Part 9
Les autres s’étaient casés un peu partout, au petit bonheur. Impotents, les mains maladroites, incapables d’initiative, engourdis par leurs habitudes de bien-être somnolent, ils tombaient au plus bas degré de l’état anarchique, en devenaient les parias et les martyrs. Leurs beaux titres de rentes, maintenant, valaient moins que leur poids de papier. Le veau d’or, relégué par delà un océan infranchissable, semblait une divinité démodée et dérisoire. Depuis six semaines qu’on était là, entre deux immensités formidables, le ciel et l’eau, les vivres s’épuisaient, l’espoir s’éteignait, et, à mesure que diminuaient les chances de salut, le désarroi moral, la folie de luxure, la soif des désirs inapaisés s’exaspéraient jusqu’au paroxysme; toutes les puissances de la nature, en lutte contre la mort, faisaient irruption.
Chacun, à qui mieux mieux, se dépouillait de cette camisole de force morale qu’infligent les convenances sociales. Les formules de politesse étaient abolies. La peur du gendarme ou de l’opinion n’entravait plus la libre expansion des énergies humaines, on obéissait à la nature, on disait tout ce qu’on pensait, et c’était horrible.
André Laurel s’affligeait de ce spectacle.
--Eh bien! gamin, lui dit Myrrha, le voilà ton _Eldorado_, la société de tes rêves, tu assistes à la réalisation de ton idéal.
--Oui, c’est du propre! soupira le jeune homme.
--Regarde, reprit Myrrha, il n’y a plus d’autorité, il n’y a plus que Marzouk, c’est la libre anarchie que tu souhaitais. Tous les gens y sont égaux, mais non pas frères, hélas!
Elle avait une figure claire et riante d’amoureuse ravie, de jeune épousée en pleine lune de miel. Il semblait que le bonheur eût opéré le miracle d’une guérison. Visiblement, elle revenait à la santé, s’épanouissait comme une plante au soleil. Aucune ombre d’inquiétude ne passait dans ses prunelles. «Je sens, lui disait-elle, que nous vivrons longtemps.» A la voir parée toute de tulle blanc, on eût dit une statue de neige vivante prête à se fondre sous la chaleur tropicale. Le visage gardait sa pâleur admirable, avec de grands yeux à la fois ardents et candides. Grande, mince, souple comme un roseau tremblant, sa grâce s’efforçait à ne pas être hautaine. Elle avait cette aristocratie qui ne tient ni à la naissance, ni à la race, mais à l’âme elle-même, à la qualité et à l’intensité des sentiments.
Mais André Laurel, ce soir-là, était tout autre; une grande mélancolie lui venait de ses pensées anciennes et d’un retour sur lui-même. L’utopie dont il avait vécu, dont s’était exaltée son imagination, se dissolvait comme une bulle de savon. L’expérience lui criait la dérisoire disproportion de la réalité avec les rêveries grandioses et naïves... Et c’était pour cela qu’il était parti, qu’il avait fait le désespoir des siens! pour cela qu’il avait voulu souffrir, se sacrifier et tout abandonner, croyant que le bonheur des hommes était dans la liberté et que d’elle seule pouvait naître l’harmonie fraternelle!
Maintenant, il voyait son erreur; la réalisation de sa chimère étalait sous ses yeux un spectacle abominable, ce déchaînement de passions, de fureurs et de vices, la bête humaine se révélant dans toute la vérité de la nature, dévêtue de ses oripeaux, délivrée de ses entraves.
Non, décidément, les hommes ne méritaient pas la liberté, cette liberté absolue que réclamaient si imprudemment les apôtres de l’anarchie. Elle n’avait d’autre effet que d’enfanter la pire des tyrannies, le règne de la violence, de la force brutale, écrasant la faiblesse. André songeait à tous les sentiments bas, toutes les haines qui fermentent en silence au cœur même des plus purs. Le sage lui-même, au dire d’un juste proverbe, péchait sept fois par jour. Or, entre la pensée et l’action, il n’y avait que la crainte du gendarme ou du code, et cette crainte seule, souvent, différenciait l’honnête homme du coquin. Le gendarme et le code supprimés, toutes les pensées mauvaises entraient aussitôt en action.
--Oui, c’est du propre! répéta-t-il... Ah! la vilaine chose, la vilaine chose!
