Du rôle des coups de bâton dans les relations sociales et, en particulier, dans l'histoire littéraire

Part 3

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Qui sait? peut-être est-ce d’après ses souvenirs personnels, modifiés suivant le besoin, que Furetière revient quelquefois dans ses œuvres à tracer des tableaux analogues. En tout cas, c’est au moins d’après ce qu’il avait vu autour de lui. Ainsi, pour me borner à ce seul exemple, il raconte, par la bouche d’un des personnages de son _Roman bourgeois_, qu’un fort honnête homme, qui ne voulait point passer pour un auteur déclaré, de peur sans doute qu’on ne l’accusât de déroger à son rang, alla menacer un libraire de lui donner des coups de canne pour avoir fait imprimer sous son nom, dans un recueil, quelques vers de galanterie qu’il avait composés _in petto_, et qu’à l’instant même un autre, fort honnête homme également, venait de faire la même menace au même libraire pour n’avoir pas mis son nom à un rondeau, le plus méchant du volume. On le voit, la position de l’infortuné marchand était des plus équivoques, et il lui devenait difficile de sortir intact de ce redoutable dilemme.

Personne n’a entièrement échappé à ce sort désastreux: les noms les plus glorieux doivent entrer dans cette liste du martyrologe des auteurs, aussi bien que les plus inconnus; les plus respectés aussi bien que les plus avilis; Boileau, Racine et Molière, comme Bautru, Boisrobert et Montmaur.

J’ai d’abord nommé Boileau. Il semble en effet, d’après nombre de témoignages, qui ne suffisent peut-être pas à produire une certitude absolue, qu’il ait partagé la destinée commune, bien qu’il eût eu la prudente attention de ne s’attaquer jamais qu’aux écrivains ses confrères, et qu’il eût pour bouclier une sévérité de mœurs égale à la sévérité de ses vers. Regnard a dit de lui:

Son dos même endurci s’est fait aux bastonnades.

Dans une pièce curieuse, intitulée l’_Entretien en prose de Scarron et de Molière aux champs Élysées_, «L’on m’a rapporté, dit Scarron, que Boileau avait reçu des coups de bâton pour en avoir trop pincé.--Ce ne sont que des ruades de Pégase», répond philosophiquement Molière.

Après la publication de sa quatrième épître, adressée au roi, le même se fit, avec le comte de Bussy-Rabutin, alors en exil, une affaire qui, d’apparence assez grave d’abord, finit par se calmer, grâce à la pacifique et respectueuse attitude du poëte. Pour mettre nos lecteurs au courant, nous ne pouvons mieux faire que de citer ici une lettre de Bussy au père Rapin:

«Il a passé en ce pays un ami de Despréaux, qui a dit à une personne de qui je l’ai su, que Despréaux avoit appris que je parlois avec mépris de son _Épître au Roi_ sur la campagne de Hollande, et qu’il étoit résolu de s’en venger dans une pièce qu’il faisoit. J’ai de la peine à croire qu’un homme comme lui soit assez fou pour perdre le respect qu’il me doit et pour s’exposer aux suites d’une pareille affaire. Cependant, comme il peut être enflé du succès de ses satires impunies, qu’il pourroit bien ne pas savoir la différence qu’il y a de moi aux gens dont il a parlé, ou croire que mon absence donne lieu de tout entreprendre, j’ai cru qu’il étoit de la prudence d’un homme sage d’essayer à détourner les choses qui lui pourroient donner du chagrin et le porter à des extrémités.

«Je vous avouerai donc, mon révérend père, que vous me ferez plaisir de m’épargner la peine des violences, à quoi pareille insolence me pousseroit infailliblement. J’ai toujours fort estimé l’action de Vardes, qui, sachant qu’un homme comme Despréaux avoit écrit quelque chose contre lui, lui fit couper le nez[15]. Je suis aussi fin que Vardes, et ma disgrâce m’a rendu plus sensible que je ne serois si j’étois à la tête de la cavalerie légère de France.»

[15] Voir plus loin, page 115.

