Part 3
Le jeune ami qui m’accompagnait le long de la rue Falguière, en cette nuit d’avant-guerre, s’appelait Pierre Benoit.
4
Il y a toujours des ombres qui nous font escorte quand nous ne sommes pas satisfaits de nous et du destin (c’est la même chose!)--et que l’on se sent vieillir avant que de s’être épanoui. Toutes les espérances, toutes les possibilités nous reviennent avec d’invisibles figures de larves, font derrière nous un bruit de pas qui ne s’entend que dans le silence, de par son indicible mollesse de chose avortée et déjà pourrie, de virtualité avide de prendre sa place au soleil,--toutes choses qui me font beaucoup moins plaindre les morts que ceux qui sont encore à naître!
Pierre Benoit ne m’apprit pas grand’chose en me disant:
--On nous suit.
Je lui répondis:
--Avant même que détourner la tête, je puis te le dépeindre: c’est un type dans le genre des poètes sous la troisième République. Beau ou laid, sympathique ou antipathique, bien doué ou non, cela n’a aucune importance. Il est jeune, né de cet hiver sans doute; sans le voir, je sens qu’il a cette attitude résolue, prête à tout, que manifestent, inquiètes d’un repas ou d’un gîte, les plus superbes des bêtes, dont il est. Ne te détourne pas. C’est un petit garçon qui a rêvé trop tôt de vagabondage, de folles équipées et qui maintenant n’aspire qu’à devenir sous-préfet, ou quelque chose d’approchant. S’il nous suit jusque chez moi, c’est entendu: je l’adopte, et même si mon chat Golo, qui est, selon Larguier, aussi célèbre que Magre, doit en mourir de dépit...
--Comment l’appelleras-tu?
--Comme tu voudras...
--Ma grand’mère en avait un qui s’intitulait Adolphe... J’aime beaucoup les prénoms d’hommes pour les chats...
--J’en ai connu un, à Chelles, qu’on avait nommé Jacques, et cela lui allait, ma foi, comme un gant!
--Nous appellerons donc celui-ci: Emile.
--S’il me suit jusque chez moi.
Il me suivit jusque chez moi. Et voilà comment Emile eut pour parrain un écrivain illustre.
5
Golo, à propos de qui Léon Lafage me demandait volontiers: «Vous êtes sûr que ce n’est pas un tigre?...» reçut fort mal cet intrus, lui administra une tripotée mémorable, et tout se passa comme si cet animal aussi célèbre que Magre avait été offusqué par la réputation naissante d’un Jean Cocteau. Il mourut d’une maladie de foie, dans un âge encore tendre, et dont le nouveau venu supporte allégrement le double, au jour que j’écris.
Emile était, dès ce moment, _lui-même_: patience et sapience, résignation et bonté. Il accepta sans broncher la correction du tigre en miniature et dévora placidement les reliefs d’un poulet et un morceau d’omelette froide.
Il est devenu beaucoup plus difficile par la suite...
Mais ce sont là des façons d’agir qui ouvrent à n’importe qui une belle carrière de sous-préfet.
_LIVRE CINQUIÈME_
... LES AUTRES
1
J’entends par là tous ceux qui, depuis que je suis né à ce monde, ont été mes protégés, amis, connaissances. Traitant ici de la personnalité chez les bêtes, que puis-je faire de mieux que d’esquisser quelques biographies, de façon fruste, mais avec la plus scrupuleuse exactitude?
Pauvres âmes des bêtes, auxquelles, avant Francis Jammes, nul paradis n’était promis après la mort! Où êtes-vous à présent, où m’attendez-vous? La nuit tombe. Comptant les disparus une fois encore, je ne peux ne point penser à vous, si mêlés à une race dont je m’honore d’être, mais à laquelle je n’ai pas demandé d’appartenir!
Vous êtes dans le présent et dans ma mémoire des êtres à part; vous êtes le jeu griffu et la caresse péremptoire, le charme des mauvaises heures; vous êtes ceux avec qui l’on s’explique quand on n’a rien à dire ou à penser; une tiédeur contre la main; un ronronnement au bord de l’oreille; un égoïsme qui nous fait trouver le nôtre charmant; un exemple de fierté, vertu dont nous avons toujours que faire et dont nous ne trouvons pas à nous approvisionner à chaque coin de rue.
