Part 11
Quant à celles qui, comme Zénaïde Crèvecœur et Amanda Lapérouse, faisaient de l’opportunisme et essayaient d’associer la religion avec les revendications féminines, elles avaient contre elles toutes les «citoyennes», toutes les émancipées—et c’était l’immense majorité—qui se réclamaient de la libre-pensée, appartenaient au radicalisme, au socialisme, communisme, collectivisme, à l’anarchie, etc. En s’obstinant à se ranger du côté de l’autorité et de la conservation sociale, à respecter les traditions us et préjugés, à ménager à tout propos Guelfes et Gibelins, Mmes Crèvecœur et Lapérouse n’avaient réussi qu’à devenir, selon le mot d’Elvire Potarlot, les deux _chèvres_ émissaires du parti. Il fallait voir comme elle les cinglait et les houspillait dans son journal.
«Mais, malheureuses, c’est contre votre Dieu même que vous vous insurgez! Ne vous a-t-il pas dit textuellement, au début de la _Genèse_: «TU SERAS SOUS LA PUISSANCE DE L’HOMME, ET IL TE DOMINERA»? Comment osez-vous infliger un tel démenti, une telle insulte, à votre Dieu? Supprimez donc d’abord ce brave Père Éternel, et nous verrons ensuite à discuter et nous entendre. Encore n’est-ce pas seulement le Créateur du ciel et de la terre qu’il vous faut éliminer et lancer par-dessus bord, vous y devez jeter avec lui son Fils bien-aimé et ses meilleurs apôtres, à commencer par saint Paul, qui a écrit ceci, mes très chères sœurs:
«L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.»
»Et encore ceci:
«Jésus-Christ a voulu que les femmes fussent soumises à leur mari comme au Seigneur, parce que le mari est le chef de la femme, comme Jésus-Christ est le chef de l’Église.»
»LE CHEF DE LA FEMME, vous entendez bien? Il ne vous l’envoie pas dire, il ne vous mâche pas ses termes, l’apôtre saint Paul.»
«Vous avez beau faire, objectait encore Elvire à ses consœurs chrétiennes, votre Église, l’Église catholique, ne vous admettra jamais, vous, femmes, sur le même pied que les hommes. Vous pouvez vous faire nonnes et devenir abbesses ou chanoinesses, vous ne serez jamais prêtres, jamais curés, pas même vicaires, _a fortiori_ jamais évêques ni papes. C’est pour les hommes, ce nanan-là! Ce n’est qu’en Amérique, dans ce pays modèle, qu’on voit des femmes devenir pasteurs—ou pastoresses. Vous resterez donc toujours et malgré tout inférieures aux hommes; vous serez donc toujours, et quoi que vous en ayez, soumises aux hommes, comme votre Église l’est à son chef Jésus. Que venez-vous donc parler d’égalité et d’émancipation, puisque vous reconnaissez vous-mêmes implicitement que vous ne serez jamais que les sujettes et subalternes de ces pachas, leurs très dociles pénitentes, leurs très modestes, très humbles et très obéissantes servantes?»
* * * * *
Quant à confier la présidence du «Grand Congrès de l’Affranchissement», à défaut d’Elvire Potarlot, à la citoyenne Estelle de Bals ou à la citoyenne Nina Magloire, à la marquise de Maulmont ou à Katia Mordasz, la chose n’était pas aussi facile, malgré les nombreux mérites et tous les titres de ces dames, que le pensait Angélique-Spartaca Bombardier.
La citoyenne de Bals, qui était divorcée et mère de deux jumeaux de quatre ou cinq ans, avait l’habitude de laisser traîner de droite et de gauche ces malheureux petits gars et de les perdre. On venait encore de les trouver dans les fossés des fortifications, du côté des Prés-Saint-Gervais, quand leur mère habitait à Grenelle, et l’affaire avait causé grand scandale; toute la presse s’en était émue et avait discuté et commenté l’aventure.
«Mais c’est donc un parti pris chez vous, madame, d’égarer vos enfants? C’est une monomanie, un tic! avait dit à Estelle de Bals le commissaire de police qui l’avait mandée près de lui. Voici la quatrième fois en moins d’un an qu’on ramasse ces pauvres petits dans la rue!
