Part 4
Quel obscur instinct avertissait celle-ci du retour de l’enfant prodigue, dans la nursery où, vers cette époque, elle s’occupait déjà, presque toujours, d’autres bébés? A peine ma grand’mère avait-elle crié triomphalement: «Le voilà!» que Mitte apparaissait, comme si son cœur et ses sens plus affinés que les nôtres avaient discerné à distance, le long des trottoirs ou des gouttières, l’approche feutrée du mauvais sujet.
Alors, elle lui parlait doucement, léchait ses plaies, lui faisait sa toilette... Et l’on put, plusieurs printemps de suite, assister à l’effarant spectacle de ce voyou de deux ans ou plus qui revenait téter sa maman ravie...
--Au fond, disait ma grand’mère, il n’est pas si mauvais qu’il en a l’air...
7
EMILE, _encore_.--Que d’autres histoires j’aurais à conter! Est-ce par peur d’importuner que je me borne? N’est-ce point plutôt par une sorte de pudeur de parler de moi, tant ces charmantes et moelleuses vies me semblent se mêler à la mienne?...
Regagnez le paradis des bêtes, petits disparus à quatre pattes que je m’honore d’avoir compris et chéris. Tous les humains qui vous ont aimés connaissent à propos de vous des faits et des traits encore plus émouvants et _personnels_ que ceux que je pourrais raconter encore.
Adieu donc, ou au revoir, Nique, petite siamoise qui étranglais tes enfants quand ils n’étaient pas les fils de Sim, ton mari légitime; et toi, Poupée, qui prenais les tiens pour des jouets, et les détruisais à force de t’amuser d’eux, comme si ton nom avait influé sur tes goûts; et toi, Golo-le-Tigre qui, gavé comme un seigneur, refusais les plats que tu adorais pour voler ceux dont tu faisais fi, quand ils étaient offerts par nous...
Ces bêtes-là sont comme nous autres... «_Aucun chat ne ressemble à un autre chat_», et, je le répète, il en est parmi eux à propos desquels on ne saurait parler de manque de franchise, d’ingratitude, etc. Celui qui somnole à mes pieds n’est que fidélité et loyauté.
Je l’appelle:
--Emile!
Il me regarde bien en face et miaule avec une tendresse enrouée. On ne saurait dire de lui qu’il est un félin de luxe. Il est important par la taille, plaisant par l’embonpoint et confortable par la fourrure, mais il n’a rien de rare, louche quand il rêve et offre à mon observation un angle facial aussi dénué d’importance que celui d’un cochon d’Inde. C’est peut-être parce qu’il a un sentiment très exact de sa piètre valeur qu’il se montre, dans l’ordinaire de l’existence, humble, tendre,--et d’une scrupuleuse honnêteté.
Sa joie, lorsque je le nomme et que je lui parais avoir des loisirs, c’est, éveillé de son perpétuel demi-sommeil de vieux chat, de prendre des poses d’enfant gâté... Puis, s’étant étiré, il grimpe le long de mon bras et va s’installer--tour-de-cou au bruit de rouet ou de bouilloire, dit Tristan Derème--sur mes épaules qu’il pétrirait sans jamais se lasser, voluptueusement, surtout si je voulais bien le véhiculer et lui faire faire une petite promenade d’une pièce à l’autre...
Personnellement, je me lasse de ce jeu assez vite, mais, quand je _sacque_ Emile, j’éprouve presque du remords, tant il me semble reconnaissant de l’honneur que je lui ai fait.
Il n’a jamais volé, jamais griffé, jamais mordu; et, avant d’attaquer son repas, il manifeste un véhément désir de se voir confirmer que c’est bien pour lui. Il faut que quelqu’un de nous lui porte son assiette sous le nez, encore, avant qu’il se risque, voyons-nous que ses yeux verts nous interrogent.
Une nuit qu’une panne d’auto nous avait retenus à la campagne, se sentant affamé, il développa, dans l’office, le paquet qui contenait son repas du soir, en mangea une bouchée, puis, pris de scrupules ou terrifié de son audace, il alla se cacher dans le sommier d’un lit, d’où il ne sortit qu’au bout de quelque vingt-quatre heures, et comme nous commencions à le pleurer...
