Part 10
Un soir, après le coucher du soleil, le bruit sourd d’une masse qui s’affaissait derrière elle la fit se retourner. Lola reconnut Marzouk, assis dans un coin d’ombre. D’abord, ils n’échangèrent aucune parole. L’énorme brute restait inerte, les yeux vagues, les entrailles silencieuses, ce qui chez lui indiquait un profond découragement. Ce fut elle enfin qui parla la première, curieuse de savoir:
--Quoi donc, ça ne va plus? demanda-t-elle.
--Non, fit-il d’une voix rauque.
--Qu’est-ce qu’il y a?
Il hésita un moment à répondre, comme convaincu de l’inutilité des paroles, puis déclara:
--Il y a qu’on va crever, pardi!
--C’est donc qu’on est au bout?
--Probable... Dans trois jours, plus de biscuit, plus rien à barboter... Ceux qui n’auront pas le cœur de se jeter à l’eau se boufferont. Voilà.
Il y eut un silence.
--Eh bien! qu’est-ce que tu en dis? reprit Marzouk... Ça te va, à toi, de faire le plongeon?
--Pour sûr que ça vaudrait mieux, si on en arrivait là, dit-elle. Mais faut pas désespérer. On ne sait jamais.
Il la regarda, étonné de son calme.
--On croirait, à t’entendre, que ça ne te tourmente guère.
--Non, guère, fit-elle.
--Pourtant, t’es pas trop décatie.
--J’ai que vingt-quatre ans... Mais, vrai, pour l’agrément que j’ai eu jusqu’au jour d’aujourd’hui!... Ah! non, je ne regretterais rien. Quand on n’a pas de chance, plutôt on s’en va, mieux ça vaut.
--Qu’est-ce que tu faisais, avant? questionna-t-il.
--J’étais en maison, avoua-t-elle.
Il la dévisagea, indécis, comme si une comparaison s’imposait à son esprit, et, tout à coup, une lueur fauve éclaira ses prunelles.
--On va coucher ensemble, cette nuit, dit-il brutalement.
Elle eut un lent signe de tête qui signifiait: non.
--Pourquoi? demanda-t-il.
--Ça ne me va pas.
--Voyons, qu’est-ce que ça peut te faire?... Une fois de plus ou de moins...
--Ça me fait que je ne veux pas... Ni avec toi ni avec personne... C’est pas les femmes qui te manquent ici... Retourne avec tes bourgeoises.
--J’en ai soupé, déclara Marzouk... Oui, elles me dégoûtent.
--A cause?
--A cause qu’elles ont trop de vice, ça sent trop le vert-de-gris... Toi, t’as l’air d’une bonne fille... Viens donc... Rien qu’un moment. Après, on se quittera bons camarades.
--Non.
--Puisqu’on va crever, dit-il d’une voix d’angoisse, on peut bien prendre un peu de plaisir avant, tout de même, ça nous fera oublier, un moment.
--J’ai dit non, là!
Il la saisit par le bras, tenta de l’entraîner, mais elle le repoussa violemment.
--Fiche-moi la paix, hein!... C’est compris?... Tu sais, tu ne me fais pas peur, je me fous de toi comme de la mort.
Elle se redressait contre le colosse, gaillarde, intrépide, le poing tendu, prête au combat. Marzouk en demeura stupéfait. C’était la première fois qu’une femme lui résistait ainsi.
--Allons, ne te fâche pas, dit-il, je veux pas te nuire... Après tout, tu as raison: chacun son idée.
--Oui, murmura-t-elle, radoucie soudain, chacun son idée: l’amour, ça va quand on a faim, ou alors faut avoir de l’amitié pour quelqu’un. Et l’amitié, ça ne vient pas comme ça, tout de suite.
--C’est vrai, répondit Marzouk.
Il fut un instant interloqué, puis ajouta:
--On peut tout de même se serrer la main, ça ne tire pas à conséquence.
--Je veux bien, dit-elle. Tu n’es peut-être pas plus mauvais qu’un autre, dans le fond. Seulement, t’as dû être gâté par les femmes.
--Faut bien vivre, répliqua Marzouk. J’avais pas de rentes et pas d’instruction... Chacun se débrouille comme il peut.
Ils se donnèrent la main.
--Adieu, fit-il.
--Adieu.
--Suffit qu’on ait de l’estime l’un pour l’autre, conclut-il.
Et il s’éloigna gravement.
