Elpénor

Part 1

Chapter 13,775 wordsPublic domain

ELPÉNOR

L’impression de ce volume tiré à 950 exemplaires (1-950) a été achevée sous les presses de l’Imprimerie Durand, à Chartres, le 25 août 1919. Le présent exemplaire est justifié:

ELPÉNOR

PAR

JEAN GIRAUDOUX

PARIS ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS 100, RUE DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ PLACE BEAUVEAU

M CM XIX

Heureux écrivains qui le matin, au réveil, salutaire exercice, faites des haltères avec l’Iliade et l’Odyssée...

C’est alors que mourut le matelot Elpénor. Seule occasion que j’aurai de prononcer son nom, car il ne se distingua jamais, ni par sa valeur, ni par sa prudence. HOMÈRE. _Odyssée._ Chant X.

LE CYCLOPE

L’ile était un paradis. Les compagnons d’Ulysse, qui depuis quatre jours n’avaient mangé ni bu, y découvrirent plusieurs sources, dont l’une d’eau pétillante, tous les fruits, plus une baie acidulée, énorme, qui fondait délicieusement avec son noyau dans la bouche, et toutes les espèces de gibier, plus le lubard jaune rayé de noir, qu’ils découpaient par tranches transversales. En somme, le bonheur: c’est-à-dire tous vos vœux exaucés, plus celui qu’un dieu seul peut former pour vous. Toutes les ombres d’arbres, plus une parfumée qui se modelait sur le dormeur et lui évitait des camarades de sommeil, et il y avait pour les couples d’amis des ombres jumelles... Cependant, dès l’après-midi, matelots et fourriers trépignaient le sable comme s’ils avaient à en arracher le doux jus des vendanges. De leurs yeux ils versaient d’abondants ruisseaux de larmes, de l’œil droit pétillantes. Ulysse ne voyait point les avirons, enfin rassasiés d’eau salée, rentrer, langues de bois, dans les hublots de la trirème et ses compagnons y apparaître, armés de battoirs et de linges. Ils tordaient seulement leurs bras, d’où coulait un soleil aride. Si l’un d’eux, repu de chasse, s’étendait de biais sur son javelot étincelant, il agitait par saccades, dans le sommeil, ses jambes bien fendues, comme les grenouilles sur leur fil de cuivre, et se débattait dans les bras ravisseurs de Morphée. Ainsi l’enfant que sa nourrice emporte loin de la belle flaque d’eau. Bref, ils avaient tous les chagrins mortels, plus un qu’ils ignoraient, de ceux qu’un dieu seul peut donner.

C’est qu’une autre île, à un quart de lieue, se dressait, et ils n’éprouvaient plus de désir que pour elle. Non pas qu’elle promît plus que la première, car elle lui était étrangement semblable. Même pic en son centre, sur les escarpements les mêmes jardins d’oranges, et la mer dessinait autour d’elle (Ulysse les fit compter par Périmède), le même nombre de rides. A chaque platane répondait là-bas un platane, à chaque arbousier un arbousier, et les matelots maintenant se refusaient à cueillir les arbouses et les pêches, pour ne pas causer ils ne savaient quel dommage à leurs jumelles de l’autre île. Euryloque, qui voyait l’aigle avant que l’aigle ne vît Euryloque, et qu’Ulysse dans les brouillards plaçait devant lui comme un verre grossissant, orientant sa tête de la main, apercevait les mêmes zèbres courir à la file sur le rivage comme des barrières sous le soleil chatoyant. Aller dans la seconde île était exactement rester dans la première. Mais, de même que l’ami de l’amazone se languit vers le sein absent et le modèle et le caresse dans le sable des plages, de même que les époux de deux sœurs jumelles vivent le visage oblique et leurs regards croisés, tourné chacun vers celle qui n’est point sa femme; ainsi un courant doré tournait autour des îles comme une lanière et les compagnons, remuant d’impatience le pied, comme le repasseur, y aiguisaient leur désir. Ils ne voulaient pas voir que posséder la seconde image du bonheur, c’est en convoiter la troisième et se livrer à la chaîne infinie. Ils n’imaginaient non plus qu’ils pouvaient dans ce miroir se rencontrer eux-mêmes et, comme deux chèvres sur la planche qu’enjambe l’abîme, se heurter du front à leur propre existence. Toujours est-il qu’ils refusaient de jouer avec leurs osselets encore tout frais, arrachés du jour aux tendres agneaux, car ils avaient mangé les anciens pendant la famine, et qu’ils poussaient, de minute en minute, comme les poètes, de sinistres hurlements.

