Part 2
Il dit, et Neptune, d’un souffle, chassa la pesante boule d’ombre que supportait le dos écrasé de son fils. Puis, du flanc encore ensoleillé des sapins, comme le forestier recueille la résine ambrée, du rebord occidental de chaque tige d’épi, du creux de chaque feuille, du verso rouge de chaque vague, il fit couler la tardive clarté dans ses deux mains. Puis, comme un guerrier qui s’élance casse les baguettes d’un buisson, il cassa les derniers rayons du soleil. Puis il tira la surface de la mer, et les regards inclinés de tous les marins du monde coulèrent vers lui. Alors, il lança sans mesure toute cette lumière par le phare puissant. Puis, comme l’intendante qui règle la lampe, il en fit un regard moyen de Cyclope, mais désormais doré, puisqu’il était fait du jour finissant. Le Cyclope poussa un cri de joie. Il voyait! Épuisé, il en profita aussitôt pour dormir, et déjà les cils et les sourcils repoussaient comme le tendre blé. Les Grecs les regardaient avec terreur monter, noire moisson...
Déjà, les six matelots, les plus forts et les plus lents à comprendre, balançaient à nouveau au-dessus du géant le pieu rougi, quand Ulysse:
--Pensez-vous donc, dit-il, réussir à six ce que ne purent à cinquante les filles de Danaos, et verser la nuit dans ce tonneau sans fond?
--O roi d’Ithaque, répliqua Euryloque, nous voilà donc perdus?
--Mes amis, reprit Ulysse, qu’y a-t-il d’invulnérable dans un héros, fils d’un dieu?
--Son corps est invulnérable, ô Ulysse, car Zeus d’un mot peut le guérir.
--C’est donc à l’esprit du Cyclope qu’il faut s’en prendre, répartit Ulysse. Ne nous attaquons plus à son œil, mais à sa vue. Quand Elpénor parvient à s’extraire de l’entrepont où il fume l’herbe des Lotophages, il a encore ses yeux, et des yeux plus larges que de coutume, mais il prétend que ses pieds restent collés à terre, et que ses jambes s’allongent sans fin...
--O Ulysse, interrompit l’équipage enthousiasmé! Tu as raison! Prenons la drogue d’Elpénor et la donnons à fumer au Cyclope. Prenons-la en cachette, car voilà Elpénor furieux, et qui menace, si on le vole, de révéler au Cyclope ton vrai nom.
--Qu’Elpénor se rassure, dit Ulysse. Mon projet est plus simple.
--O Ulysse, répliqua l’équipage. Ton projet est de retourner les tableaux, d’accrocher les tables au plafond, comme nous le fîmes un jour pour le berner dans la tente d’Ajax; ceux d’entre nous qui parlaient restaient immobiles, et d’autres faisaient les gestes; d’assiettes vides nous dégustions un succulent potage: Ajax en devint fou.
--Mon projet est plus simple encore. Écoutez! dit Ulysse.
* * * * *
Le lendemain, le Cyclope fut tiré de ses rêves par des attouchements à son visage et à ses épaules nues, et il sourit, car souvent l’Aurore jouait à le caresser de ses doigts. Il entr’ouvrit son œil, et soudain ne put l’en croire, car c’étaient les pieds nus des compagnons d’Ulysse qui foulaient sans respect son corps, y laissant une minute leurs empreintes. La caverne, d’ailleurs, était au pillage. Les Grecs buvaient vin et lait à même l’outre et à même le pis. De vieux fourriers barbus chevauchaient les béliers, et engageaient des courses comptant au sablier le tour de grotte le plus rapide; et, comme le Cyclope poussait un premier rugissement, puis un second, aucun ne daigna l’entendre. Le géant en fut stupéfait:
--O toi, cria-t-il, chef de cette bande! D’où vient que tu m’insultes en mon propre logis?
--O Cyclope! répartit Ulysse, que mal à propos tu t’éveilles! Notre vœu le plus ardent serait d’avoir à te respecter et à te craindre. Un motif puissant nous l’interdit, et nous ordonne de faire de toi un jouet. Toi-même, l’imbécile, l’approuveras!
--Moi-même, hurla le Cyclope, moi-même l’imbécile, et quel motif?
--Qui nous dit que tu existes, Cyclope? Nous sommes sûrs de notre propre vie, non de la tienne! Crois-tu donc que je me hasarderais à te nommer imbécile, ou même niais, si le monde n’était pas qu’apparence!
