Elias Portolu

Part 11

Chapter 113,869 wordsPublic domain

Le jour suivant, il eut peur; et l’idée lui vint de retourner au pays et de se jeter aux pieds de l’abbé Porcheddu. «Mais s’il revoyait Maddalena auparavant?» A cette idée, un frisson lui courut de la tête aux pieds. Hélas! tout serait inutile! Elias aimait toujours Maddalena, et il ne pouvait l’effacer de sa mémoire. Au moment où il croyait avoir vaincu, avoir fait taire ses sens, aboli le passé, enseveli son cœur, soudain la passion le ressaisissait, plus tenace, et l’emportait comme une feuille dans un tourbillon. C’était la main de ce monstre invisible qui s’appesantissait sur sa nuque et qui le poussait vers le crime. Son visage redevint livide et ses yeux s’obscurcirent.

Le troisième jour, il se trouvait par hasard à l’entrée de la _tanca_, pensif et morose, lorsqu’un événement extraordinaire le glaça d’épouvante. Ce matin-là, comme d’habitude, Mattia était allé à Nuoro, d’où il devait rentrer vers midi. Or, le tiède midi de mars régnait sur les pâturages. A cette douce heure de soleil et de rêves, on ne voyait personne dans l’immensité du plateau; une brise agréable passait, courbant l’herbe que le soleil avait chauffée. Et voilà que, tout à coup, au lieu de Mattia, Elias vit arriver Maddalena sur la jument balzane encore suivie de son poulain. Était-ce une hallucination, un fantôme de son esprit malade? Jamais Maddalena n’était venue seule à la bergerie. Il regarda mieux, pâle, bouleversé. Oui, c’était bien elle, c’étaient ses grands yeux ardents, fixés de loin sur ceux du jeune homme avec une puissance magnétique.

Pas une seconde Elias n’eut ni le désir ni la force de s’enfuir; les jambes lui manquèrent, et il s’assit sur le petit mur.

Elle avançait, sans se hâter; mais, sitôt la porte franchie, elle sauta lestement à bas de son cheval et s’approcha du jeune homme. Elle tremblait toute, et elle le regardait avec une passion folle. Ah! quelle expression ils avaient, ces yeux sombres, ardents, mi-clos, vus d’en bas comme les voyait Elias! Il ne l’oublia jamais; et il comprit alors que ce regard lui donnait une joie dont une seule minute valait toute une éternité de la joie éprouvée la semaine précédente.

--Et Mattia? demanda-t-il.

--Mattia est resté au pays. Je l’ai persuadé de me laisser venir à sa place. Pietro est absent. Ta mère est descendue à l’enclos pour y cueillir des olives, et elle ne rentrera que ce soir.

--Ah! Maddalena, tu nous perds! Pourquoi es-tu venue?

Elle se pencha sur lui, délirante:

--Et toi, pourquoi ne te voit-on plus au pays? Dis, Elias, dis: pourquoi ne te voit-on plus?

Et, son délire croissant, elle se mit à lui prendre la tête dans ses mains, à lui gémir sur le visage:

--Elias! Elias! Elias! Ne vois-tu pas que je me meurs?... Puisque tu ne venais plus, il a bien fallu que je vienne!

Et elle lui couvrit la bouche de baisers. Il fut pris de vertige, délira du même délire qu’elle. Et ils s’abîmèrent encore une fois dans la perdition.

Tout le carême était passé, et l’abbé Porcheddu n’avait pas revu Elias. Enfin il demanda des nouvelles du jeune homme, apprit que celui-ci revenait souvent au pays; et alors il conçut un soupçon. «Assurément il est retombé dans le péché, pensa-t-il; et moi, je vais faire une belle figure auprès de Monseigneur, maintenant que mes démarches pour l’admission de ce jeune homme au séminaire ont été couronnées de succès. Prêtre, prêtre, ah bien, oui! Ce qu’il veut, c’est autre chose que la prêtrise... Et pourtant, il faut aviser; car, si l’on n’avise pas, une tragédie pourra se produire dans cette maison, sans parler du reste.»

Il alla donc lui-même à la recherche du jeune homme et finit par le rencontrer.

--Je t’ai attendu, lui dit-il en le regardant droit dans les yeux.

Mais les yeux d’Elias, froids et mauvais, se dérobèrent au regard de l’homme de Dieu; son visage était ravagé, brûlé par la passion et par le crime.

