Émancipées

Part 10

Chapter 103,744 wordsPublic domain

«Ah! pardon! Un instant! Si ces dames et demoiselles n’avaient pas les premières oublié cette pudeur et rompu avec les lois de l’antique chevalerie, je comprendrais l’objection, répliqua le président, lorsqu’on lui fit part des scrupules probables de maître ou maîtresse Montgobert. Mais ces dames sont nos égales, c’est décidé, c’est entendu et conclu: où l’on met l’un on peut placer l’une, et une avocate est à même de se substituer en tout et partout à un avocat; ou alors ... alors qu’elle s’en aille, qu’elle rentre,—je ne dirai pas sous sa tente, puisqu’elle n’en veut pas!—mais sous son toit et à son foyer, et qu’elle y reste: cela vaudra mieux pour elle, pour nous et pour tout le monde.»

Touchée au point d’honneur, piquée au vif, Ernestine regimba.

«Eh bien, soit! Ce sera plus crâne, en effet! Il faut leur prouver, à ces hommes, ces grossiers individus, qu’on est de taille ...

—Parfaitement, ma petite! s’empressa d’acquiescer l’amie et mentor Elvire Potarlot. Il faut leur prouver que nous sommes aussi forts qu’eux; que toutes les questions qu’ils traitent, toutes sans exception, sont de notre domaine; qu’ils n’ont le monopole de rien. Ah! vous avez là, ma chère, une occasion merveilleuse et unique de vous montrer et de soutenir nos droits. Laissez rire les imbéciles, dédaignez les sarcasmes, bravez les calomnies et les outrages, et en avant, Ernestine! Du nerf, de l’aplomb, de l’audace! Je vous prédis un succès, ah! un succès!»

Il dépassa effectivement toutes les prévisions et prédictions, ce succès, ce triomphe. Ce fut quelque chose d’inouï, de prodigieux, d’éblouissant et de mirobolant. Malgré le rigoureux huis clos, jamais la longue salle des assises n’avait contenu une telle foule, jamais tant d’oreilles n’avaient été suspendues aux chaînes d’or ... La voix de l’oratrice était bien un peu grêle et ne s’entendait pas très nettement: elle n’avait pas encore pu, hélas! profiter des perfectionnements ataviques; mais le peu qu’on entendit suffit à faire le régal et les délices de l’auditoire.

Maître ou maîtresse Ernestine Montgobert sortit de là avec cause gagnée, doublement gagnée, emportant l’acquittement de son client et la preuve, fournie par elle, la preuve éclatante et incontestable, que toute thèse, si délicate, épineuse et graveleuse qu’elle soit, peut relever de la femme, être expliquée et discutée publiquement par elle. Il n’y a qu’un peu de courage à avoir, et un peu de tact, de souplesse d’expression, de dextérité de langue ... N’importe! Voir et ouïr cette pudique demoiselle, qui ne comptait pas encore vingt-huit printemps, parler seule, tout haut et devant tout le monde, de pédérastie, de sodomie, des terribles exigences de ces passions hors nature, des féroces jalousies de ces perversions sensuelles, c’était là, il faut bien en convenir, un spectacle pas banal et non dépourvu de piquant.

Ernestine se réveilla célèbre. Dans toute la France, d’un bout du monde à l’autre, le nom de Montgobert, maître ou maîtresse, fut imprimé à satiété, corné, clamé, seriné par tous les olifants et buccins, clairons et clarinettes de la Renommée. Sans doute beaucoup de ces journaux se moquaient et se gaudissaient, nombre de ces trompettes sonnaient des airs gouailleurs ou charivaresques; mais l’effet n’en était pas moins produit, le coup porté: on savait que dorénavant les femmes auraient licence d’aborder tous les sujets, qu’elles peuvent à présent mettre le pied dans tous les sentiers ou sentines. Quant à Elvire, la directrice de _l’Émancipation_, elle ne tarit pas d’éloges dans son journal: ce fut de l’ivresse et du délire.

«Eh bien, n’ai-je pas, moi aussi, fourni mes preuves? grommelait Angélique Bombardier, toute dépitée et rageuse. N’ai-je pas, moi aussi, démontré amplement et en maintes occurrences que rien de ce qui est humain ne m’est étranger, rien de ce qui est viril n’est pour moi lettres closes?»

