Écrits spirituels de Charles de Foucauld
Part 8
Et, d’ailleurs, ses biens sont immenses: le pauvre qui n’a rien, n’aime rien sur la terre, a l’âme si libre!... tout lui est égal: qu’on l’envoie ici, là, peu lui importe: il n’a rien ni ne veut rien nulle part... Il trouve partout Celui de qui seul il attend tout, Dieu, qui lui donne toujours, s’il est fidèle, ce qui est le meilleur pour son âme... Comme il est libre! Comme son esprit est léger pour monter vers le ciel! Comme rien n’alourdit ses ailes! Comme ses pensées, dégagées de tous les liens terrestres, s’envolent pures vers le ciel! Comme les pensées de choses matérielles, petites ou grandes (car les petites, les plus petites, troublent autant que les plus grandes), le gênent peu dans sa prière, comme elles le distraient peu dans son oraison!... Tout cela n’existe pas pour lui!...
«C’est là où vous en étiez arrivée à la Sainte Baume, bénie Sainte Magdeleine: c’est vous encore que Jésus m’a donnée pour m’enseigner la pauvreté, je le sens..., la pauvreté complète, parfaite, qui est non seulement «n’avoir rien de plus en sa possession, ni à son usage qu’un pauvre ouvrier», comme j’en ai fait le vœu et comme le demande l’imitation de Jésus..., c’est plus que cela la complète pauvreté; cette complète pauvreté, c’est la _pauvreté d’esprit_, que vous avez proclamée bienheureuse, mon Seigneur Jésus, qui fait que tout, tout, tout le matériel est totalement indifférent, qu’on brise avec tout, qu’on détruit tout, autant que Sainte Magdeleine à la Sainte Baume; qui ne laisse aucun, aucun attachement à ce qui est passager, vide le cœur totalement, et le laisse tout entier, dans toute sa plénitude, pour Dieu seul. Dieu le remplit alors, y règne seul, l’occupe tout entier, et y place au-dessous de Lui, en vue de Lui et pour Lui, l’amour de tous les hommes, Ses enfants. Le cœur ne connaît plus, ne contient plus que ces deux amours; tout le reste n’existe plus pour lui, et il vit sur la terre comme n’y étant pas, en contemplation continuelle de l’unique nécessaire, du _seul Être_, et en intercession pour ceux que le Cœur de Dieu veut bien aimer...
ABJECTION
Mon Seigneur Jésus, daignez me faire faire Vous-même cette méditation. C’est Vous qui avez dit: «Il ne convient pas que le serviteur soit au-dessus du Maître»... Vous m’ordonnez, par là, de ne pas être au-dessus de Vous aux yeux des hommes dans la vie de ce monde... Comment faut-il que je pratique l’abjection?...
--Remarque, d’abord, qu’après avoir dit: «Il ne faut pas que le serviteur soit plus grand que son Maître», j’ai ajouté: «mais il est parfait, s’il est semblable à son Maître». Ainsi, je ne veux pas que tu sois au dessus de ce que j’ai été, je ne veux pas non plus que tu sois au-dessous... S’il y a des exceptions, ce n’est certainement pas pour toi, à qui j’ai donné tant de fois pour vocation mon imitation parfaite, m’imiter et m’imiter Moi seul... Tâche donc d’être aux yeux du monde ce que j’étais dans ma vie à Nazareth, ni plus ni moins. J’ai été pauvre ouvrier, vivant du travail de mes mains, j’ai passé pour ignorant, sans lettres; j’avais pour parents, proches, cousins, amis, de pauvres ouvriers comme Moi, des artisans, des pêcheurs, je leur parlais d’égal à égal, j’étais vêtu comme eux, logé comme eux, je mangeais comme eux lorsque j’étais avec eux... Comme tous les pauvres, j’étais exposé au mépris, et c’est parce que je n’étais, aux yeux du monde, que ce pauvre «Nazaréen», que je fus si persécuté, si maltraité dans ma vie publique, qu’à ma première parole, dans la synagogue de Nazareth, on voulut me précipiter; que, en Galilée, on m’appelait Béelzébuth, et en Judée démon et possédé; qu’on me traitait d’imposteur, de séducteur, qu’on me fit mourir sur un gibet entre deux voleurs: on me regardait comme un ambitieux vulgaire... Passe pour ce que j’ai