Je ne saurais concevoir ma vie sans la compagnie d’un des vôtres.
2
J’en étais à peu près là, dans mon esprit sinon encore par l’écriture, de mes réflexions concernant la personnalité chez les bêtes, lorsque j’éprouvai à la lecture du numéro d’août 1922 de la _Nouvelle Revue française_ une forte sensation de plaisir et (tous les gens du métier me comprendront...) d’horreur, presque de détresse...
Sensation de plaisir parce que la prose de Maurice Boissard est de celles dont l’éloge n’est plus à faire; d’horreur parce qu’il était en train d’exprimer, excellemment et sans user d’aucun point et virgule,--ce qu’on sait qu’il a en dégoût,--toutes sortes d’idées qui me paraissaient à divulguer, parce qu’assez peu courantes et pourtant justes; et, alors que leur forme ne s’imposait pas encore à mon esprit, je les voyais brusquement jetées sous mes yeux, réalisées par un autre!
Ceci, notamment:
«_Il n’y a pas un animal qui ressemble à un autre. Ce sont les serins ou les gens qui les ignorent totalement qui se figurent que toutes les bêtes sont pareilles. Pour eux, un chat ou un chien sont ni plus ni moins qu’un autre chat ou un autre chien. Les animaux sont comme nous. Ils ont chacun leur individualité. Celui-ci n’est pas celui-là, qui, à son tour, n’est pas cet autre. Je le vois bien dans ma petite troupe de chats. Il y a les vagabonds et les sédentaires, les indifférents et les démonstratifs, les hardis et les timides, ceux qui vont par groupe et ceux qui préfèrent être seuls--même pour manger. J’ai de mes chats, par exemple, qui, d’eux-mêmes, entièrement libres et toutes les portes ouvertes, ne sont jamais montés au premier étage du pavillon que j’habite, d’autres qui m’y suivent aussitôt que j’arrive. Je vous nommerai, par exemple, la chatte Mme Minne, la doyenne, qui a de l’esprit plein sa frimousse, la chatte Lolotte, une petite pimbêche, qui ne connaît que moi, ne quitte pas mon cabinet de travail, ne fréquente personne, me suit partout, bavarde sans cesse, avec des manières de petite précieuse, les chats Riquet, Laurent, Bibi et Pitou, ce dernier que j’ai ramassé au marché Saint-Germain, gros comme le poing, sachant à peine boire tout seul, et qui arrivé à la maison, quand je l’eus posé sur un canapé, _soufflait_ après tout le monde. Je les ai tous six depuis bientôt dix ans. A cause de ce temps, et d’eux-mêmes, ils ont pris des habitudes plus intimes. Ils m’attendent, rangés sur la table de l’antichambre, à l’heure à laquelle j’arrive. Ils sont sur la table, autour de mon assiette, quand je dîne. Ils se tiennent avec moi, dans mon cabinet, quand je lis, paresse, ou écris. Rien ne pourrait faire, quand je suis là, qu’ils ne soient pas autour de moi, sur mes genoux, mes épaules, me prodiguant leurs démonstrations affectueuses, si je ne fais rien, en parlant,--car les animaux, et surtout les chats, ont un langage et parlent,--ou me regardant, immobiles et silencieux, si je suis occupé. Je parle là du caractère. Il en est de même pour le physique. Sur ce point encore, les animaux sont comme nous. Ils ont comme nous, deux yeux, un nez, une bouche et des oreilles, mais quelque chose dans l’expression les différencie chacun. Trois chats,--puisque je parle de chats,--noirs, tigrés, blancs ou jaunes, ne sont pas du tout, quand on regarde bien leur physionomie, trois chats noirs, tigrés, blancs ou jaunes, mais bien un chat, un autre chat, et encore un autre chat noir, tigré, blanc ou jaune. Des gens riront de ce que j’écris là, peut-être? Ce sont des gens qui passent sans rien voir à rien._»
3
On concevra que je me sois quelques minutes senti enclin au découragement et tenté de me débarrasser, comme de coureuses se frottant à d’autres que moi, des réflexions avec qui je vivais en amitié et familiarité depuis bon nombre de semaines.