--Alors, tu regrettes d’être parti? demanda la jeune femme.
--Non, Myrrha, puisque je t’ai trouvée. Et il ne pouvait y avoir pour moi de plus grand bonheur. L’amour seul ne m’a point déçu. Nous ne nous quitterons jamais, car je n’ai plus d’autre culte et d’autre espérance que toi. Je renonce à mes autres rêves, je reconnais que je m’étais trompé. Sans cette funeste expérience, j’aurais été longtemps dans l’illusion et dans l’erreur, et peut-être aurais-je fait le mal avec les meilleures intentions et les plus généreux enthousiasmes. Si nous nous sauvons, nous reviendrons en France, nous nous marierons et nous vivrons comme d’honnêtes bourgeois, car je crois bien que la société organisée, malgré tout ce qu’on en peut dire, vaut mieux que l’anarchie... Vois-tu, Myrrha, les hommes ne sont pas encore assez sages pour se passer du sergent de ville. Les institutions valent mieux que les gens.
--Laisse ces pensées, fit Myrrha.
Elle lui passa la main au front comme pour en chasser la fumée des songes creux. Mais elle-même fut prise d’une inquiétude soudaine.
--Il faut bien tout de même que nous finissions par le lui dire, murmura-t-elle.
--A qui? demanda-t-il.
--A ma tante... Tu comprends, je n’ai pas osé encore, j’avais peur de lui faire de la peine... Elle est si bonne, cette pauvre tante, et elle m’aime tant!
--Crois-tu qu’elle n’ait pas deviné déjà, à nous voir si souvent ensemble?
--Sans doute, car j’ai aperçu plusieurs fois de la tristesse et des reproches dans ses yeux... Même, un jour, elle nous a surpris juste au moment où tu m’embrassais. Mais peut-être ne s’imagine-t-elle pas que nous ayons été plus loin.
--Elle ne t’a jamais questionnée?
--Si.
--Et qu’as-tu répondu?
--J’ai menti... C’est très vilain, n’est-ce pas?
--Oui.
--Alors, que faire?
--Il faut tout lui dire.
--J’aurais honte.
--Il y a des circonstances atténuantes.
--Alors, tu parleras, tu expliqueras, tu seras éloquent...
--Si je peux... Je n’ai pas la parole très facile, tu le sais bien.
Leurs cœurs battaient très fort.
--Viens, dit-elle... Elle verra bien dans tes yeux que tu es honnête, et tu n’auras pas besoin peut-être de faire de longs discours.
Ils errèrent longtemps à la recherche de la tante et la découvrirent enfin seule, blottie dans un coin, près du cabestan, avec cet air de douce abnégation qu’ont les vieilles filles, quand elles s’autorisent à rêver un peu. Ses mains délicates tremblaient légèrement, tandis que ses prunelles s’éclairaient de la petite flamme discrète et mélancolique des félicités imaginaires et inaccessibles. Mais quand elle vit s’avancer vers elle les deux amants, elle se redressa, redevint grave, surprise, ne comprenant pas, car, jusqu’à ce jour, ils s’étaient cachés d’elle. Ils étaient très rouges, très émus.
--Tante, dit Myrrha, je te présente mon mari.
La vieille fille fut un moment interloquée, puis balbutia:
--Quoi!... Que dis-tu?... Tu perds la tête, ma pauvre Myrrha.
--Non, tante, c’est la vérité. Nous nous aimions, et nous ne pouvions pas attendre... tu comprends... Alors, ça s’est fait ainsi, sans le consentement de personne... Regarde, nous sommes heureux, ne nous gronde pas.
--Comment? Est-ce possible?... Tu as fait cela, toi, Myrrha! bégaya de nouveau la vieille.
--Nous nous étions crus perdus, expliqua Myrrha, nous pensions n’avoir plus qu’une heure à vivre... Alors, nous nous sommes mariés... comme ça, sans cérémonie, tout de suite. Est-ce que tu aurais attendu, toi, ma tante, à ma place?
--Ce n’est pas notre faute, c’est la faute des choses, ajouta André.
--Il faut que tu nous pardonnes, dit Myrrha... Quand nous serons de retour en France, tu vivras avec nous, nous ne te quitterons jamais, nous t’aimerons, et tu seras heureuse... N’est-ce pas, André?
--Oui, oui, confirma le jeune homme, nous vous aimerons bien, nous vous rendrons heureuse.