passé, mon enfant, pour ignorant, pauvre, de naissance commune; pour aussi ce que tu es réellement, sans intelligence, ni talent, ni vertu; cherche, en tout, les occupations les plus basses; cultive cependant ton intelligence dans la mesure où ton directeur te l’ordonne, mais que ce soit en cachette et à l’insu du monde; j’étais infiniment savant, mais on l’ignorait; ne crains pas de t’instruire, c’est bon pour ton âme; instruis-toi avec zèle, pour devenir meilleur, pour mieux me connaître et mieux m’aimer, pour mieux connaître ma volonté et mieux la faire, et aussi, pour me ressembler, à Moi, la Science parfaite: sois très ignorant aux yeux des hommes et très savant dans la science divine, au pied de mon Tabernacle... J’étais petit et dédaigné sans mesure; cherche, demande, aime les occupations qui t’abaissent le plus: ramasser du fumier, piocher la terre, tout ce qu’il y a de plus bas et de plus commun: plus tu seras petit de cette manière, plus tu me ressembleras... Qu’on te regarde comme fou, tant mieux, remercie m’en à l’infini: on me traitait de fou, c’est une ressemblance que je te donne avec Moi... qu’on te jette des pierres, qu’on se moque de toi, qu’on te dise des injures dans les rues, tant mieux! remercie-m’en, c’est une grâce infinie que je te fais, car ne m’en a-t-on pas fait autant?... Que tu dois t’estimer heureux, si je te donne cette ressemblance!... Mais ne fais rien pour mériter ce traitement, rien d’excentrique, d’étrange; je n’ai rien fait pour être ainsi traité, je ne le méritais pas, bien au contraire; et pourtant, on me l’a fait; toi non plus, ne fais rien pour le mériter, mais si je te fais la grâce d’y être soumis, remercie-moi bien; ne fais rien pour l’empêcher, ni le faire cesser; supporte tout avec grande joie et grande reconnaissance envers ma main qui te donne cela comme un très doux cadeau de frère... Fais tout ce que j’aurais fait, tout ce que j’ai fait; ne fais que le bien, mais livre-toi aux travaux les plus vils, les plus abaissants; montre-toi, en tout, par tes vêtements, ton logement, tes politesses prévenantes et fraternelles avec les petits, l’égal des plus petits... Cache avec soin tout ce qui peut t’élever aux yeux du prochain... Mais devant Moi, dans la solitude et le silence du tabernacle, étudie, lis; tu es seul, porte close, avec Moi et mes saints Parents, et ta mère sainte Magdeleine: dilate-toi à mes pieds, et fais tout ce que te dira ton directeur pour devenir meilleur, plus saint... pour mieux consoler mon Cœur.
TRAVAIL MANUEL
Mon Dieu, inspirez-moi ce que Vous voulez de moi au sujet des travaux manuels...
--Pour cela, comme pour l’abjection et la pauvreté, je veux de toi ce que j’ai voulu de Moi... Tu as une bienheureuse vocation, mon enfant, que tu es heureux!... Prends-Moi simplement comme modèle: fais ce que tu penses que je faisais, que je ferais, ne fais pas ce que je ne faisais pas, ce que je ne ferais pas... imite-Moi...
«Travaille assez pour gagner le pain quotidien, mais moins que les ouvriers ordinaires. Ceux-ci travaillent de manière à gagner le plus possible; Moi et toi nous ne travaillons que de manière à gagner une nourriture extrêmement frugale, des vêtements et un logis extrêmement pauvres et, en outre, de quoi faire de petites aumônes... Nous ne travaillons pas plus, parce que notre détachement des choses matérielles, et notre amour de la pénitence, font que nous ne voulons avoir que des vêtements, un logis, une nourriture aussi vils que possible, et seulement le strict nécessaire... Nous travaillons moins que les autres ouvriers parce que, d’une part, nous avons moins de besoins matériels, de l’autre, nous avons plus de besoins spirituels: nous tenons à garder plus de temps pour la prière, l’oraison, la lecture, car ainsi faisait-on dans la sainte maison de Nazareth...
--Comment travailler?
