissage...
L'instruction est son domaine particulier. Il ne consent à laisser restaurer le presbytère délabré de Waldersbach--sa “ratière”--que quand maîtres et élèves sont confortablement logés dans l'école communale. Conformément aux idées de Rousseau, il s'ingénie à multiplier les “leçons de choses,” stimule l'émulation autant parmi les maîtres que parmi les élèves au moyen de concours et de récompenses. Des écoles populaires--on les intitule “poëles à tricoter”--sont créées pour les tout petits: entre la couture et le tricot les maîtresses y enseignent l'histoire sainte, la récitation, le calcul mental, un peu d'histoire naturelle et la botanique. Lui-même prend plaisir à composer des herbiers qui nous ont été conservés, et, “pour éviter toute cruauté,” on observe les insectes vivants et on les relâche à la fin de la leçon.
Des familles bourgeoises mettent leurs enfants en pension chez le pasteur. Moyennant neuf francs par semaine--et souvent il y a des réductions!--ils reçoivent une instruction étendue et pratique. En même temps qu'on leur fait étudier les meilleurs auteurs, ils apprennent à faire du filet, des lacets, des souliers de lisière, des cartonnages, des ouvrages en crin et en paille, des gants, des mitaines. Les jeunes filles reçoivent un enseignement ménager complet: elles s'en retournent chez elles sachant cuisiner, lessiver, repasser, filer, faire leurs achats de ménage et conserver leurs provisions.
Le jeu n'est pas moins nécessaire que la science. Oberlin s'y montre aussi inventif qu'en pédagogie; une multitude d'objets,--petits étuis, collections de cartonnages, découpages, silhouettes, imprimerie--sont façonnés de ses mains. Souvent en été la journée de travail se termine par une promenade qui est en même temps l'occasion d'une leçon d'astronomie.
Ayant une teinture de tout ce qui s'enseigne, langues mortes, sciences théologiques, métaphysique, logique, géométrie, trigonométrie, géographie ancienne et moderne, histoire universelle, physique, histoire naturelle, histoire de la philosophie, droit naturel, antiquités égyptiennes, hébraïques, grecques et romaines, le bon pasteur est aussi préoccupé des besoins du corps que de ceux de l'esprit. Il propage des notions de médecine et de chirurgie, invente un “thé naturel” et plusieurs tisanes. Et comme l'instrument de Pourceaugnac est encore inconnu au Ban-de-la-Roche, il l'y importe; et c'est de ses propres mains que, jusqu'à ce que son usage soit vulgarisé, il l'administre à ses paroissiens.
La période révolutionnaire n'est pas sans lui amener quelques difficultés. Enthousiaste des nouveaux principes, il abhorre les excès et les violences, les déplore quand ils se produisent et témoigne de sa sincérité en donnant asile à des proscrits. Mais, respectueux des autorités, il s'efforce autant qu'il lui est possible de se mettre en règle avec les prescriptions nouvelles. Au nom d'église, il substitue celui de “temple de la raison,” observe le décadi au lieu du dimanche, célèbre le culte sous le nom de “club,” intercale des sujets temporels entre les chants, les prières et le sermon, et achève de républicaniser l'allure de ses offices en se faisant adjoindre un citoyen greffier et en nommant un président à chaque séance. L'usage des cloches étant interdit, on appelle au culte par un roulement de tambour. Des prières sont dites régulièrement pour les États-Généraux, l'Assemblée législative, la Convention nationale, pour “nos soldats” et pour le Premier Consul.
Quand la patrie est en danger, Oberlin lui donne plusieurs de ses enfants. En 1795, Charles-Conservé est nommé chirurgien militaire à Strasbourg; Henri-Gottfried part comme conscrit le 26 novembre 1799; Frédéric-Jérémie est tué à l'ennemi.
L'ardeur de ses convictions, la pureté de sa conduite n'empêchent pas Oberlin d'être arrêté en décembre 1793. Il est remis en liberté après le 9 Thermidor. A peine libéré, il témoigne de son zèle civique de la manière la plus utile en luttant contre la dépréciation des assignats qui menace de ruiner la République. Sa propagande judicieuse et infatigable vaut aux habitants du Ban-de-la-Roche de se voir décerner une mention honorable par la Convention dans sa séance du 19 Frimaire An II.