Le matelot Elpénor se désolait entre tous.

--Ah! divin Ulysse! criait-il, mène-nous vers la seconde île. N’as-tu donc pas comme nous, après que tu as accompli un exploit (ou le moindre geste), le sentiment que le même, juste le même, te reste à accomplir? Certes nous avons pris Troie, mais ne sens-tu pas toi aussi qu’une seconde Troie, intacte, poursuit la vie de la première, et dans tous ses détails, et Hélène machinalement coule vers Pâris un regard, et quelque écuyer inconnu applique à la dérobée une gifle sur la croupe du cheval d’Hector, et les servantes d’Hécube polissent dans les sous-sols, avec un terrible souci, une assiette d’argent terni. Certes nous avons vu les trois sirènes, mais il nous reste à voir trois sirènes encore, si différentes, juste les mêmes; et nous envions ceux qui n’ont pas vu les premières. Et toi-même, divin Ulysse, je te touche, j’embrasse tes genoux, mais laisse-moi supplier à travers toi le second Ulysse, dont toi-même, ô cruel, nous sépares! Que celui-là me pardonne d’avoir pour désir une sphynge à deux seins, puisque aussi bien j’ai deux yeux et deux oreilles.

--As-tu deux langues? répartit Ulysse. En ce cas je suis perdu.

Mais les matelots s’étaient assemblés...

--O roi d’Ithaque, criaient-ils, Elpénor est fou, et fou qui veut aller dans l’île! Or donc, inflige-nous la punition de nous y conduire, car il est évident qu’arrivés là-bas nous n’aurons plus de soucis que pour celle où maintenant nous sommes... Au travail, camarades, et jetons à la mer pelures, os, et noyaux, car nous nous repentirions amèrement, une fois en face, d’avoir souillé, quand il était notre demeure, notre désir!

Ainsi ils croyaient flatter Ulysse, rigoureux sur la propreté, et bientôt il n’y eut plus de sale, comme dans les pays récurés du Nord de l’Europe, que l’eau et que la mer.

--Parez donc le vaisseau, leur dit Ulysse.

--O Zeus, pensait-il cependant, ne m’as-tu pas mené aux limites suprêmes, et cette barre qui joue entre les deux îles n’est-elle pas le pli qui sépare notre monde du monde des Idées? M’as-tu donc jugé digne, le premier, de voir des mortels et des objets autre chose que leur corps et leurs ombres? Cette île n’est-elle pas l’Idée de notre île, l’île que toi-même tu créas, car tu ne serais pas dieu si tu t’étais mêlé de l’ignoble matière; et un démiurge a suffi. Allons donc vers l’Ile véritable. Je sens que la ceinture de l’Univers s’agrafe par ces deux boutons étincelants!

Mais il se garda de confier de telles pensées à ses matelots et se contenta de les faire parer et parfumer, comme le philosophe pare et parfume ses disciples, le jour de son cours où ils doivent apercevoir, à travers les mots, le royaume des Idées. Puis Zéphir, prenant le vaisseau par ses deux voiles, l’emporta, et soudain, comme le cocher ramène la tête du cheval effrayé vers la borne de marbre, l’arrêta frémissant près d’un promontoire.

Là où séjourna leur désir, les mortels vont avec plus de respect que là où habita un dieu. Tout ce que les matelots avaient détruit ou dédaigné dans la première île, ils le considéraient maintenant d’un œil charmé et le caressaient de mains innocentes. Ils ne tuaient plus les animaux, et d’ailleurs le soleil couchant enveloppait les antilopes, les martres et les papillons mêmes du vernis dont s’enduisent les feuillages éternels. Seule l’âme d’Ulysse était rongée par l’inquiétude et sans vernis, car il avait aperçu sur le rivage l’empreinte d’un pied gigantesque. Anxieux aussi de peser le moins possible sur un monde peut-être immatériel, il avançait d’un pas sans trace, tâtant le terrain de son bâton comme s’il l’eût pensé un décor creux, et il fermait les yeux au moindre rayonnement, par crainte qu’une fulguration subite n’absorbât le faible flambeau de son âme.