—C’est de leur faute, monsieur. S’ils voulaient rester tranquilles à la maison ... Ce sont eux qui se sauvent!
—Ils se sauvent parce que vous les laissez seuls et qu’ils s’ennuient, disent vos voisins. Vous pourriez les conduire à l’école ...
—C’est ce que je fais, monsieur; mais c’est justement en sortant de l’école qu’ils me jouent ces tours-là, qu’ils décampent et vont traîner au diable vauvert!
—Les renseignements recueillis dans votre quartier constatent que ces enfants manquent de surveillance. Vous ne vous occupez pas d’eux suffisamment ...
—Je vous demande pardon, monsieur; mais j’ai mes travaux, des études à poursuivre dans les bibliothèques, mes conférences à préparer, des articles ... J’ai de graves obligations, monsieur, une mission à remplir ...
—La plus grave obligation d’une mère et sa vraie mission ne serait-elle pas, madame, de veiller sur ses enfants?»
«Il est possible qu’autrefois ce fût là le premier des devoirs maternels, mais aujourd’hui nous avons placé le cœur à droite, le foie à gauche et changé tout cela,»—aurait pu répliquer la citoyenne de Bals à ce magistrat naïf et vieux jeu.
Tant il y a que cette enquête et ces rapports de police, publiés ou analysés par les journaux, avaient procuré une assez fâcheuse réclame à ladite citoyenne, et ce n’était pas le moment de s’autoriser de son nom et de la porter au pinacle.
Nina Magloire, elle, était non seulement célèbre par la puissance de sa dialectique, mais aussi par les frasques de sa fille Georgette, surnommée Patte à Ressort, et, ce qui était pis, par ses propres et déplorables fredaines.
A son âge—cinquante-trois ans sonnés—elle n’avait pas encore dit adieu à la bagatelle et affectionnait tout particulièrement la candide jeunesse, les adolescents timides, ignares et imberbes, et s’entendait à merveille à les déniaiser et les dresser. Volontiers elle jetait son dévolu sur ses petits voisins, les fils des braves gens qui demeuraient sous son toit, les attirait chez elle, et finissait par s’attirer, à elle, les plus désagréables algarades. Le pot aux roses découvert, ce qui ne tardait jamais à advenir, les parents se fâchaient, traitaient Mme Magloire de «vieille débauchée, vieux monstre, vieille ordure,» etc., et il fallait décamper presto et aller recommencer à opérer ailleurs sur nouveaux frais. Elle ne faisait que déménager.
C’est à son propos, et après un de ces esclandres où la police même avait dû intervenir, qu’Adrien de Chantolle, sous prétexte de prendre la défense de cette Messaline hors d’âge, avait publié une de ses plus mordantes chroniques.
«Les toutes jeunes biches passent, écrivait-il, pour être spécialement recherchées des vieux cerfs: n’est-il pas juste que, par réciprocité, les antiques bréhaignes n’aient de passion que pour les daguets? O peuple inconséquent, frivole et couard! Tu sais que, de tout temps, les barbons ont couru après les tendrons, et il te chiffonne de penser que les barbettes puissent avoir un faible pour les tendresses et verdurettes. Cette chère égalité des sexes, qu’en fais-tu donc? Toujours deux poids et deux mesures alors? Toujours l’injustice et la partialité?» Etc.
Quant à Elvire Potarlot, elle avait tenu à dire, elle aussi, son mot sur ce point dans _l’Émancipation_, et avait carrément pris parti contre son indigne sœur d’armes, l’avait exécutée et jetée à l’eau sans pitié.
«Pas de troupeau, si sain et si blanc soit-il, qui n’ait sa brebis galeuse: nous en avions une que depuis longtemps nous connaissions, dont jusqu’ici, par dévouement à la cause commune, par solidarité, humanité et respect de nous-mêmes, dans l’espoir qu’elle s’amenderait, nous nous appliquions à dissimuler les tares; mais aujourd’hui ...»