--Qu’apparence? et qu’est-ce qu’une apparence?
--Camarades, dit Ulysse, chantez au Cyclope ce qu’est l’apparence.
Il dit, et eux chantèrent l’hymne dorien:
L’Apparence n’a qu’une mèche Qu’une mèche de cheveux...
Et ils confondaient avec l’Occasion. Mais Ulysse se garda de les reprendre. Alors il expliqua au géant le jeu des illusions, et que la matière est esprit, l’esprit néant. Et il lui fit rouler de l’index et du médium croisés une boulette de pain, et le Cyclope était atterré de sentir qu’il en roulait deux. Cependant, il ne se laissait pas convaincre:
--Étranger, dit-il, tu parles bien, et passe pour la matière. Mais si chacun n’est assuré que de sa propre vie, je le suis donc de la mienne, et j’ai le droit de saigner et de rôtir vingt-quatre chétives apparences?
--Libre à toi, dit froidement Ulysse, de rogner ton propre royaume. Les apparences auxquelles tu commandes ne sont pas déjà si brillantes ni si nombreuses! Par un coup de génie, tu as pu te créer des images de Grecs. Libre à toi de remplacer chacune par un souvenir vide. Tu es avare et ne voudras point avaler tes trésors. D’ailleurs comment nous prendrais-tu?
--Je courrai après vous, je vous attraperai, dit le Cyclope.
--Laisse-nous rire, Cyclope, repartit le menaçant Ulysse. Ne sais-tu donc pas ce que c’est que l’espace? Camarades, chantez au Cyclope le chant de l’espace indivisible, ou plutôt pourquoi Achille, nous faisions l’expérience souvent sur la plage de Troie, ne peut rattraper une tortue; ou peut-être, masse éléphante, te crois-tu plus rapide que le fils de Pélée?
* * * * *
C’est ainsi que débuta pour le Cyclope une semaine de tortures. Il s’obstinait à ne pas relâcher les Grecs, mais chaque jour, par la bouche d’Ulysse, lui enlevait une de ces lourdes idées qui maintiennent rigides les plis des âmes naïves. Ainsi la robe à volants qu’on prive de ses boules de plomb se soulève au moindre vent et trahit des femmes les lisses genoux. Aujourd’hui Ulysse détruisait le temps: et le Cyclope s’allongeait sur la grève, sans passé et sans avenir, comme un sablier crevé, et tout le sable de la mer semblait sorti de sa poitrine débraillée. Le soir, c’était le tour de l’espace, auquel les philosophes se plaisent à ajouter, comme une rallonge par invité, une dimension pour chacun de leurs lecteurs: et le géant se croyant tenu de marcher par pas indivisibles lançait comme un ataxique le pied loin en avant, et renonçait à suivre la plus faible brebis. Ou bien le roi d’Ithaque lui apprenait à ne plus croire aux couleurs: et, semblable au chagrin même, sa crédulité teignait de noir, car Ulysse n’avait pas dit que le noir est une couleur, tout ce qu’il aimait le plus, ses brebis blanches, ses béliers roux. Il croyait maintenant aux rêves, et sa vie fuyait par la nuit comme par une citerne mal cimentée. Puis Ulysse lui apprit les faux syllogismes, l’Univers construit sur des nombres, et il voyait chaque chose rouler sur de petits chiffres comme sur des dos de fourmis. Déjà il bégayait, se heurtait par chaque mouvement aux parois de la grotte, et, comme un enfant, n’avait plus qu’un souci, nourrir ses images. Lui-même maigrissait, mais il gavait les Grecs de beurre et de fromages, et ses brebis, traites à chaque instant, maigrissaient elles aussi, car elles étaient sa chair, brebis aimées! et point d’ingrates apparentes.
--O Félicité, criaient les compagnons d’Ulysse. Aucun de nos maîtres ne fut jamais si généreux! Vous rappelez-vous le mois que nous fûmes les images des Ciconiens, et nous n’avions que du pain et de l’eau? Ou la semaine où nous étions les images des filles de Mélados, et elles nous voulaient tous les matins rasés de frais!
Le Cyclope enfin n’y tint plus...
--O Étranger, supplia-t-il, délivre-moi!
--Délivre-nous, Cyclope, répondit Ulysse, et tu es libre.
--Jamais, cria Polyphème! Ou bien vous restez mes images, je vous soigne et vous garde. Ou vous ne l’êtes plus et je vous dévore.