--Il m’a été impossible de venir, répondit-il.

--Et pourquoi impossible?

--J’ai réfléchi. Je suis indigne de communier; et, quant au reste, ma décision n’est pas arrêtée encore. D’ailleurs, rien ne presse, abbé Porcheddu.

--Rien ne presse! Que dis-tu, Elias? Malheur à l’homme qui attend le lendemain! Tu es retombé dans le péché; le démon t’entraîne.

--Mais non, je ne suis pas retombé dans le péché! Que venez-vous me conter là? repartit Elias avec un sang-froid parfait.

L’abbé Porcheddu en fut effrayé; il aurait mieux aimé qu’Elias avouât sa faute, fût-ce en se révoltant, fût-ce en blasphémant; mais cette froideur, cette hypocrisie étaient le comble de la perversité.

--Elias, Elias! reprit-il d’une voix émue. Regarde bien où tu vas; rentre en toi-même... Malheur à celui qui sème dans la chair, car il moissonnera la corruption; et heureux celui qui sème dans l’esprit, car il moissonnera la vie éternelle...

Elias hocha la tête et répliqua:

--Je ne comprends pas ce langage; il n’y a que les prêtres qui le comprennent. D’ailleurs, je ne suis pas dans le péché; je ne fais de mal à personne. Otez-vous cela de la tête, abbé Porcheddu!

--Tu ne comprends pas ce langage, Elias; mais tu peux comprendre les conséquences humaines de ta conduite... Réfléchis, réfléchis. Si, un jour, on vient à savoir ce qui se passe, quelle horrible tragédie! Songe à ta mère, à ton père! Songe que le péché ne peut demeurer longtemps secret; car, là où il y a du feu, il y a de la fumée.

--Je ne suis pas dans le péché, vous dis-je! répétait l’autre avec une glaciale obstination. Il ne peut rien arriver, quand il n’y a rien.

Elias ne sortait pas de là; et l’abbé Porcheddu s’en fut, désespérant de le sauver.

Toutefois, Elias resta profondément frappé de cet entretien. Son bonheur était si affreux, rendu si amer par le remords, par la peur, par l’horreur du péché! Tout ce que l’abbé Porcheddu lui avait dit, il le pensait et se le redisait continuellement; mais il ne parvenait pas à se vaincre, et il ne l’essayait même plus. Après la volupté, il éprouvait le supplice de l’angoisse, du remords, du dégoût; mais, pour se délivrer de l’angoisse qui précédait et qui suivait la volupté, il retournait bientôt à sa coupable ivresse. En outre, dans les moments les plus sombres de sa désespérance, il commençait à sentir de l’aversion et du mépris pour Maddalena. «Elle est la tentation, se disait-il à lui-même. C’est elle qui a causé ma perte. Pourquoi est-elle venue? Pourquoi m’a-t-elle tenté? Elle ne pense donc ni à Dieu ni à la vie éternelle, cette femme?» Mais ensuite il se reprochait ce mépris, se rappelait combien Maddalena l’aimait; et il se sentait attiré vers elle par une tendresse encore plus profonde, par un amour encore plus ardent. Malgré tout, la parole de l’abbé Porcheddu avait jeté dans le cœur d’Elias une bonne semence; le remords et la douleur grandirent au fond de son âme, et il se reprit à penser qu’il devait chercher la paix ailleurs qu’auprès de Maddalena.

--Un temps viendra où nous serons vieux, lui dit-il un jour; et alors, que ferons-nous? Dieu nous pardonnera-t-il?

--Ne parlons pas de ces choses! répliqua-t-elle, dépitée. Ou bien, est-ce que tu veux te faire prêtre, comme tu le disais à la neuvaine de Saint-François?

Et elle se mit à rire. Il tressaillit, ne fit aucune réponse; mais son irritation et sa haine contre Maddalena s’accrurent. Si elle lui avait répondu dans le ton, si elle lui avait montré qu’elle espérait en la miséricorde du Seigneur, il se serait attendri et l’aurait sans doute aimée davantage; mais, en ce moment-là, les railleries et le dépit de cette femme la lui rendirent odieuse.

A partir de cette soirée, ils eurent souvent de petites querelles, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Quand ils s’étaient quittés, Elias regrettait ce qu’il lui avait dit; mais, dès qu’il la revoyait, il ne pouvait s’empêcher de recommencer.