La nuit était tout à fait tombée, une nuit douce et noire, accablée d’un silence sinistre qui s’abattait, semblait-il, plus lourdement, après chaque appel désespéré de la sirène à l’immensité implacable et déserte. De suprêmes efforts tentés, la veille, pour dégager le navire, étaient restés sans résultat. L’avant s’enfonçait chaque jour un peu plus dans le sable. Enfin, les optimistes les plus entêtés perdaient la verve de la foi. Des visages livides, des regards hébétés annonçaient l’état comateux du désespoir. L’épouvante chassait le sommeil. Jusqu’à l’aube, des raideurs spectrales erraient dans les ténèbres. Lola les suivait des yeux. Elle-même, parfois, malgré son acceptation stoïque de toutes les fatalités, se sentait traversée d’un frisson. Des masses d’ombres, que les fanaux du bord constellaient de larges étoiles rougeâtres, prenaient l’apparence de fantômes tragiques, s’avançant lentement, comme pour l’envelopper. Jamais la nuit ne lui avait paru si pleine d’inconnu troublant. Une profonde pitié lui venait de ces centaines de vivants endormis là et qui bientôt ne se réveilleraient plus. De temps en temps, des plaintes s’élevaient, de vagues murmures inutiles et découragés, des pleurs d’enfants vite apaisés.
Les familles se groupaient plus étroitement. Quelques-unes, prévoyantes, thésaurisaient des vivres en des cachettes. Le jour, c’était une sorte de pillage dans un effroyable désordre, une lutte horrible, où les bourgeois avaient toujours le dessous, autour des provisions, et qui devenait plus enragée, à mesure que celles-ci s’épuisaient. L’égoïsme humain étalait un spectacle farouche. Le partage du dernier bœuf avait failli faire couler du sang. Marzouk avait terminé le conflit en s’adjugeant le bœuf entier dont il avait ensuite distribué des portions, selon ses sympathies. Dans ces sortes de distributions, Danglar et Conseil et bon nombre de bourgeois se brossaient le ventre.
Chacun faisant sa cuisine, ces derniers, ignorant l’art culinaire, faisaient maigre et mangeaient froid, réduits à se gaver de biscuit et de fromage. Ils volaient d’ailleurs comme les autres, mais d’une manière plus cynique et plus maladroite, qui leur valait de dures représailles, maintenant qu’ils n’étaient plus protégés par le code. Chaque jour, de solides matelots se chargeaient de modérer par des arguments frappants leur instinct de conservation.
Lola se sentit frôler dans la demi-obscurité. C’était Mme Gallerand, un pauvre corps de femme amaigri par la souffrance et les privations. Depuis sa confession tragique, elle avait cessé toute relation avec son mari. Dès qu’il l’apercevait, il s’éloignait, inexorablement. Entre eux, tout semblait fini. Elle-même, maintenant, l’évitait, ne sortant plus de sa cabine que la nuit, endurant des journées affreuses de détresse et de remords.
Lola ne l’avait jamais vue. Les deux femmes se saluèrent machinalement d’un hochement de tête.
--Savez-vous où nous en sommes? demanda Mme Gallerand.
--Paraît que c’est la fin, répondit Lola; il n’y a plus de vivres... Moi, j’ai encore un pain. Le voilà... Voulez-vous qu’on partage?
--Je ne veux pas vous en priver, gardez-le... Ce n’est pas cela qui nous sauvera.
--Tout de même, vous pourriez avoir faim. Prenez, ça me fera plaisir.
--Non, merci... Qui êtes-vous?
--Je ne peux pas vous le dire.
--Pourquoi?
--Peut-être bien que vous me mépriseriez.
--Vous vous trompez.
--Vous n’êtes pas mariée?
--Si... Mais cela ne me donne pas le droit de mépriser les autres.
--Je suis une fille publique, déclara Lola.
--Du moins, vous n’avez trompé personne, vous.
--Pour ça, non. De ce côté-là, je n’ai pas de regret. Mon idéal, à moi, était de vivre bien tranquille, toujours avec le même. Si mon premier amant ne m’avait pas quittée, bien sûr que je ne lui aurais jamais fait d’infidélité. Ce n’est pas ma faute, si j’ai mal tourné. Je n’avais pas de vice, je ne demandais qu’à travailler. Il m’aurait fallu peu pour être heureuse... Mais les belles choses qu’on espère n’arrivent jamais.
--Que pensez-vous des femmes adultères?
--Pourquoi que vous me demandez ça?