C’est à coup sûr un chat d’origine très modeste... Bien que devenu nouveau riche dans son monde, il manifeste sa mauvaise humeur à la façon des pauvres honnêtes, en allant bouder ou grogner tout seul dans un coin. Quand il nous suivit, Pierre et moi, le long de la rue Falguière, sa toison contenait des poux de poules, ce qui m’oblige à croire--les poux des gallinacés ne vivant qu’un temps infime dans les toisons des mammifères--qu’il était né et avait été nourri jusque-là, chichement et sévèrement, dans l’arrière-boutique d’une marchande de volaille ou d’un rôtisseur du quartier.
Ce n’est pas sans préméditation que je montre ici un chat en face d’une pâtée.
Jamais vous n’en verrez aucun se comporter comme son voisin, à la différence des chiens d’un même chenil ou d’une même maison.
Avec l’âge, Emile est devenu à la fois difficile et sobre. Il aime les caresses à la condition de les rendre, le feu et le sommeil. Jadis, il a été un étonnant chasseur; maintenant, il ne regarde même plus les moineaux qui viennent sur mes fenêtres.
Mais, contrairement à ce qui advient pour la plupart de nos familiers, il s’intéresse vivement à tous les quadrupèdes qui passent sous les fenêtres de mon rez-de-chaussée, converse avec eux, chien ou chat, et, quand il le peut, leur témoigne une sympathie touchante. Il n’a aucune jalousie et cela doit se sentir si bien, dans le monde de ceux qui vont à quatre pattes et la tête penchée vers le sol, que jamais un chien ne lui a dit de sottises...
_LIVRE SEPTIÈME_
LE TEMPS ET LES BÊTES
1
Emile a environ douze ans.
C’est un âge beaucoup moins auguste qu’on ne le croit en général, pour ceux de sa race. _La Vieille_, dont j’ai esquissé plus haut la biographie, sa longévité fut probablement exceptionnelle; mais les chats et surtout les chattes qui soutiennent avec honneur le poids de trois ou quatre lustres ne sont pas rares.
Là aussi s’impose cette idée de «différenciation» qui les rend tellement ressemblants à nous, et qui m’a fait çà et là, en dépit de tous mes efforts, retomber dans cet «anthropomorphisme» que je redoute.
Pour eux comme pour nous, la longévité est fonction de leur hygiène et de leur moralité. A dix ans, n’importe quel chien est vieux; à quatre ans, n’importe quelle chauve-souris est épuisée... Mais ce mauvais diable de Golo-le-Tigre fut emporté à six ans par une maladie de foie due à son incomparable gloutonnerie, tandis qu’Emile, âgé du double, a des chances de ne mourir que dans douze ans encore,--et peut-être après moi.
Dieu me garde de tirer de ces faits des conclusions qui voudraient être à notre utilité. Ni Golo, ni Emile n’ont jamais lu de traités de morale, écouté de conférences, ni adhéré à des ligues végétariennes ou contre l’alcool...
Les animaux nous donnent d’ailleurs sur ce point une grande leçon: les progrès des thérapeutes n’ont pas fait varier depuis des siècles la durée de la vie humaine et, plus que tous les traitements ou régimes, ce sont certaines qualités _personnelles_ d’esprit et de cœur, d’intelligence ou de moralité qui font durer ou abrègent notre étape en ce monde. Je ne sais plus qui disait: «On ne meurt que quand on le veut bien...» Et je crois que c’est une vérité, une réalité _hygiénique_ à méditer dès notre enfance.
Emile n’est pas vieux, puisqu’il est très loin de vouloir mourir...
Je le regarde, sur la chaise trop étroite pour lui qu’il a adoptée je ne sais pourquoi, depuis quelque temps, et d’où ses pattes et sa queue pendent, comme à la dérive du navire-sommeil. Ne nous y trompons pas: sommeil n’est qu’un mot humain, et dormir, pour un chat, c’est simuler de le faire,--et méditer, et réfléchir.
Sur quoi?...
A propos de quoi?...
Quel rideau sombre se déroule aussitôt devant qui, tâchant de penser clairement, se pose de pareilles interrogations à lui-même.