Les yeux de la vieille s’emplirent de grosses larmes qui, peu à peu, se détachèrent, puis coulèrent lentement le long de ses rides.
--Mes pauvres enfants! mes pauvres enfants! fit-elle enfin.
Elle les regardait l’un après l’autre, sans pouvoir exprimer rien de plus.
--Embrassons-la, dit Myrrha à André.
Ils se penchèrent en même temps et l’embrassèrent, chacun sur une joue. Elle pleurait plus fort, en répétant: «Mes pauvres enfants!... mes pauvres petits!»
--N’aie pas de chagrin, ma tante, reprit Myrrha. Nous serons sauvés, j’en suis sûre, je sens bien que notre heure n’est pas venue, que nous avons encore de longues années à vivre, tous les trois... Tu verras, tu verras!... Regarde-moi, je ne suis plus malade, je ne tousse plus, plus du tout. C’est la joie qui m’a guérie.
La tante souleva les bras, les enlaça tous deux et leur rendit leurs baisers.
--Je n’ai pas le cœur de vous gronder, dit-elle... Oui, c’est la faute des choses, et ça ne servirait à rien de les déplorer. Plus tard, si Dieu nous prête vie, on régularisera cette situation devant M. le maire, à cause de la société. Maintenant, restez près de moi, ne m’abandonnez plus, et aimez-vous bien, mes enfants, parce qu’il n’y a que l’amour pour sauver ce pauvre monde et aussi la bonté qui comprend et qui excuse.
Mais ils durent s’éloigner, car, près de là, une scène de violence furieuse venait d’éclater.
Mme Avelard invectivait son mari. Les amertumes, les dégoûts de sa vie conjugale, toutes les vieilles colères réprimées s’exhalaient de sa bouche en un flot d’injures véhéments:
--Oui, je te hais, s’écriait-elle, je t’ai toujours haï, tu m’as trop fait souffrir, parce que tu étais le plus fort et que la loi te donnait tous les droits. Mais je me vengeais en te trompant. Et ce m’est une joie de te tromper encore... On m’avait forcée à t’épouser, on m’avait livrée, vendue, prostituée à ta fortune, oui, une prostitution légale, la pire de toutes... J’en aimais un autre, et il a été mon amant, pendant cinq ans, entends-tu? Oh! je suis heureuse de pouvoir te dire tout cela. Maintenant, il n’y a plus rien, je ne te crains plus, je suis libre, et je te méprise!
Ses paroles, entre ses lèvres minces et sèches, avaient un sifflement de vipère, et dans son visage fiévreux, ses yeux fulguraient d’une joie mauvaise. Quelques matelots accourus au bruit, assistaient, impassibles, à cette scène.
--Coquine! coquine! répéta M. Avelard, d’une voix étouffée par la rage.
Ses mains se crispaient, il avait envie de l’étrangler, mais il semblait en avoir peur, tant elle se dressait, agressive, prête à la bataille. Et elle le provoquait encore.
--Lâche! lâche! Tu as peur? Si nous avions été là-bas, tu m’aurais tuée, n’est-ce pas? parce que les jurés acquittent toujours... Maintenant, ose donc me toucher!
A la fin, des ricanements coururent parmi l’assistance. On espérait qu’ils allaient se battre. Mais M. Avelard n’eut qu’un mot, qui termina l’algarade:
--Tu me dégoûtes, fit-il.
Et il tourna le dos, simplement, heureux d’en finir ainsi. Au fond, ça ne l’atteignait guère, il n’aimait plus sa femme, n’en était pas jaloux, et l’opinion du monde n’entrant plus dans ses préoccupations, il ne se souciait nullement de venger son honneur conjugal.
D’autres maris montraient à cet égard le même détachement. Quelques masques fortement collés tenaient encore à des visages, mais la plupart concevaient maintenant les rapports sociaux avec une conscience libérée des contraintes morales et des souffrances artificielles. Le grand souffle de la mort avait dissipé cette poudre d’or dont la civilisation farde la devanture des âmes et des choses.
Cependant, au milieu de ces événements, M. Gallerand restait l’homme du passé, très pâle, tel un marbre de la désespérance.