--Pour savoir, simplement.
--Je ne peux pas juger, je n’ai pas ce droit. Si je jugeais, vous auriez bien raison de vous moquer de moi.
--Non, je ne me moquerais pas de vous.
--Il me semble que, quand on n’aime plus quelqu’un, ce serait mieux de le lui dire et de s’en aller.
--Vous avez raison, répondit Mme Gallerand, il serait plus honnête d’agir ainsi, mais les choses ne sont malheureusement pas aussi simples. Il y a des obligations et des préjugés dont on ne s’affranchit pas.
--Peut-être bien que vous avez de la peine à ce sujet, dit Lola.
Mme Gallerand se tut, et ses paupières meurtries rougirent, brûlées par des larmes qui se refusaient à couler.
--Ce sont des choses qui ne me regardent pas, reprit Lola, mais quand on connaît la vie, quand on est ce que je suis, on comprend tout, on ne peut pas être sévère, on a pitié de ceux qui ont fauté... C’est pas toujours les plus mauvaises qui font le mal. Pour être juste, faudrait n’en vouloir qu’à des choses qu’on ne peut expliquer ni changer. On est tous des victimes, voilà, et si le bon Dieu était ce qu’on dit, il enverrait tout le monde en paradis.
Mme Gallerand pleurait silencieusement. Ses lèvres remuèrent comme si elle eût voulu parler, mais elle se borna à abandonner un instant sa main dans celle de Lola. Puis, elle se retira, en songeant à l’ironie de la nature qui avait donné un cœur d’honnête femme à cette prostituée et un tempérament de grue à des bourgeoises cossues, environnées de respect.
Il devait être près de quatre heures. Bientôt l’aube allait poindre. Une lueur indécise bleuissait le levant. Lola, fatiguée, se disposait à s’étendre, lorsqu’une rumeur confuse, qui montait des entrailles du navire, attira son attention; elle traîna ses pas jusqu’aux compartiments des secondes. Que se passait-il? Des voix pâteuses détonnaient dans le silence frissonnant des ténèbres. Un peu de lumière filtrait à travers les rideaux.
Pour s’étourdir, avant de faire le grand plongeon, les bourgeois, ayant réussi, à la faveur de l’obscurité, à subtiliser les dernières bouteilles, se livraient à une orgie macabre. Le petit verre du condamné à mort s’était multiplié. Le repas des Girondins dégénérait en une sale noce. Vingt litres d’alcool, déjà vides, gisaient sur la table. Tous, très saouls, titubaient, les yeux troubles, l’air hébété. Danglar, qui venait de choir, faisait de vains efforts pour se redresser. Conseil rendait. Les époux Avelard, encore aux prises, s’invectivaient furieusement. D’autres avaient un rire stupide et lugubre. Mme Bineau, vautrée dans ses cheveux épars, sanglotait bruyamment, des sanglots à fendre l’âme. A son côté, un Italien, toujours le même, pleurait aussi, reprenant sa lamentation invariable: _Non voglio morire, non voglio morire!_ Mme Garigues, une folle tourmentée d’hystérie, avait attiré deux hommes à l’écart et, entr’ouvrant le peignoir dont elle était revêtue, étalait devant eux sa nudité obscène. Seuls, deux Anglais demeuraient graves, taciturnes, d’une dignité exceptionnelle, paraissant se raidir contre l’ivresse. Et nul ne parlait plus d’imiter les moutons de Panurge. L’excès même de cette débauche en avait fait oublier le but héroïque, la volonté d’échapper par le suicide aux affres de la famine.
Lola regardait. Quelqu’un l’invita à prendre un verre. Mais elle resta immobile et muette. Elle préférait ne pas en être, de ces bourgeois poltrons et déments, contente de pouvoir les mépriser, à son tour, se sentant vengée un peu, par le spectacle de leur ignominie, des humiliations et des souillures subies. S’il fallait faire le grand saut par-dessus bord, elle le ferait toute seule, sans l’aide de personne, en gardant sa raison. Si elle avait misérablement vécu, exploitée et flétrie par les hommes, elle ne mourrait pas comme une bête. Un peu de fierté la remettait d’aplomb, consciente de valoir mieux que ces gens-là, mieux surtout que sa vie, l’inique destin dont elle était la victime et la calomniée.
Une pâleur d’aurore pénétrait par les hublots, refoulant les ombres vers les coins, donnant aux objets et aux visages une teinte livide.
