Part 20
Et la voilà qui s’achemine vers l’orde bicoque où se terraient ces deux chérubins,—Paul et Virginie nouveau modèle. Mal lui en prit.
Aux premiers mots, dès qu’elle fit mine de porter la main sur ladite morveuse, Zuzules, le brave gosselin, qui n’entendait pas qu’on touchât à sa femme, assena sur la tête de sa mère un coup terrible, lui brisa sur le chignon une bouteille pleine.
Tavie, pour ne pas demeurer en reste avec son homme, s’arma d’un couteau et menaça «c’t’ espèce de poivrotte» de lui faire son affaire.
«Tu veux donc que j’ te crève! criait-elle. Fous-la par terre, Jules! Tire-la par les arpions! C’te saleté-là! Si, chaque fois qu’elle est mûre, faut qu’elle vienne nous enquiquiner! Ah bin non, alors! Est-ce que j’ vais voir avec qui tu couches, moi?»
A demi assommée, inondée de sang, la poivrotte s’affala de tout son long dans un coin de cette tanière, tandis que Paul et Virginie gagnaient le large et s’en allaient abriter leurs tendresses du côté de Charonne.
«T’inquiète pas, Zuzules! J’ trouverai toujours à turbiner!»
Chers anges! Blancs agneaux du bon Dieu!
«Ce qu’il y a de terrible, voyez-vous, madame Paquin, disait à la fruitière l’horloger Jean-Louis, lorsque Mme Margotin, de retour chez elle, se mit à raconter à son entourage l’enthousiaste accueil qu’elle avait reçu de son fils et de sa pseudo-bru et à déblatérer partout contre eux,—ce qu’il y a de terrible, c’est que ce sont toujours les pauvres gosses qui pâtissent de l’inconduite des parents, eux qui paient les pots cassés et les frais de la fête. Il est certain que si la mère Birotte ne se piquait pas le nez et avait pu rester en ménage avec quelqu’un ... Elle ne sait même pas exactement quel est le père de son gamin, son dernier! Non, ma foi, elle nous l’a déclaré elle-même!
—Elle était encore soûle comme une tique quand elle l’a fait!
—Elle était dans son état habituel, repartit l’horloger. Naturellement ce gamin reçoit plus de torgnoles que de caresses, absolument comme sa sœur Tavie: aussi fera-t-il comme elle. Le jour où il se sentira assez fort pour riposter, il ripostera, allez donc! et lorsqu’il trouvera l’occasion de décamper, il s’empressera d’en profiter,—toujours comme cette diablesse de Tavie.
—Qui n’aurait peut-être pas été plus mauvaise qu’une autre, si elle avait eu une vraie mère.
—Malheureusement!... Et remarquez, poursuivit M. Jean-Louis, remarquez, madame Paquin, combien les mauvaises mères deviennent de plus en plus nombreuses, combien les «enfants martyrs» augmentent! On ne voit pour ainsi dire que cela dans les journaux!
—C’est vrai, à tout moment ... On croirait que les femmes d’à présent ne savent plus ce que c’est que d’être mères, qu’elles ne sont plus faites pour cela.
—Eh! eh! madame Paquin, ce que vous énoncez là est peut-être plus vrai que vous ne le supposez! Le ménage, la famille, la maternité, tout cela se tient. On ne veut plus de ménagères, et l’on n’a plus de mères, ou l’on a de mauvaises mères, trop de mauvaises mères!
—Des «enfants martyrs», en effet, comme vous dites, on ne voit que ça! Il ne se passe pas de jour ... On en arrivera à être obligé de faire élever ces pauvres gosses par l’État.
—Ils n’en seraient très souvent que mieux élevés.
—Et sûrement que moins maltraités, moins brutalisés. Et puis ils n’auraient point constamment sous les yeux tant de vilains exemples.
—C’est ce que dit Mlle Mordasz. Il paraît que dans ce qu’on appelle l’antiquité, chez les Spartiates, on élevait les enfants de cette façon, et qu’on s’en trouvait très bien. Moi, je ne suis pas savant comme Mlle Mordasz, mais cette idée-là me chiffonne.
—Moi aussi, m’sieu Jean-Louis. Et si jadis on avait voulu me prendre mes deux garçons ... Ah! mais non! Ah mais non!