--A ton aise, dit Ulysse. Camarades, chantez au Cyclope l’hymne appelé:
_Aspect lamentable de la vie du Cyclope._
Ils se levèrent et chantèrent l’hymne effarant:
Ainsi que l’oiseau égaré dans un nuage, je ne sais plus où est le ciel, où est la terre, où sont les flots. Du cœur de Galatée, me séparent le vide, l’infini et le néant. Des yeux de Galatée me séparent l’éther, les prismes trompeurs, l’espace que rien ne comble. De la pensée de Galatée me séparent l’éternité, l’inconnu, et le brouillard principe. Les trois mains du temps le présent, le passé et l’avenir, jouent à la main chaude avec la main de Galatée. Des lèvres de Gala...
--Arrêtez! Arrêtez! cria le Cyclope. Je jure de ne pas vous tuer, mais au moins donnez-moi un remède!
Ulysse fixa de ses yeux l’œil du Cyclope et parla en louchant:
--Le remède, Cyclope, est que nous reprenions l’aventure au point où nous l’avons laissée.
--Que je vous tue alors?
--Tu ne nous eusses point tués, répartit Ulysse, car ma ruse veillait. Cependant qu’aveuglé par la drogue d’Elpénor, ou par le pieu, tu ruminais ta vengeance, tes brebis affamées se fussent mises à bêler. Ta main eût alors écarté le rocher qui ferme la grotte, tu les aurais libérées une à une, caressant leur dos, et mes compagnons pendus à leur ventre eussent passé sans encombre. Moi-même je sortais cramponné à la laine de ton plus beau bélier, tu l’arrêtais, et lui disais: (écoute bien, car il te faudra répéter!) O Bélier, ô mon ami, toi qui chaque matin t’élançais le premier vers les pâturages, as-tu deviné mon malheur, tu sors le dernier aujourd’hui!
--Sauvez-vous donc, dit le Cyclope, Adieu!
--Nous ne nous sauverons pas! s’écria l’équipage. Les lâches seuls osent fuir, triste courage! Nous voulons reprendre nos corps dans les recoins de la grotte où nous les avons laissés le soir où tu fis de nous tes images! Veuillent les dieux, ô camarades, que nos dépouilles soient encore en bon état!
Ils dirent, se tapirent dans les angles de l’antre, de façon à emplir leurs poches de fromages et de fruits, une fois chargés s’accrochèrent aux brebis, et disparurent dans la lumière... Ainsi les rêves... Le Cyclope maintenant tâtait le dos de son grand bélier, non sans essayer de caresser de l’autre main, dernier adieu, le visage d’Ulysse. Mais le héros détournait la tête avec dégoût.
--Poursuis-nous! ordonna Ulysse, quand il fut à distance raisonnable.
Le Cyclope les poursuivit, sans se hâter, car, éblouis par le jour, c’est eux qui étaient aveuglés, et ils titubaient à chaque pierre. Parfois ils se retournaient et insultaient le Cyclope, pour donner du vraisemblable à la poursuite.
Enfin tous parvinrent au détour du promontoire où ils avaient dissimulé leur vaisseau. Sur la mer dorée il flottait avec ses voiles rouges. C’était la première image de vaisseau qu’eût créée le Cyclope, et il la balançait sur les eaux avec surprise, et il tâchait de la séparer de son reflet, aussi coloré qu’elle-même. Le temps pour lui de créer l’image des avirons, du mât de perroquet et du mât d’artimon, et le vent déjà gonflait les voiles.
--O chers hommes! cria le Cyclope. Dans un moment de délire, je vous ai conçues, et aujourd’hui ma sagesse vous chasse! Mais ne vous regretterai-je pas? Je pleure, et jamais je ne vous ai vues aussi brillantes!
Car il leur parlait au féminin, depuis qu’il les croyait ses images.
--Lance-nous des quartiers de roche, cria Ulysse. Le remous détachera du bord notre vaisseau.
--Voilà, ô la plus belle et la plus rusée! cria le Cyclope.
--Prie ton père de nous accorder bon voyage!
--Je le prie, ô la plus barbue!