On multiplierait indéfiniment les témoignages de cette activité où tout l'idéalisme alsacien se combine avec le sens pratique le plus avisé. L'influence d'Oberlin s'étendait et s'affermissait sur tous ceux qui l'approchaient. Avant la Révolution le baron de Diétrich, sous l'Empire le préfet Lezay-Marnézia sollicitaient ses conseils; Paul Merlin, fils du conventionnel Merlin de Thionville, lui voua une telle admiration que son vœu suprême--d'ailleurs exaucé--fut d'être enterré auprès de lui.
A mesure qu'il avançait en âge, son autorité croissait comme celle d'un patriarche à cheveux blancs: “Sa vue seule, dit un contemporain, inspirait le respect et la déférence. Sa présence, un moment d'entretien avec lui vous détachait en quelque sorte des choses de ce monde: vous éprouviez des sentiments délicieux.”
Il garda jusqu'au bout son activité. A soixante-dix ans, quand un incendie éclatait, il était le premier sur les lieux: et c'était plaisir de le voir s'élancer à cheval avec un aplomb que plus d'un jeune cavalier lui eût envié.
Octogénaire, il disait quelquefois: “Je ne suis plus bon à rien... L'esprit a toujours sa vivacité, mais le corps n'en veut plus et refuse son service.” Pourtant il trouvait encore moyen, en passant devant la fontaine, d'aider une vieille à charger un seau d'eau et de ramasser des brindilles de bois pour allumer le feu d'une pauvresse infirme.
“Aussi, quand, le 28 mai 1826, le glas funèbre annonça la fin de cette longue et belle carrière, les habitants du Ban-de-la-Roche se sentirent-ils ‘tous orphelins’ et prirent-ils spontanément le deuil pour trois mois. On fit au défunt de grandioses funérailles auxquelles participèrent non seulement ses paroissiens et ses amis, mais encore beaucoup de gens venus du dehors et les catholiques des villages environnants.”
Dans la petite chambre du Musée alsacien, feuilletant les cahiers de notes, les herbiers, ou les découpures du pasteur citoyen, vous sentirez le passé renaître et vivrez de douces minutes.
CHAPITRE IV
LES CIGOGNES
Les nations ont presque toutes leurs animaux symboliques. Il y a l'aigle allemande, le léopard britannique, le coq gaulois. Il y a la cigogne alsacienne. Sa longue silhouette dégingandée, cocasse, et familière est aussi inséparable de l'Alsace que le nœud aux larges ailes, l'accent de Kobus ou la flèche de la cathédrale. C'est elle qui apporte dans son bec les petits enfants dont l'arrivée est si mystérieuse. C'est elle dont le voisinage s'acoquine aux vieux toits grimaçants et aux hautes cheminées.
Il y a longtemps que Pline l'Ancien a noté les habitudes migratoires des cigognes. Dans son _Histoire de la Nature_, il écrit: “De quel lieu viennent les cigognes, en quel lieu se retirent-elles? C'est encore un problème. Nul doute qu'elles ne viennent de loin, de même que les grues. Celles-ci voyagent l'été, la cigogne l'hiver. Avant que de partir, elles se réunissent dans un lieu déterminé. Nulle ne manque au rendez-vous à moins qu'elle ne soit esclave ou prisonnière. Elles s'éloignent toutes à la fois comme si le jour était fixé par une loi. Jamais personne ne les a vues partir, quoique partout elles annoncent leur départ d'une manière sensible. Nous nous apercevons bien qu'elles sont venues, mais jamais nous ne les voyons venir. Le départ et l'arrivée ont toujours lieu la nuit.”
La description de Pline est toujours exacte en majeure partie. Mais nous savons maintenant d'où arrivent les cigognes. C'est d'Égypte, d'Arabie, de Grèce et de toutes les régions de l'Afrique jusqu'au cap de Bonne-Espérance. “On montre à Bâle, dit Toussenel, dans une salle de l'hôtel de Ville, une cigogne empaillée dont le corps est traversé de part en part d'une flèche africaine des environs du Cap.” Un gentilhomme polonais avait mis au cou d'une cigogne familière de son toit un anneau de fer muni de l'inscription suivante: _hæc ciconia ex Polonia_ (cette cigogne vient de Pologne). Elle revint l'été suivant portant un collier d'or où l'on lut: _India cum donis remittit ciconiam Polonis_ (l'Inde renvoie la cigogne aux Polonais avec des présents). Il semble que la vallée du Rhin attire l'espèce d'une manière particulière.