—Oh! vous, madame Paquin, vous êtes une femme de l’ancien temps! Aujourd’hui, les enfants, ça gêne: moins on en a, mieux ça vaut; et quand on n’en a pas du tout, c’est l’idéal, le paradis! Voyez ces dames qui demeurent au fond de la cour, ces employées ...
—Les deux bicyclistes?
—Oui, et puis l’autre, la grande maigre nouvellement emménagée ... Elles ont beau accoucher, vous ne leur voyez jamais de bébés!
—Et celles de l’entre-sol, repartit Mme Paquin, les deux petites brunes, des bicyclistes enragées aussi, celles-là; et la grosse blonde du troisième; et les couturières d’en face, les dames Drion et Laurency, et tant et tant d’autres autour de nous ... pas d’enfants! jamais de grossesses!
—Si, par hasard, le fait se produit, comme c’est le cas de ces dames du fond de la cour, on expédie le moutard en province, en Bretagne, en Bourgogne ou en Picardie, n’importe où; et, pourvu que ça crève là-bas ...
—Hélas!
—Que voulez-vous qu’elles en fassent, de leurs bébés? Elles ne peuvent pas les emmener avec elles à leur bureau ou à leur magasin, n’est-ce pas? Alors, il faut bien s’en débarrasser ... n’y a pas à tortiller, ni faire la bouche en cœur! Voyez-vous, madame Paquin, le mieux qui puisse leur advenir, à ces pauvres poupons,—après avoir eu la bonne idée de ne pas naître, c’est d’avoir celle de trousser leurs quilles et décamper le plus promptement possible. Avez-vous remarqué que l’Église, au lieu de se désoler de la mort des enfants et de chanter sur eux le _De Profundis_, s’en réjouit, au contraire, et entonne à leur sujet un hymne de louange au Seigneur,—_Laudate, pueri, Dominum_? On m’expliquait cela dernièrement.
—C’est parce qu’ils vont au ciel tout droit, et prennent place parmi les anges.
—Il leur suffit de quitter la terre ... Croyez-vous, par exemple, que la petite Benneckert n’est pas plus heureuse?
—La pauvre chérie! Se tuer, à dix ans!
—A dix ans! Convenez, madame Paquin, que ce n’est pas à cet âge-là qu’on recourait jadis au suicide! Maintenant, avec de tels parents, on comprend qu’il n’y ait plus d’enfants, comme vous le disiez tout à l’heure, on comprend cela. Et, pour la vie qui l’attendait, cette petite ...
—Ah ma foi!»
C’était de la «Petite Sans Cœur» qu’il s’agissait, de cette malheureuse fillette, dont la mère, pianiste éminente, mais professeur sans élève, s’était mise, dès le lendemain de son veuvage, à trafiquer de ses charmes. Car, ainsi qu’elle l’avait un jour fort pertinemment expliqué au commissaire de police du quartier:
«Que voulez-vous que fasse une femme seule, sans fortune, accoutumée à avoir sa domestique?
—Oh! je ne veux rien! avait aussitôt modestement protesté le magistrat. Je constate seulement de plus en plus que toutes les femmes de votre condition, si dénuées de fortune qu’elles soient, ne peuvent se passer de domestique: à toutes, il leur faut leur bonne!
—Mais, monsieur, je n’ai pas été élevée à récurer la vaisselle ni à me gâter les mains dans toutes ces basses besognes.
—Je sais: vous suiviez, m’avez-vous dit naguère, les cours du Conservatoire, et vous vous destiniez au grand art. Veuve après quelques années de mariage, vous vous êtes lancée dans la galanterie, ce qui est une besogne bien plus relevée ...
—Mais, monsieur, encore une fois, que vouliez-vous?...
—Ce n’est pas un reproche, madame: vous-même l’avez déclaré, et je me borne à répéter vos paroles.
—Que pouvais-je faire? Si j’avais trouvé des leçons, ou bien si j’avais pu entrer dans un bureau, une administration! Mais les hommes ont envahi toutes les carrières; on se plaint partout qu’il y a trop de candidats,—à plus forte raison de candidates! Les places qu’on veut bien nous concéder, ce sont des places infimes, dérisoires, des places de sept ou huit cents francs par an,—et pas les ressources que possède une servante, pas de sou du franc, pas d’anse de panier à faire sauter. Alors? Il me répugne de me laisser exploiter, je ne vous le cache pas; je ne trouve rien de plus ridicule et de plus stupide: j’aime mieux ...