Quoi qu’en veuille dire Bussy-Rabutin, c’est le style d’un capitaine de cavalerie qui domine en cette lettre. Connaissez-vous rien de plus net et de plus tranché? Aussi Boileau sentit-il parfaitement la force de cette logique péremptoire. Quinze jours après, voici ce que le comte de Limoges, chargé par Bussy d’aller voir le satirique, lui répondit de sa part:

«Aussitôt que j’ai eu reçu votre lettre, monsieur, j’ai été trouver Despréaux, qui m’a dit qu’il m’étoit très-obligé de l’avis que je lui donnois, qu’il étoit votre serviteur, qu’il l’avoit toujours été et qu’il le seroit toute sa vie..., que, quand vous auriez dit pis que pendre de lui, il étoit trop juste et trop honnête homme pour ne pas toujours vous fort estimer, et par conséquent pour en dire quelque chose qui pût vous déplaire. Il ajouta, en sortant, qu’il vous feroit un compliment s’il croyoit que sa lettre fût bien reçue, parce qu’il savoit bien qu’il n’y avoit point d’avances qu’il ne dût faire pour mériter l’honneur de vos bonnes grâces.»

Cette assurance que Despréaux désirait lui fut donnée sans doute, car, peu de temps après, il écrivait lui-même à Bussy-Rabutin une lettre fort aimable, à laquelle celui-ci répondit sur le même ton. Ainsi prit fin cette querelle, qui semblait d’abord pronostiquer un tout autre dénoûment[16].

[16] Voir ces lettres, _Correspondance de Bussy-Rabutin_, éd. Lalanne, chez Charpentier, t. II. Brossette et Viollet le Duc n’avaient pas publié la première dans leurs éditions de Boileau.

Je doute que les menaces de Pradon aient trouvé Boileau aussi docile que celles de Bussy-Rabutin:

Tu penses toujours battre, et tu seras battu.

s’écrie-t-il, dans une épître à son adresse;

Tu déchires les morts sans respecter leur cendre, Lorsqu’il est des vivants qui peuvent te le rendre.

Et dans ses _Nouvelles remarques_ sur les ouvrages de son ennemi, il l’avertit charitablement de prendre garde--«qu’en voulant toujours mordre comme un chien furieux, il n’en ait aussi la destinée.»

Pinchesne ne demeura pas en reste, avec ses _Éloges du satirique français_, où il a écrit, en parlant des auteurs critiqués par Boileau:

Outre qu’à leur secours viennent parfois des braves Qui, la canne à la main, pourraient bien réprimer Sa trop grande fureur de mordre et de rimer.

Le prince de Conti fit courir des risques plus sérieux au _législateur du Parnasse_ et à son ami Racine, à la suite de la représentation de _Phèdre_. Ils avaient eu l’audace (si ce n’est pas le chevalier de Nantouillet, comme ils le prétendirent) de répondre vertement à un sonnet fait contre la pièce par le prince et par madame Deshoulières, protecteurs de Pradon: il faut convenir que cela méritait châtiment. Par bonheur, Condé les prit sous sa protection, et déclara que s’attaquer à eux, c’était s’attaquer à lui-même. Néanmoins, à en croire le P. Sanlecque, cette intervention n’aurait pas entièrement sauvé Despréaux, car le célèbre chanoine, dont l’autorité est un peu suspecte, il est vrai, quand il s’agit de notre poëte, a fait à l’occasion de cette querelle certain sonnet qui commence ainsi:

Dans un coin de Paris, Boileau, tremblant et blême Fut hier bien frotté, quoiqu’il n’en dise rien.

En tout cas, il en avait été formellement et publiquement menacé par un autre sonnet (nous n’en sortirons pas) de M. de Nemours, en réponse au sien, et roulant toujours sur les mêmes rimes. Ce fougueux morceau finissait ainsi:

Vous en serez punis, satiriques ingrats, Non pas, en trahison, d’un sou de mort aux rats, Mais de coups de bâton donnés en plein théâtre.

On peut voir dans l’_Esprit des autres_, de M. Édouard Fournier[17], et dans une note de Brossette sur la première satire, comment le poëte faillit encore s’attirer une grosse affaire avec son vers fameux:

J’appelle un chat un chat, et Rolet un fripon,

et comment cent coups de bâton lui furent expédiés par la poste, en attendant mieux, par un hôtelier blaisois, qui portait le nom de Rolet, et qui se crut directement insulté par Boileau.

[17] 3e édit., p. 180.