C’était une allusion à une série de conférences sur les «Rapports de l’homme et de la femme», faites jadis par elle dans une des salles de la mairie du VI^e arrondissement.

A l’exemple d’une de ses plus illustres amies, de Mlle D ..., qui employait couramment et sans vergogne les termes techniques, lorsqu’elle conversait avec ses visiteurs et traitait avec eux quelque intime question de physiologie; disant, par exemple,—et cela au grand scandale du très correct et très courtois sénateur Ernest Hamel, qui ne pouvait se faire, si tolérant et libéral qu’il fût, à ces licences de langage—: «Lorsque, sous une titillation manuelle ou un excitant quelconque, la verge de l’homme entre en érection ...», etc., etc., Angélique avait tenu à se départir, dans ses conférences, de toute pruderie et bégueulerie, à s’exprimer tout à fait en homme et en savant.

C’était se conformer, du reste, non seulement à l’avis de Mlle D ..., mais à celui de Mme Jenny d’Héricourt, dont Angélique-Spartaca, comme Elvire Potarlot, vénérait si bien les principes et possédait les écrits sur le bout du doigt.

«Mes adversaires ayant porté la discussion sur le terrain scientifique, déclara-t-elle dès le début, n’ont pas reculé devant la nudité des lois biologiques et des détails anatomiques: je les en loue: le corps étant respectable, il n’y a point d’indécence à parler des lois qui le régissent. Mais comme ce serait de ma part une inconséquence que de croire blâmable en moi ce que j’approuve en eux, vous voudrez bien ne pas vous étonner que je les suive sur le terrain qu’ils ont choisi, persuadée que la science, chaste fille de la pensée, ne saurait perdre sa chasteté sous la plume d’une honnête femme, pas plus que sous celle d’un honnête homme[7].»

Malgré ce coquet préambule, tout entier et textuellement emprunté à l’auteur de _La Femme affranchie_, l’auditoire, presque exclusivement composé de femmes du monde et de jeunes filles:—le beau mérite, si elle n’avait eu affaire qu’à des doctoresses en médecine, des chirurgiennes, pharmaciennes et élèves matrones, ou encore à de vieilles gardes, d’antiques routières d’amour, qui ne savent plus rougir, et que rien n’effarouche,—l’auditoire ne tarda pas à murmurer; des protestations, formulées à mi-voix, surgirent çà et là. Bientôt une mère de famille se leva en tirant par la main sa chère géniture, qu’elle avait eu l’imprudence d’amener dans ce mauvais lieu; une autre maman la suivit, puis une troisième ...

«Mais qu’y a-t-il donc, mesdames? demanda Angélique en s’interrompant et avec un étonnement des mieux simulés. Encore une fois, nous faisons de la science ici, et la science est chaste.

—C’est vous qui ne l’êtes pas!» lui lança en plein visage une de ces bégueules et sottes poules couveuses, qui se sauvait tout effarouchée, en chassant devant elle ses poussines.

Heureusement qu’elle avait eu, pour la défendre et la prôner, toutes les adeptes de la sainte cause, toutes les femmes vraiment intelligentes, vraiment supérieures, bien dans le mouvement, que le progrès n’effraye pas, qui n’entendent pas rester à jamais courbées sous le despotisme de l’homme, sous le joug humiliant et abêtissant de la routine et des préjugés.

C’était cette élite qui l’avait peu après nommée présidente du groupe parisien de la Revendication. C’étaient ces avant-courrières et ces héroïnes qui auraient dû la patronner encore aujourd’hui, soutenir sa candidature au fauteuil présidentiel du Congrès de l’Affranchissement, et exiger, imposer son élection.

Au lieu de cela on l’avait misérablement lâchée,—lâchée pour une petite avocassière qui ne faisait que d’apparaître, qui n’avait que de l’effronterie et du cynisme, pas l’ombre de talent ... Ah! c’est qu’on trouve toujours plus hardi que soi, qu’on est bien toujours le réactionnaire de quelqu’un!

«Si encore on avait fait choix d’Elvire Potarlot, été chercher la citoyenne Magloire, Katia Mordasz, Estelle de Bals ou la marquise, je comprendrais! Mais cette chipie!» s’exclamait Spartaca Bombardier en haussant avec rage et mépris ses volumineuses épaules.