Déjà les Grecs étaient hors d’atteinte. Alors Ulysse, six hommes disposant leurs mains en porte-voix devant sa bouche:
--O Cyclope, cria-t-il, masse imbécile! ta stupidité est comme ta laideur, sans limites! Crois-tu donc que les images d’un rustre puissent être des Grecs, et qu’un cerveau de Cyclope puisse sans éclater inventer l’idée d’Ulysse? Car ce n’est pas moins qu’Ulysse et ses compagnons que tu viens stupidement de libérer, et n’attends plus de douceurs de ton métier pastoral, car là où ils sont passés le tendre gazon ne repousse plus sur les âmes!
Alors ses matelots crièrent leurs noms véritables, soufflant dans l’air le corps grotesque de leurs sobriquets, et c’était Euryloque et Périmède, c’était Orkeus et Pisélonte, et tous les membres du corps vivant de l’Odyssée. Et chacun injuriait le Cyclope...
--On devrait toujours garder ses images près de soi, comme ses troupeaux, pensait le géant. Dès qu’elles s’éloignent, elles deviennent sauvages et nous insultent!
Quand la mer n’eut plus de reflet, la terre plus d’échos, il remonta tristement à sa grotte. La tête lui tournait encore, de cette semaine folle, mais soudain un agneau boiteux se mit à courir devant lui. Ému il voulut le rattraper, un long moment n’y parvint point, car il luttait contre son pas indivisible et dépassait chaque fois le but. Enfin l’agneau fut pris, et le Cyclope soupira, car il lui semblait, victime encore du sortilège, qu’il avait pris l’agneau dans son cœur et non dans ses bras. Il le regarda de près, approcha sa tête de ses lèvres, mais soudain, comme ses yeux aussi l’effleuraient, il le vit blanc. Il vit vertes ses prunelles, noirs ses sabots. Il bondit de joie, d’avoir retrouvé les couleurs. Il bondit: O bonheur! Sa tête ne butait plus contre le ciel, qui était tout bleu, il ne souffrait plus de son ombre, qui était violette. Alors il se hâta de traire ses brebis, et des larmes d’espoir coulèrent de ses yeux. Elles tombaient dans le seau où aussitôt le lait caillait, et il fit ce jour-là le plus délicieux de ses fromages.
LES SIRÈNES
Le navire allait à la dérive, car les rameurs avaient roulé sous leur banc, ivres, mais de fatigue. C’est que le banquet de Troie avait duré vingt ans. Ils se lamentaient, le moins bruyamment possible, mâchant de menus cordages pour tromper leur faim, leur soif, et ils étaient résolus de leur vie à ne plus bouger. Alors l’astucieux Ulysse fit sonner par Périmède la trompette des repas, et tous s’élancèrent, à l’exception toutefois d’Elpénor, qui avait pris des Lotophages la coutume de fumer, affalé dans l’entrepont...
--Quel merveilleux repas pour nous s’apprête! criaient les matelots. O Ulysse, toi qui tiens les promesses mêmes de ton silence, que ne vaudra pas la promesse de ta trompette! Voilà déjà que nous n’avons plus soif, ô fils de Laerte, une eau délectable nous montant à la bouche!
Ils dirent et tapaient de leurs cuillers contre leurs boucliers, toutes assiettes moindres ayant disparu au cours du siège.
--Hélas, dit Ulysse, c’est bien un repas que la trompette a sonné, mais pas le vôtre. C’est le repas des monstres devant lesquels nous fera défiler aujourd’hui le tapis roulant de la mer. Dans une heure nous passons à portée de voix des sirènes; dans une heure et demie au large de l’ignoble chienne, la divine Scylla; dans deux heures, s’il en reste, devant l’infect Charybde, semblable aux dieux!
L’enthousiasme de l’équipage ne connut plus de bornes:
--O Roi d’Ithaque, cria-t-il, nous l’avions dit! Tu surpasses tes promesses mêmes.
Mais Ulysse refusa leur louange:
--O mes chers compagnons, gémit-il, six d’entre vous, mes six favoris, les six plus courageux, vont être dans l’instant dévorés par les sirènes...
Mais ils reçurent sans trembler la fatale nouvelle:
--Hélas! crièrent-ils d’une voix, pourquoi ne sommes-nous pas ces six favoris? Il est doux de périr pour sauver ses frères! Mais, ô divin Ulysse, tu ne nous honores point de ta préférence, à juste titre, et toi qui découvris Achille sous des robes, tu as su, sous nos armures, découvrir des âmes femelles. Hélas! Pourquoi sommes-nous lâches? Ayons du moins le courage de notre lâcheté. Nous nous contenterons donc d’écouter le chant des sirènes, la musique, dit-on, trompe la faim!