Du reste, voulez-vous savoir quel était le sort inévitable réservé, en cet âge d’or de la poésie, aux écrivains satiriques, lisez le petit roman allégorique que nous a laissé Ch. Sorel, sous ce titre singulier: _Description de l’isle de Portraiture_; vous y verrez de quelle sorte étaient fustigés les auteurs qui se chargeaient de peindre les vices et les ridicules d’autrui, si bien que leurs corps n’offraient plus qu’un pitoyable composé de plaies et de bosses. L’_Histoire comique de Francion_, qui est, au moins dans certaines parties, un roman de mœurs et d’observation réaliste, où le même a voulu étudier et reproduire la société du jour, témoigne aussi, en plus d’un endroit, de cette tendance à rouer familièrement un poëte de coups de bâton[18].

[18] Par exemple, l. VI et l. VII (éd. Delahays), où l’on voit le poëte Musidor fustigé jusqu’au sang par des laquais joviaux. Or le nom de Musidor est un masque qui recouvre le portrait de Porchères-l’Augier, de l’Académie. Au l. VI, le musicien Mélibée (Boisrobert) est également bâtonné par le fou Collinet.

Écoutez encore l’abbé Cotin, qui avait bien ses petites raisons pour en vouloir à Boileau. Leur destin, écrit-il en parlant des satiriques, est:

De vivre le coude percé, Et de mourir le cou cassé.

«Ce qui veut dire, observe, en guise de commentaire, le facétieux et mordant abbé, que, s’_ils ne sont assommés sur l’heure_, il leur est comme fatal de vivre pauvres et misérables.» Ces belles paroles sont extraites de sa _Critique désintéressée_,--pas si désintéressée pourtant qu’il lui plaît de le dire.

Vers la même époque, un émule de notre auteur, Dryden, après la publication d’un _Essay on Satire_, que sa réputation lui fit faussement attribuer, fut roué de coups par les gens de Rochester et de la duchesse de Portsmouth, diffamés dans cet ouvrage. On a prétendu également, mais sans preuves suffisantes, qu’il avait été bâtonné par le duc de Buckingham. Dryden était loin, par malheur, d’avoir une dignité de caractère égale à son talent. Avant lui, l’Arétin s’était chargé aussi de prouver une fois de plus, pour sa part, le danger qu’il y a de toucher à la plume d’Archiloque. Sans parler des cinq coups de poignard que lui donna un de ses concurrents à l’amour d’une cuisinière, outré d’un sonnet malséant, ni du pistolet avec lequel le Tintoret le réduisit au silence, en prenant sa mesure, il fut bâtonné plusieurs fois, entre autres de la part de l’ambassadeur d’Angleterre à Venise, contre qui il avait dirigé une accusation d’improbité.

Molière faillit lui-même fournir un exemple à l’appui des théories de l’abbé Cotin. On lit, dans le troisième volume du _Journal de Dangeau_, qu’après la première représentation du _Misanthrope_, tout le monde ayant reconnu M. de Montausier dans le personnage d’Alceste, celui-ci le sut, et, avant d’avoir vu la pièce, s’emporta jusqu’à protester qu’il ferait mourir l’auteur sous le bâton. Mais, lorsqu’il eut assisté en personne à la comédie nouvelle, il se ravisa et courut embrasser celui qu’il voulait d’abord traiter en ennemi mortel.

Montausier ne badinait pas avec les écrivains, et il avait des façons expéditives de les rappeler au sentiment des convenances: c’est encore lui qui eût bien voulu châtier de sa propre main l’auteur de la _Lettre du sieur du Rivage_, contre la _Pucelle_ de son ami et protégé Chapelain, l’astre de l’hôtel de Rambouillet; il exprimait ce vœu à La Mesnardière lui-même, qui en était le véritable auteur. Ce ne fut pas non plus de sa faute si l’on ne berna point Linière au bout du Cours, pour ses vers contre la même épopée.

Après la représentation de la _Critique de L’École des femmes_, le personnage que Molière avait si finement raillé sous les traits du marquis se vengea d’une façon tout à fait caractéristique du temps. L’ayant rencontré dans un appartement, il l’aborda avec une foule de démonstrations amicales, et comme celui-ci s’inclinait pour répondre à ses politesses, il lui saisit la tête et la lui frotta rudement contre ses boutons de métal, en lui répétant: «Tarte à la crème, Molière! tarte à la crème!» Le poëte n’échappa à cette étreinte que le visage tout en sang.