C’eût été lâche, peu courtois et, surtout, profondément illogique.
Maurice Boissard, certes, m’a fait aimer Chati et Petite Café, à présent partis pour le Paradis des Bêtes, et Minne la doyenne, et Lolotte qui se nomme comme une de mes cousines, et Riquet, Laurent, Bibi et Pitou, qui, bien que leurs noms ne soient pas classés par ordre alphabétique et inscrits sur le cahier de correspondance, m’apparaissent désormais comme des camarades de Lycée...
Mais... mais ses chats n’étaient pas les miens, morts ou vifs, et les miens sont _autres_; comme moi-même, en dépit de sympathies communes évidentes, je suis autre que Maurice Boissard, lequel n’a peut-être rien de commun, après tout, avec Paul Léautaud.
_LIVRE SIXIÈME_
LES AUTRES... ET ÉMILE
1
LA VIEILLE.--Elle n’avait jamais eu de nom et n’avait plus d’âge, lorsque ce sobriquet lui fut attribué avec la complicité des temps.
Dès celui où mon grand-père Cassan vint habiter à Villeneuve-en-Agenois la maison que lui léguait Vidalone Vidal, fille de son grand-oncle Vidal (Calixte), _la Vieille_ était déjà là, protégeant caves et greniers de la gent ratonne, et donnant à téter, comme il lui arrivait deux fois l’an au moins, à une bonne demi-douzaine d’enfants-chats...
Or, la servante, dont mon grand-père héritait en même temps que de la maison, et qui gardait au moins un chaton de chaque portée de _la Vieille_, lui donnait déjà ce titre, à ce que j’ai appris par la suite.
Car je ne devais naître à ce monde que sept ans plus tard et j’étais déjà en âge de sourire aux jeunes filles quand mourut _la Vieille_: c’est le plus curieux exemple de longévité que j’aie constaté, sans tromperie possible, chez un animal de cette espèce. Il suffit à nous démontrer deux erreurs nouvelles de nos naturalistes classiques dont un (Buffon), énonce que la durée de la vie, pour les animaux, est en proportion directe--et ceci à peu près absolument--de la durée de la gestation de la mère; d’autres déclarent: les animaux qui vivent le plus longtemps sont ceux dont les femelles sont les moins fécondes ou portent le plus rarement. On ne sait en vérité où des esprits loyalement résolus à être scientifiques sont allés chercher des rapports ou proportions de ce genre, que tout contredit, à commencer par l’expérience quotidienne d’un humble, ou l’observation élémentaire d’un enfant.
J’en avais pour des ans encore à ignorer en quelle façon les mammifères (dont je suis au même titre que les chats), se reproduisent; mais j’éprouvais déjà une sorte d’effarement à penser que _la Vieille_, depuis qu’elle était née et à raison d’une bonne dizaine de petits par an, en avait produit pour le moins «vingt fois gros comme elle»...
Comme il arrive, en pareil cas, aux âmes sans détours et toutes neuves, j’avais fini par en faire presque un mérite à _la Vieille_, l’admiration pour un tour de force se substituant en moi à la stupéfaction provoquée par les prodiges.
Les prodiges sont certains postulats que les amateurs d’études naturelles établissent quand ils n’ont pas envie d’aller voir les faits de trop près, et qu’ils invoquent ensuite à peu près constamment hors de propos, comme si tout, dans les études naturelles, ne devait pas d’abord se réclamer de la Nature! Mais on croit faire hommage à celle-ci, en dépit du nom qui l’honore, en laissant entendre qu’elle a du goût pour l’extraordinaire, trouble domaine où naissent pourtant et se fixent la plupart des inventions industrielles et intellectuelles des hommes.
_La Vieille_ mit au monde vingt fois gros comme elle de petits, sans pour cela croire insulter à des ombres glorieuses, et ne devint ombre à son tour que passé le double de la limite d’âge à elle assignée par les compétences.
C’était une créature timide et tendre, d’une remarquable humilité. Elle se montrait volontiers, comme il arrive à tant de chats, en compassion momentanée ou durable avec certaines souffrances des gens de sa maison. Quand j’avais l’âge où certains jeunes hommes peuvent sans trop de mauvaise grâce chagriner celles qui les aiment, cette brute féroce de Golo devenait tendre en leur faveur et leur prodiguait toutes les consolations qu’il savait: ce tigre manqué avait le cœur amolli par une larme de femme... Ce doit être qu’il leur ressemblait.