--En me regardant sans cesse, mon enfant, en pensant sans cesse que tu travailles avec Moi et pour Moi, entre Moi, Marie et Joseph, sainte Magdeleine et nos anges, et en me contemplant sans cesse avec eux...
RETRAITE
Mon Dieu, aidez-moi, assistez-moi, soufflez-moi... plus ma petite retraite avance, plus je me sens impuissant, vide, plus je sens qu’il faut que tout vienne de Vous... Dites-moi, mon Dieu, dans quelle retraite je dois vivre?
--Dans celle où j’ai vécu dans ma vie cachée, mon enfant, ni plus ni moins... Ma vie était très retirée..., ne te figure pas que l’habitude de ma Mère et de Moi fût d’aller aux noces... Souviens-toi que ma Mère et saint Joseph avaient embrassé tous deux la vie parfaite, tous deux la virginité, et qu’ils vivaient dans le monde comme n’étant pas du monde... C’étaient deux ouvriers, mais étaient-ce des ouvriers ordinaires? Si Judith avait su vivre comme hors du monde, dans sa demeure, combien plus eux! Si toute personne qui commence à m’aimer s’éloigne du monde aussitôt, et vit dans une retraite de plus en plus grande à mesure que son amour pour Moi devient plus grand, dans quelle retraite devaient vivre mes saints Parents?... Lorsque j’entrai dans la vie, j’entrai dans cet intérieur tout divin, où les journées se passaient dans la contemplation continuelle, dans le jeûne, la prière et le travail accompagné de prières: des âmes qui s’étaient fait cette vie, qui ne respiraient que pour Dieu, dont toute la conversation était à ce point dans les cieux, qui étaient l’une pour l’autre frères et non époux, avaient su se faire une vie bien à part, bien solitaire, bien retirée, dans ce petit Nazareth... J’entrai dans cette vie, et elle devint la mienne... Ma présence resserra tous les liens qui unissaient Marie et Joseph: pour être toujours avec leur Dieu, ils étaient toujours ensemble; mais, plus que jamais, tout ce qui n’était pas leur Dieu qu’ils avaient le bonheur de voir, leur pesait..., ayant un tel trésor, ils le cachaient entre eux, ne le montraient pas sans nécessité aux profanes qui ne le connaissaient pas, et traitaient leur Dieu comme un homme... Moi qui ai dit: «Je ne suis pas du monde», Moi qui leur avais inspiré cet amour de la retraite et qui l’inspire toujours à toutes les âmes, dès qu’elles s’approchent de moi, je n’eus garde de choisir une autre voie: j’entrai dans leur vie cachée, retirée, solitaire, et je m’y plongeai avec eux...
«Quiconque aime, aime la solitude en compagnie de l’être aimé... Quiconque aime Dieu, aime la solitude aux pieds de Dieu... Tous les saints, sans exception, ont aimé la solitude, car tous m’ont aimé, et, dès qu’on m’aime, on désire nécessairement être en tête-à-tête... On doit aimer mon bien, ma consolation, ma gloire plus que tout, plus que la joie d’être avec Moi; aussi, dès que ma volonté appelle ici ou là, il faut courir, voler, abandonner toute solitude, se jeter parmi les hommes; mais dès que ma volonté, mon avantage, n’ordonnent plus qu’on soit mêlé aux hommes, il faut obéir à la loi de l’amour, et retourner à la solitude; et plus on m’aime, plus on a soif d’être seul avec Moi, plus on est capable de rester longtemps seul avec Moi, plus on se fait une vie d’oraison solitaire...
«... Tant que Dieu ne nous commandait pas de prêcher, nous restions dans notre solitude... Ne te figure donc pas une vie de famille entourée de l’affection, des visites de nombreux amis et parents... non, rien de cela; la vie de deux, de trois religieux unis en Dieu, pour mener ensemble, dans une petite maison solitaire, une vie de recueillement, de prière continuelle, de grande pénitence, de saintes lectures, de contemplation continuelle; une vie de silence, la vie des âmes qui ne sont pas de la terre, dont tout l’entretien est avec Dieu, toute la conversation dans les cieux. Voilà ce que fut ma vie à Nazareth, une retraite... Voilà ce que doit être la tienne... Recueillement, silence, paix, entretien avec Dieu pendant tous les moments du jour et autant que possible de la nuit; sortir de la maison le plus rarement possible et seulement pour les choses indispensables; rester dehors le moins possible; saluer tous ceux qu’on connaît, faire visage aimable à tous; ne parler à personne, ou, si c’est nécessaire, le faire en le moins de mots possible, mais toujours pleins de bonté et contenant quelque chose qui fasse penser à Dieu et conduise à Lui...