--Gardez-vous-en bien! répartit le fils de Laerte. Seul, attaché au mât, je jouirai de leur déplorable appel. Vous autres ramerez, les oreilles bouchées par des tampons de cire. Si toutefois vous trouvez de la cire!
--O Ulysse, s’écrièrent les matelots, il suffit de suivre jusqu’à leur ruche les innombrables abeilles qui sans répit paissent tes lèvres!
Ils dirent et se précipitèrent à la cambuse, où, dans des boîtes de biscuits, ils conservaient les blocs de cire dont on comble les trous que les vers de mer percent dans la coque. Déjà ils revenaient, et voyaient Ulysse chercher vainement les cordes qui devaient le lier au grand mât, n’en point trouver, s’en irriter:
--O Ulysse, crièrent-ils, ils n’est qu’une corde solide, celle que ta parole passe au col de tes auditeurs, et pour jamais ils sont tes prisonniers!
Et cependant ils s’empressaient de réunir par des nœuds les morceaux épars de cordages, leur seul repas.
Il était temps. Déjà s’élevait la côte trinacrienne, palpitante et comme si elle naissait. A peine regagnaient-ils leurs bancs que les six têtes de Scylla, effroyables doigts d’une main trop complète, hapèrent six matelots. Ulysse de son mât les vit voler au-dessus de sa tête, et ils le saluaient!
--Il est beau, criaient-ils, de mourir victimes des sirènes!
Le roi d’Ithaque se gardait de les détromper, et, les voulant heureux, il feignait de sourire à leur fin honorable. C’est ainsi, dans les villes, que les jeunes gens égarés par une fille sans vergogne croient jusqu’à leur dernière vieillesse avoir été victimes de l’amour lui-même, et honte à qui les tire de l’erreur! Mais déjà Charybde inondait le carré, la trirème entière, de bile, de sang et de bave.
Enfin les sirènes apparurent. Chacune était debout sur un promontoire, et, toute nue, agitant maussadement son péplum, semblait une naufragée protestante et pudibonde qui dût se dévêtir pour appeler le sauveteur. La première était blonde, la seconde brune, la troisième rousse: c’étaient les couleurs que le fils de Laerte préférait chez les femmes et déjà il tendait vers elles ses bras vénérables. Alors s’élevèrent leurs voix. Mais ce jour-là, mélancoliques, et comme parfois les poétesses quand les poètes les ont déçues, elles ne se sentaient point de haine pour les navigateurs, les explorateurs, les ingénieurs, et résolurent au contraire de révéler à ces timonniers leurs secrets divins.
--Cher Ulysse, chanta la première, si poussant ton bateau au delà des colonnes d’Hercule, tu vogues trente jours et trente nuits, après qu’il aura côtoyé une île longue, mais juste assez large pour que les femmes aux yeux de feu tendent en travers leurs hamacs, tu aborderas un nouveau continent, où des sauvages rouges coiffés de plumes tricolores s’asseyent sur des crocodiles (là-bas appelle-les caïmans), et un soir, voyant la voile d’un navire avant sa coque, l’idée te viendra que la terre est ronde!
Mais Ulysse ne pouvait entendre, car les matelots, pour alléger la rame, avaient entonné l’éloge du Katablépas qui se nourrit, quand il a faim, de ses propres pieds. Puis, doublé le promontoire, chaque bord enleva, de l’oreille qui donnait sur Ulysse, le petit tampon de cire.
--O maître, criaient-ils, que t’a dit la sirène? Tu te convulsais de désir, le mât se courbait comme un jonc...
--Un chant divin! répliqua Ulysse, car il ne voulait point les décevoir. O mes amis, écoutez ce couplet enchanteur:
Ulysse, empereur des lumières, Lampe des yeux, duc des clairières, Si brillant, si bel et poli, Prends-moi Sirène dans ton lit!
Mais rebouchez vos oreilles, camarades, hâtez-vous, voici le second promontoire!
--Cher Ulysse, chanta la seconde sirène. Etends-toi un jour sous un pommier et regarde tomber les pommes. Peut-être un éclair traversera-t-il alors ton cerveau. Ou encore amuse-toi, pour voir, à mélanger du charbon de bois pilé avec du salpêtre vulgaire. Dans un tube de bronze foré aux deux bouts (rayes-en l’âme si ton ennemi est plus loin), verse ta mixture, un boulet de pierre et enflamme le tout, par aide d’une mèche allumée.