La sirène, en ce moment, eut un cri si puissant que les vitres en tremblèrent; tout le navire frémit, comme agité d’un dernier soubresaut d’agonie. Un silence plein d’angoisse succéda. Puis, un meuglement sourd s’éleva, qui semblait venir du fond de l’espace. De nouveau, la sirène hurla. Le même meuglement lointain, plus prolongé, répondit. Tous, cette fois, tressaillirent. Lola s’élança sur le pont.
Soudain, ce fut une clameur formidable. Des bras se tendirent vers l’horizon. Un paquebot venait d’apparaître, un paquebot français. Déjà, avec la longue-vue, on pouvait distinguer le pavillon tricolore. Marzouk, joyeux, tonnait: une vraie salve d’artillerie, des coups de canon à n’en plus finir, une explosion de lyrisme trop longtemps contenu.
Les bourgeois rassemblés, les yeux hagards, le cerveau embrumé par l’ivresse, se tâtaient pour constater qu’ils ne rêvaient pas. Quelques-uns, dégrisés un peu par la fraîcheur matinale et la brusque surprise, cherchaient à se ressaisir et déjà à reprendre leur masque. Conseil se redressait, voulant faire bonne contenance. Danglar, trop saoul, ne comprenait rien, marmottait des paroles inintelligibles.
Le paquebot sauveur avançait rapidement. C’était la _Guyenne_, un bâtiment de la même compagnie, qui, depuis cinq semaines, sillonnait l’océan, à la recherche de l’_Eldorado_. Le troupeau des émigrants beuglait plus fort d’allégresse... Ah! la bête humaine pouvait tout endurer. On avait beau l’exploiter, la duper et la dévorer, elle ne demandait qu’à ne pas mourir. C’était l’éternel salut à l’espérance, l’illusion tenace, la vie qu’on ne se lasse pas de croire bonne et qu’on veut vivre jusqu’au bout, malgré les déboires, les trahisons, les fléaux, la lutte inexorable; la vie que réclament encore les infirmes et les déshérités!
LIVRE TROISIÈME
I
La _Guyenne_, le paquebot sauveur, ayant à son bord tous les naufragés de l’_Eldorado_, faisait route à toute vapeur vers les côtes de France.
Chacun avait naturellement repris son rang. La hiérarchie sociale se trouvait rétablie comme au départ de Bordeaux.
Sur le pont des premières, Danglar et Conseil, M. Gallerand et sa femme, les époux Avelard, Mmes Larderet, Bineau et Chabert, causaient posément, en gens du monde, dignes et graves. Un peu de malaise toutefois transpirait.
Il était temps qu’on s’expliquât franchement, la franchise étant toujours préférable. Tout le monde s’accordait sur ce point.
--Il faut bien le reconnaître, avança Danglar, nous avons été pris d’une sorte de vertige.
--On l’aurait été à moins, dit Mme Bineau... Je vous le demande, qui donc aurait gardé son sang-froid en ces jours d’épouvante?
--Personne assurément, confirma Mme Chabert, n’importe qui aurait perdu la tête.
--Nous avons vécu un affreux cauchemar, déclara Conseil. Aucun de nous ne savait ce qu’il faisait, et il faut s’étonner seulement que nous ne soyons pas devenus fous. Nous n’étions plus responsables de nos actes.
--C’est vrai, je n’avais plus conscience de moi-même, avoua Mme Bineau.
--Quant à moi, pour vous dire toute la vérité, affirma Mme Larderet, je ne me souviens de rien. Il me semble que j’ai fait un de ces mauvais rêves qu’on cherche en vain à reconstituer à son réveil et dont il ne reste plus qu’un grand malaise, une sorte d’oppression... Vous avez dû éprouver cela aussi, n’est-ce pas?
Cette fois, un gros silence régna. Deux personnes de l’honorable société présentèrent le dos à Mme Larderet, et Mme Gallerand attendit qu’elle eût pris quelque distance pour déclarer à son tour:
--Il paraît que j’ai eu le délire, et que je me suis accusée auprès de mon mari de choses abominables, autant qu’invraisemblables. C’est lui qui m’a appris cela... Jugez de ma stupéfaction.
--Et moi qui avais cru!... dit M. Gallerand.
--Tu n’avais pas non plus ta raison, mon ami.
--C’est bien certain.