C'est au printemps que “fendant les airs, les pieds allongés, le bec droit, les cigognes arrivent.” Elles s'abattent sur quelque colline, discutent bruyamment entre elles, reconnaissent les lieux, puis se séparent par couples et vont reprendre les mêmes nids qu'elles occupaient quelques mois plus tôt. Dans plusieurs villes d'Allemagne, leur retour est célébré par des fanfares. Elles sont assez sociables. Juvénal nous apprend que sur le temple de la Concorde, à Rome, il y en avait un nid malgré le tumulte du Capitole. En Alsace elles s'installent le plus volontiers sur les cheminées larges et hautes, couplées à trois ou à quatre, où une plate-forme est ménagée et les abrite contre la fumée. Quelquefois aussi on dispose pour les attirer une vieille roue à plat sur le haut d'un mât. Elles y façonnent une corbeille d'où la paille déborde et où elles pondent leurs œufs. Ils sont au nombre de trois ou quatre, d'un blanc tirant sur le vert, d'un grain fin, un peu plus allongés et moins gros que ceux de l'oie. La mère couve un mois, et pendant ce temps elle est nourrie par son mâle. Tous deux montrent pour leurs petits la plus grande sollicitude, s'ingénient à rendre leur couche plus douillette et surveillent anxieusement leurs premiers ébats. A l'occasion, le dévouement des parents va plus loin. A la bataille de Friedland, le feu fut mis par des obus à une ferme; il gagna un arbre desséché où nichaient deux cigognes. Elles s'envolèrent d'abord, mais, comme leurs petits ne purent les suivre, vinrent les rejoindre et finalement furent étouffées. De même, à Utrecht, dans un incendie, on vit une femelle revenir se faire brûler sur ses cigogneaux.
De bonne heure les mœurs particulières de la cigogne et son aspect frappèrent l'attention des hommes. Elle est représentée sur des médailles du temps d'Adrien comme sur beaucoup d'armoiries hollandaises et allemandes du moyen âge. Dans l'antique Égypte, on lui voua un culte. En Thessalie, on punissait de mort son meurtrier. En Grèce, on appela loi Cigogne la loi qui obligea les enfants à nourrir leurs vieux parents: exemple, disait-on, invariablement donné par ces oiseaux eux-mêmes. Ils fournirent à Aristophane le sujet d'une comédie, aujourd'hui perdue, où, probablement, était célébrée la piété filiale.
Quelque chose de ce respect traditionnel survit aujourd'hui encore en Orient et aussi en Alsace. On est reconnaissant à juste titre à la cigogne de détruire les reptiles, les mulots et toute sorte de vermine. C'est un spectacle pittoresque de la voir parfois suivre une charrue et derrière elle picorer les larves et les insectes dans le sillon. Ajoutons qu'heureusement pour elle sa chair est détestable: voilà sans doute ce qui consolide l'immunité dont elle jouit.
Mais on lui attribue volontiers de bien autres mérites. Dans _L'Évangile des Quenouilles_, imprimé à Bruges en 1475, on lit: “Quand une cigogne fait son nid dans une cheminée, c'est signe que le seigneur de l'hôtel sera riche et vivra longtemps.” D'autres estiment qu'elle protège la maison contre la foudre. Dans tous les cas, elle porte bonheur. Les plus sceptiques n'en doutent pas. On nous rapporte qu'un brave industriel de la vallée de St. Amarin, un peu esprit fort, vit, il y a quelques années, au mois de mars, un couple de cigognes venir faire leur nid sur la cheminée momentanément inactive de son usine. Plutôt que de déranger les oiseaux familiers, il dépensa plusieurs milliers de francs à la construction d'une autre cheminée. Inutile d'ajouter que ses affaires prospérèrent par la suite d'une manière inouïe.
Les jeunes filles qui aperçoivent une cigogne ne manquent pas de guetter ses gestes avec une émotion compréhensible: si l'oiseau fait quelques pas à leur rencontre, c'est signe de mariage.
Mais surtout la collaboration de ces échassiers est précieuse au moment de la naissance des petits enfants. Une antique légende les considère comme incarnant certaines survivances des trépassés: à elles revient naturellement la mission d'aller, au fond des puits obscurs, chercher l'âme destinée au petit être qui fait sa première apparition sur la terre. De nos jours les choses se sont simplifiées. Quand Jobely et Freneli s'obstinent à demander d'où vient le nouveau petit frère ou la petite sœur, la réponse est toute prête: c'est la cigogne qui, l'abritant bien soigneusement sous son aile, l'a déposé dans le berceau tout blanc. L'image popularise ses exploits. En découpures, en bois, en papier mâché, en sucre, en chocolat, elle participe à toutes les fêtes où l'on échange des bons vœux et des cadeaux.