--Écoute, Elias, lui dit-elle à la fin. Tu es irrité, tu me maltraites injustement; et moi aussi, sous la brûlure de tes paroles, j’arrive à ne savoir plus ce que je dis. Nous en venons ainsi à ne plus nous comprendre, quoiqu’il nous soit impossible de vivre l’un sans l’autre. Mieux vaut que nous cessions de nous voir pendant quelque temps. N’est-ce pas ton avis? D’ailleurs, nous allons être obligés d’interrompre un peu nos relations...

--Ce qui vaut mieux, au contraire, c’est que nous nous voyions très souvent, et que nous nous disputions, et que nous finissions par nous haïr et par nous séparer à jamais.

--Elias! dit-elle en pâlissant, pourquoi parles-tu ainsi? Pourquoi faut-il que nous nous haïssions et que nous nous séparions à jamais?

--Parce que nous sommes en état de péché mortel.

Cette réponse la rendit affreusement triste.

--Est-ce que tu ne le savais pas auparavant? Aujourd’hui, il est trop tard.

--Pourquoi est-il trop tard?

--Parce que je suis mère d’un enfant qui est tien...

A son tour il changea de couleur, et une bourrasque d’émotions diverses l’assaillit. Il couvrit Maddalena de baisers, de folles paroles; il lui demanda pardon, lui promit tout ce qu’elle voulut.

Ils se quittèrent, décidés à ne plus se revoir en tête à tête jusqu’à la naissance de l’enfant. Elias, éperdu d’amour, était heureux enfin comme il ne l’avait pas été depuis fort longtemps.

VIII

On était alors en automne. Le ciel devenait de plus en plus frais et profond, l’air transparent; de grandes pluies avaient rendu la terre et l’atmosphère très pures. Elias parut s’être plongé aussi dans un bain lustral; il redevint très pur; ses pensées se dégagèrent de leurs brumes, et, pendant quelques semaines, il vécut heureux.

Tant que dura cette période sereine, il restait des heures et des heures couché tout de son long sous un arbre, regardant l’azur du ciel à travers les branches, écoutant la voix lointaine du bois, le bruit des eaux roulées par le torrent, les appels des oiseaux. Et toujours il pensait à Maddalena, mais non plus de la même façon qu’auparavant. Il l’aimait avec chasteté, comme les premiers jours où il l’avait connue; mieux encore, il l’aimait comme un époux qui, dans l’épouse, voit la mère de son enfant.

Et il pensait aussi à cet enfant. «Ce sera un garçon, se disait-il à lui-même. Dès qu’il sera grandelet, il viendra ici avec nous, avec moi. Je l’aurai toujours auprès de moi; je me ferai aimer de lui beaucoup, beaucoup.» Et il se sentait tout content.

Mais souvent une ombre venait le troubler. «Et si Pietro veut le garder avec lui? Mon frère croira que c’est son fils; il le prendra, fera de lui un laboureur; et l’enfant l’aimera comme un père.»

Puis, il recommençait à penser: «Non, non! Je dirai à Pietro: «Laisse-moi le petit; je ne me marierai pas, et je lui léguerai tout mon avoir; je lui ferai faire ses études, je le traiterai comme s’il était mon fils.» Et Pietro cédera, et le petit m’aimera.»

Peu à peu, l’idée de l’enfant obséda son esprit; déjà il formait des projets insensés, et bientôt il pensa plus à cet enfant qu’à Maddalena.

Un jour, Mattia vint à bride abattue, apportant à la bergerie la bonne nouvelle:

--Mon père, mon frère, Maddalena aura un enfant! Ma mère a récité la prière à sainte Anne, et l’enfant sera un garçon!

Et Mattia souriait, tout réjoui, comme si c’était lui le père. Peu s’en fallut que Zio Portolu ne pleurât d’allégresse, et il se mit à louer saint François, Notre-Dame de Valverde, Notre-Dame du Remède et je ne sais combien d’autres saints.

--Ah! la tourterelle! Je le disais bien, moi, qu’elle ne pouvait pas nous faire le tort de demeurer stérile. Ah! quand le verrons-nous, le petit Portolu, le nouveau tourtereau? répétait-il à chaque instant.

--Eh! eh! s’écria Mattia en riant. Vous voudriez qu’il naquît tout de suite et qu’il fût déjà ici à garder le troupeau!