2
Le passé existe pour les bêtes, et surtout pour celles dont je parle, comme pour nous, mieux que pour nous, car leur mémoire est formidable comparée à la nôtre, car nous n’avons, à côté d’elles, que de très précaires facilités dans cette «dimension» ou dans ce «sens» du temps.
Celui-ci est un monstre à trois têtes dont nous regardons plus volontiers, nous autres hommes, celles qui sont les plus inconsistantes et les plus vaines: le présent et l’avenir. Au contraire, la méditation d’un chat est un substantiel festin de souvenances.
Je ne rêve point ici, ni ne m’exprime par métaphore: mille expériences, si simples qu’elles ne paraîtraient pas avoir d’intérêt, m’en ont fourni la preuve... Ainsi, un bruit de papier froissé tire de sa torpeur un vieillard gris et roux à qui j’allais porter, voici bien dix ans, des os et d’humbles pitances, alors qu’il était misérable, avant que des amis landais se fussent chargés de lui...
--Il n’y a qu’à froisser du papier pour qu’il s’éveille, me disent mes amis landais...
Après dix ans!
Un coup de fusil (ou le bruit qu’on provoque avec un sac gonflé et crevé d’un coup de poing) faisait bondir Golo hors de son fauteuil, non point par terreur, mais avec une sorte d’allégresse avide. Jadis,--et c’était sur quoi était en train de _méditer_ ce vorace,--je livrais à sa gourmandise les agaçantes corneilles qui avaient cru devoir s’installer aux environs de ma bicoque sylvestre et maritime, et que j’abattais sans pitié vaine dès que l’occasion m’en était donnée.
Vous me lisez bien: il _méditait_; et je n’aurais pu écrire décemment _il se souvenait_.
Pour nous, l’esprit et les années défuntes représentent un magasin en désordre, une provision au hasard entassée de ces pelotes de fil, de soie ou de laine multicolore que nous appelons, faute de mieux, «associations d’idées» ou «d’images», et dont les bouts, fil, soie ou laine, et quelle que soit leur valeur ou leur couleur, traînent un peu à l’aventure, hors des tiroirs, hors du comptoir, souvent même hors du magasin, sur le trottoir...
Les animaux et surtout les chats ont, au contraire, l’esprit en ordre; et cet esprit, je l’entrevois (le Temps n’existant guère en la façon dont nous le concevons pour des êtres qui ne vivent que dans une des «dimensions» de cette catégorie de l’entendement), je l’entrevois assez bien sous l’espèce d’une carte d’état-major soignée, riche en cotes et en points de repère... Ou bien sous celle d’un «état» perpétré par un adjudant plein de génie, et où tout ce que l’on a à savoir ou à faire connaître pour que les choses aillent bien et que l’existence soit belle, serait calligraphié et disposé harmonieusement sur une considérable, mais _unique_ et _étale_ page de beau papier...
3
Le _présent_ n’est pour Emile qu’un ensemble de phénomènes _à côté_, un détail, un accessoire plaisant ou haïssable...
Il ne fait pas partie de la pensée, de la vie spirituelle; il s’y ajoute un peu comme une distinction de laurier en papier peint ou un bonnet d’âne à la tête d’un enfant; qu’il soit désir de nourriture, d’amour ou de jeu, il n’est que _désir_; il va même plus loin: il annihile momentanément la vie spirituelle et la pensée, qui ne reprendront leur cours réel que tout à l’heure, quand nous recommencerons, sur notre chaise élue, pattes et queue flottantes dans le vide, à faire croire à ce bon nigaud d’homme que nous sommes en train de dormir...
Quant à l’avenir, qui n’est fondé pour nous que grâce à des séries d’inductions scabreuses, issues des plus mesquins événements de la vie, il est probable qu’il est à peu près inexistant pour les bêtes même les plus rapprochées de nous.
En tout cas, il n’y a aucune raison (humaine) de croire à la réalité chez les bêtes de cette dimension de la catégorie Temps. La soupe qu’on flaire de loin et l’oiseau qu’on guette sont eux-mêmes du présent,--du passé peut-être,--avant que d’être goûtés ou capturés. Et pourtant, comme nous, les bêtes se savent mortelles sur cette terre. En la même façon que nous? c’est peu vraisemblable... Elles sentent que le passé n’est pas infiniment enrichissable et que le présent n’est pas éternel...