--O Pallas! pensait-il. Fasse que je foule une terre et non une œuvre de Zeus! Fasse surtout que le géant qui habite cette île, ne soit point, par un jeu de l’Olympe, ma propre Idée. Je viens de voir qu’il ajuste ses bandelettes en méprisant l’orteil, ainsi que seul j’en ai la coutume! J’en frémis. Quel prestige aurait désormais aux yeux de ses matelots ton cher Ulysse, s’ils l’avaient pu comparer à un Ulysse décuple!

D’autre part, voyant l’ombre d’Euryloque happée par l’ombre avide d’un figuier, il recommençait à craindre que tous ces faibles corps humains, y compris son corps royal, ne fussent bus soudain par leur divine souche, et il préféra rentrer au sein de la terre même:

--O camarades, ordonna-t-il, montons à cette caverne, et dormons.

Et il imposait silence à Phaësias, le premier qui ait inventé de dire vous au lieu de tu, qui répétait: «O vous, Ulysse», et le roi d’Ithaque frémissait de cet insolent pluriel.

Déjà ses compagnons dormaient, et lui-même marchait en gambadant sur le monde de Morphée, plus solide ce soir-là que le monde de sa veille, quand le soir jeta dans la grotte un troupeau de brebis immenses et l’y laissa, et ainsi l’ouragan abandonne au rivage ses flocons, ses colères. Le Géant entra derrière elles, et d’un rocher sépara la nuit du dehors de la nuit sans étoiles. Puis il prépara du feu, et les nœuds des chênes sous ses mains éclataient comme des fougasses. Ulysse, aux jointures duquel, comme un mal, s’accumulait l’angoisse, écrasé par la crainte de l’immortel et géant Ulysse, tâchait de distinguer les mouvements du monstre. Mais il ne pouvait qu’entendre son fracas. Cela d’ailleurs lui suffit et bientôt son cœur battit moins vite.

--O fille de Zeus, pensa-t-il, sois louée! Celui-là tousse, renacle et crache. Celui-là n’est pas le net Ulysse.

A ce moment le feu flamba et le géant vit les Grecs. Il était un jeune Cyclope, hirsute comme la montagne, et qui dévorait une biche. Tous pâlirent, moins Ulysse, qui ne redoutait guère que lui-même, fût-ce à grandeur égale, et qui s’avança au devant de l’horreur, épanoui à l’idée de berner un Cyclope, et se divertissant dans son discours à des inversions. Car, par plaisanterie, il recourait aux formes du langage des futurs germains qui gardent pendant toute la phrase le verbe comme un noyau dans leur bouche, et l’échappent soudain:

--O Cyclope, dit-il, ce n’est pas deux, ce n’est pas quatre, ce n’est pas six yeux ou paires (ou couples) d’yeux, qui pour contempler celui qu’au centre de ton front par ton cerveau même tu nourris, suffiraient. Bouclier, contre lequel d’Apollon les flèches se brisent, et ton sourcil comme l’arc noir de l’amazone au-dessus soudain de son bouclier rond, sur lui apparaît et se tend. O Cyclope, quand ton œil tu clignes, il semble que le soleil cligné a! A quoi la beauté reconnaît-on? A ce que les dieux l’envient. Or tu es du plus puissant, de l’Amour lui-même, envié! J’ai bien dit l’Amour, et non l’Amitié, et non le Plaisir! Anxieux de te ressembler, l’Amour s’apposa sur l’œil droit un bandeau qui depuis a glissé aussi, le maladroit, sur le gauche!

Le Cyclope s’inclina, et ce que Borée ne peut avoir du chêne, de cette masse le souffle d’Ulysse l’obtint. Cependant les matelots, hilares, et délirants de trouver, à la place d’une terrible aventure, un intermède, se levaient et criaient:

--Hourrah! Hourrah pour le Cyclope! L’Amour tâche à lui ressembler. Cache-toi, ô Amour! Tu connais les cachettes!

Le Cyclope les écoutait, stupide. Les éclats grecs de ces voix traversaient de ses pavillons la forêt épaisse, que les optatifs chatouillaient. Une minute il semblait les y retenir, penchant la tête, comme un vin dans une coupe; puis, laissait aller la louange par l’énorme canal qui conduit au marteau. Celui-ci frappait sur l’enclume, l’enclume sur le tympan. Alors il entendait. Mais son tympan était si sonore et si large qu’on l’entendait entendre.

