Éloge du sein des femmes Ouvrage curieux

Chapter 1

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ÉLOGE DU SEIN DES FEMMES

TIRÉ A 602 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS, SAVOIR:

400 exemplaires in-8° couronne, papier vergé. 150 -- -- carré, -- vélin. 30 -- -- -- -- chine. 30 -- -- -- -- whatman. 2 -- -- -- -- peau vélin.

N° 285

OUVRAGE CURIEUX

DANS LEQUEL ON EXAMINE S'IL DOIT ÊTRE DÉCOUVERT S'IL EST PERMIS DE LE TOUCHER QUELLES SONT SES VERTUS, SA FORME, SON LANGAGE, SON ÉLOQUENCE LES PAYS OÙ IL EST LE PLUS BEAU ET LES MOYENS LES PLUS SURS DE LE CONSERVER

PAR

MERCIER DE COMPIÈGNE

QUATRIÈME ÉDITION

REVUE, ANNOTÉE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE

PARIS

A BARRAUD, EDITEUR-LIBRAIRE

23, RUE DE SEINE

1873

AVANT-PROPOS.

Ce fut en 1720 que parut à Amsterdam un volume intitulé les _Tétons_; il formait la troisième partie d'une série où figuraient déjà les _Yeux_ et le _Nez_; le frontispice ajoutait qu'il y avait là des «ouvrages curieux, galants et badins, composés pour le divertissement d'une certaine dame de qualité, par J. P. N. du C.» Une annonce faite par un libraire hollandais, en 1721, informe le public que l'auteur se proposait de passer successivement en revue «toutes les parties du corps humain;» projet scabreux qu'il n'eut pas le temps d'effectuer ou dont les difficultés l'arrêtèrent. Diverses indications permettaient d'ailleurs d'attribuer la rédaction de ce triple recueil à Étienne Roger, libraire actif, établi à Amsterdam, et qui mettait volontiers la main aux livres qu'il offrait au public. Toutefois les bibliographes les plus accrédités mettent l'oeuvre sur le compte de Jean-Pierre-Nicolas Ducommun, dit Véron, dont les initiales cadrent fort bien avec l'énoncé du titre, et qui est l'auteur de diverses pièces de vers (fort médiocres) insérées dans la troisième partie du recueil en question.

Un quart de siècle s'écoula, et le volume mis au jour à Amsterdam reparut avec le titre suivant: _Éloge des tétons, ouvrage curieux, galant et badin, en vers et en prose_, publié par ***, Francfort, 1746, in-8. En 1775, cet _Eloge_ fut derechef réimprimé sous la rubrique de _Cologne, à l'enclume de vérité_, 1775; on y joignit diverses _pièces amusantes et la Rinomachie ou Combat des nez_.

Vers la fin du siècle dernier, vivait à Paris un littérateur médiocre, mais actif, Claude-Francois-Xavier Mercier, surnommé de Compiègne, afin de le distinguer de divers autres Mercier; il était né dans cette ville en 1763. Se trouvant sans ressources pendant les orages de la Révolution, il demanda à sa plume des moyens d'existence; il se fit le vendeur de ses écrits, et il les multiplia rapidement. Il rédigeait, il compilait, il traduisait, il composait en prose et en vers une multitude d'in-18 qui se succédaient avec promptitude et qui portaient souvent l'empreinte de la rapidité avec laquelle ils étaient élaborés. Mercier d'ailleurs, il faut le reconnaître, manquait de goût, et son instruction était fort superficielle. Il a laissé divers écrits dont il est inutile de rappeler les titres, mais qui excitent, à bon droit, les craintes du chaste lecteur; il aimait à traiter des sujets bizarres; il mit en français, en y joignant des additions assez considérables, une facétie de l'Allemand Rodolphe Goclemin, et il les publia sous le titre d'_Eloge du pet_, dissertation historique, anatomique et philosophique sur son origine, son antiquité, ses vertus, sa figure, les honneurs qu'on lui a rendus chez les peuples anciens et les facéties auxquelles il a donné lieu (1799, in-18). Longtemps oubliés, les petits volumes sortis de l'officine de Mercier trouvent aujourd'hui des amateurs très-disposés à les recueillir; dans le nombre figure l'_Eloge du sein des femmes_, publié à Paris en 1800; c'est un _riffacimiento_ du volume dont nous avons mentionné trois éditions antérieures. Mais selon son usage, Mercier ne s'est point borné à une simple reproduction; il a supprimé des longueurs, il a ajouté des détails nouveaux, il a inséré des pièces de vers parmi lesquelles il en est d'assez agréables; il a remanié la division du texte original, qui se trouve offrir trois chapitres nouveaux; il a joint à tout ceci une gravure due à un burin peu exercé qui a reproduit gauchement un dessin lourd et maussade. Il eût été facile de trouver sans doute un artiste mieux inspiré.