PÉNITENCE
Mon Seigneur, et mon Dieu, combien moi, si lâche, j’ai besoin que Vous me parliez de la pénitence, que Vous me la fassiez aimer, que Vous me montriez sa beauté, que Vous me fassiez voir combien elle est indissolublement liée à Votre amour..., et puis que Vous me disiez ce qu’il faut que je fasse..., et, enfin, que Vous m’aidiez à le faire!
--Mon enfant, nous avons déjà parlé de la pénitence. Voir sa beauté, tu n’en as pas besoin... Ne te suffit-il pas de savoir que je l’ai faite toute ma vie, que je l’ai pratiquée pendant toute ma vie cachée, que je l’ai pratiquée dans ma vie publique comme l’Évangile le montre, que j’ai jeûné pendant la sainte Quarantaine et que je suis mort sur la Croix? Cet exemple ne suffit-il pas pour que tu entres de toutes tes forces dans la pénitence, sans aucun autre motif, par pur amour et simple besoin de m’imiter, de me ressembler, de partager ma vie, et surtout mes peines?... Et si tu m’aimes si peu que mon exemple ne te suffit pas, n’as-tu pas mes paroles? «Faites pénitence... Quand l’Époux ne sera plus avec eux, ils jeûneront... Ce démon ne peut se vaincre que par la prière et le jeûne...» Et si mes exemples et mes paroles te paraissent obscurs, bien qu’ils soient clairs comme le jour, n’as-tu pas l’exemple de tous mes saints? Tous sans exception peuvent te servir de commentaire et te prouver que j’aime, j’aime, j’aime, je veux la pénitence... la pénitence, mais dans les bornes de l’obéissance. Si tu es si tiède, si tiède que tout cela ne te suffit pas, alors, regarde ce qu’est en elle-même la pénitence...
«Chaque fois que tu te prives de quelque chose, si peu que ce soit, d’un mouvement de curiosité, de regarder en l’air, de manger une bouchée de plus, de chasser une mouche, de la moindre commodité, du moindre désir de la volonté, d’un rien, si tu le fais pour l’amour de Moi, dans le désir de m’offrir un sacrifice, tu m’offres un acte d’adoration et de culte très élevés, qui m’est très agréable et m’honore beaucoup. A plus forte raison, quand tu m’offres en sacrifice quelque chose qui te coûte davantage, une forte humiliation, une forte pénitence, une dure veille, un vœu difficile à observer...
«Ainsi, tu vois, par la somme merveilleuse d’honneur qu’on peut me rapporter en faisant toutes ses actions en esprit de sacrifice, en m’offrant du matin au soir toutes sortes de mortifications grandes et petites, combien ceux qui m’aiment cherchent et désirent ma gloire, m’offrent de sacrifices m’honorant du matin au soir... Ils n’ont pas besoin, pour me glorifier, de prêcher, de sortir de leur cellule: il leur suffit de se priver, de souffrir; toute privation, toute seconde de souffrance, supportée en mon honneur et offerte à Moi, m’est une gloire, un sacrifice d’agréable odeur... Comprends, maintenant, les mortifications des saints, le désir de souffrir des âmes affamées de ma gloire... Comprends combien ces âmes, si zélées pour la gloire de Dieu, combien la mienne plus que toutes les autres, se jetaient dans la pénitence du matin au soir, à toute heure, pour offrir à Dieu le plus de gloire possible, Lui rapporter le plus de gloire possible... C’est dans ce sens que Saint Paul a si bien pu dire: «Je n’ai connu que Jésus et Jésus crucifié»... Toute ma vie a été souffrance volontaire parce que toute ma vie a été désir dévorant de la gloire de Dieu, et que la pénitence est un moyen de Le glorifier continuellement, d’une manière admirable...