Elias sentait son cœur battre à se rompre; et il pensait, non sans chagrin: «Ah! s’ils savaient la vérité!» Mais, dans le fond, il était joyeux, et, chose étrange, il se félicitait presque d’avoir donné aux siens ce bonheur. Et, tout comme son père, il ne se tenait pas d’impatience que l’enfant fût né.

Cependant les jours passèrent, et le froid revint avec le brouillard et la neige. L’hiver fut très rude; et bientôt Elias, qui était frileux, commença de se sentir mal à l’aise dans la bergerie. De même que l’année précédente, il aspirait à la douceur du foyer, de la vie close et commode. «Ah! pensait-il, combien il serait doux de passer les longues soirées au coin du feu, près de Maddalena!» Mais maintenant il ne songeait plus à elle avec une passion frémissante, comme l’année dernière. Non; dans sa vision apaisée, il l’imaginait à côté d’un berceau et il entendait une mélancolique chanson de nourrice qui lui rappelait les mélodies de son enfance. Ainsi, sans qu’il sût lui-même s’expliquer pourquoi, le rythme de son cœur se ralentissait de jour en jour; quelque chose de mystérieux, qui n’était plus ni du remords ni du dégoût ni de la peur, opérait lentement au dedans de son être. Loin d’elle, pendant les froides journées de la bergerie, il désirait encore être près de Maddalena; mais, quand il la revoyait et qu’il était près d’elle, il ne ressentait plus la terrible félicité de l’année précédente. Et il se disait: «Si je l’aime moins, c’est peut-être à cause de son état; mais, après la naissance du petit, je recommencerai à l’aimer comme auparavant.»

Un jour, Zia Annedda dit à Arrita Scada, en présence du jeune homme:

--Elias déclare qu’il ne veut pas se marier. Mattia ne trouvera personne, parce qu’il est trop simple. Il faut donc que Maddalena nous donne beaucoup d’enfants, n’est-il pas vrai? Autrement, qui peuplerait le foyer, quand nous serons morts?

Et le jeune homme éprouva un violent dégoût, eut la sensation d’une blessure au cœur, à penser que ces enfants pourraient être de lui. Oh! non; un seul, c’était bien assez! «Jamais! jamais!» s’écria-t-il intérieurement.

Dans les premiers jours du carême, il alla chez l’abbé Porcheddu et se confessa. Il ne montrait plus le repentir, la douleur, la ferveur de l’année précédente; mais il se disait fermement décidé à ne plus retomber dans le péché mortel. Il paraissait être un autre homme.

L’abbé se rendit compte que l’incendie de la passion était éteint en lui. Toutefois, il regarda longuement Elias, d’un air songeur, et il secoua la tête à plusieurs reprises.

--Cela te semble ainsi maintenant, lui dit le prêtre; mais tu verras! Si tu ne pourvois pas sur l’heure à ton salut, tu te perdras de nouveau. Mets à profit ce moment de grâce.

--Que voulez-vous dire, abbé Porcheddu?

--Ne te rappelles-tu pas ton projet de l’an dernier? Moi, j’avais fait les démarches nécessaires, et tout était sur le point de réussir.

--Ah! oui, je sais! murmura Elias, en baissant les yeux comme un enfant. Mais, aujourd’hui...

--Quoi donc, aujourd’hui? Que signifie cet «aujourd’hui»? Tu n’y as plus pensé?

--Oh! j’y ai pensé bien souvent; mais, aujourd’hui, je crois qu’il est trop tard et que je ne suis plus digne...

--Il n’est jamais trop tard pour la miséricorde de Dieu, Elias. Réfléchis à cela, si tu veux te sauver.

Elias réfléchissait, la tête penchée; et un souvenir le frappa. Il se revit lui-même dans la _tanca_, par une soirée grise et silencieuse; il revit l’austère figure de Zio Martinu, réentendit les paroles du vieillard.

--Mais, abbé Porcheddu, reprit-il, si, quand je serai prêtre, la tentation continue à me harceler? Cela ne sera-t-il pas encore pis?

--Non, Elias. A présent, je te connais. Tu vaincras la tentation, ou plutôt la tentation cessera de te harceler. Car, pour toi, la tentation est cette femme; et, quand elle te verra prêtre, elle ne fera plus rien pour t’induire au mal.

--Qui sait? dit Elias avec tristesse.