Le petit volume en question est devenu assez rare, surtout en bon état; nous avons pensé que quelques amateurs feraient bon accueil à une quatrième édition de cet _Eloge_; ils ne regretteront pas sans doute d'y trouver une sorte d'anthologie de ce que divers poëtes ont dit à propos du sein; nous avons dû nous borner à choisir, car si nous avions voulu tout reproduire, nous aurions grandement dépassé les bornes que nous avons dû nous prescrire; mais nous espérons que nos recherches, dans des volumes assez peu connus parfois, nous auront amenés à mettre la main sur des morceaux gracieux qu'on lira avec plaisir.

ÉPITRE DÉDICATOIRE.

SONNET.

_L'auteur du traité des Tetons Chante si haut sur la matière Qu'il donneroit musique entière, S'il descendoit de quelques tons._

_Mais comme sa muse est altière, Il n'ira pas chez ses Martons, Chanter leurs tourelontontons, De là jusqu'à la jarretière._

_Si cependant du haut en bas, Il alloit pousser ses ébats; On entendroit belle harmonie!_

_Vénus, peinte par tous ses traits, Feroit éclater mille attraits Dans une telle anatomie._

Par C. L. d'Ar.

_Nota._ Nous avons supprimé l'épitre dédicatoire de Ducommun, sur l'édition d'Amsterdam, 1720, parce qu'elle n'a rien de neuf, ni de piquant; nous la remplaçons par une petite pièce de vers assez rare et qui vient ici fort à propos, puisqu'elle s'adresse aux dames.

LES POMMES.

Le ciel, pour enchanter les hommes, Vous a fait présent de six pommes: Sur votre visage il a mis Deux petites pommes d'apis D'un bel incarnat empourprées, Et que nature a colorées: Les soucoupes et les cristaux Ne portent pas de fruits si beaux. Plus bas une fraîche tablette, En supporte deux de rainette; Et l'on trouve encore plus bas Deux autres qu'on ne nomme pas. Elles sont de plus grosse espèce, Et n'ont pas moins de gentillesse: Ce sont deux pommes de rambour, Qu'on cueille au jardin de l'amour. Voilà trois paires de jumelles Qui font tourner bien des cervelles. Ève perdit le genre humain, N'ayant qu'une pomme à la main; Mais notre appétissante mère, En laissait voir deux sur son sein. Et l'attrait des fruits de Cythère, Dont l'aspect le mettait en train, Fit succomber notre bon père. Satan, dont l'esprit est malin, Entrait aussi dans le mystère. Pressés, comme Adam, de manger, Nous pétillons d'impatience Auprès du jardin potager Dont vous portez la ressemblance. Vive la pomme et les pommiers! Leur aspect seul nous ravigotte: On doit baiser les deux premiers, Avec les seconds on pelotte: Triomphe! amour! aux deux derniers. Heureux qui les met en compotte!

ÉLOGE DU SEIN DES FEMMES.

CHAPITRE PREMIER.

DES TÉTONS, DE LEUR POUVOIR ET DE LEURS CHARMES.

J'avais d'abord le dessein de faire un traité de la supériorité du teint blanc sur le brun, et ces deux chansons de Cl. Marot m'en avaient fourni l'idée:

DE LA BRUNE.

Pourtant si je suis brunette, Amy, n'en prenez esmoy: Autant suis ferme et jeunette, Qu'une plus blanche que moy Le blanc effacer je voy.

Couleur noire est toujours une, J'ayme mieux donc estre brune Avecques ma fermeté, Que blanche comme la lune Tenant de legereté.

POUR LA BLANCHE.