--On a vu des gens dans le délire, prétendit Conseil, s’accuser de crimes qu’ils n’avaient pas commis. Il en est des exemples historiques. Ainsi Voltaire, dans son _Histoire de Charles XII_, raconte qu’un quidam, dans un accès de fièvre chaude, ouvrit sa fenêtre pour crier au public qu’il était l’auteur de l’assassinat du roi de Suède.
--Et il était innocent? demanda Mme Gallerand.
--Voltaire l’affirme.
--Tu vois, dit-elle en se retournant vers son mari.
--Oui, oui, fit l’ancien colonel.
Mais son front restait sombre; il ne semblait pas absolument convaincu, un doute le tenaillait encore.
--Ah oui! nous avons vécu des jours horribles, dit M. Avelard. Il vaut mieux n’y plus penser... Passons l’éponge.
--Ah! pardon, intervint Danglar, il en est un qui s’est comporté d’une façon abominable et qu’il nous est impossible de ne pas dénoncer, à notre retour. C’est ce misérable Marzouk, cette brute immonde...
--Vous avez raison, interrompit Conseil et, pour ma part, je déposerai une plainte au parquet.
--Nous nous joindrons à vous, dit M. Avelard. Ce scélérat passera aux assises.
--Oui, oui, clamèrent-ils tous d’une même voix.
L’indignation et la colère avaient empourpré les visages. Tous maintenant se souvenaient, citaient des faits précis. Mme Chabert affirma que le monstre avait tenté de la violer.
--Il n’y a pas que vous, dit Mme Bineau.
--Comment, vous aussi?
--Parfaitement!
L’indignation redoubla. Tous parlaient à la fois:
--Il faut qu’on le condamne... Il ira au bagne... Vingt ans de travaux forcés... Oui, ça vaut ça... La guillotine...
Marzouk parut. Il avait surpris les derniers propos.
--Hé! dites donc, vous autres, fit-il; comment donc que vous arrangez ça?
Conseil se redressa.
--Vous ne nous faites plus peur, sachez-le.
--Vous ne relevez plus que des tribunaux, vous êtes un criminel, ajouta M. Avelard.
--Nous vous accuserons tous, vous ne resterez pas impuni, la justice suivra son cours.
Marzouk eut un ricanement épais. Il croisa les bras, promena sur l’assistance un regard insolent et tranquille.
--Alors, vous voulez bavarder, dit-il. C’est bien, moi aussi. J’ai des témoins: les hommes de l’équipage, les émigrants... On racontera toutes vos saletés, on lavera son linge sale devant les tribunaux, et on verra qui rigolera le plus... Eh bien, quoi! vous ne dites plus rien, à présent?
Tous, en effet, s’étaient tus, pâles, inquiets, hagards. Enfin, Danglar reprit la parole:
--Il est vain de récriminer, dit-il. Il faut raisonner, voir les choses comme elles sont. La vérité est que nous étions tous égarés, affolés, et cet homme ne saurait être plus responsable que nous. Le vertige l’avait gagné aussi... Soyons justes, n’accusons personne, car personne n’est coupable, et remercions la Providence de nous avoir sauvés.
Ce fut un revirement soudain. Tous approuvèrent. Oui, il fallait être juste. On n’avait rien à se reprocher les uns aux autres.
--La nature humaine a ses faiblesses et ses défaillances, dit Conseil, et il convient de lui faire un peu grâce.
M. Avelard tendit la main à Marzouk.
--Alors, c’est bien, fit celui-ci. Si vous gardez votre langue, je garderai la mienne. Ça vaudra mieux pour tout le monde.
Après quelques considérations d’ordre moral, on en vint à conclure que chacun avait fait son devoir.
--Vous raconterez tout cela à vos nombreux lecteurs, dit Mme Chabert à Conseil.
--J’y songe, en effet, répondit l’écrivain.
Déjà, il ruminait un bel article de revue sur le naufrage de l’_Eldorado_, et qui, vraisemblablement, retentirait dans le monde entier. C’était la gloire.
Cependant, Marzouk devenait soucieux en envisageant l’avenir. Qu’allait-il faire, à son retour? Les luttes à mains plates étaient passées de mode. Il avait exercé une foule d’industries, toutes en désuétude, sauf celle de souteneur. Mais l’âge venait, et il était au bout de ses ressources. La compagnie lui rembourserait sans doute son passage; peut-être aussi ouvrirait-on une souscription au bénéfice des naufragés. Mais après?... Marzouk caressait un projet, celui de faire concurrence au pétomane, alors en pleine vogue. Ses entrailles grondaient continuellement. C’était le don. Il ouvrirait boutique en face et ferait de l’or, comme l’autre. Cela pouvait mener à tout, on ne savait pas. L’_Homme-canon_ venait d’être élu député. La pétomanie, étant une carrière nouvelle, autorisait toutes les espérances, sous la troisième République. D’abord, gagner de l’argent. Le reste, les honneurs viendraient après, par surcroît. Marzouk avait foi en sa chance. Une chiromancienne lui avait prédit qu’il serait décoré.