Non, on n’avait pas voulu d’Elvire Potarlot. Si dévouée qu’elle fût au triomphe de l’Émancipation, si actives et ardentes que fussent ses convictions, en dépit même de sa notoriété, de la popularité qu’elle s’était acquise par ses articles, ses livres, ses conférences, sa constante et infatigable propagande, Elvire Potarlot avait peu à peu perdu, elle aussi, les sympathies de ses principales consœurs, les autres cheffesses du mouvement féministe. Celles-ci d’abord la jalousaient, à cause même de cette popularité; puis, ne pouvant leur ouvrir à toutes également les colonnes de son journal, les avoir toutes et au même titre pour collaboratrices à _l’Émancipation_, combien d’entre elles n’avait-elle pas froissées, que d’ennemies elle s’était faites!

On reprochait ensuite à Elvire les irrégularités, voire les scandales de sa vie privée; et les bonnes camarades, qui se montraient envers elle si sévères, avaient cependant, pour la plupart, bien d’autres poids sur la conscience, bien d’autres taches sur leur blanche hermine. Comme beaucoup d’entre elles, sinon presque toutes, Elvire Potarlot possédait quelque part un ex-mari légitime,—un monstre, qui lui avait fait souffrir le martyre, qu’elle avait planté là au bout d’une année de cohabitation, et dont elle était légalement divorcée. Mais pas de chance! De Charybde elle était dégringolée en Scylla. Après plusieurs essais, tous plus décourageants et désastreux les uns que les autres,—ces hommes, quelle engeance! quels gredins!—et par une amère ironie du sort, un cruel tour du petit dieu malin, elle s’était entichée du plus triste sire, d’un certain Émilien Bellerose, sculpteur praticien à ses heures, chansonnier comique et poète élégiaque par foucades, citoyen n’ayant en somme aucune profession stable et avouable, aucunes ressources, ni feu ni lieu, et qui non seulement vivait à ses crochets, lui mangeait à belles dents les dix mille francs de rente provenant de son patrimoine, mais encore, et pour comble et remercîment, la battait comme plâtre, dès qu’elle ne dénouait pas assez vite les cordons de l’escarcelle, la rouait de coups quotidiennement, avec ou sans motif, à la briser et la laisser sur place. Les mauvaises langues affirmaient que la présidente des Émancipées raffolait de ces raclées magistrales, que c’était sa secrète et tenace et honteuse passion. La vérité est qu’Elvire ne cherchait qu’à se dévouer, à aimer et se prodiguer; qu’ici comme ailleurs elle obéissait à sa nature généreuse et exaltée, à son impérieux besoin d’apostolat, sa fièvre de sacrifice; que plus son amant, ce misérable rufien, était décrié, honni de tous, écarté et repoussé de partout, plus il lui semblait avoir droit à sa pitié et à sa tendresse, plus elle s’appliquait à l’indemniser, s’attachait à lui, s’obstinait à tout endurer de lui, plus elle persistait à le protéger et le défendre, à demeurer son esclave et sa chose.

Comme nombre de femmes, Elvire croyait faire acte de bravoure en frondant l’opinion et s’insurgeant contre l’universelle réprobation. Et puis, au fond d’elle-même, peut-être ne lui déplaisait-il pas non plus de se dire que c’était à elle, humble représentante du prétendu sexe faible, que cet homme devait sa subsistance; que, malgré les sévices et voies de fait, en dépit de tout, c’était elle qui avait ici le rôle du fort et du mâle: cela chatouillait son amour-propre et la piquait d’honneur.

Maintes fois telle ou telle de ses amies, de ses plus intimes, avait tenté de l’arracher à cet ignominieux servage.

«C’est de l’aberration, ma chère! Si encore cet être-là vous aimait! Mais pas du tout! C’est votre argent qui le retient et qu’il convoite; il est en train de vous mettre sur la paille ...

—Baste!

—Oui, vous vous en moquez, soit! Mais, en perdant cette fortune dont vous faites si bien fi, vous le perdrez, lui, à qui vous tenez tant, je vous en préviens. Mieux vaudrait donc le quitter en conservant votre argent: c’est le bon sens, la raison qui vous le disent.

—Le cœur a des raisons ...