_La Vieille_, elle, ressemblait à mon arrière grand-père, au _pépé_ Cassan, et ne s’humanisait guère que sur ses genoux, les rares fois où elle se sentait l’audace d’y grimper. J’ai la conviction qu’il y avait alors entre eux d’immenses bavardages silencieux, une communion de sentiments profonde, ce que j’ai tenté tout à l’heure de signifier par un mot comme _compassion_, faute de mieux.
2
_Pépé_ Cassan avait ruiné les siens après lui-même, pour avoir conjugué la manie bien innocente de jouer du violon sur les toits, par les nuits de lune (afin d’évoquer les Elémentals), à celle de vouloir accaparer la production de blé de l’Europe, manie beaucoup plus dangereuse, celle-ci, et surtout en un temps où le mot _trust_, n’ayant pas même été inventé dans le Nouveau Monde, avait encore moins de raison de rien signifier dans l’ancien.
Manies contradictoires, et dont l’une l’avait dégoûté de l’autre, contrairement à ce qui advient à l’accoutumée...
Il renonça à jouer du violon sur les toits dans l’époque même de sa vie où cette occupation, de sa part, eût pu, somme toute, être tenue pour admissible, raisonnable... Ce grand enfant était nonagénaire et _la Vieille_ avait plus de vingt ans... Elle aussi avait cessé d’aller faire à sa manière de la musique sur les toits, les nuits de lune ou autres. Ils avaient atteint tous deux cet âge où la somme des espérances se montre cruellement inégale à balancer le poids des souvenirs, et où, hommes et chats, femmes et chattes, nous n’adressons plus de secrets recours qu’à la grande Amie ténébreuse qui est là pour remettre les choses en place, rééquilibrer la balance en supprimant les souvenirs et l’espérance, ou en renforçant celle-ci sans enlever aucun prix à ceux-là, en nous priant d’avoir confiance en Elle ou en nous invitant goguenardement à nous aller faire pendre ailleurs.
_La Vieille_ mourut comme d’autres entreprennent une série de pensées ou inaugurent un rêve, sans en avoir trop l’air, en s’immobilisant et en se repliant sur elle-même. Ce fut même pourquoi on ne la porta très longtemps que comme disparue. Elle avait tant procréé qu’elle semblait, quand on retrouva son cadavre auprès d’une pile de vieux sacs, n’avoir ajouté que sa propre vie aux innombrables autres dont le monde avait été accru par elle...
Elle était «exténuée», comme l’on dit, un peu au sud de chez nous, des vieux pins saignés à blanc et dont la résine est désormais tarie. Nulle putréfaction. Sa dépouille ressemblait à un sac mince et plat de fourrure miteuse, râpée, qui avait--ô ironie du sort pour les animaux comme pour les hommes!--servi de gîte confortable à un ménage de souris et à leurs souriceaux aveugles encore...
Ceux-ci furent jetés à l’égout en même temps que la carcasse pelucheuse de _la Vieille_...
Durant les jours qui suivirent cet événement, je fis une assez piteuse figure, à cause de ce massacre d’innocents souriceaux; les miens s’en inquiétèrent; mais j’ai toujours eu, du ridicule, un sentiment aigu, et qui m’en a inspiré une inguérissable horreur: il me parut bien plus honorable, puisque j’étais dans l’âge où l’on se doit d’aimer les sourires des filles, de laisser vaguement soupçonner dans mon entourage que je souffrais d’une passion contrariée.
3
ROUSSOTTE.--Des innombrables descendants de _la Vieille_, une seule chatte demeurait dans la maison, les autres ayant été sacrifiés aux nymphes du Lot; ou bien, n’ayant pas été soupçonnés, ils s’étaient offert la fantaisie de récupérer l’état sauvage, tout au moins vagabond.