Le commissaire de la _Guyenne_ le rappela à la réalité, en lui intimant l’ordre de regagner le quartier des émigrants.
Mme Gallerand prit à part son mari. Tous deux s’éloignèrent pour causer. L’ancien colonel paraissait en proie à une idée fixe.
--Je sens que cela te tourmente encore, lui dit-elle.
Il nia.
--Mais non, je t’assure, c’est fini, je n’y pense plus, oublions ces choses.
Déjà, ils s’étaient expliqués longuement. D’abord, il l’avait repoussée rudement, refusant de l’entendre. Pour qui le prenait-elle? Alors, elle avait feint l’ahurissement, jouant son rôle en grande comédienne, confiante en la candeur incomparable du pauvre homme. Et elle était parvenue à le convaincre, car il ne demandait qu’à croire, contre l’évidence même.
L’heure de sa comparution devant Dieu se trouvant retardée, Mme Gallerand s’était sentie soulagée du remords. Un prêtre l’absoudrait, quand il serait temps. Dès lors, pourquoi briser sa vie, la respectable devanture de son honnêteté bourgeoise? C’était, en elle, un mélange d’hypocrisie et de superstition peureuse. Aussi bien, pensait-elle, l’humanité lui faisait presque un devoir de renouveler l’illusion bienfaisante qui avait créé le bonheur de son ménage, la quiétude de son mari.
M. Gallerand avait découvert en son amour-propre ces subtiles raisons qui déterminent la foi aveugle. Tout le passé, trente ans de vie commune pendant lesquels le soupçon ne l’avait même pas effleuré, ses enfants, mille souvenirs plaidaient l’innocence de sa femme. Il fallait croire envers et contre tout, sous peine de désespérer. Oui, Mme Gallerand avait eu un moment de folie. Plus il y réfléchissait maintenant, plus il en était sûr. D’ailleurs, ses quatre enfants lui ressemblaient d’une façon frappante; ce n’était qu’un cri.
--Non, je n’en reviens pas, reprit-elle... Comment ai-je pu te dire une pareille chose?
--Tu me l’as dite.
--Et tu l’as crue?
--J’étais fou aussi.
--C’est drôle, quand on y pense.
--Oui, c’est drôle.
--Tiens! nous ferions mieux d’en rire.
--Tu as raison.
Ils se regardèrent et partirent à rire.
--Bête! fit-elle en lui tapant sur la joue.
M. Gallerand branla la tête comme un vieux cheval qu’une mouche aurait piqué. Un sang plus chaud circula tout à coup dans ses veines, et sa chair frissonna d’un regain de désir. Ils n’étaient plus jeunes, tous les deux; lui avait dépassé la soixantaine. Les petites pirouettes ne lui réussissaient plus; il en gardait mal aux reins pendant trois jours. Sa dernière tentative surtout avait été pitoyable; il avait simplement, après s’être essoufflé, brûlé la politesse à Mme Gallerand... Tout de même, on pouvait essayer encore. L’atmosphère torride lui mettait un brasier dans le corps. Cette fois, il lui semblait qu’il allait faire feu partout, aussi vaillant que jadis, sur le champ de bataille... Il se pencha vers sa femme et murmura:
--Viens, rentrons dans notre cabine... J’ai un mot à te dire.
--Polisson! roucoula-t-elle.
--Chérie! soupira-t-il.
Et ils descendirent.
Sur le pont, la conversation continuait entre Danglar, Conseil, Mmes Chabert, Bineau et les époux Avelard, qui s’étaient réconciliés. Le souvenir du brave commandant Lagorce, mort sur la passerelle, au milieu des flammes, attendrissait les cœurs... Ah! celui-là aussi avait fait noblement son devoir!
--Nous avons encore, dit Danglar, à déplorer la mort de deux lieutenants et de cinq matelots.
--Il est admirable de constater, remarqua Conseil, combien le sentiment de la responsabilité et du devoir élève la nature humaine, à certains moments.