Un soir, il aborda M. Rolande. Les deux solitaires se prirent à causer. Le même malheur les rapprochait, ils ne craignaient pas le ridicule en face l’un de l’autre, et peu à peu ils en vinrent aux confidences. M. Gallerand parla le premier, à voix très basse:
--Oui, elle m’a tout avoué, dit-il... Oh! des choses horribles!... Et moi qui n’avais rien vu, rien soupçonné!... J’avais vécu dans un mirage, je vénérais ma femme, j’adorais ces enfants, qui ne sont pas les miens. Tout, autour de moi, n’était que mensonge... Imaginez-vous rien de plus affreux?... Mais vous-même, que vous devez souffrir!
--Non, répondit M. Rolande, car j’ai passé l’âge des désillusions; je ne lutte plus contre ma destinée... Le vrai sens de la vie m’est enfin apparu. La nature fait de chaque être l’instrument de ses grands desseins obscurs. Elle l’épargne ou le favorise, tant qu’il collabore, inconsciemment d’ailleurs, soit par ses bonnes actions, soit par ses méfaits, aux fins mystérieuses qu’elle se propose. Elle l’accable au contraire et le supprime, dès qu’il cesse d’être son complice. Il n’y a pas d’autre justice, et c’est l’unique explication de la chance ou de l’infortune. Il se peut ainsi qu’on soit plus puni pour ses vertus que pour ses vices. Pourquoi combattre et chercher à prévoir, quand l’imprévu seul arrive? Hélas! ce qu’il nous est donné de connaître et d’éviter, qu’est-ce en comparaison de l’immense inconnu qui nous enveloppe?... Non, il n’y a rien à faire, qu’à s’incliner. Cessez donc de vous tourmenter et consentez aussi au repos, en vous résignant.
M. Gallerand ne répliqua point; les deux hommes demeurèrent longuement pensifs.
VII
Non loin d’eux, tandis que le soleil lassé noyait sa pâleur éblouissante dans la brume pourprée de l’Occident, Armand Reboul et Mme Rolande causaient bas. C’était l’heure où tout ce qu’il y avait en eux de vague et de profond leur venait aux lèvres. Le reste du jour, leurs âmes désorientées erraient loin d’eux-mêmes. Ils n’auraient su dire alors s’ils s’aimaient vraiment. La question, d’ailleurs, leur semblait oiseuse; ils ne se la posaient pas, convaincus qu’ils n’avaient plus que quelques jours à vivre. Qu’importait dès lors que leur passion fût ou non assez haute pour résister aux épreuves de toute une existence; ils avaient encore de la joie à s’étreindre, et elle suffisait à entretenir en eux cette illusion du véritable amour à laquelle s’accrochent ceux qui n’ont d’autre but et d’autre raison d’être. Un caprice du cœur, une émotion des sens, irrités par les obstacles, ne pouvaient les absoudre, elle de sa faute, lui de cette équipée romanesque qui devait lui coûter la vie. Elle, du moins, avait pour excuse, la pitié qui succombe; mais lui ne se justifiait, à ses propres yeux, que par l’irrésistible entraînement d’une grande passion. Il s’efforçait d’y croire, et il sentait en elle la même inquiétude inavouée et la même volonté d’illusion.
--Xanie, m’aimez-vous? demanda-t-il.
--Pouvez-vous en douter? répondit-elle.
--Auriez-vous cependant, reprit-il, consenti jamais à notre union, si cette catastrophe ne s’était produite?
Elle hésita, un moment, puis dit, d’une voix de rêve:
--Je ne sais, mon ami... Nous ne connaissons jamais assez notre propre cœur, pour savoir ce que nous ferions ni de quoi nous serions capables en telle circonstance. Il est événements qui nous révèlent à nous-mêmes, meilleurs ou pires, font surgir des profondeurs de notre conscience tout ce qui y sommeille, en temps ordinaire: des grandeurs ou des bassesses, des lâchetés, de l’héroïsme, de l’enthousiasme, du dévouement, toutes sortes de sentiments et de passions nobles ou vils, de beautés ou de laideurs que nous ne soupçonnons même pas en nous dans la monotonie quotidienne de l’existence. N’en voyons-nous pas ici une preuve?... Telle a vécu comme une honnête femme, qui avait une âme de catin, et telle est tombée dans l’abjection, qui nourrissait des rêves romanesques... Ce n’est même pas sur leurs actes qu’on peut juger des gens; il en est qui sont calomniés par leur vie, comme d’autres par leur visage.