Mais sous quel aspect la notion de vieillesse et de mort leur apparaît-elle?
4
Cela doit commencer par une impression de détresse et d’injustice comme nous n’en éprouverons jamais,--trop compliqués que nous sommes!--et cela si rigoureux que se montre notre destin personnel.
Mais il n’est pas très difficile d’imaginer et de reproduire les sentiments qu’un animal familier doit ressentir en face de la maladie et des déchéances qu’elle comporte. La satisfaction de sa faim étant, dans la fleur de sa jeunesse et la prospérité de sa santé, le remède sûr à toutes ses souffrances physiques et morales, il _généralise_ à sa manière et devient d’autant plus vorace qu’il souffre davantage, même et surtout quand la diète serait l’unique traitement qui pourrait empêcher la progression du mal.
Ainsi en alla-t-il de Golo-le-Tigre.
Il avait le foie volumineux, comme les oies que l’on gave pour leur infliger cette maladie, au profit de notre gourmandise. Souffrant cruellement, il dévorait en proportion, pensant que cela apporterait un soulagement à ses misères.
Ce qui prouve que les bêtes familières sont intelligentes au point de perpétrer des sophismes, comme nous-mêmes!
Un sophisme d’induction, de la catégorie _fallacia accidentis_, laquelle comporte encore une plus grande subtilité de «raisonnement dévoyé» que ceux de la catégorie _non causa pro causa_. Golo concluait de l’essence à l’accident, peut-être même de l’accident à l’essence, ce qui me paraîtrait plus troublant encore:
_Un tel est bon médecin, donc il guérira tel malade..._
Ou:
_Un tel a guéri tel malade, donc il est un bon médecin._
Ainsi, exactement, raisonnait Golo:
_L’apaisement de la faim est un remède à tous les maux, donc je dois manger d’autant plus que je souffre davantage._
Ou bien:
_L’apaisement de ma faim ayant de tout temps (c’est-à-dire dans la dimension PASSÉ), provoqué mon bien-être, je dois manger plus que jamais puisque j’ai davantage à lutter contre la douleur._
Il en mourut.
Pour nous aussi, la mort prématurée ou non accidentelle est presque uniquement une conséquence tragique ou non de nos sophismes familiers, moraux ou viscéraux...
_LIVRE HUITIÈME_
LA MORT
1
Nombre de légendes courent sur la façon dont nos bêtes amies accueillent la sombre Déesse. On conte volontiers qu’elles en ont la pudeur, alors que la plupart des hommes n’en éprouvent que l’effroi.
Ceci est les ennoblir vainement et de manière perfide, car il n’en est rien. Je ne puis jamais penser sans sourire à un poème du cher François Coppée, qui, s’étonnant d’errer dans les bois avec son amoureuse de l’année sans y trouver de «délicats squelettes» d’oisillons, se demandait:
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir?
Le bon poète ignorait, ainsi que je l’ai noté ailleurs[7], l’existence des nécrophores, de ces macabres mais prévoyants insectes pour qui toute bestiole morte, emplumée ou velue, est une trouvaille si précieuse que, faute de cette rencontre, il ne saurait être question pour eux de se perpétuer,--de _prévoir_ pour leurs larves, ce qui est leur façon à eux de croire à l’immortalité, ou plutôt d’estimer absurde l’idée de mort.
[7] _Vie de Grillon_.
Non, les oiseaux ne se cachent pas pour mourir, non plus que les mulots, les musaraignes et les taupes; mais leur mort, par une industrie subtile, sert immédiatement à préparer de la vie. Un menu cadavre, pour un nécrophore, c’est la même chose que de l’air respirable autour des berceaux de nos nouveau-nés.
2
Revenons-en à nos familiers, chiens ou autres et surtout chats, puisque je les ai choisis en exemple.
La mort, ils la reniflent de très loin, de beaucoup plus loin que nous ne la pressentons nous-mêmes.