— ... que la raison ne connaît pas, je le sais. En attendant, vous vous déconsidérez, Elvire, vous vous déshonorez avec cet individu.

—Non.

—Si, je vous assure. Les journaux, à tout moment, font allusion à votre situation.

—Elle ne serait pas ce qu’elle est, ma situation, que les journaux en parleraient tout de même aussi méchamment, en termes aussi perfides.

—C’est possible.

—C’est exact. Ne nous occupons donc pas de toutes ces insinuations et ces misères.

—Elles vous font tant de mal, chère amie! Je suis bien obligée de vous le dire: ne vous en formalisez pas!

—Je ne me formalise pas, et je vous remercie, au contraire. Mais, à cause même de ce tort que je me fais à moi-même ...

—Oh oui!

—Eh bien, je n’en ai que plus de mérite, voilà tout!

—Ce n’est donc pas par affection, pas par amour, c’est uniquement par orgueil que vous persistez à garder près de vous ce ... monsieur?

—Par orgueil, soit!

—Orgueil bien mal placé!

—Soit encore! Mais je n’y changerai rien. Je reconnais avec vous toute l’étendue de ma faute ...

—Toute l’indignité du personnage!

—Non, pas cela, et vous avez tort de le dire. Il souffre, il est malheureux ...

—Il vous fait souffrir surtout.

—Non, c’est faux! Et j’irais encore l’accabler! Que deviendrait-il s’il ne m’avait pas? Parce que tout le monde le méjuge et se détourne de lui, vous voudriez que, moi aussi ... Oh non! non! Que ce soit par amour ou par orgueil, peu importe! Je ne le quitterai pas!»

Elvire Potarlot offrait encore à ses adversaires bien d’autres points faibles.

Par suite même de son entière bonne foi, de l’extrême sincérité qu’elle mettait à chercher ce qu’elle croyait la vérité, ses programmes étaient remplis de disparates et de contradictions; elle passait littéralement son temps à démolir ce qu’elle venait d’édifier, à brûler le soir ce qu’elle avait adoré le matin; elle se lançait dans les plus étranges exagérations, se perdait dans les hypothèses les plus folles.

Après avoir longtemps prêché l’abolition du mariage et réclamé l’union libre, la voilà qui venait de déclarer que l’union libre ne profite qu’à l’homme, que légalement elle le dispense de toute responsabilité et de toute charge envers sa compagne, et que celle-ci ne peut y trouver que déception et duperie. «Le mariage légal est encore, osait-elle écrire, ce qui, dans les conditions actuelles, protège le mieux la femme, ce qui lui assure le plus de garanties contre l’inconstance et l’abandon de l’homme.»

Mais ce n’était plus de l’émancipation, cela! C’était la continuité de l’esclavage.

«D’ailleurs, pour se marier, il faut être deux, Elvire, lui répliquaient, tout comme M. de La Palice aurait pu le faire, la citoyenne Magloire et son émule Estelle de Bals. Or, vous voyez bien que les hommes n’y tiennent plus, au conjungo, qu’ils n’en veulent plus, qu’on se marie de moins en moins: consultez les statistiques, ma chère! Faudra-t-il donc tomber aux genoux de ces messieurs, nous rouler aux pieds de ces potentats, pour les déterminer à nous épouser? Est-ce cela que vous demandez, Elvire?»

Même la recherche de la paternité, qu’elle avait naguère si ardemment réclamée et qui faisait le sujet de son premier livre, aujourd’hui elle l’estimait insuffisante, inapplicable, absolument illusoire. Voilà un séducteur qui s’expatrie: allez donc le poursuivre au Japon ou au Brésil? Et a-t-il quoi que ce soit à supporter, lui, des longs embarras et poignantes douleurs de la gestation et de la parturition? Nullement. Il s’en moque! Et si la jeune fille mise à mal meurt en couches, irez-vous, pour faire les parts égales, condamner à mort et occire son suborneur? Pourquoi le même acte, accompli en commun, est-il suivi d’effets si dissemblables? Quoi! l’un ne risque rien où l’autre met en enjeu son repos, sa santé, son existence, sans parler de son honneur, c’est-à-dire risque tout, absolument tout! Mais c’est insensé et abominable!