--Étranger, dit-il enfin, tu as la langue bien pendue. S’il est permis avec toi de n’avoir qu’un œil, il ne l’est point de n’avoir qu’une oreille!

Alors les matelots, comprenant qu’ils étaient sauvés, claquèrent des mains et crièrent:

--Ce n’est pas du miel qu’il y a sur les lèvres du Cyclope! Ou alors, avec ce miel, l’abeille oublia son aiguillon. Il a de la répartie comme un diable!

--Étrangers, répondit le Cyclope, j’aime vos discours. Je m’en voudrais de vous cacher qu’un jour viendra où vous me servirez de pâture. Mais que cela ne nous empêche point d’être amis! La cuisinière alerte tuera les poules, mais elle est la bienvenue dans la basse-cour et la gent ailée, à l’envi, s’ébroue de joie à sa vue.

Alors les compagnons d’Ulysse, comprenant qu’ils étaient perdus, s’écrièrent:

--Il a raison! Ébrouons-nous à l’envi! Le Troyen qui affirmera que la cuisinière alerte n’est pas la meilleure amie des poules, nous lui enfoncerons,--dans sa bouche fendue de biais comme l’œil amande de l’hypocrite asiatique,--à coups de maillets, une betterave!

Le Cyclope tourna le dos au feu. Sa longue barbe était pleine des débris de l’antilope, mais les matelots n’osèrent le lui signaler sachant que les hommes eux-mêmes se froissent d’une telle remarque, que l’intérêt public pourtant inspire seul.

--Et toi, dit enfin le géant à Ulysse, qui as la langue comme un python pendu par la queue et par elle pourrais soulever un bœuf, quel est ton nom?

--Je m’appelle Personne, répondit Ulysse.

--C’est un nom qui ne me dit rien, dit le Cyclope. Mais ne connais-tu pas les droits d’un hôte? N’as-tu pas à me révéler aussi le nom de ton père, et celui de ton aïeul?

--Mon père s’appelait De Personne, reprit Ulysse. Il était de naissance noble. Moins cependant que le père de mon père, qui s’appelait De De Personne.

--Et toi? dit le Cyclope à chaque matelot.

Mais les matelots, devinant la malice de leur roi, fixèrent les yeux sur lui, et d’après la part du corps qu’il désignait du doigt sur lui-même, se forgèrent chacun leur nom:

--Je m’appelle Monfront, dit Euryloque .

Et tous suivirent son exemple. Non toutefois sans une alerte, causée par Elpénor, qui n’avait pas compris la ruse, et s’obstinait à ne pas répondre, interloqué par le geste d’Ulysse, qui montrait son œil d’un doigt plus frémissant que celui de la boussole, et par les vingt-quatre gestes de ses camarades qui imitaient Ulysse. Déjà le Cyclope allait sur lui, menaçant. Enfin sa face s’éclaira:

--Je m’appelle le Cyclope! hurla-t-il triomphant; et le nom résonna dans la caverne.

Alors ses compagnons, voyant leur mort s’écrièrent:

--Ah! que ne sommes-nous restés dans l’autre île? Certes il est beau de voir le plus bel œil de Cyclope luire en notre prison. Mais que sert au malheureux chancre d’habiter l’huître, nourrît-elle la plus belle perle?...

Mais, entendant ce nom redoutable, le Cyclope, pris d’un tremblement, se rassit.

* * * * *

--Dis-moi, Personne, demanda-t-il doucement quand son cœur fut calme, as-tu jamais aimé?

--C’est selon, répartit Ulysse. Qu’entends-tu par aimer?

--Par aimer? reprit le Cyclope (et, coloré par les reflets du bûcher, il semblait brûler lui-même)... Par aimer, j’entends frissonner d’un feu qui glace, étouffer d’une ombre aride, j’entends écrire mon nom à la hache sur l’écorce des chênes, et dans la mer avec des quartiers de roche habilement posés. Pauvre nom que le flux chaque jour recouvre, et je me sens des heures entières anonyme. Et j’entends enfin, selon l’humeur de l’objet,--c’est ainsi n’est-ce pas que vous autres hommes appelez vos amantes?--selon l’écart des deux petits plis à son front, fatal aiguillage, arriver en une seconde à l’idée du bonheur ou du malheur éternel, et le tuer (j’entends l’objet) s’il le faut!