Mais le chœur des matelots couvrait sa voix:
--Il est stupide pour un affamé, criaient-ils, de parler toujours de repas! Tirons de notre pensée, comme on le fait du bœuf assommé, les larges poumons, les foies succulents et la nombreuse fraise! Plus d’allusions dans nos chants aux figues, qui éclatent sur Bacchus comme de divins parasites gorgés de pourpre, aux raisins noirs qui pendent aux treilles comme des grappes de moules! Pas un mot d’ailleurs des poissons! Pour le vin et pour le miel, pour la crème et pour le caillé, affirmons, ô mes camarades, que jamais nous n’en avons vu... Mais le cap est doublé, ô Ulysse, que t’a dit la seconde sirène? Tes yeux nageaient dans les larmes, de tes ongles tu ensanglantais ta poitrine... Aurait-elle insulté ta gloire?
--Elle n’insulta que mon âme modeste, répartit Ulysse. Aussi bien elle le fit avec malice: c’est la blonde. Ecoutez, écoutez comme elle manie la louange indirecte:
Moi je déteste l’adorable, Le divin me déplaît, O qui es-tu, toi que j’adore, Mortel et laid!
--O Ulysse, clama l’équipage, comment as-tu pu résister à ce madrigal! O laisse-nous, laisse-nous, faire un double nœud à tes cordages!
Ils dirent et assourdirent à nouveau leurs oreilles, car déjà, étincelante, la troisième sirène tournait sur son cap comme le jet d’un phare.
--O Ulysse, chantait-elle. Veux-tu que tes exploits ne périssent jamais? Conviens alors de signes qui seront l’image des mots ou des fragments de ces mots mêmes. Grave-les, à l’envers il va sans dire, dans une table de bois ou de cuivre, enduis le tout d’une huile noire, et presse-le contre un tissu. Si tu veux te venger d’Achille, ne traduis point son nom dans le métal, et il n’y aura pas d’Iliade!
Mais les matelots clamaient à perdre haleine:
--Saturne se nourrissait de bornes emmaillotées, mais il n’est même pas de bornes sur la route changeante des flots!.. O Ulysse, un de tes yeux sortait, et tu rappelais en vain sur ton corps le voile qu’en écartait le vent. Cette rousse aurait-elle insulté ta pudeur?
--O mes compagnons, soupira le roi d’Ithaque, soudain las d’improviser, quelles délices!
--Heureuses sirènes, cria le chœur délirant, heureuses sirènes qui ont Ulysse pour écho. O Ulysse, qu’a dit cette enchanteresse?
--Ce qu’elle a dit? répéta Ulysse, cette fois court d’inspiration... Elle a dit... elle a dit... préférant aux rimes l’assonance; elle a dit simplement:
Ulysse Charybde Sirène Trirème
--Quel hymne merveilleux! cria l’équipage déçu.
Mais Ulysse auquel revenait, à défaut d’un poème inédit, la mémoire et les fragments des odelettes apprises de son maître, crut utile pour son prestige de laisser ses sujets sous une plus brillante impression.
--Certes vous avez raison, ô matelots, reprit-il, et ces quatre vers semblent médiocres, répétés par l’humaine voix. Mais, aussi, en les entendant, ce n’est pas eux qu’on entendait. Les quatre mots de la sirène rousse, parvenus à votre oreille, devenaient soudain un chant étrange, et qui rongeait le cœur, et chacun ouvrait la serrure d’une époque inconnue. Portés loin de la Grèce et de nos temps illustres, on se voyait, dans trois mille ans, sur la terre tapissée des Gaules, dans une bourgade sans préfet, et un insondable goût pour les pêches à l’écrevisse, la chasse aux œufs de Pâques par des vertes prairies donnait à l’âme un mouvement mortel! Voici ce petit morceau, et pour le louer, tant il semble irréel, lumineux, obtenu par des reflets et des rayons, on ne peut guère employer que les mots d’optique...
Je vois de Bellac l’abbatiale triste, le Mail, et ce lac (Qui n’existe!)
Et je vois encor L’automne en personne Sonner dans un cor Qui ne sonne;
La foire d’été; et tante Solange haïr l’invité Qui ne mange; Ma jeunesse avec, Qui,--Dieu sait sans charme!-- Tire d’un cœur sec Cette larme!