Cette _Critique_ tenait fort à cœur aux ennemis de Molière: Visé, dans sa _Zélinde_, exhortait les _turlupins_ à berner l’audacieux, et il s’étonnait de ne pas trouver quelque grand «assez jaloux de son honneur pour faire repentir Molière de sa témérité.»

C’est que l’auteur de la _Critique_ n’était pas seulement un auteur, c’était de plus un comédien, double raison pour le traiter de la sorte. On sait la leçon que Louis XIV donna un jour à ses courtisans, et dont M. Ingres a fait le sujet de son dernier tableau, destiné au foyer du Théâtre-Français. Ceux-ci en avaient bien besoin; mais, nonobstant leur profond respect pour les décisions du monarque, il est douteux qu’elle les ait convaincus. Les humiliations que l’on faisait subir aux gens de lettres n’étaient rien auprès de celles qu’on infligeait journellement aux comédiens, placés par l’opinion commune au dernier degré de l’échelle, et, comme l’imprimaient au siècle suivant le chevalier du Coudray et les _Mémoires secrets_, au-dessous des valets de pied du roi. Une entière déférence non-seulement aux désirs légitimes, mais même aux caprices contradictoires du public; au premier signe de révolte, des excuses en plein théâtre et les amendes honorables les plus avilissantes: voilà ce qu’on exigeait d’eux à chaque instant. La prison faisait aussitôt justice des moindres peccadilles: jamais laquais payé pour endurer les fantaisies et les rebuffades d’un maître tyrannique ne fut mis à de telles épreuves. Les particuliers, comme Floridor, comme Baron, comme le danseur Pécour, comme Quinault-Dufresne, pouvaient bien, gâtés par les applaudissements et la faveur du parterre, être des modèles de fatuité et d’orgueil: ce n’était là qu’un _accident_ tout à fait individuel, sans conséquence pour le corps auquel ils appartenaient, et qui ne les garantissait pas des plus extrêmes revirements du public. Le parterre ne se gênait nullement pour humilier son favori; il prenait soin de temps à autre de fouler son idole aux pieds comme pour lui rappeler sa bassesse native. Le vieux Baron fut hué, sans pitié, quand il reparut dans le jeune Rodrigue. Quinault-Dufresne, condamné à faire des excuses au parterre, commença ainsi: «Je n’ai jamais mieux senti la bassesse de mon état qu’aujourd’hui.» Et il avait raison.

On peut donc juger que les corrections positives et manuelles, qui ne manquèrent pas aux auteurs, manquèrent moins encore, s’il est possible, aux comédiens. Le prince d’Harcourt dédaignait de recourir à un autre argument que le bâton contre les acteurs qui voulaient jouer une pièce de Scarron avant celle de son protégé Boisrobert. L’un des plus célèbres histrions de la première moitié du siècle, Bellemore, dit le capitan Matamore, du rôle qu’il jouait d’ordinaire, quitta le théâtre pour avoir reçu un coup de canne de la main du poëte Desmarets, dont il n’osa se venger, parce que celui-ci appartenait au cardinal. Dans les dernières années du même siècle, on fit, sous le nom de l’_Amadis gaulé_, une comédie sur l’un des acteurs de l’_Amadis de Gaule_, opéra de Quinault et Lully, qu’un homme de qualité, dont il osait être le rival, avait traité comme Sganarelle traite sa femme dans le _Médecin malgré lui_[19].

[19] _Anecdot. dram._, I, 43.

Le comte de Livry ne se gênait pas davantage avec Dancourt, qui réunissait la qualité d’auteur à celle de comédien, et que protégeait spécialement Louis XIV. Devinez comme il s’y prenait pour n’être point éclipsé par lui en société. C’est bien simple: «Je t’avertis, lui disait-il, que si, d’ici à la fin du souper, tu as plus d’esprit que moi, je te donnerai cent coups de bâton.» C’est le journal de Collé qui a fait connaître ces belles paroles à la postérité[20]. Et notez que le comte de Livry était l’amant en titre de madame Dancourt.

[20] Édit. A. Barbier, in-8, t. I, p. 363.