Ce fut un peu par hasard que la Roussotte tenta de franchir, dans son monde, _l’étape_, telle que l’a définie M. Paul Bourget; fille d’une misérable et touchante pauvresse, elle était devenue le jouet de deux petits enfants très gâtés et très capricieux; elle dédaigna la chasse aux rats et connut l’usage des lits et des fauteuils... Une pimbêche, dans le fond, et une mijaurée!
Mais elle était bonne mère, même avec les petits des autres chattes, et je lui en garde beaucoup de tendresse.
Quand elle devint «sale», ce qui n’est permis qu’aux hommes et aux chats vagabonds, il fallut bien se débarrasser de cette parvenue, de cette personne qui s’était cru trop tôt permis l’abord et la fréquentation des lits et des fauteuils.
Un client campagnard de mon grand-père lui dit qu’elle ferait parfaitement son affaire, car elle avait l’air d’être _bouno ratairo_...
Mon grand-père, qui était un ironiste, lui expliqua qu’elle avait en effet toutes les caractéristiques de la parfaite pourchasseuse et destructrice de rats, et qu’elle tenait cette physionomie de sa mère, laquelle avait été connue et tenue pour la meilleure _ratairo_ de l’arrondissement.
Ainsi, à franchir _l’étape_ quand on n’en est pas digne, perd-on des qualités sans en acquérir d’autres, et devient-on une sorte de néant sans intérêt pour soi-même et pour les autres êtres. Mais Roussotte n’était pas de notre race, et elle eut du moins le mérite de me prouver quelques réalités que je tenais pour des légendes, et que je tiendrais pour telles à ce jour encore, si cette pimbêche ne me les avait démontrées.
Emportée dans un panier clos au lieu dit Romas par le client de mon grand-père, lieu distant de trois bons kilomètres de chez nous, elle s’était réinstallée dès l’aurore du lendemain sur notre seuil, le ventre au soleil, et pleinement contente d’elle-même, à la façon des gens qui accomplissent des miracles sans se douter qu’ils ont ce pouvoir-là.
Miracle pour nous, et qui se renouvela par trois fois. Après quoi, le client fut découragé et mon grand-père ému. Et la mijaurée acheva paisiblement sa vie en notre maison. Miracle pour nous que ce don d’orientation des animaux, puisqu’il force notre intelligence et notre raison à admettre chez certains d’entre eux des sens que nous ne pouvons définir ou nommer qu’à l’aide de niaises pétitions de principes, ainsi que je viens de le faire moi-même.
Qu’est-ce que nous savons? Les chats «entendent» peut-être les lignes et les couleurs, «touchent» la chaleur et «goûtent» la lumière; cela expliquerait ce nom de «petits sphinx» que tant de leurs plus intelligents amis leur ont donné et ces attitudes qui parfois, quand nous les regardons attentivement, font trébucher nos pensées comme des ivrognesses dans une nuit noire...
Je n’ai rien éprouvé de plus déconcertant pour mon amour de connaître et d’y voir clair avec des mots (tout récemment, dans une calme maison provinciale), que le spectacle d’un gros chat, choyé et gâté, qui, couché jusque-là devant un beau feu de corsier, se leva soudain, hérissa ses poils, et s’en fut dans un coin sombre cracher au visage du vide.
Il n’y avait là que moi à m’occuper, dans l’ordinaire de l’existence, de travaux d’imagination et de pensée, travaux qui font suspecter, parfois non sans raison, les sensations les plus sincères de ceux qui ne se veulent pas ou ne se connaissent pas d’autre métier sur la terre... Mais j’affirme que le gentilhomme-campagnard, le député et deux charmantes femmes, avec qui je perpétrais ce soir-là un petit poker honnête, se sentirent froid dans le dos, comme s’ils étaient devenus poètes tout à coup...
On parla spiritisme (ce qui d’ailleurs n’était indiqué par les événements en aucune manière)... Et l’on ne joua pas plus avant au poker.
4
LA JAUNE ET LA BLANCHE.--La Jaune et la Blanche, si je parle ici d’elles, c’est que, données dans les mêmes conditions que la Roussotte, elles ne revinrent jamais chez nous. En fait de personnalité, elles ne montrèrent que celle de ne pas me reconnaître ou de me dédaigner, et de témoigner ce dédain ostensiblement, les fois où il m’advint de les rencontrer en leurs nouvelles demeures.