Et elle concluait par cette brutale déclaration, où régnait du moins cet esprit de justice et d’égalité absolue qui caractérisait toujours Elvire:
«Pour nous, nous n’établissons aucune différence entre M. Paillard et Mme Paillarde. Nous les mettons l’un et l’autre dans le même sac, les clouons tous les deux au même pilori. Vieux cochons et vieilles cochonnes, il faudrait fouailler tout cela à tour de bras et sans miséricorde!»
Vlan!
Non, il n’était vraiment pas possible de nommer la citoyenne Magloire présidente du «Grand Congrès de l’Affranchissement».
Katia Mordasz, elle, si inattaquable au point de vue des mœurs, présentait d’autres inconvénients et dangers. On aurait pu passer à la rigueur sur sa qualité d’étrangère; mais ses opinions politiques et sociales étaient vraiment trop accentuées, trop inquiétantes et menaçantes. Ce n’était pas seulement l’émancipation de la femme que réclamait Katia; c’était aussi et avant tout celle de l’homme, toujours esclave, selon elle, des coteries politiciennes et de l’oligarchie financière et industrielle. «Guerre aux riches! Guerre aux puissants! A bas les oppresseurs et les voleurs!» C’étaient les cris qu’elle ne cessait de pousser dans ses articles de _la Révolte_.
Quant à la marquise Ida de Maulmont, le féminisme n’était pour elle qu’une toquade et une excentricité de plus, et on ne pouvait la prendre au sérieux. Elle faisait de tout, la marquise, ou plutôt faisait faire de tout autour d’elle, de la peinture, de la gravure, de la sculpture, de la littérature, de l’architecture, de l’agriculture, etc., apposait sur le tout son estampille et son blason, et finissait par s’attribuer un génie universel, par se croire une des lumières du siècle, le phare le plus éblouissant et le plus étonnant du globe et de l’humanité tout entière.
Elle n’était qu’une pitoyable agitée, qu’une démente cousue d’or et archigonflée de vanité, qui semait ses écus à tous vents et à l’aveuglette, et qu’on encensait uniquement dans l’espoir d’attirer sur soi cette manne souveraine.
Non, encore une fois, on ne pouvait élire pour présidente une telle caricature, et mieux valait la petite avocate, défenseur ou défenseuse des passe-temps grecs et dilections socratiques, maître ou maîtresse Ernestine Montgobert.
Il s’y dit de fort amusantes choses dans ce «Grand Congrès de l’Affranchissement», et l’on y entendit de bien drôlichonnes propositions.
L’une de ces dames, renouvelant une tentative faite peu auparavant à Berlin par la comtesse Bulow de Dennewitz, demanda qu’à l’avenir «l’union conjugale fût limitée à cinq ans et renouvelable pour une même période, de gré à gré».
Une autre émit le vœu que dorénavant les femmes eussent seules le droit de réclamer le divorce.
Une troisième, Mme Jeanne Oddo-Deflou, déclara qu’«imposer à la femme les soucis de la famille, du ménage et de la cuisine, c’était la détourner d’occupations plus élevées, c’était l’avilir, et qu’il fallait par conséquent supprimer le ménage et la cuisine», en attendant, sans doute, qu’on pût en faire autant de la famille. «Plus de salles à manger dans les appartements, plus de cuisines: débarrassons-nous de ces deux pièces inutiles et funestes, et, cette économie effectuée, allons tous vivre en commun au restaurant coopératif!»
«Horrible vision! répondit à cela le lendemain même l’homme de jugement et de bon sens, l’excellent journaliste qui signe Furetières. On se demande comment une femme peut froidement envisager un semblable avenir: la disparition du foyer, l’enfant élevé en dehors de la maison ... Heureusement que Mme Oddo-Deflou ne prétend pas imposer le restaurant coopératif aux ménages qui n’en voudraient pas!» Oui, elle avait cette modération et cette débonnaireté.
Une quatrième, en affirmant que «les aptitudes n’ont rien à voir avec le sexe, et qu’il ne peut y avoir ni professions exclusivement masculines, ni professions exclusivement féminines», enleva les bravos de toute l’assistance et obtint un pharamineux succès.