--D’ailleurs, on pourra t’envoyer dans un village lointain; et, si tu le veux, tu ne la reverras jamais plus.

--Oui, après. Mais en attendant!

--En attendant? Ne crains rien; tu iras au séminaire, et je me charge de diriger tes études. Tu ne pourras venir chez tes parents qu’à certaines heures, pendant la journée; et, si tu le veux, tu ne succomberas jamais plus à la tentation. Décide-toi, Elias; ne perds pas de temps; songe que nous devons mourir, que notre vie est brève, que nous n’avons qu’une seule âme et qu’il nous faut la sauver.

En parlant ainsi, l’abbé Porcheddu tenait les yeux fixés sur Elias, comme s’il voulait agir par suggestion; et, de fait, à un certain moment, il le vit pâlir et presque défaillir. Mais bientôt Elias releva le visage, et ses prunelles s’allumèrent.

--Eh bien! dit-il très ému, faites ce que vous croyez bon, abbé Porcheddu. Je me remets avec confiance entre vos mains. Je ne dirai rien à la maison jusqu’à ce que tout soit arrangé.

--Bon; je te promets que, d’ici à huit jours, j’aurai arrangé tout. Jusque-là, je te conseille de fréquenter beaucoup l’église. Va, mon enfant; aie le cœur gai. Tu verras: il te semblera que tu renais à une autre vie.

Elias s’en alla, mais il ne put avoir le cœur gai. Oh! non. Il lui semblait qu’il était le jouet d’une illusion; il n’éprouvait plus la joie enfantine et sans cause qu’il avait éprouvée après la confession, l’année précédente; au contraire, il se sentait triste, et des larmes amères lui obscurcissaient la vue. Malgré tout, sa résolution était ferme; mais sa tristesse venait justement de la fermeté de sa résolution. A cette heure, le rêve était fini, la réalité brutale apparaissait; et, dans le premier moment de sa résolution, il ne parvenait pas à se détacher du passé sans que son cœur saignât. Il devait dire adieu à toutes les choses qui avaient été sa vie; c’était donc un lambeau de sa vie même qui s’en allait, avec ses habitudes, ses joies, ses souffrances, ses passions, ses erreurs, ses plaisirs. Durant plusieurs jours, il vécut dans l’amertume de cet adieu.

A la _tanca_ surtout, la tristesse l’accablait au point de le rendre froid et insensible pour tout ce qui n’était pas son adieu aux lieux et aux choses parmi lesquels il avait tant aimé et tant souffert. «Je ne verrai plus ceci, je ne ferai plus cela», pensait-il; et un nœud lui serrait la gorge. Mais sa résolution demeurait inébranlable; et, plus les jours passaient, plus il s’accoutumait à l’idée d’abandonner tout et de commencer une vie nouvelle. Peu à peu, lorsqu’il eut secrètement dit adieu aux moindres choses, à chaque arbre, à chaque pierre, aux bêtes et aux hommes, ses idées devinrent plus nettes, et il se mit à regarder vers l’avenir.

Lorsqu’il retournait au pays, il entrait dans l’église et il y restait de longues heures, suivant avec une attention profonde les offices religieux. Le son de l’orgue, la solennelle lamentation des chants liturgiques, les costumes des prêtres, tout le charmait; et, en songeant qu’un jour il chanterait aussi ces prières qui lui faisaient fondre l’âme de douceur, qu’il endosserait aussi ces costumes splendides et sacrés, il oubliait tout le passé et il se sentait heureux. Mais, lorsqu’il revenait à la maison, il éprouvait encore un trouble, surtout en présence de la jeune femme. «Que va-t-elle dire, quand elle saura?» se demandait-il à chaque instant. Il lui semblait qu’il avait cessé de l’aimer, d’autant plus qu’elle était devenue presque difforme, avec une face jaune et bouffe; mais il continuait de se sentir lié à elle par un nœud indissoluble, et il avait peur de rompre ce nœud. «Que dira-t-elle? Que pensera-t-elle? Se désespérera-t-elle?... Ah! cela lui fera peut-être du mal; peut-être vaudrait-il mieux attendre...» Et de nouveau il songeait, toujours avec tendresse, au petit enfant qui devait naître; mais, de ce côté-là, il était content de sa résolution: son futur état ne l’empêcherait pas d’aimer cet enfant et lui rendrait même plus facile de le prendre avec lui, de l’élever, d’en faire un honnête homme et de lui assurer un avenir.