—Exploiter moi-même?
—Exploiter les hommes, tirer d’eux tout ce que je peux, oui, monsieur!
—Vous ne me semblez pas pouvoir beaucoup, permettez-moi de vous le dire. Ce commerce-là, comme bien d’autres, va mal; il y a encombrement, il y a pléthore.
—Enfin je n’avais pas à choisir!
—Et vous gardez toujours votre fille avec vous?
—Si je pouvais la placer quelque part ...
—Ce serait préférable pour vous, et préférable pour elle surtout, ainsi que nous l’avons déjà remarqué lors de la première plainte que j’ai reçue à votre sujet. Vous avez eu beau déménager: les mêmes accusations se reproduisent.
—C’est mon ancienne concierge, monsieur le commissaire, la concierge de la rue Vaneau, qui est venue trouver celle de la maison que j’habite actuellement ...
—Rue de Sèvres?
—Oui, monsieur ... et lui a débité sur mon compte un tas d’histoires!
—Non, permettez! C’est toujours la même, d’histoire, toujours les brutalités que vous exercez sur votre fille, et toujours vos excès de boisson: nous ne sortons pas de là.
—Mes excès!
—Vos excès, oui. Trop de verres d’absinthe ...
—Oh!
—Et trop de dureté et de violences à l’égard de votre enfant.
—S’il est permis! Y a-t-il au monde un outrage plus sanglant pour une mère?...
—Je ne le pense pas.
—L’amour maternel n’est-il pas inné dans le cœur de la femme?
—Heu! heu!
—Comment, vous niez? Mais, monsieur, le cœur d’une mère est le chef-d’œuvre de la nature!
—Dans les livres, c’est possible, madame; mais la réalité comporte malheureusement tant et tant d’exceptions! Il ne se passe pas de jour, vous le savez vous-même et ne pouvez le contester, que des quantités de nouveau-nés ne soient étouffés et dépecés par leurs tendres petites mamans, jetés dans les latrines, enterrés sous du fumier, ou généreusement distribués aux pourceaux. Suppressions ou abandons d’enfants, tortures et assassinats d’enfants,—assassinats souvent par voies détournées et à petit feu, nous ne voyons que cela de plus en plus! Vous, madame, on vous reproche de ne pas donner à manger à votre fille: c’est par inanition que vous voudriez ...
—C’est abominable ce que vous dites là!
—Ce qui est bien plus abominable, c’est de le faire. Tandis que vous n’avez jamais une caresse pour votre fille, vous êtes, paraît-il, aux petits soins pour votre chien ...
—Peut-on entendre pareilles infamies!
— ... Un petit chien que vous avez depuis peu de temps. Lorsque vous décampez de chez vous et restez des jours et des nuits sans rentrer, vous prenez la précaution d’emmener votre chien ...
—Pour qu’il n’aboie pas: ses cris gênent les voisins.
—Mais votre enfant, vous la laissez, vous ne vous en souciez point. Elle ne crie pas, elle ne gêne pas, elle! On l’a vue manger dans l’écuelle du chien, dévorer la pâtée du chien ...
—Comment, monsieur le commissaire, comment pouvez-vous admettre de telles bourdes?
—J’en admets et j’en constate bien d’autres tous les jours. Je voudrais vous débarrasser de votre fille, car elle vous embarrasse, voilà la vérité.
—Je ne vous dissimule pas que c’est un lourd fardeau pour moi, et que si vous réussissiez ...
—Quelle joie, hein? Comme votre cœur de mère, chef-d’œuvre de la nature, au lieu de se briser de douleur à cette séparation, bondirait d’allégresse! Ce n’est cependant pas pour vous, c’est uniquement pour cette malheureuse fillette que j’ai fait des démarches. Patientez donc un peu: vous boirez après!
—Mais, monsieur ...
—Et ne la maltraitez pas,—même pour la corriger de ses mauvaises habitudes: car elle en a toujours, de mauvaises habitudes, cette chère petite, c’est immanquable!
Vous vous moquez, monsieur; vous ne croyez pas dire si vrai, et cependant! Je ne sais où cette gamine est allée chercher ses vices ...
—Peut-être pas bien loin, murmura le commissaire.
—Elle est corrompue jusqu’aux moelles!
—Naturellement! Tout naturellement! Enfin, madame, je vous y exhorte encore, faites attention! Un peu de patience!»