Il est curieux d’observer chez les hommes, je parle de ceux qui ont conquis quelque tranquillité intellectuelle et morale, combien la présence de la sombre Déesse, quand elle les guette avec des chances de succès et dans les conditions normales (vieillesse ou maladie), leur est insoupçonnée ou leur semble insignifiante.
J’en parle par expérience personnelle, n’ayant peut-être jamais éprouvé plus de bien-être que lorsque je manquai de mourir, voici trois ans. Je n’ignorais rien de la gravité de ma grippe compliquée de congestion pulmonaire et d’urémie. Un prêtre était venu: je savais pourquoi...
On m’a dit depuis que j’avais souffert beaucoup, et je n’ai gardé pourtant aucun souvenir de souffrance, bien qu’en ayant manifesté les signes extérieurs pour tant de sollicitudes attentives et empressées à mon chevet. On m’a conté que je grattais mon drap et tentais de le ramener sur ma face, comme on le fait quand il s’agit de s’accoutumer au linceul, mais aucune de mes facultés de sentir ou de comprendre n’était amoindrie; je jouissais au contraire d’un repos actif et conscient, si je puis dire, et absolument pareil à ceux dont on se délecte lorsque l’on a quinze ans et que l’on se laisse, quelque splendide jour d’été, flotter en «faisant la planche» au gré de sa rivière natale...
Ma vie passée ne redéfilait pas frénétiquement et comme cinématographiquement devant moi, ainsi que racontent tant de gens qui ne sont pas allés y voir ou qui n’ont pas su regarder. Je me baignais dans le Lot, j’avais quinze ans... C’était pour toujours que je me baignais,--sans avoir l’ennui de me rhabiller et de risquer une gronderie si j’arrivais en retard chez nous.
Nos souffrances physiques, en pareil cas, n’existent probablement plus que pour les nôtres et, tout en gardant d’elles, dans nos attitudes et nos gestes, les expressions et les traductions ordinaires, nous nous en sommes déjà débarrassés, comme d’une vêture inutile, ou comme un musulman dépose ses babouches au seuil de la mosquée où il s’est rendu de loin en pèlerinage.
La mosquée est belle et flatteuse...
O chère rivière où je me baignais au printemps de la vie et dans l’été de l’année!
3
Parmi les bêtes familières dont il n’est pas dans nos coutumes de nous nourrir, et qui n’ont jamais été maltraitées ou négligées par leurs maîtres ou leurs hôtes, je n’ai jamais constaté cette pudeur devant la mort qui nous fait ramener le drap devant notre face, comme si nous redoutions de ne pas être assez beaux vis-à-vis de semblable douceur.
Tous les chats ou chiens qui furent miens, en leurs derniers instants, se sont pour ainsi dire cramponnés à moi; ils estimaient sans doute que, dispensateur de leur vie, distributeur de nourriture et de joie, je pouvais quelque chose pour eux en cet instant critique, en cette épreuve qu’ils estiment à coup sûr moins définitive que nous ne le faisons pour la plupart, mais qui les inquiète de plus loin que nous.
Crainte qui s’ajoute aux «accessoires» détestables du présent (et qui ne saurait provoquer chez eux la réalité _in extremis_ de la dimension _avenir_ du Temps); crainte qui les rend affectueux jusqu’à se montrer importuns, ce dont résulte pour eux, qui nous agacent, le fait de subir sous une autre apparence encore cette injustice dont l’âge ou la maladie leur a déjà fourni la notion; crainte qui semble les inciter alors à exagérer leurs défauts ou à caricaturer leurs vertus, en guise de protestation contre les injustices dont ils accusent le destin et nous-mêmes, qui représentons sans doute le destin à leurs yeux...
Encore un sophisme de leur part? Mais ceci serait décidément raisonner en homme... Et, peut-être, renforçant à l’approche de la mort leur personnalité, leurs tics, leurs petites manières, se montrent-ils non pas pratiquement, mais métaphysiquement plus malins que nous. En effet, par «immortalité de l’âme», le _consensus omnium_, le jugement des non-croyants comme des croyants de toute confession, entend ou veut dire la prolongation d’une personnalité au delà de ce monde, selon des catégories de l’espace et du temps que nous ne pouvons scientifiquement entrevoir ou définir ici-bas à notre usage, sur lesquelles pourtant l’observation de nos frères inférieurs, vus non pas d’en haut (car il n’y a ici ni haut ni bas), mais d’en face, peut et doit projeter quelque lumière.