Pourtant si le blanc s'efface, Il n'est pas à despriser: Comme luy le noir se passe, Il a beau temporiser.

Je ne veux point mespriser, Ne mesdire en ma revanche: Mais l'ayme mieux estre blanche Vingt ou trente ans ensuivant En beauté nayve et franche, Que noire tout mon vivant.

Mais à quoi bon raisonner simplement sur les couleurs, lorsqu'il y a tant d'autres beautés plus solides chez les femmes! ce serait mal employer son temps, et abuser de la bonté de mes lectrices. Ce n'est donc, ni de vos pieds mignons, ni de vos belles mains potelées, ni de vos yeux brillants, ni de votre joli petit nez, ni des autres parties de votre charmant ensemble, que je veux vous entretenir aujourd'hui. N'appréhendez pas que je puisse vous faire rougir. Je suis de l'avis de Marot, lorsqu'il dit:

Arrière! mots qui sonnent salement, Parlons aussi des membres seulement Que l'on peut voir, sans honte, descouverts; Et des honteux ne souillons point nos vers. Car, quel besoin est de mettre en lumière Ce qu'est nature à cacher coustumière?...

Ainsi, pour ne pas vous tenir plus longtemps dans l'incertitude, c'est l'éloge des tétons que je vais faire. Le sujet est beau, il est grand, il a exercé les génies les plus élevés. Le cavalier Marin appelle les tétons des belles, deux tours vivantes d'albâtre, d'où l'amour blesse les amants: il les compare à deux écueils, contre lesquels notre liberté vient faire agréablement naufrage: il les appelle deux mondes de beautés, éclairés par deux beaux soleils, c'est-à-dire les yeux. Un poète français, qui n'est guères moins ingénieux que le cavalier Marin, moins magnifique dans ses peintures, mais plus juste et plus gai, les appelle dans une de ses chansons, deux pommes, et il ajoute:

Heureux qui peut monter sans bruit Sur l'arbre qui porte ce fruit!

Cyrano de Bergerac trouve mauvais que les écrivains modernes, qui veulent peindre une beauté parfaite, emploient l'or, l'ivoire, l'azur, le corail, les roses et les lis: il n'a pas plus raison de les tourner en ridicule, parce qu'ils clouent les étoiles dans les yeux des belles, et qu'ils dressent des montagnes de neige à la place de leur sein: en effet, ces expressions pompeuses sont dignes de ces grands objets, et le sein des femmes a des charmes encore au-dessus de ceux de leurs yeux. C'est ce que Cotin nous démontre par des vers sur une belle gorge:

Dans l'entretien délicieux De la charmante Iris dont je suis idolâtre, Va, pose, Amour, sur ses beaux yeux, Le voile qu'elle a mis sur sa gorge d'albâtre.

Quand le printems a banni la froidure, On ne voit point de si beaux lis Aux jardins les plus embellis Par les soins curieux qu'apporte la nature.

Depuis que de mon coeur je fis l'heureuse perte, J'ai visité bien des climats, En dépit des chaleurs, en dépit des frimats: Et si je n'ai point fait de telle découverte.

Pour voir un objet sans pareil, Il ne faut point courir sur tant de mers profondes, Ni voir l'un et l'autre soleil, Il faut voir ces deux petits mondes.

Pour rendre de mon sort tout l'univers jaloux, Il suffit qu'à mes yeux leur blancheur on étale; L'Aurore n'offrit rien à l'amoureux Céphale, De si charmant et de si doux.

Ah! si, sans leur déplaire, on osait les toucher, Et si deux belles mains n'y mettaient point d'obstacle, Serait-ce point, par un miracle, Amollir un coeur de rocher?

Dans l'entretien délicieux De la divine Iris, dont je suis idolâtre: Amour, en ma faveur, viens mettre sur ses yeux Le voile qu'elle a mis sur sa gorge d'albâtre.