Comprends-tu maintenant pourquoi tu dois entrer dans la pénitence jusqu’à t’y noyer (en restant dans l’obéissance pourtant)?
Puisqu’il n’y a pas besoin, pour qu’un acte soit un sacrifice, qu’on l’offre au moment même comme tel, car il peut avoir été offert comme tel d’avance; puisque tous les actes, toutes les paroles, toutes les bonnes pensées même, auxquelles on s’arrête, peuvent être offerts à Dieu en sacrifice, il n’est pas nécessaire, pour faire à Dieu une foule de sacrifices chaque jour, d’y penser tout le long du jour et de se dire à tout moment: «Faisons un sacrifice...» Il suffit d’offrir en esprit de sacrifice à Dieu, en son honneur, toutes nos pensées, paroles ou actions de la journée, nos mouvements, notre être, en Le priant que tout Lui soit un sacrifice d’agréable odeur: nous serons ainsi une victime perpétuelle et notre sacrifice durera tous les instants du jour.
RÉCAPITULATION DES RÉSOLUTIONS
Embrasser l’humilité, la pauvreté, le délaissement, l’abjection, la solitude, la souffrance avec Jésus dans Sa crèche; ne faire aucun cas de la grandeur humaine, de l’élévation, de l’estime des hommes, mais estimer autant les plus pauvres que les plus riches. Pour moi, chercher toujours la dernière des dernières places, arranger ma vie de manière à être le dernier, le plus dédaigné des hommes.
Quand je suis triste, découragé de moi, des autres, des choses, penser que Jésus est glorieux, assis à la droite du Père pour toujours, et jubiler de joie... Je puis encore, en ces moments, pour me baigner dans cette joie, dire les mystères glorieux du Rosaire...
--[Jésus-Christ]: «En général, ne t’inquiète pas pour les petites choses: brise tout ce qui est petit et tâche de vivre très haut, non par orgueil, mais par amour...
«Il faut briser tout ce qui n’est pas Moi... te faire ici un désert où tu sois aussi seul avec Moi que sainte Magdeleine était seule, au désert, avec Moi. C’est par le détachement que tu parviendrais à cela, c’est en chassant toutes ces petites pensées, tous ces infiniment petits qui ne sont pas mauvais en eux-mêmes, mais qui finissent par disperser du matin au soir ton esprit loin de Moi, au lieu que, du matin au soir, il me devrait contempler...
«Regarde-Moi en travaillant pour Moi... regarde-Moi en priant, regarde-Moi sans cesse, et donne à l’oraison ou à de saintes lectures qui t’uniront à Moi et par lesquelles je te parlerai comme je parlais à mes parents et à Magdeleine à Nazareth et à Béthanie, tout le temps qu’il te sera possible... Quand on aime, on regarde sans cesse ce qu’on aime, on regarde comme bien employé tout le temps employé à le contempler et comme perdu tout le temps pendant lequel on ne le voit pas... Ce temps seul semble compter... pendant lequel nous regardons la seule chose qui, à nos yeux, ait de l’être... tout le reste étant pour nous le vide et le néant... Fonds-toi en Moi, perds-toi en Moi, noie-toi dans mon amour, pense au temps que je t’ai ordonné d’espérer et où tu seras éternellement appuyé sur mon sein; et puisque je te permets, je te dis de commencer dès maintenant à vivre d’une si douce vie, avec la silencieuse Magdeleine, ma silencieuse Mère et le silencieux Joseph, appuie avec eux ta tête sur mon sein et achève, dans cette douce position et dans la douce vie de Nazareth, ton pèlerinage.»
Ne jamais perdre un instant, un seul instant de présence devant le Saint Sacrement, quels que soient les difficultés morales ou matérielles, les souffrances et les dangers à affronter pour cela: l’univers entier n’est rien à côté du Maître de l’univers qui réside dans le Tabernacle.
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_Être humble en pensées, paroles et actions._
Ne pas chercher ni aimer l’estime des hommes, mais aimer leur dédain.
Quand on aime on est humble, car on se trouve petit, néant à côté de ce qu’on aime.
Quand on aime, on imite, et Jésus fut doux et humble de Cœur.