Hélas! Il faut croire que la patience, pas plus que la douceur et la sobriété, n’était la vertu dominante de Mme Benneckert, car huit jours après, pas plus tard, on ramassait le cadavre de la Petite Sans Cœur dans la cour de la rue de Sèvres, où la mère et la fille étaient venues s’installer à un quatrième étage, en quittant la rue Vaneau.
Une nuit, lasse de se morfondre dans son glacial abandon, lasse d’avoir faim, faim de pain, de soleil et de tendresse, lasse de souffrir, de s’étioler, de mourir de mort lente, et ayant déjà sans doute, à dix ans, l’exacte perception de l’avenir qui la guettait et auquel elle n’échapperait point, la pauvre fillette ouvrit la fenêtre et s’élança.
Les voisins ne manquèrent pas d’accuser la mère d’avoir, par ses violences et sévices, provoqué ce désespoir et indirectement causé cette mort. Mais l’expertise médicale réduisit à néant ces accusations. Le corps de l’enfant portait bien des traces de coups: n’avait-il pas fallu essayer de combattre ses instincts pervers, de la corriger de ses «mauvaises habitudes»? Ces coups néanmoins avaient été insuffisants pour altérer sa santé; les marques laissées par eux étaient peu apparentes et ne pouvaient motiver la mise en arrestation de la mère. Ce qui n’empêchait pas que la pauvre petite, avant de se briser le crâne sur le pavé de la cour, était déjà aux trois quarts morte, morte de privations et de consomption, morte de faim. Sa mère ne l’avait pas tuée, oh non, certes! elle l’avait simplement empêchée de vivre. Et la petite martyre avait décidé d’abréger son supplice, de s’enfuir de cette terre maudite: elle s’en était allée, selon la remarque du chroniqueur Jean de Nivelle, «parce qu’elle ne pouvait plus y tenir, ne pouvait plus rester».
Seul, le petit chien dont elle dérobait la pâtée et léchait et nettoyait l’écuelle, loin de lui garder rancune de ces trop fréquents larcins, s’attrista de ne plus retrouver, à son retour, cette aimante et caressante compagne de jeu, et il la réclama, la chercha de droite et de gauche, sous tous les meubles, en geignant et glapissant.
Heureuse Petite Sans Cœur!
XIII
Une vieille légende raconte que deux époux appartenant à une des paroisses du diocèse de Poitiers, entreprirent de se rendre en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, mais qu’arrivés à Limoges, la femme tomba malade et mourut. Seul pour achever la route, le cœur brisé, l’époux n’en accomplit pas moins son vœu; puis il revint sur ses pas et alla expirer de douleur au lieu même où il avait perdu sa compagne. Lorsqu’on voulut l’inhumer auprès de celle qui lui avait été si tendrement unie, on la vit se retourner dans sa tombe, comme pour lui faire place,
Et apprendre aux conjoints à s’entr’aimer toujours, Afin qu’ayant vescu en la divine grâce, Ils puissent voir le ciel à la fin de leurs jours.
Telle aussi fut la mort de ce bon vieux et de cette aimable vieille, voisins de Katia Mordasz, et baptisés par elle «Philémon et Baucis».
Un soir Philémon sentit, non pas qu’il devenait arbre, comme son ancêtre, célébré par Ovide et La Fontaine; mais, plus prosaïquement, qu’il était mal à l’aise, avait peine à rester debout, et que des frissons glacés lui couraient sur les épaules et dans le dos. Il se mit au lit, et comme Baucis s’était assise à son chevet et emparée d’une de ses mains pour la lui réchauffer entre les siennes, il l’attira doucement à lui, lui inclina la tête contre son visage, et appuya sur ses paupières ses lèvres exsangues et froides.
«A toi!... Merci!... Merci de tout le bonheur que nous avons eu ... que je te dois!» bégaya-t-il d’une voix à peine distincte.»
Et la parole lui manqua; ses yeux se voilèrent, ses doigts se contractèrent ...
Baucis se hâta d’appeler à son secours et d’envoyer quérir le médecin, ressource hélas! inutile: tout était fini. Dans ce dernier baiser, cette suprême attestation et ce suprême hommage rendu à celle qui avait partagé sa destinée et fait de conserve avec lui son temps sur la terre, Philémon avait cessé de vivre.