Une belle gorge avait tant d'empire sur le coeur de Boursault, que pour en voir une, à travers la mousseline, il devenait amoureux jusques à la folie. C'est ce que prouvera ce beau fragment d'une lettre qu'il écrivait à son ami Charpentier:

«Je vous ai fait promettre qu'après dîner nous irions ensemble chez la belle brune, avec qui nous jouâmes hier au logis de Mme Deshoulières: je vous dispense de me tenir parole, à moins que vous ne me donniez caution bourgeoise pour la sûreté de ma personne. Ce n'est pas que je doive rien appréhender pour ma liberté. Délivré de la tyrannie d'une blonde qui m'a fait soupirer quinze ou seize mois pour rien, j'ai fait serment de ne tomber de ma vie en de pareilles fautes; mais dans les tems de ma première servitude, il m'est échappé tant de sermens, j'en ai tenu si peu, que je n'ose plus me mettre au hasard de jurer de rien. Je trouvai hier votre brune si bien faite, ses yeux me parurent si brillans, sa bouche si petite, sa gorge, que je ne vis que par les yeux de la foi, est, je crois, si belle, que si vous n'eussiez arraché ma vue de dessus ses charmes, quand vous me fîtes souvenir qu'il était tems de nous en aller, je sentais déjà ce que je sentis la première fois que je commençai d'aimer. Mon coeur, que j'ai fait le gardien de ma franchise, m'a joué tant de tours, que, si tantôt je vous accompagne à la visite que vous avez dessein de rendre, je gage que j'en reviens aussi chargé d'amour, que si on le donnait _pro Deo_.»

Le même auteur, faisant à sa maîtresse le portrait d'une belle, marque bien expressivement la victoire assurée que remporte une belle gorge sur une âme masculine.

«En vérité, Babet, dit-il, si tu ne reviens bientôt de Bagnolet, tu cours risque de ne pas me trouver constant à ton retour. On me mena hier au bal, où je trouvai une jeune personne qui n'a pas moins de belles qualités que toi. Elle a les cheveux d'un blond cendré, tout-à-fait beau, mais qui n'approche pourtant pas de la couleur des tiens. Elle a le front grand et élevé, mais le tien l'est encore davantage. Ses sourcils qui ne paraissent presque point, parce qu'ils sont blonds, se montrent toutefois assez, pour faire remarquer que leur symétrie est la plus régulière du monde. Ses yeux, qui sont aussi noirs que les tiens sont bleus, sont si bien fendus, qu'ils ne jettent jamais un regard, sans faire une conquête. Ils ont autant de vivacité que les tiens ont de douceur, et ils semblent faits pour prendre de l'amour, comme les tiens pour en donner. On voit sur ses joues une nuance de blanc et d'incarnat si éclatante, qu'il semble qu'elle tienne des mains de l'art un présent qui ne vient que de celles de la nature, qui a pris tant de peine après elle, que, sans toi, qui es son chef-d'oeuvre, elle serait le plus beau de tous ses ouvrages. Son nez, qui n'est ni trop grand ni trop petit, est justement comme il le faut, pour avoir beaucoup de ressemblance avec le tien: sa bouche, qui n'est pas si petite que la tienne, est plus petite qu'aucune autre que j'aie jamais vue. Elle a les lèvres si fraîches et si vermeilles, que, depuis ton absence, je n'ai rien envisagé de plus charmant. Ses dents sont si blanches et si bien rangées, que je lui faisais cent contes risibles, pour avoir le plaisir de les voir souvent. Le trou qu'elle a au menton me fait souvenir qu'elle en a encore aux joues, ce qui donne une merveilleuse grâce au reste de son visage. Pour sa gorge, on peut dire:

Que c'est là que l'Amour, pour lancer tous ses traits, Entre deux monts d'albâtre est campé tout exprès.

«Je te jure, Babet, que je n'ai jamais rien vu de si aimable; si mon _galérien de coeur_, qui n'échappe jamais d'une chaîne que pour tomber dans une autre, ne se contentait de la gloire de tes fers:

Ma constance ébranlée allait faire naufrage.»

N'est-ce pas la jolie gorge de Dorimène qui fait ainsi délirer Sganarelle, lorsqu'il dit:

«Où allez-vous, belle mignonne, chère épouse future de votre époux futur? Eh bien! ma belle, c'est maintenant que nous allons être heureux l'un et l'autre! vous ne serez plus en droit de me rien refuser; je pourrai faire avec vous tout ce qui me plaira, sans que personne s'en scandalise. Vous allez être à moi, depuis la tête jusqu'aux pieds, et je serai le maître de tout! de vos petits yeux éveillés, de votre petit nez fripon, de vos lèvres appétissantes, de votre petit menton, de vos petits tétons rondelets, de votre, etc. Enfin toute votre personne sera à ma discrétion, et je serai à même pour vous caresser comme je voudrai. N'êtes-vous pas bien aise de ce mariage, mon aimable pouponne?»