Le même acteur, tout brave qu’il fût de sa personne, eut à souffrir et à dévorer en silence maint affront plus cruel encore. Un jour, entre autres, qu’il jouait lui-même dans son _Opéra de village_ (1691), le marquis de Sablé s’en vint, à peu près ivre, prendre place sur une des banquettes de la scène. Comme il s’asseyait, il entendit chanter:

En parterre il boutra nos blés, Choux et poireaux seront _sablés_.

Il crut qu’on l’insultait, et, se levant avec la gravité d’un ivrogne qui veut faire une action d’éclat, il marcha droit à l’auteur et le souffleta en plein théâtre.

Juste retour des choses d’ici-bas! la même année, Dancourt avait tiré parti, dans une de ses pièces[21], du malheur arrivé récemment au frère cadet de M. Delosme de Monchesnay, un des fournisseurs du Théâtre-Italien. Ce frère, procureur au Parlement, avait été confondu mal à propos avec son aîné, par un brutal personnage qui, croyant avoir à se plaindre des malignes allusions de celui-ci, s’en était vengé sur les épaules de celui-là, tant il est dangereux d’avoir des écrivains satiriques dans sa famille! Mais hâtons-nous de dire que la réparation de l’outrage fut rigoureusement poursuivie, et que le plaignant obtint satisfaction entière.

[21] La _Gazette_, sc. 18.

Cette méprise, assez peu plaisante, qui avait fourni une scène de comédie à notre auteur, toujours à la piste des petits scandales du jour, paraît avoir eu alors quelque retentissement, et chacun s’en égaya à l’envi. Gacon, l’auteur méprisable et méprisé du _Poëte sans fard_, qui attaquait tout le monde, les petits aussi bien que les grands, est revenu plusieurs fois à cet obscur personnage: ici, dans une épigramme, il badine sur les _coups de gaule_ que lui attira sa comédie du _Phœnix_; là, dans une satire, il le nomme encore, en se prédisant le même sort à lui-même:

Un soir, comme à Delosme, on viendra sur mon dos Payer tout à la fois le prix de vos bons mots. Je me retire tard, et souvent sans escorte; En vain l’on crie au guet pour demander main-forte: On est roué de coups quand les gens sont venus.

Ce sinistre présage obscurcit souvent l’enjouement de sa verve: Heureux, s’écrie-t-il un peu plus loin,

Heureux si pour mon dos j’étais en sûreté!

Gacon était bon prophète en s’exprimant ainsi; heureux encore eût-il pu se dire, s’il n’avait été battu que par procuration, comme Delosme, et sur le dos d’un autre!

Le _poëte sans fard_ ne cache pas le respect salutaire qu’il a pour cet argument particulier à l’adresse des poëtes satiriques: il en parle toujours avec la considération séante, même quand il veut faire le brave. Un partisan de son ennemi La Motte avait lancé cette épigramme contre lui:

Jadis un âne, au lieu de braire, Parla sous les coups de bâton, Mais un bâton te fera taire Ou parler sur un autre ton.

Gacon reconnaît la valeur de cette apostrophe, et il répond avec une soumission plaisante:

Eh bien, vous le voulez, je vais changer de ton: L’opéra de La Motte est une pièce exquise. J’aime mieux dire une sottise Que d’avoir des coups de bâton.

Comment, après tout cela, serait-on disposé à trouver par trop bizarre cette singulière pièce d’un recueil non moins singulier: le _Missodrie_ (de μισος et de δρυς, dans les _Jeux de l’inconnu_), où nous lisons l’instructive histoire d’un poëte satirique et mauvaise langue, tellement battu, tellement roué de coups, qu’il en est venu à haïr toute image du bâton et à fuir, jusque dans sa maison et dans ses meubles, ce qui pourrait lui rappeler, de près ou de loin, ce bois odieux dont il a été si souvent la victime?

Les artistes non plus, et entre tous les artistes les musiciens, n’eurent pas grand’chose à envier aux littérateurs. Il est vrai que c’étaient, pour la plupart, d’étranges personnages, qui n’avaient point une idée fort élevée de l’art, et dont le genre de vie, à défaut de la profession, était peu propre à leur concilier le respect. Maugars, l’excellent joueur de viole, et le chanteur Lambert, qu’on se disputait partout, qui promettait à tout le monde et ne tenait parole à personne, eurent maintes fois des démêlés avec le tricot: les _Historiettes_ de Tallemant nous en apprennent quelque chose. Il est très-probable, bien que le fait ne soit établi par aucun document positif, à ma connaissance, qu’il en fut de même pour Lully, dont le cynisme égalait, ou plutôt dépassait de beaucoup le talent.