_LIVRE NEUVIÈME_
IMMORTALITÉ ET PERSONNALITÉ
1
Une créature respirante n’existe pas réellement, au sens humain du mot, si faculté ne lui est concédée de se réaliser à part, d’acquérir des signes qui la différencient des autres créatures de sa race. Elle «n’existe pas», au sens courant de cette expression, n’existe pas plus dans le langage du raisonnement humain que ne le font individuellement l’atome ou la cellule.
Où il n’y a pas d’existence, il ne saurait y avoir d’immortalité concevable. Où l’immortalité devient absurde, l’idée de mort l’est déjà!
Les insectes ont atteint ce stade égalitaire et cette organisation mécanique dont quelques hommes rêvent intempestivement encore pour leurs semblables,--sinon pour eux-mêmes. Il n’y a donc, _logiquement_, pour un grillon par exemple, ni possibilité d’idée de mort, ni entrevision d’immortalité. Notre personnalité est le lien mystérieux par quoi sont réunis les atomes et les cellules qui nous composent; le resserrement volontaire de ce lien, qu’un grand écrivain appela naguère culte du moi, et que je nommerais ici plus volontiers «désir quasi religieux de personnalisation», est l’acte indispensable _pour vivre ici, puis ailleurs_.
A quel degré de l’échelle sans commencement ni fin le resserrement du lien devient-il possible pour une créature respirante? Ici, je redescends avec joie vers les plus humbles expériences et les faits que n’importe qui peut constater... La personnalité commence chez les êtres dont les physionomies et les attitudes ou les accentuations de la voix sont capables d’exprimer des sentiments que nous puissions, humainement, à peu près homologuer[8].
[8] Ceci sera plus longuement étudié dans le prochain volume du _Bestiaire_: _Les Porte-Bonheur_.
2
Je voudrais aussi éclairer rapidement (et il serait vain de tenter de le faire mieux et plus subtilement qu’en me rappelant les leçons de vieux maîtres en logique formelle) la notion de personnalité, de différenciation, de distinction.
Autant qu’il m’en souvienne, ils accordaient en logique une importance capitale à la considération de généralité. Entre _Emile_ et _les Autres_, il y a la même opposition qu’entre un terme concret et un terme abstrait. A première vue, certes, il semble, même en dehors de toute étude de psychologie animale, que pareille distinction ne doive pas s’imposer, puisque ce que l’on entend par terme concret représente une réalité matérielle, corporelle--un ensemble défini par l’usage ordinaire de nos cinq sens. Mais envisageons (entre autres!) des termes comme _âme_ ou _île enchantée_; ils désignent bien des réalités ou des possibilités, en tout cas des ensembles; mais des ensembles qui n’ont aucune existence dans le domaine de nos sens.
Le mieux, pour éclairer ici notre lanterne, c’est d’en revenir décidément à ce qu’on m’apprenait jadis en ce qui concerne l’idée et le terme, à _leur connotation_ et à _leur dénotation_, comme écrivait Stuart Mill qui avait l’excuse de n’être pas Français. Traduisons classiquement: compréhension et extension des idées. Exemple: _Homme_.
A ce substantif, on peut immédiatement adjoindre certaines épithètes, comme _bipède_ ou encore comme _raisonnable_ (je ne prends ce dernier attribut qu’avec quelque méfiance... mais passons!). De ces idées de _bipède_ ou de _raisonnable_, plus simple que l’idée d’_Homme_, apparaît la signification même du mot compréhension: la compréhension d’une idée correspond à l’ensemble des idées simples, mais constructives, qui servent de fondement, de forme et de couleur à une idée plus générale.
Passons à l’extension: l’idée d’_Homme_ (ou le substantif _Homme_) peut recevoir à son tour l’attribut ou l’épithète de Français ou de Prussien, et dès lors chacune des idées que suggèrent ces derniers termes est plus complexe que celle qui se reflète dans le mot Homme...
a) L’extension ou l’étendue d’une idée est l’ensemble des idées plus complexes desquelles cette idée peut être affirmée à titre d’attribut.