On croira peut-être que ce discours de Sganarelle est une gradation, et que ce qu'il laisse en blanc, est le plus fort objet de sa passion; je le veux bien, mais en ce cas, il a le goût un peu trop terrestre et grossier. Tel est celui de l'auteur des vers suivants, à sa maîtresse, sur un mal de gorge:

Il est bien peu galant de vous prendre à la gorge, Ce mal qui dedans vous regorge; C'est être à vous saisir un des plus maladroits; Si j'avois, comme lui, sur vous droit de m'étendre, Et, comme lui, le choix de ce qu'on peut vous prendre, Je vous saisirois bien par des meilleurs endroits.

Que dira-t-on de la pensée d'un autre auteur qui dit: l'amour ressemble à un jeu de paume; quand une fille se laisse baiser la main, cela vaut quinze; si elle souffre que l'on prenne un baiser sur ses lèvres, cela vaut trente; si elle permet que ce soit sur la gorge, cela vaut quarante-cinq: il ne faut plus qu'un coup, et le jeu est gagné.

Je raconterai l'histoire suivante, parce qu'elle est vraie:

«On a souvent parlé de la force du sang, mais on n'a pas aussi souvent parlé de la gorge; quoi-qu'avec beaucoup de raison, on appelle aujourd'hui les tétons, le _boute-en-train_. Le fait suivant prouve admirablement leur vertu, qu'on peut nommer de résurrection, et de résurrection de la chair. Dans la plupart des églises papistes où la superstition était dominante, il se faisait des cérémonies tout à fait extravagantes. La ville de... était un des plus fameux théâtres de ces représentations de mystères ridiculement fanatiques. C'était une coutume établie de temps immémorial, de représenter chaque année, dans la semaine sainte, les mystères de la passion. Pour aller au solide, sans s'amuser à la bagatelle, on ne manquait pas, le jour du vendredi saint, d'offrir aux dévots spectateurs une scène burlesque du crucifiement du Sauveur du monde. On choisissait pour cela un jeune homme de la ville, auquel on faisait porter une croix fort pesante, à laquelle on l'attachait avec des cordes au lieu de clous, et dans une nudité presque complète. Je dis presque, parce que l'impudeur n'était pas encore parvenue au point de dévoiler certaines parties qui doivent être cachées. On les voila donc chez notre jeune homme avec une ceinture de papier. Il faut remarquer que le jouvenceau était le corps du monde le mieux formé, le plus vigoureux en apparence, et de la plus belle carrure d'épaules. Et que la même coutume faisait choisir entre les plus belles filles de la ville, trois tendrons qu'on aurait pris pour des Vénus, pour représenter les trois Maries pleurantes au pied de la croix. On n'avait pas seulement égard aux traits réguliers du visage, ni à la finesse de la taille, on voulait qu'elles fussent encore richement pourvues du grand mobile de la tendresse, je veux dire fournies de tétons à l'Anglaise, que l'on laissait en pleine liberté d'émouvoir la copie du Christ. Or, l'année où se passa le fait que je raconte, le choix fut si bon (les prêtres se connaissent en attraits) que l'on mit sous la croix, dans le beau désordre de la douleur, les trois filles les plus ravissantes. On eût pris chacune d'elle pour Vénus, ou toutes trois pour les Grâces. Elles ne furent pas plutôt sous les yeux du crucifié, qu'elles firent miracle, je veux dire que, malgré la situation où il était, et la majesté de son personnage, les trois Maries produisirent l'effet le plus étonnant que puisse peindre la chronique scandaleuse. Notre Hercule galant, posté à l'avantage, avait en perspective une demi-douzaine de tétons capables, par leur systole et leur diastole, de subjuguer la vertu du plus froid anachorète, ce qui occasionna un incident très-comique et très-profane, car le crucifié, au lieu de prononcer du haut de sa croix des paroles dignes de celui qu'il représentait, prononça des turpitudes dignes de l'abolition éternelle d'une cérémonie aussi indécente, et telles en un mot qu'on peut les deviner. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il ne put s'empêcher de crier: «Otez donc de devant mes yeux les trois Maries, ou le papier va crever.» Le scandale que fit naître une telle action, et des paroles qui compromettaient à ce point la religion, firent rentrer l'archevêque en lui-même, et lui firent comprendre qu'elles l'exposaient à la risée publique. Il supprima donc un usage, ou plutôt un abus qui tendait directement au mépris du culte, de manière qu'il n'en fut plus parlé depuis[1].