Un jour, il parla de son projet à l’abbé Porcheddu. Celui-ci hocha la tête.

--Renonce à ce projet, lui dit l’abbé; car tu fais mal en y pensant. Et d’abord, l’enfant est encore dans l’esprit du Seigneur; mais, alors même qu’il naîtrait et grandirait, ton devoir est de le tenir éloigné, parce qu’il serait toujours un lien périlleux entre _elle_ et toi. Un prêtre ne doit avoir ni enfant ni femme ni famille; il ne doit penser ni aux richesses ni aux choses terrestres; il est l’époux de l’Église, et ses enfants sont la pauvreté, le devoir, les bonnes œuvres. Songes-y bien, Elias; et, si tu te sens attaché encore aux choses du siècle, garde-toi de faire le pas que tu es sur le point de faire. Tu dois songer seulement à sauver ton âme, et non à autre chose.

--Vous voulez faire de moi un saint! dit Elias en souriant.

Mais, au fond, le jeune homme comprenait bien que l’abbé Porcheddu avait raison, et il s’attristait d’être obligé de renoncer à son beau rêve paternel. Toutefois, la nécessité même de ce renoncement était désormais impuissante à ébranler sa résolution.

Les huit jours passèrent. Les démarches de l’abbé Porcheddu avaient réussi à souhait. Monseigneur l’évêque s’était fort intéressé à ce jeune pâtre qui voulait se consacrer à Dieu par vocation, et il consentait à l’admettre immédiatement au séminaire avec une demi-bourse. D’après le conseil de l’abbé Porcheddu, Elias écrivit à l’évêque une jolie lettre de remerciement; et cela finit d’enthousiasmer Monseigneur.

--Monseigneur veut te connaître, Elias. Maintenant, tu n’as plus qu’une chose à faire: c’est d’annoncer aux tiens la nouvelle.

--Ah! répondit Elias en soupirant. J’ai une peur...

--Laquelle?

--Je redoute que cela ne fasse du mal à cette femme. Si l’on pouvait attendre...

L’abbé Porcheddu eut un geste de découragement:

--Eh quoi? Tu veux attendre? Tu es donc attaché encore aux choses du siècle? Oh! cette hésitation me déplaît beaucoup.

--Eh bien! reprit Elias avec force, je vais vous montrer que je ne suis plus attaché à rien. Je ferai part de la nouvelle aujourd’hui même.

--Ton père est au pays?

--Oui.

--Et ton frère Pietro?

--Il y est aussi.

--Parfaitement. Après le dîner, tu les prieras de ne pas sortir. Je viendrai chez toi, et nous causerons tous ensemble.

--Je ne sais comment vous remercier! s’écria Elias avec effusion. Mais le Seigneur vous récompensera.

--Bon, bon. Nous reparlerons de cela un autre jour. Et maintenant, va avec Dieu.

Elias le quitta; mais il ne put rentrer chez lui jusqu’à l’heure du dîner: il se sentait le cœur gros, la gorge sèche. Ah! la réalisation de son dessein était si prochaine! Elle l’enveloppait déjà, le pressait, le détachait violemment du monde, de la jeunesse, du plaisir, de la famille, de la vie vécue jusqu’alors. Et il en avait un immense chagrin; mais pas une seconde l’idée de reculer ne lui vint à l’esprit.

Il rentra, mangea distraitement, les yeux sans cesse tournés vers la porte; et, de temps à autre, lorsqu’il entendait un bruit de pas dans la ruelle, il tressaillait. Maddalena observait Elias; et, à un certain moment, elle ne put se tenir de lui demander ce qu’il avait.

--J’attends quelqu’un, déclara-t-il. Au surplus, je vous prie tous de vouloir bien attendre avec moi cette personne, car elle doit vous parler.

--A moi aussi? interrogea Maddalena. Qui est-ce? Qui est-ce?

--Elle doit parler à toute la famille. Vous verrez qui c’est.

On le pressa de questions; mais, au lieu de répondre, il sortit dans la cour.

Maddalena fut saisie d’une inquiétude qu’elle ne chercha pas à dissimuler, même devant Pietro; et, comme tout à l’heure Elias, elle se mit à regarder vers la porte, à écouter si quelqu’un arrivait par la ruelle.