«C’est cela! C’est cela!
—Voilà le vrai point!
—Très bien!
—Nous y voilà!
—C’est le nœud de la question!
—Bravo! Bravo!»
«Oui, mesdames, toutes les citoyennes doivent être déclarées admissibles à toutes les fonctions et à tous les emplois publics, soit civils, soit religieux ...
—Plus de religions!
— ... soit militaires, sans exception et sans autres motifs de préférence que les capacités, l’intelligence, la science et le talent. Ainsi, tant que le service militaire sera obligatoire et indispensable, les femmes, comme les hommes, devront fournir leur contingent aux armées de terre et de mer ...
—Plus d’armées!
—Plus de guerres!
—A bas la guerre! A bas la guerre!
—C’est aussi mon vœu, mesdames, croyez le bien, mon vœu le plus cher. Mais plus d’armées, dans les circonstances actuelles, signifie plus de patries; à bas la guerre, c’est à bas la France, et, en attendant ...»
En attendant la réalisation de ce vœu si cher, ces dames pourront donc briguer le bonnet à poil du sapeur ou la canne à pomme du tambour-major, absolument comme ces messieurs seront déclarés aptes à coiffer le bonnet de nourrice et à donner le sein ou le biberon aux bébés. C’est le monde travesti et la mascarade générale.
Une autre oratrice, essayant de la conciliation, s’écria, dans un superbe mouvement d’éloquence, à l’adresse des hommes présents:
«Eh! messieurs, après tout, la différence qu’il y a entre votre sexe et le nôtre est si petite ...
—Hurrah pour la petite différence!» interrompit un des auditeurs.
Et ce fut un fou rire général.
«Vive la petite différence! Vive la petite différence!» criait-on de toutes parts.
Une dame Lambrière prit ensuite pour thème la grossièreté et la brutalité de l’homme, même de l’homme réputé bien élevé et appartenant au meilleur monde, son sauvage égoïsme en toute griève circonstance.
«Vous les avez vus, ces gentlemen, lors de l’incendie de l’Opéra-Comique! Vous les avez vus à cet autre incendie qui a fait encore plus de victimes, à l’incendie du Bazar de la Charité! Vous les avez vus, lors du naufrage du transatlantique _la Bourgogne_, et dans tant et tant d’autres sinistres passes! Ah! il est bien question alors de politesse et de galanterie ...
—Ah oui!
— ... bien question de flirter, flagorner et roucouler! Il s’agit de sauver sa peau, et il n’y a plus alors de chevaliers français ni autres. La bête humaine apparaît seule, sans masque, dans toute sa vérité et sa hideur. Alors gare à la femelle! Pour s’ouvrir un passage, le mâle se rue sur elle, la jette à terre, cogne et piétine dessus, l’écrase et la broie, sans scrupule ni pitié. Comptez, mesdames, combien peu d’entre nous se sont échappées de ces catastrophes! Deux ou trois contre des centaines d’hommes. Toutes les fois qu’éclate entre l’homme et nous la lutte pour l’existence, la lutte essentielle et définitive, nous sommes sûres de notre affaire, sûres, hélas!—je vous demande pardon de l’expression, elle n’est pas de moi,—sûres d’écoper. Et il en sera toujours de même ...»
Ici les applaudissements, qui avaient accueilli les débuts du laïus et s’étaient çà et là prolongés, commencèrent à se transformer en murmures.
«Elle se moque de nous, celle-là!
—Ce n’est pas une féministe!
—C’est un faux frère!
—Une fausse sœur!»
Mme Lambrière continua:
«Et il en sera toujours de même, chères amies; du côté de la barbe est et demeurera toujours la toute-puissance ...
—La toute-puissance physique, la force matérielle et brutale!
—Mais l’autre? Il y a autre chose ici-bas que la violence!
—C’est comme le roseau pensant de Pascal ...
—Il y a le droit! le droit qui doit toujours primer la force!
—Mais qui est lui-même, au contraire, fréquemment opprimé, répliqua l’oratrice. C’est la force qui règne, qui règne partout, parce qu’elle est la force, _quia nominor leo_ ...