La Jaune eut un malheur.
Un jour qu’elle somnolait sur la grand’route, en face de la maison de ses nouveaux maîtres, la roue d’un muletier qui dormait sur son bros (on sait que c’est là l’essentiel, et comme la noblesse du métier de muletier, entre deux auberges) lui passa sur le corps et la laissa presque aussi plate que l’était la Vieille quand on la retrouva morte.
Contrairement à toute prévision, elle survécut, après avoir durant des semaines promené un pitoyable arrière-train de paralytique.
Elle guérit pourtant, à la longue, mais n’enfanta plus dès lors que des chatons morts; elle était touchante à la regarder les lécher désespérément, comme acharnée à les ranimer; mais, avec le genre humain, elle était devenue méchante et c’était toute une affaire que de lui enlever ses pitoyables rejetons. Ses maîtres durent se résigner à la supprimer. Il faut craindre beaucoup des gens qui ont eu des malheurs et des vieux poètes qui ne sont plus créateurs que de poèmes mort-nés.
5
PIERROT, lui, était un drôle de bonhomme; un rustique, mais un malin. Il connaissait le secret de toutes les serrures, et seuls les moyens matériels lui manquaient pour ouvrir une porte de buffet fermée à clef.
Il vivait à Jolibeau, en cet endroit où je parvins un soir à capturer Noctu[6] dans un remous des bas-fonds du ciel. Il avait l’air blafard et hagard de l’amoureux de Colombine, et c’est là, sans doute, ce qui lui avait valu son nom, mais je ne crois pas avoir jamais connu un animal aussi _intelligent_ que lui. J’emploie cette épithète dans son sens fort, et strictement comme s’il s’agissait d’un de mes semblables. Il comprenait de manière incontestable d’assez subtiles nuances dans l’expression des physionomies humaines, et, plutôt sauvage à l’ordinaire, s’empressait de sauter sur mes genoux si je simulais une silencieuse douleur.
[6] _La Chauve-souris_.
Il donnait aussi l’impression de savoir compter et d’effectuer divers raisonnements élémentaires, notamment quand je lâchais en terrain clos et en sa présence quelques-unes de mes souris. Sa tactique et sa stratégie différaient du tout au tout selon que les souris étaient plus ou moins nombreuses.
Il ne jouait d’ailleurs pas avec elles pour les martyriser puis s’en nourrir, mais simplement pour les réduire à sa merci, comme pour se prouver à lui-même son adresse. Il les immobilisait sous ses pattes antérieures et ne témoignait aucun regret quand je les lui enlevais pour les replacer dans leur cage,--intactes.
Un artiste. Un étrange bonhomme, je vous dis! Ainsi il adorait la salade bien vinaigrée... Vous imaginez ce qu’on pouvait penser de lui dans un pays où l’on appelle une platée de viande ou un fastueux rôti «une salade de chat»!
6
KIKI vivait vers la même époque, mais «en ville», comme nous disions dans notre famille, par opposition avec la maison déjà campagnarde de Jolibeau.
Kiki, physiquement, ressemblait comme un frère à cet Emile qui, durant que j’écris, ronronne à mes pieds; mais, moralement, quelle différence! Un mauvais sujet... un don Juan de bas étage! Et, avec cela, fourbe, gourmand, voleur.
Ma grand’mère l’appelait _le Coureur_ et--pauvre chère femme, si pieuse et sainte!--elle passait de bien cruels moments, quand il disparaissait, vers février, pour aller «faire carnaval avec le diable», comme on dit chez nous des chats dans la saison pré-printanière de leurs amours.
Ma grand’mère avait cependant une affection particulière pour cet agneau égaré; dans les discours qu’elle lui tenait, après l’avoir maintes fois cru perdu, corps et biens et moralement en outre, son indignation dissimulait mal une infinie tendresse. Ce chat magnifique, coiffé de stricts et quasi virginaux bandeaux noirs,--à la Cléo, comme on disait alors...--revenait affamé, sordide, les oreilles déchiquetées, traînant sur lui comme l’affreux relent de tous les péchés du monde.
Il n’y avait pas que ma grand’mère à s’inquiéter de lui: il y avait encore Mitte, sa mère à lui...