De là à conclure qu’il n’y aurait d’égalité entre les deux sexes que quand ils seraient réduits à un seul, il n’y a qu’un pas, et, ce pas, Elvire, avec son extrême logique et son inflexible rigueur de raisonnement, l’avait franchi.

Oui, il fallait espérer que, par une transformation inverse de celle qui s’est jadis produite et dont nous parlent les anciennes mythologies aussi bien que la Bible, le couple humain, actuellement disjoint, serait de nouveau réuni: l’androgyne de Platon reparaîtra, la côte surnuméraire sera restituée à Adam. «Aujourd’hui incomplets et se cherchant l’un l’autre, l’homme et la femme ne formaient dans le principe qu’un même être double dans sa forme, mais unique dans son consentement et son autorité; séparé en deux, postérieurement à sa création première, cet être a donné lieu à l’espèce humaine d’à présent, à ces deux types, mâle et femelle, si inégalement partagés, si différents et en si complet désaccord. Que ces deux types retournent à leur état primitif, que ces deux êtres n’en fassent plus qu’un, et l’accord renaîtra, l’harmonie régnera de nouveau, la nature humaine aura reconquis son ancienne béatitude, sa perfection d’antan et son âge d’or.»

Voilà ce qu’avec Platon et plusieurs autres cosmogonistes Elvire se disait à présent, l’avatar, la réunion et fusion qu’elle préconisait et appelait de tous ses vœux. Quand et comment s’accomplirait ce changement, comment s’opérerait cette combinaison, cela était moins facile à démêler et expliquer. Mais la science, avec ses découvertes et ses miracles, ne nous a-t-elle pas appris à ne désespérer de rien et à ne nous étonner de quoi que ce soit? Les phénomènes physiologiques démontrés par Lamarck et Darwin, les transformations de poissons en oiseaux, par exemple, ou la simple et si étonnante métamorphose d’une chenille en papillon, sans parler de l’hermaphrodisme de diverses espèces du règne animal ou végétal, ne peuvent-ils pas nous servir d’indice, nous donner le droit de croire et d’espérer?

En attendant, Elvire s’ingéniait à supprimer toute différence entre les deux éléments de l’être humain, entre l’homme et la femme; à les assimiler en tout et partout l’un à l’autre, autant que faire se peut.

D’abord, dès le bas âge, pourquoi deux éducations distinctes, deux modes d’instruction différents? Pourquoi ne pas élever ensemble et de la même façon garçons et filles? Est-ce que pouliches et poulains ne sont pas astreints absolument au même régime et aux mêmes exercices, et ne se disputent pas les mêmes prix sur les champs de courses? Voyez! Ce sont les animaux qui nous indiquent la voie et nous donnent l’exemple.

Ensuite pourquoi imposer au sexe, si sottement qualifié de faible, ces jupes traînantes, salissantes et incommodes? Pourquoi ces affreux et stupides corsets, «qui ont fait périr plus de femmes que la guerre n’a détruit d’hommes»? Pourquoi ces cheveux longs, lourds à la tête, si gênants et malsains? A quoi bon ces boucles d’oreilles, ces broches et ces bracelets, odieux signes de l’esclavage antique et toujours persistant? N’est-ce pas une honte de se décolleter, d’exhiber ses bras et ses épaules, d’étaler aux regards la moitié ou les trois quarts de ses mamelles? Est-ce que les hommes se décollettent? Non, n’est-ce pas? Eh bien alors?

Et ne trouvez-vous pas inique et inepte d’accorder toujours la priorité au masculin sur le féminin en grammaire, de toujours faire accorder l’adjectif avec le substantif mâle, quel qu’il soit? «Ces ravissantes dames, ces charmantes jeunes filles, toutes ces reines de beauté et d’élégance, ces déesses de la mode et du bon ton, et ce petit chien sont venus ...» Venus au masculin! C’est le petit chien qui l’emporte! Voilà ce qu’Elvire Potarlot, malgré ou avec toute sa science et ses brevets, ne pouvait digérer, ce qui la faisait bondir d’indignation et fulminer de colère.

«Ah! les hommes! On voit bien que ce sont eux qui ont fabriqué et promulgué les lois grammaticales comme les autres, celles du code! Tout pour eux! Un chien, un porc, un crapaud, le plus abject animal, pourvu que ce soit un mâle, passe avant nous!»