—Ce n’est pas ici, en tout cas, qu’un tel langage devrait se produire, interrompit la présidente Montgobert; vous l’avez toutes compris, mesdames ...
—Oui! oui! Assez! assez!
—L’ordre du jour!
—Nous n’avons que faire d’une apologie de la force, continua la présidente. C’est justement pour protester contre elle et contre ses abus que nous sommes réunies.
—Protestez tout à votre aise, repartit Mme Lambrière, mais tant que vous n’aurez pas tonifié et transformé vos muscles ni vu friser vos moustaches, ce sera comme si vous flûtiez ...
—Mais, madame, votre place, encore une fois, n’est pas ici! clamait la présidente. Vous vous êtes trompée: c’est dans un congrès anti-féministe qu’il faut aller ... Vous constatez vous-même quel tollé soulèvent vos paroles ...
—Ce sont les intérêts des femmes que je défends, leurs véritables intérêts; c’est le vrai féminisme. Qu’elles cessent cette lutte contre les hommes, lutte déplorable et funeste pour elles surtout, pour elles seules peut-être ...
—Assez! assez! A la porte!
—Pour qui nous prend-elle donc?
—Plutôt mourir ...
—L’ordre du jour! Assez!
—Croyez-moi, attendez que la barbe vous soit poussée, répétait Mme Lambrière. Vous n’êtes pas de taille ...
—A la porte!
—Dehors! L’ordre du jour!
—Oui! Oui! Assez! L’ordre du jour!»
Une autre harangue, due, celle-là, à une habitante du quartier où se tenait le Congrès, à la femme d’un ouvrier serrurier, causa encore une plus vive sensation parmi l’auditoire. Aussitôt juchée à la tribune, cette femme, large et solide matrone, haute en couleur, et qui répondait au nom de Cambournac, s’exprima tout rondement de la sorte:
«Vous n’avez pas honte de venir ameuter la foule et faire du boucan dans une rue convenable comme la nôtre, vous, des femmes instruites, des dames bien? Vous ne pouviez pas rester auprès de vos maris et de vos gosses? Ah! vous n’en avez pas? C’est donc ça! Vous ne voyez donc pas qu’avec vos jolies théories, vous dégoûtez les hommes du mariage? Mais oui! Il n’y a pas à dire: mon bel ami! C’est comme ça. On ne se marie plus! Vous faites prendre les femmes en grippe aux hommes; ils n’en veulent plus: ils croient qu’elles vous ressemblent toutes! Oh! vous pouvez crier! J’ai meilleur gaviot que vous, et je vous damerai le pion! Je vous dirai ce que j’ai sur le cœur, toutes vos vérités ... Si c’est pas malheureux! Des femmes encourager tant qu’elles peuvent la débauche et la prostitution, travailler tant et plus à la misère et à l’avilissement de leur sexe! Mais oui, vous ne faites que ça! Vous ne faites que les affaires des gourgandines et des toupies! Aux femmes comme vous, qui ne prêchent que la haine et la guerre dans les ménages, qui ne parlent que d’émancipation, de protestation et de révolte, les hommes préfèrent de plus en plus les femmes comme elles, les traîneuses et les rouleuses. Ça les embête moins, et ça les dégoûte moins surtout! Vous avez tué l’amour, tué le mariage, démoli la famille, remplacé la vraie femme par la cocotte d’occasion ... Vous avez beau piauler et clabauder, je vous dis que je continuerai! C’est grâce à vous qu’il y a aujourd’hui plus de pouffiasses que jamais, et au plus grand rabais possible, pour rien! Voilà votre œuvre! Elle est propre! Il y a des hommes ici, acheva la digne madame Cambournac, en montrant du doigt les quinze ou vingt journalistes qui, tassés sur les premiers bancs de gauche, assistaient de près à cet intermède et se délectaient à cette catilinaire imprévue;—eh bien, si j’étais _que d’eusse_, je vous chasserais d’ici une à une, à coups de pied dans le bas des reins, et je vous conduirais toutes en file indienne jusqu’à la Salpêtrière ou à Sainte-Anne, pour qu’on vous y enferme et qu’on mette fin à vos sottises, à vos dégâts et vos crimes.»