Aidée d’une voisine, Baucis rendit les ultimes devoirs à son compagnon de route; elle lui fit sa toilette funèbre, et, tout aveuglée de larmes qu’elle était, toute courbée, débile et infirme, elle tint à ce que personne autre qu’elle ne portât les mains sur ce corps adoré.
Puis la veillée mortuaire commença.
Au petit jour, la voisine, qui s’était endormie dans son fauteuil, ayant entr’ouvert les yeux, remarqua que Baucis avait quitté sa place, pour s’asseoir tout contre le lit, et qu’elle demeurait immobile, le buste renversé, enfoui dans les draps. Sa première idée fut que la pauvre vieille priait; mais, s’étant approchée, elle eut beau la tirer par la robe et l’appeler, elle n’obtint aucune réponse. Elle voulut lui prendre la main, et, au premier contact, sentit un froid étrange, particulier, qui la fit tressauter, le froid de la mort.
Baucis n’avait pu survivre à celui qu’elle n’avait jamais quitté d’une seconde ni d’un pas durant plus d’un demi-siècle; et d’elle-même, sans secousse, sans bruit, comme tout naturellement, elle s’en était allée le rejoindre.
Et, lorsqu’on l’étendit près de lui, sur ce lit qui avait été leur lit nuptial, on eût certainement pu voir, comme dans la légende poitevine, le premier mort se reculer pour faire place au second,
L’époux se retourner pour regarder l’épouse, L’accueillir, lui sourire et la bénir encore!
«Combien vous avez eu raison de classer ce ménage modèle dans la catégorie des phénomènes, des disparus, des «Préhistoriques»! disait ce soir-là Veyssières en prenant le thé avec Katia, sur le balcon du gai petit logement de la rue Vaneau, et comme elle venait de lui annoncer le double enterrement qui avait eu lieu le matin. Non, vous n’en reverrez plus comme cela. Fini! Fini, le mariage! Il est en faillite en France comme en Angleterre, comme en Amérique ...
—Heureusement!
—Ne vous pressez pas tant de chanter victoire, Katia; vous ne savez pas ce que vous trouverez à la place.
—Nous n’avons rien à perdre.
—Oh! que si! Éloigner la femme de l’homme, semer entre elle et lui la mésintelligence, la suspicion, la rivalité et la haine, c’est mauvaise besogne, c’est desservir les intérêts de l’un et de l’autre, et plus encore ceux de la femme, ceux de la mère ...
—Mais nous ne prêchons pas cette haine, nous ne voulons pas cette désunion!
—Que vous la vouliez ou non, vous l’obtenez; c’est le résultat que vous atteignez: ce krach du mariage vous le prouve incontestablement. De plus en plus l’homme arrive à se passer de la femme comme compagne, à ne se servir d’elle que comme instrument de volupté ou passe-temps. En sorte que, au lieu de la relever, la femme, et de l’affranchir, de la rendre plus heureuse et plus forte, vous l’avez, au contraire, asservie davantage et fait déchoir plus bas que jamais. Voilà la conséquence ...
—Nullement, mon cher, je proteste!
—Je reprends donc à nouveau ma démonstration, chère amie, et je fais appel, si vous le voulez bien, à l’autorité d’un des plus sagaces esprits de notre siècle, à Ernest Renan. Elle est de lui, cette très juste remarque, que «la femme qui nous ressemble nous est antipathique: ce que nous cherchons dans l’autre sexe est le contraire de nous-mêmes». Or, on s’ingénie et s’évertue à élever les filles comme les garçons, à vouloir, en dépit de la nature et du bon sens, que la femme, qui est anatomiquement, dans son sexe, un _homme retourné_, un mâle à l’envers, et, par conséquent, devrait faire tout le contraire du mâle, ait les mêmes occupations, les mêmes devoirs, les mêmes charges, le même rôle que lui; on fait tout, en d’autres termes, pour éloigner et dégoûter l’homme de la femme. Et on y est parvenu!
—Prétendre que l’instruction donnée aux femmes éloigne d’elles les hommes, les en dégoûte, ce n’est guère faire l’éloge de vos contemporains, mon bon!
—C’est une femme même qui le prétend et le proclame, ma bonne, une femme de beaucoup de jugement et d’esprit, et qui valait bien, je vous en réponds, vos Bombardier, vos Potarlot, vos Lauxerrois, vos Magloire ...
—Quelle est cette femme?