IV

Mais, comme si les coups de canne des gentilshommes, les coups de hallebarde des suisses, les coups de bâton des valets, ne leur eussent pas suffi, les gens de lettres se traitaient souvent entre eux de la même façon. On eût dit qu’ils voulaient autoriser et perpétuer cet usage infamant, en donnant eux-mêmes un exemple dont ils n’avaient plus le droit de se plaindre qu’on abusât contre eux. Les discussions littéraires se vidaient presque toujours d’une façon plus ou moins analogue à celle que Boileau nous a dépeinte à la fin de sa deuxième satire sur un _repas ridicule_. Les faits que je pourrais citer ici ne sont guère moins nombreux que ceux du précédent chapitre, et la plupart offrent également une leçon de dignité littéraire, en montrant ces excès, d’une part presque toujours provoqués par des fautes dont ils sont le châtiment, d’autre part presque toujours punis eux-mêmes sur leurs auteurs par cette grande loi morale du talion, qui n’est que l’application pratique des paroles de l’Écriture: «Quiconque se sert de l’épée périra par l’épée.»

Nous trouvons, dans une ode burlesque réimprimée quelquefois à la suite des œuvres de Régnier, le récit d’un combat acharné qui eut lieu entre ce poëte et Berthelot, l’un des honteux ouvriers de l’égoût littéraire nommé le _Cabinet satirique_. Ce fragment d’épopée ne s’explique pas bien nettement sur les causes de la lutte; mais sur la lutte elle-même, il est très-explicite. Régnier rencontre Berthelot dans le quartier des Quinze-Vingts:

Vers lui desdaigneux il s’avance Ainsi qu’un paon vers un oyson, Avant beaucoup plus de fiance En sa valeur qu’en sa raison, Et d’abord luy dit plus d’injures Qu’un greffier ne fait d’escritures.

Berthelot, avecq’ patience Souffre ce discours effronté, Soit qu’il le fist par confiance, Ou qu’il craignist d’être frotté; Mais à la fin Regnier se joue D’approcher sa main de sa joue.

Aussitost, de colère blesme, Berthelot le charge en ce lieu, D’aussi bon cœur que, le caresme, Sortant du service de Dieu, Un petit cordelier se rue Sur une pièce de morue.

Berthelot, de qui la carcasse Pèse moins qu’un pied de poullet, Prend soudain Régnier en la face, Et, se jetant sur son collet, Dessus ce grand corps il s’accroche, Ainsi qu’une anguille sur roche.

De fureur son âme bouillonne, Ses yeux sont de feu tout ardens; A chaque gourmade qu’il donne, De despit il grince les dents, Comme un magot à qui l’on jette Un charbon pour une noisette.

Il poursuit tousjours et le presse, Luy donnant du poing sur le nez, Et ceux qui voyent la faiblesse De ce géant sont estonnez, Pensant voir, en ceste défaite, Un corbeau souz une alouette.

Phœbus, dont les grâces infuses Honorent ces divins cerveaux, Comment permets-tu que les muses Gourmandent ainsi leurs museaux, Et qu’un peuple ignorant se raille De voir tes enfants en bataille?

Régnier, pour toute sa deffense, Mordit Berthelot en la main, Et l’eust mangé, comme l’on pense, Si le bedeau de Saint-Germain, Qui revenait des Tuilleries, N’eût mis fin à leurs batteries.

Régnier porta de tant de façons la peine de cette algarade, que nous n’essayerons même pas de les énumérer. Quant à son adversaire, qui s’était si cruellement défendu, ce fut Malherbe, un des plus rudes et des plus cyniques héros de notre histoire littéraire, le chef de cette réforme poétique dont Berthelot était l’ennemi déterminé, qui se chargea de son expiation. Piqué au vif par la parodie que celui-ci avait faite de l’une de ses pièces, Malherbe s’en fut chercher un gentilhomme de Caen, du nom de La Boulardière, lui mit un cotret noueux dans les mains, et le chargea de sa réponse, dont l’ami s’acquitta en courrier fidèle et zélé.