VII
Angélique Bombardier ne tarda pas à trouver de quoi se distraire et se consoler de son échec à la présidence du Grand Congrès de l’Affranchissement.
Elle avait toujours aimé le monde, aimé les réceptions, les dîners priés, raouts, fêtes et bals. Elle tenait salon, surtout depuis son veuvage, survenu comme sonnaient ses trente ans, et se vantait de voir défiler à ses mercredis, dans son entre-sol de l’avenue Marceau, toute l’élite de la gent politique. Son voisin, ami et vieux complice Magimier, député de Seine-et-Loire, marchait, bien entendu, en tête du cortège.
Malgré ses prétentions égalitaires et ses viriles aspirations, en dépit surtout de son débordant embonpoint et de ses quarante-huit printemps, Angélique n’entendait pas abdiquer ses privilèges féminins et accueillait toujours avec jubilation, avec ivresse, les hommages, prévenances et petits soins du sexe laid et oppresseur. Son mot, ce cri du cœur qu’elle se plaisait à pousser encore maintenant, à l’aube de la cinquantaine: «Il faut qu’une femme sache toujours rester jeune et jolie! Restons jolies, mesdames! Restons jolies!» était connu de tout Paris et faisait hausser de pitié les épaules aux intransigeantes comme Katia Mordasz et Elvire Potarlot.
«Cette vieille folle!» disait volontiers celle-ci en parlant d’Angélique.
Toujours par monts et par vaux, toujours à remuer, sautiller et se trémousser, toujours avenante, souriante, engageante, insinuante, la bouche en cœur et les yeux en coulisse, toujours à faire la jeune et l’enfant, l’ingénue et la sylphide, la guêpe, la libellule et le papillon, l’énorme et gélatineuse Bombardier ne s’était jamais séparée, depuis quinze ans qu’ils se connaissaient, du député de Seine-et-Loire. Elle avait, dès le début, jeté le grappin sur lui, et, bon gré mal gré, ne l’avait plus lâché. Il était sa principale force, son plus fort atout, et un tel avantage fait passer sur bien des inconvénients. Elle n’avait garde de se montrer exigeante ni jalouse et lui laissait tout à son aise la bride sur le cou: il lui suffisait de savoir qu’elle le tenait, qu’elle l’avait là, au bout de cette bride ...
Ce n’était pas par enthousiasme pour l’émancipation féminine et par dévouement à cette noble cause que Léopold Magimier s’était si bien laissé prendre et continuait à vivre dans les rêts de l’obèse Angélique; oh non! et en tournant jadis ses vues vers elle et lui lançant le mouchoir, il avait obéi, force est bien de l’avouer, à des considérations tout à fait dépourvues de noblesse et d’idéal, absolument prosaïques, terre à terre et grossières.
Jamais les femmes comme Elvire, Katia et autres éthérées ne se douteront de la puissante influence que les curiosités charnelles, les sensuels appétits, la basse et vile matière, pour tout dire en un mot, exerce sur l’esprit de l’homme,—de l’homme en complète maturité notamment, possédant, avec le moins d’illusions possible, toute la plénitude de sa vigueur, de son intelligence et de sa raison,—et sur les causes de l’attraction qu’il éprouve pour telle ou telle représentante du beau sexe.
En dehors de la question de mariage et par conséquent de dot, ces misérables hommes n’apprécient guère que les charmes physiques, ou, plus exactement, certaines qualités plastiques. Le plus souvent ce n’est pas, comme se l’imaginent volontiers les petites pensionnaires, de grands yeux bleus fendus en amande, un front pur, des lèvres de corail, une oreille «délicieusement» ourlée, etc., qui séduiront un expert routier d’amour, non; ce sont de préférence les beautés cachées, les formes corporelles, qui l’attirent; ce sera une courbe de hanches bien accusée, un pied finement cambré, le relief d’une épaule, un corsage proéminent, rempli de promesses, qu’il tiendra, quoiqu’il ait peine à les contenir.