—Mme de Girardin. Elle déclare que «l’homme ne demande pas à sa compagne de partager ses travaux, il lui demande de l’en distraire; l’instruction, pour les femmes, ajoute-t-elle, c’est le luxe; le nécessaire, c’est la grâce, la gentillesse», le charme, cette gaieté légère si bien faite pour dissiper la tristesse; c’est la séduction, voire la coquetterie, toutes qualités inconnues à vos émancipées et viragos modernes. En voilà qui se targuent d’avoir répudié tous ces enfantillages et ces billevesées! Plus de coquetterie, avec elles, plus de ces délicieux petits manèges ... mais plus de grâce non plus, plus de charmes! Elles nous offrent, à la place, un front grave, soucieux et ridé, un air sec, dur et sévère, des qualités «bien viriles»,—tout ce que nous possédons, quoi! et dont, par suite, nous n’avons que faire. Ah! mon amie, vous allez encore me trouver bien prosaïque, bien terre à terre et matériel; mais tant pis! La vérité avant tout! Eh bien, il n’y a qu’une qualité pour la femme, c’est la beauté,—oui, la grâce et la beauté,—le physique!
—L’esprit ne compte pas?
—Très peu, infiniment peu. C’est toujours, presque toujours _physiquement_ que les femmes nous plaisent et nous attirent: je crois vous l’avoir dit déjà. Qu’elles sachent le grec, le sanscrit et l’hébreu, qu’elles connaissent la chimie organique, la paléontologie et le calcul infinitésimal, nous ne nous en préoccupons nullement,—nullement, je vous assure, Katia! Je vous en donne ma parole d’honneur! «Est-elle belle? Comment est-elle?» Voilà la première question que pose tout homme, ou qu’il s’adresse à lui-même mentalement, lorsqu’on lui parle d’une femme, le seul point qui le préoccupe. La beauté, c’est le seul mérite que les hommes ne contestent pas aux femmes, l’unique et souverain privilège des femmes. Tout le reste, peutt!
La beauté sur la terre est la chose suprême. C’est pour nous la montrer qu’est faite la clarté.
La beauté seule, entendez-vous bien? donne aux femmes un charme invincible. La science, le talent, le génie, on n’y prend pas garde, et ça ne pèse pas pour elles plus qu’un atome. «Est-elle belle?» Cela répond à tout, suffit à tout. Aussi comme elles ont raison, celles qui, à tout prix, veulent être belles!
—Raison, à votre point de vue! Il en est qui dédaignent ces périssables attraits.
—Je pourrais vous répliquer par le mot de Mme de Grignan. Elle disait _pourrissables_, elle; mais tant que ce n’est pas pourri ...
—L’homme est logé à la même enseigne.
—Pas du tout! Un homme n’a pas besoin d’être beau. Qu’il ne fasse pas peur à son cheval, qu’il ait une physionomie ouverte, accorte, engageante, intelligente,—et encore!—c’est tout ce qu’on lui demande. L’homme, que vous le vouliez ou non, a pour caractéristique la force: qu’il soit solide et vigoureux, bien portant et bien râblé, voilà le principal, voilà l’idéal pour lui. Pour la femme, encore une fois, c’est la beauté; c’est par sa beauté que la femme est le chef-d’œuvre de l’univers: voyez comme je suis gentil, comme je suis large et généreux!
—Oh! charmant! exquis! Mais toutes les femmes ne peuvent pas répondre à votre programme, toutes ne peuvent pas être belles: que ferez-vous des laides?
—On a prétendu qu’il n’y en avait point.
—Quelque galant personnage de votre espèce!
—Probablement. En tout cas, s’il en existe, des femmes laides, elles ont la grâce, qui équivaut souvent à la beauté, qui est pire parfois; elles ont l’affabilité, la douceur ...
—La douceur surtout, interrompit Katia. C’est cette qualité que vous prisez le plus chez la femme. «Qu’elle soit douce et simple de cœur!» C’est, vous vous le rappelez, tout ce que le sentimental et onctueux Michelet demande à la femme.
—Eh mon Dieu! C’est assez juste. Rousseau également recommande la douceur.
—Aristote aussi, et Proudhon, et Auguste Comte, et tous les hommes, tous les adversaires et ennemis de la femme. Tous la veulent sans énergie ni volonté, malléable comme cire, apte à recevoir toutes les empreintes et toutes les idées qu’il plaît au mari de lui inculquer.