«De même, continuait-elle, nous seules sommes assujetties aux plus serviles labeurs, à toutes les répugnantes besognes de la communauté. C’est à nous, infortunées femmes, qu’échoit le rôle de cuisinière, de balayeuse, de laveuse de vaisselle; nous qui sommes appelées à être «les domestiques de ces messieurs.» S’il survient des enfants, c’est nous qui avons toute la peine de les porter, non seulement dans notre sein durant neuf mois, ce qui est déjà d’une assez flagrante et odieuse injustice, mais sur nos bras ensuite; c’est nous qui les allaitons, qui les nettoyons, qui les torchons ... Est-ce que, vraiment, la main sur la conscience, ce ne devrait pas être un peu le tour de nos seigneurs et maîtres?»

Aussi Elvire Potarlot, suivie par nombre de ses coreligionnaires, notamment par Angélique Bombardier, Stéphanie Lauxerrois, les citoyennes René d’Escars, Magloire et de Bals, ne cessait-elle de réclamer, outre l’éducation en commun des filles et garçons, ou «co-éducation», la libre accession de toutes et de tous aux mêmes emplois et aux mêmes fonctions.

«Pourquoi les femmes, que, dans votre magnanime sollicitude et votre inépuisable générosité, vous daignez admettre en qualité de scribes dans vos bureaux, ne deviendraient-elles pas aussi bien que vous, messieurs, chefs de bureau et de division, directeurs de service? Dites, messieurs, dites-le-moi donc, s. v. p.! Pourquoi les femmes ne feraient-elles pas, aussi bien que vous, des contrôleurs des contributions, des receveurs de l’enregistrement, des inspecteurs des douanes, dites? Pourquoi, tout comme vous, messieurs, ne seraient-elles pas agents voyers, ingénieurs ou architectes, médecins ou pharmaciens, avocats ou avoués, notaires ou huissiers, et ne pourraient-elles pas s’engager dans l’armée ou la marine, former, comme jadis chez les Amazones et tout récemment aux États-Unis, des régiments, spéciaux ou non, être promues colonelles, générales ou amirales? Qui les empêcherait surtout—oh! oui, surtout!—qui devrait les empêcher, sous un gouvernement dit de suffrage universel, de posséder le droit de vote? Il n’est pas universel, votre suffrage, puisque vous seuls, hommes, êtes appelés à prendre part aux scrutins, et que les femmes, sans compter les enfants, en sont exclues. C’est donc aux enfants que vous les assimilez? Et cependant ne seraient-elles pas à leur place, tout aussi bien que vous, dans les conseils municipaux et généraux, à la Chambre et au Sénat,—même bien mieux que vous très souvent, messieurs; car, pour ce que vous y faites parfois, au Palais-Bourbon et au Luxembourg!

«Et pourquoi ne choisirait-on pas parmi nous, femmes, aussi bien que parmi vous, messeigneurs, nos conseillers d’État, nos ambassadeurs et nos ministres? Pourquoi la République n’a-t-elle jamais qu’un président, et n’aurait-elle pas à tour de rôle une présidente? Ne devrait-on pas alterner? Tantôt vous, tantôt nous: ce serait justice. Mais vous ne voulez pas! La justice, ah bien oui! Est-ce que vous savez ce que c’est? Vous avez tout pour vous, l’assiette au beurre et le reste, et vous vous gardez bien de rien céder. Les femmes, est-ce que ça compte?»

Telles étaient les insidieuses et indiscrètes questions que la directrice de _l’Émancipation_ ne cessait de poser dans son journal, les thèses qu’elle s’ingéniait à développer dans ses nombreuses conférences.

Angélique Bombardier, les citoyennes de Bals, Nina Magloire, d’Escars, Cherpillon, Lauxerrois _e tutti quanti_ faisaient chorus avec Elvire: toutes s’époumonnaient à crier: «Sus au tyran!» à prêcher la guerre à l’homme, la haine et le mépris du mâle, qu’il fallait déposséder, détrôner et jeter à bas,—sinon émasculer et châtrer.

Car, pour beaucoup d’entre elles, il ne s’agissait plus de partage: nombre de ces dames, émules des culottières américaines, estimaient que l’homme a suffisamment régné, que c’est leur tour, à elles, de saisir le timon et agripper l’assiette au beurre tout entière.