--O camarades, répondit seulement Ulysse, chantez au Cyclope ce que c’est que l’amour!

Il dit et les matelots clamèrent l’hymne de Pénélope:

Aimer, c’est chaque nuit couper des fils de laine, Les retendre le jour. C’est vouloir, c’est ne pas vouloir, c’est être reine, C’est maudire l’amour!

Et Périmède balançait son corps au-dessus d’eux, pour marquer la cadence.

Le Cyclope les interrompit, effaré.

--Holà! dit-il! quel est ce langage bizarre, élastique et trompeur, qui me donne l’impression de rouler sur la crête des vagues, puis d’enfoncer, et qui me chavire!

--Ce sont des vers, répartit Ulysse, et les femmes cèdent à qui les leur offre. Remets-toi, te voilà tout pâle!

Le Cyclope s’épongea:

--Il faut être habile comme ce vieux pilote, dit-il en désignant Périmède, pour se tenir droit sur une pareille houle. N’avez-vous donc point un mode d’aveu moins incommode pour l’amant?

--Nous avons les versets, répartit Ulysse. Certes l’attaque régulière de la rime, et l’absence de toute relation entre le rythme et la pensée, qualités maîtresses des vers, les rendent plus redoutables pour le physique des hommes, mais les versets épousent les mouvements même de la passion. L’âme elle-même est leur doublure, non le bois blanc des versificateurs,--et entre les césures, on l’aperçoit elle-même, étincelante. Camarades, récitez au Cyclope les versets d’Ulysse Partant!

Ils déclamèrent et Périmède levait la main aux césures et aux rejets, la gardait une minute haute, retenant les plis soyeux du verset, comme le dieu voyeur qui soulève les tentures de la chambre nuptiale:

Ah! vois mon écuyer tirer par la boucle du timon le double attelage et l’accrocher

Au train bombé du char: Vois Mars avec effort ceindre une de ses ceintures. Ah! l’un remuant et harcelant l’autre, vois les deux étendards à ma fenêtre dans le vent du matin, se parler et se mordiller comme mes deux chevaux!

Ah! comme le roi qui essaye sur ses courtisans une vertu nouvelle, o jour nouveau, laisse-moi t’essayer sur moi! O Aurore, o pudeur, colore d’Ulysse tout ce que l’acier et l’or ne rend point invulnérable et glisse un fil rose entre les jointures de mes cnémides.

Et laisse-moi brouiller comme un jeu qui ne servira plus l’Hellade et ses petites cases: O Ithaque chef-lieu Athènes! O Lesbos, chef-lieu Sidon!

--Décidément, dit le Cyclope, j’aime mieux le vers, malgré le mal qu’il me fait! Auquel des deux, dis-moi, les femmes cèdent-elles le plus vite?

--C’est selon, répartit le divin Ulysse (qui n’était point divin, comme on le sait, en ce que toujours il succombait au désir de placer une de ses épigrammes)... Le vers, je te l’ai expliqué, agit sur les muscles et les force à sourire. Tu as vu sourire une femme, Cyclope?

--J’ai vu les cheveux frisés que Galatée coupe droits sur son front soulevés tout d’un coup par la brise. Son visage restait sévère, mais ainsi sourit par sa frange la mer cruelle.

--Le verset, poursuivit Ulysse, gonflant leur cœur, les fait pleurer. As-tu vu pleurer des femmes, Cyclope?

--J’ai vu l’averse sur le visage de Galatée. Elle souriait. Mais de grosses gouttes coulaient sur ses joues.

--Mais l’épigramme, acheva Ulysse, les jette pantelantes à tes pieds. Camarades, chantez au Cyclope l’épigramme que fit Pâris pour Hélène, fille de Léda.

Il dit et les matelots chantèrent:

On dit, femme d’Agamemnon, Qu’en amour, faux est ton renom Et que, fasse qu’on ne le croie, Tu ne sais aller jusqu’à Troie...

--Et que répondit Hélène? demanda le Cyclope exultant...

--Camarades, ordonna Ulysse, dites au Cyclope ce que répondit Hélène. Il est discret; nul ne le saura. Je sais que d’abord elle rougit...

--J’ai vu rougir des femmes! hurla le Cyclope. J’ai vu Galatée endormie et le soleil levant sur ses joues... La seule qui rougisse en dormant!