[Note 1: Évariste Parny, auteur, en l'an VII, du poëme de la _Guerre des Dieux_, dans lequel on ne reconnaît plus le chantre délicatement voluptueux d'_Éléonore_, du _Lendemain_, et de la _Journée champêtre_, a fait usage de cette anecdote dans le deuxième chant de ce poëme, première édition. Il l'a supprimée dans la seconde édition, et c'est peut-être un second tort. C'est dans cet Éloge qu'il a trouvé ce mystère qu'il fait jouer à la famille de Dieu: il n'a donc pas eu le mérite d'une grande invention dans ce poëme.

Pensant que le lecteur en sera satisfait, nous reproduisons ce morceau, qui du reste tient ici naturellement sa place:

Du Paradis la troupe infatigable, Pour terminer, joua la Passion, Et joua bien. Les conviés, dit-on, Goûtèrent peu ce drame lamentable. Mais un malheur qu'on n'avait pas prévu Du dénouement égaya la tristesse: Bien flagellé, le héros de la pièce Était déjà sur la croix étendu. On choisissait pour ce rôle pénible Un jeune acteur intelligent, sensible, Beau, vigoureux, et sachant bien mourir, Il était nu des pieds jusqu'à la tête: Un blanc papier qu'une ficelle arrête Couvrait pourtant ce que l'on doit couvrir. Charmante encore après sa pénitence, La Magdelène au pied de la potence Versait des pleurs: ses longs cheveux épars, Son joli sein qui jamais ne repose, Du crucifié attirait les regards. Il voyait tout, jusqu'au bouton de rose; Quelquefois même il voyait au-delà. Prêt à mourir, cet aspect le troubla. Il tenait bon; mais quelle fut sa peine, Quand le feuillet vint à se soulever! «Otez, dit-il, ôtez la Magdelène! Otez-la donc, le papier va crever.» Soudain il crève; et la Vierge elle-même Pour ne pas rire a fait un vain effort. «Le tour est bon, dit le Père suprême, On le voit bien, le drôle n'est pas mort.»]

Un peintre peut venir à bout de représenter aux yeux toutes les grâces d'un beau visage. Il échoue ordinairement, quand il essaye de peindre une belle gorge. La Motte en pourrait être une preuve dans le portrait suivant:

Toi, par qui ta toile s'anime. Peintre savant, prends ton pinceau: Et qu'à mes yeux ton art exprime Tout ce qu'ils ont vu de plus beau.

Ne m'entends-tu pas? peins Silvie: Mais choisis l'instant fortuné Où, pour le reste de ma vie, Mon coeur lui fut abandonné.

Au bal, en habit d'Espagnole, Elle ôtoit un masque jaloux, Plus promptement qu'un trait ne vole, Je fus percé de mille coups.

Peins ses yeux doux et pleins de flamme, D'où l'Amour me lança ses traits; D'où ce Dieu s'asservit mon âme, En un instant et pour jamais.

Peins son front plus blanc que l'ivoire. Siége de l'aimable candeur; Ce front, dont Vénus feroit gloire. S'il y brilloit moins de pudeur.

Poursuis, peins l'une et l'autre joue, La honte des roses, des lis; Et sa bouche où l'Amour se joue, Avec un éternel souris.

Peins sa gorge.... Mais non: arrête.... Ici, ton art est surmonté; Ah! quelques couleurs qu'il apprête, Tu n'en peux rendre la beauté.

Laisse cet inutile ouvrage; Ah! de l'objet de mon ardeur Il n'est qu'une fidelle image: Que l'Amour grava dans mon coeur.