--C’est vrai, répondit Armand... Je croyais connaître les hommes, je me trompais, car tout ce que je vois, tout ce que j’entends ici me déconcerte.
--Vous aviez toujours été heureux, dit-elle, et il n’est donné qu’au malheur d’être clairvoyant.
--Hélas! soupira-t-il, on se méprend aussi sur soi-même. Nous ne savons pas toujours quand nous sommes sincères et quand nous ne le sommes pas... vous me disiez un jour que l’idéal réalisé est souvent tout près du malheur.
Ils se turent, sentant qu’ils glissaient à des aveux irréparables. Il y avait entre eux ces symptômes inquiétants qui dénoncent la fragilité des affections humaines, les dissemblances profondes et inexplicables qui font saigner le cœur de solitude, tandis que les lèvres se joignent. En vain évitaient-ils toute parole discordante; des riens insaisissables, des nuances fugitives, ces silences qui dissimulent le vide et arrêtent l’expansion, les avertissaient qu’ils n’étaient point nés l’un pour l’autre. Ils avaient des sourires et des phrases à côté de leurs pensées, des impressions qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de se communiquer, des sentiments qui ne trouvaient pas leur expression.
Ils s’étaient aperçus de tout cela insensiblement. L’intimité même les éloignait. Plus ils se pénétraient, plus l’inconnu, qui dressait entre eux une barrière morale, s’épaississait, comme certains problèmes deviennent plus obscurs, quand on les approfondit.
Ils continuaient à s’étreindre pour chasser l’angoisse de la mort, mais cette continuelle possession amenait la satiété, leurs baisers déjà n’avaient plus la même saveur. Les journées leur semblaient infinies, alourdies par l’oisiveté, la chaleur accablante et l’inexorable monotonie de l’Océan impassible.
Chaque heure augmentait l’ennui d’Armand; il demeurait silencieux auprès d’elle, étonné de n’avoir plus rien à lui dire et d’éprouver de la sécheresse. La perspective d’être lié jusqu’à son dernier jour à Mme Rolande l’eût empli de malaise, et peut-être eût dissipé jusqu’aux cendres d’une passion que soutenait seule encore l’épouvante du néant. Elle avait quelques années de plus que lui, il s’en apercevait maintenant; il lui avait découvert quelques cheveux blancs, et déjà s’éveillait en lui cette fâcheuse clairvoyance qui annonce le crépuscule de l’amour. Ils en avaient parcouru la carrière trop rapidement, en brûlant les étapes, dans la crainte de mourir avec la souffrance des voluptés inassouvies. Et la lassitude leur était venue de cette course éperdue à travers l’extase.
--Oui, murmura-t-elle après un long silence et d’une voix lente, notre misère est souvent faite de la réalisation des rêves que nous avions le plus délicieusement caressés. Mais il ne saurait en être ainsi pour moi, car l’idéal qu’on se fait à mon âge n’a rien que de très simple. Je me satisferais, à défaut du grand amour, qui ne peut durer toujours, d’une douce et fidèle affection, soutenue par le souvenir et la reconnaissance des félicités anciennes. Ainsi, on n’a pas à redouter le malheur d’être seul à aimer ou la persécution d’un amour qu’on ne partage plus.
Dans le ton même de ces paroles, il y avait comme l’humilité d’un rêve déchu et qui consent à des concessions pour ne point tout perdre. Elle eut un sourire de mélancolie navrante, qui sollicitait une approbation.
Il parut ne pas comprendre. D’autres réflexions se levaient dans son esprit. Il songeait à la fatalité qui, un jour, à Bordeaux, au coin d’une rue où il passait par hasard, l’avait mis en présence de Mme Rolande... A quoi tenait la destinée des hommes! Une minute plus tôt ou plus tard, il ne l’eût point rencontrée et il n’eût pas fait cette folie. Maintenant, il serait en quelque villégiature d’été, bien tranquille sous de frais ombrages. Il ne s’expliquait plus ce grand coup de passion, ce voyage insensé. Ses yeux se fixèrent sur Mme Rolande, tandis qu’elle baissait les siens. C’étaient les mêmes traits charmants qu’il avait adorés, ce visage d’une grâce mélancolique et fière. Pourquoi ne soulevait-elle plus en lui aucune émotion? Par quel mystère le cœur de l’homme changeait-il ainsi, en si peu de temps?