Mais le chœur lui coupa la parole:

--Et toute pantelante, acheva le chœur, qui reprenait par flatterie les adjectifs de son roi, elle dit:

C’est un péché, je le confesse, Mais Pâris vaut bien une messe!

--Vous me ferez une épigramme, cria le Cyclope délirant! Mais vous n’êtes pas tous indispensables pour l’achever. Voilà que j’ai faim. Ne puis-je rôtir deux ou trois d’entre vous?

--O Cyclope, répartit Ulysse, enlève à l’orgue un de ses tuyaux, et il joue faux. Tue l’un de nous, et l’épigramme rate!..

C’est ainsi qu’avec des sobriquets, Ulysse avait bâti de ses matelots un corps invulnérable, et autour du nom insaisissable de Personne, ils goûtaient un calme enviable, le suivant dans chacun de ses gestes, comme les brebis qui se groupent pour habiter et suivre l’ombre d’un nuage.

* * * * *

--Attention, dit Ulysse, ayons l’œil, et le bon!

Au-dessus de l’œil du Cyclope, fermé comme une trappe sur les caves du sommeil, six matelots balançaient en mesure un tronc d’olivier dont la pointe était rougie. C’étaient les six que désignait Ulysse pour ficher dans un rivage le pieu qui retient le vaisseau dans la tempête; de la même force ils allaient planter celui-là, et amarrer leur vie au fond de l’ombre éternelle. Les brebis, prévoyant quelque malheur, émettaient plaintivement--laissant la première aux hommes qui s’indignent, la dernière aux serpents qui se froissent--la seconde lettre de l’alphabet.

--Une! deux! trois! commanda Ulysse.

C’en était fait! Ainsi, si la terre était ronde, déborderait-elle et éclaterait-elle, un dieu d’acier enfonçant en elle son index rougi. La nuit en monta et s’enflammait comme les gaz noirs. Chacun des sourcils et des cils crépita comme les tiges d’hyacinthes fanés qu’on jette au feu. Le Cyclope sauta sur ses pieds, et, avec des hurlements épouvantables, appela les autres Cyclopes...

--Il s’est réveillé! se dit l’astucieux Ulysse.

Deux heures durant, le géant tourna en rond, et les brebis effrayées galopaient devant lui. Boucle complète, et telle qu’il s’en forme dans le sein des métaux infernaux. Enfin, comme il piétinait les agneaux épuisés, il eut pitié d’eux, il s’accroupit au centre de la grotte, lançant parfois au hasard, pour saisir les Grecs, ses mains à droite et à gauche. Mais il ne pouvait attraper que des crabes, que les compagnons d’Ulysse avaient pêchés sur le rivage et s’amusaient à lui tendre au bout des coudriers flexibles. Bientôt tous les autres Cyclopes s’assemblèrent devant l’antre:

--Eh, Cyclope! criaient-ils. Tu cries comme une vraie pucelle! Dis-nous qui t’a pincé?

--C’est Personne! répondit le Cyclope. C’est Personne!

--Qui est-ce, ton Personne? demandèrent les Cyclopes, car ils voyaient, à l’absence de la négation, que Personne était un nom propre et point un pronom.

--Personne? répondit le Cyclope. C’est le fils de de Personne, le petit-fils de de de Personne...

Les Cyclopes se mirent à rire:

--Voilà que tu bégayes! Cyclope!

--Et le bandit n’était pas seul, continua Polyphème. Il y avait...

Et il nomma vingt-quatre parties de son corps, croyant nommer les vingt-quatre compagnons d’Ulysse. Les Cyclopes étaient en joie:

--Et ton nombril, Cyclope? crièrent-ils. N’a-t-il rien fait dans cette histoire?

Et, pouffant de leur plaisanterie, ils regagnèrent leurs clos en lutinant leurs compagnes.

Soudain, le Cyclope se frappa le front,--sur le côté, comme font les Cyclopes quand ils ont une idée.

--O mon père, gémit-il, ô Neptune! Guéris-moi de l’épigramme que m’ont faite les maudits Grecs! Déjà, ils voulaient m’apprendre des vers et me donner sur la terre, les impies, ces alertes de cœur qu’on ne doit éprouver que sur tes flots! Guéris-moi, car est-il plus difficile pour un dieu de tirer son fils de l’ombre que du néant? Vois-moi, ô mon père, et je verrai!