L’humilité est l’ornement de toutes les vertus et est nécessaire pour qu’elles soient agréables à Dieu: l’orgueil les gâte toutes...
Faut-il tenir à être à Nazareth? Non, pas plus qu’au reste. Ne tenir à rien qu’à la volonté de Dieu, à Dieu seul... Je dois trouver que c’est une grande grâce d’habiter Nazareth, m’en estimer très heureux, en être très reconnaissant, mais de l’attachement, non: dès que cela cesserait d’être la volonté de Dieu, il faudrait me jeter à corps perdu, sans un regard en arrière, où et à quoi Sa volonté m’appelle.
[Notre-Seigneur]: «Un des motifs pour lesquels j’ai voulu être plus pauvre que le plus pauvre des ouvriers, c’est que je suis venu apprendre aux hommes le mépris des honneurs, c’est que je suis venu apprendre le mépris des biens de la terre et que je tenais à leur donner l’exemple de la plus grande pauvreté, de la plus profonde abjection. Fais de même... Tu as les mêmes motifs que Moi, y compris ce dernier, car il entre dans ta vocation de crier l’Évangile sur les toits, non par ta parole, mais par ta vie...
--Comment pourrai-je rendre à Dieu ce que je Lui dois, après avoir tant reçu? Par l’amour, par l’obéissance à tout ce qu’Il veut de moi, car l’obéissance est la marque de l’amour... par la perfection à remplir mes devoirs, laquelle est renfermée dans l’obéissance parfaite; en particulier par deux choses qui, au degré où je dois les offrir, sont de conseil et non de commandement, mais qui sont particulièrement amoureuses et signifient la tendresse et la flamme du cœur: ces deux choses sont la ferveur des prières, qui forment mon bouquet de roses quotidien, et la pénitence qui est le sacrifice, le don, le petit calvaire quotidien, le parfum de myrrhe qu’on offre chaque jour au Bien-Aimé pour l’embaumer... L’oraison et la pénitence doivent faire le fond de ma vie, comme celle de Jésus à Nazareth, comme celle de sainte Magdeleine à la Sainte Baume.
Ne pas avoir de joie, en vue de moi, des soulagements donnés au corps: les recevoir avec joie en vue de Dieu, de Dieu seul, parce que Dieu le veut, mais non par plaisir personnel. Par goût personnel, la volonté de Dieu n’étant pas manifestée, préférer la pénitence, parce qu’elle offre à Dieu un plus grand sacrifice, mais vouloir avant tout, avant tout, la volonté de Dieu, car ce qui L’honore le plus, c’est qu’on fasse Sa Volonté.
Il ne faut pas que le désir d’offrir le plus possible de sacrifices à Dieu me fasse marcher dans la contrainte ni dans la tristesse... Avoir la sainte liberté des enfants de Dieu, criant sans cesse: «_Abba Pater_», et être dans la joie en Dieu... Ne pas m’arrêter pour une frayeur instinctive, que le démon inspire toujours au commencement de toutes les bonnes œuvres; «il agit par la peur», et cherche à détourner de tout bien, en particulier de la pénitence, par la peur... «Dieu aime celui qui donne avec joie»...
HUIT JOURS A EPHREM
RETRAITE DE 1898
du Lundi après le IIIe Dimanche de Carême
au Lundi après le IVe Dimanche de Carême
Nous ignorons si Charles de Foucauld fit réellement cette retraite à Ephrem. Peut-être, méditant dans sa cellule ou dans la chapelle de Sainte-Claire, à Nazareth, se transportait-il simplement en esprit à Ephrem, pour écouter les enseignements de Notre-Seigneur, comme s’il avait vécu au temps de la Vie publique, et joui, avec les apôtres et Sainte Magdeleine, de la présence du Maître. Il se conforme ici au conseil de Saint Ignace: «_Je verrai les personnes du mystère que je médite. Je me tiendrai en leur présence comme un petit mendiant et un petit esclave, indigne de paraître devant eux. Je les considérerai, je les contemplerai, je les servirai dans leurs besoins avec tout l’empressement et tout le respect dont je suis capable, comme si je me trouvais présent. Ensuite je réfléchirai en moi-même, pour tirer de là quelque profit._» (Exercices spirituels, seconde semaine.)