Les jours se succédaient sous le soleil brûlant. Rien n’apparaissait à l’horizon, aucune voile, aucune fumée. Un peu de brume dorée magnifiait la tristesse des crépuscules. De temps en temps, la sirène poussait encore une plainte enrouée et lugubre, le dernier râle d’une agonie solitaire, dans le silence effrayant des espaces infinis, aggravant jusqu’à la cruauté l’indifférence de la nature aux angoisses humaines. L’_Abrolhos_, fauve et soucieux, rendait l’immensité plus farouche. De malheureux goélands abordaient parfois le roc abrupt, puis s’enfuyaient à tire d’aile, avec des cris éperdus.
L’abus des voluptés sensuelles, excité par l’effroi de la mort et le vertige de l’ennui, allumait les regards d’une fièvre intense. Certaines figures prenaient ces profondeurs d’expression que donne le vice, comme l’habitude de la méditation ou la longue souffrance.
Le bruit se répandait que les vivres touchaient à leur fin, mais nul ne demandait à diminuer les rations. Aucune autorité n’intervenait. Marzouk, fatigué du pouvoir et perdu de débauche, se désintéressait, passait ses jours à scruter d’un œil sombre les horizons toujours déserts.
Conseil et Danglar proposaient le repas des Girondins, une grande orgie finale. Après quoi, on ferait le saut par-dessus bord, avec un poids lourd au cou. La mort soudaine plutôt que la lente agonie dans les affres de la famine et parmi des scènes de cannibalisme! Le projet prenait consistance, ralliait des partisans. L’eau était chaude, en cette saison; la noyade semblait être le mode de suicide le plus acceptable. On ne souffrait pas, affirmait Conseil; il suffisait d’une seconde de courage, et pour y atteindre, on se monterait un peu la tête, on boirait un peu plus que de coutume... Puis, on imiterait les moutons de Panurge. La sagesse, cette fois, ordonnait de suivre cet illustre exemple.
VIII
Au milieu de ces événements, Lola témoignait une douce modération. Elle assistait à ces choses avec la tristesse soumise et le mépris indulgent de celles qui ont exploré les égouts du cœur humain.
Depuis la catastrophe, elle se tenait à l’écart, tranquille, sans crainte, sans désir. Les hommes la sollicitaient en vain. Non, elle ne voulait pas. Avant de mourir, elle avait bien le droit de prendre quelques vacances. Chacun sa manière de voir, maintenant qu’on était libre.
Pendant les premiers jours de la traversée, Lola avait encouru la réprobation des honnêtes gens à l’égard de la fille publique; de celle qui n’a pas réussi, la prolétaire de la prostitution. Les passagers des premières et des secondes se garaient d’elle. Pour éviter le scandale, le commissaire du bord avait cru devoir la reléguer en troisième parmi les émigrants, bien qu’elle eût un billet de seconde classe.
A présent, c’était son tour à les considérer avec un dégoût silencieux. La vraie bourgeoise respectable, c’était elle, incontestablement, à cette heure où s’étalait la nudité des âmes. Elle en incarnait toutes les vertus: la sagesse, la dignité, la chasteté, la résignation.
C’est qu’elle n’avait plus de passion, elle, plus de vice, plus de ces ardeurs comprimées qui consument tant d’honnêtes femmes dans le cloître de la fidélité conjugale. Elle en avait trop vu, elle avait trop plongé dans le gouffre des aberrations humaines. Ses sens étaient repus, elle n’avait plus que des besoins de cœur. Il existait en elle encore, malgré tout, des coins innocents, des aspirations sentimentales, des tendresses que les hommes avaient toujours dédaignées. Sur le fumier de sa vie, avait poussé une petite fleur très pâle et très pure, où les colimaçons n’avaient point laissé leur bave.
Ne sachant que faire dans ces longues journées, elle relisait pour la troisième fois, _Paul et Virginie_, le seul livre qu’elle eût emporté. Parfois, elle se retrouvait la fillette qu’elle avait été à dix-sept ans. La souillure n’était qu’à la surface, son âme n’avait pas été déflorée, et il en renaissait, de loin en loin un parfum de jeunesse qui chassait les visions d’horreur, les souvenirs de honte, comme le vent du matin les impuretés de la nuit.