J'ai vu assez souvent des cigognes errer gravement à travers les champs. Et l'an dernier à Turckheim nous admirions les évolutions aériennes d'un couple et les débuts de leur jeune couvée. Pourtant il paraît que ce sont des exceptions. On lisait récemment dans _Le Journal officiel de la Société des Chasseurs de France_:
“Le nombre des cigognes alsaciennes diminue beaucoup. Jadis, les voyageurs qui allaient de Colmar à Mulhouse pouvaient voir des douzaines de cigognes dans les prairies marécageuses qui bordent la Lauch et la Thur. Aujourd'hui, dans les mêmes régions, on ne voit plus que des échantillons isolés. Par suite des travaux de régularisation de l'Ill et de ses affluents, les prairies ont été asséchées et les échassiers migrateurs n'y trouvent plus leur nourriture aussi facilement qu'autrefois.
“A Colmar même, où l'on comptait encore 32 nids en 1870, il n'en reste plus actuellement que 4. Il paraît que les réseaux aériens du télégraphe et du téléphone ont aussi contribué à écarter les cigognes. Dans les villes, la vie est devenue plus agitée et plus bruyante, et, enfin, les propriétaires des maisons dont les toits étaient surmontés de nids n'ont pas pourvu à leur entretien comme il eût convenu.”
Peut-être qu'elles ont encore un autre motif de mécontentement: l'annexion. Car la cigogne est un oiseau Welche. Ses longs bavardages--clap, clap, clap--imitent à s'y méprendre (du moins on l'estime outre Rhin) la langue française. Ce n'est pas une raison pour qu'elle soit moins bien accueillie en Alsace.
Les petits enfants ne manquent pas, quand ils l'aperçoivent, d'entonner le vieux refrain traditionnel:
Storch, Storch, langi Bein, Trag mi uf em Sessel heim. Wohin? wohin? Ins liewe Elsass nîne.
“Cigogne, Cigogne, longues jambes--porte-moi à la maison comme sur un fauteuil. Où donc? où donc? dans la chère Alsace.”
Mais souvent, nous apprend Mme Gévin-Cassal, on introduit une variante. Ce n'est plus dans la “liewe Elsass,” c'est dans la “liewe Frankreich,” dans la “chère France,” que les petits enfants d'aujourd'hui adjurent l'oiseau familier de les transporter.
CHAPITRE V
LE CARACTÈRE ALSACIEN
Les cigognes peuvent disparaître. Sous les vieux toits qu'elles délaissent, l'Alsacien demeure le même, identique à ce qu'il fut à travers les siècles. Peu de races ont une personnalité plus robuste et plus savoureuse. Elle est caractérisée par la fusion d'un idéalisme convaincu et d'un tempérament exceptionnellement bien équilibré.
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Si haut que l'on remonte dans l'histoire, l'Alsace eut l'instinct religieux. De gracieux récits nous montrent comment le christianisme y succéda aux dieux païens.
Un jour, conte la légende dorée, rapportée par Mlle Diémer, trois voyageurs rencontrèrent des légionnaires qui rayaient une route romaine à travers la montagne. Le centurion qui commandait la troupe les interrogea: d'où venaient-ils?
--De Rome.
--Où allaient-ils?
--Là-bas, de l'autre côté de la montagne.
Le centurion leur donna un guide. Pendant une heure ils marchèrent. Tout à coup, dans le soleil couchant, à leurs yeux la plaine se découvrit.
Alors le plus âgé des voyageurs se tourna vers ses compagnons. Son geste montra la terre d'Alsace fertile et baignée de lumière: “Frères bien aimés, dit-il, préparez vos javelles, car voici la moisson que le Seigneur vous donne.”
S'étant assis, ils prirent un frugal repas et puis, avant de se remettre en route, lièrent ensemble deux rameaux en forme de croix. Puis, à la pointe du couteau, l'un d'eux traça des signes sur le grès.
Quelques jours après un passant s'arrêta et lut:
“Au nom de Dieu et de Notre Seigneur Jésus, moi, Materne, disciple de Pierre, j'ai pris possession du pays.”