Part 2
Cet usage était si bien admis par les mœurs comme une chose parfaitement naturelle, que mademoiselle de Ségur parlait ainsi à Benserade qui l’avait chansonnée: «Dans notre race, il n’y a point de poëte pour vous rendre la pareille, mais il y a bien des gens qui vous traiteront en poëte si vous y retournez.» _Traiter en poëte_, c’était un terme reçu; et, sans qu’il fût besoin de s’expliquer davantage, tout le monde savait ce que cela voulait dire. Il y avait encore d’autres expressions toutes faites, comme en créent les besoins et les usages de chaque époque. Arlequin disait, au Théâtre-Italien, d’un auteur vertement fustigé pour quelques mots trop libres contre un grand personnage: «Sa pièce lui a valu mille écus, sans compter le _tour du bâton_.» Et l’auditoire de rire à cette fine plaisanterie tout à fait de circonstance, et comprise à demi-mot.
Un autre Arlequin, cette fois au théâtre de la Foire[9], rencontrant Apollon sur le Parnasse: «Je vais, lui disait-il, vous payer en _monnaie courante du pays_.» Et il s’escrimait de sa batte sur le dos du dieu.
[9] _Arlequin-Deucalion_, de Piron, II, 3.
On appelait encore cela _recevoir son brevet de poëte_. Dans une lettre de l’abbé Chérier, censeur, au préfet de police[10] sur la pièce anonyme du _Faux Savant_, représentée au Théâtre-Français en 1728, on lit les lignes suivantes, que je transcris telles quelles, avec leur naïveté ou leur malice instructive:
[10] Publiée par la _Correspondance littéraire_, du 5 février 1858.
«Il semble que l’autheur veuille mordre un peu le chevalier de Rohan et Voltaire sur la bastonnade. Il dit: _Cherchez-moi une bonne querelle d’Allemand à Pseudomatte, et donnez-lui son brevet de poëte_. On lui répond en galant homme, et on dit: _Quelle indignité! Non, j’ay l’âme trop noble pour recourir à une voie si injuste._ Je ne trouve personne qui puisse s’offenser de ce discours, car tous nos meilleurs poëtes ont fait leur épreuve sur le baston: Despréaux, Rousseau, Voltaire. Ainsi nos petits poëtes se trouveroient très-heureux, s’ils pouvoient en essayer à d’aussy bon titre.»
En êtes-vous bien sûr, monsieur le censeur?
III
Après ces réflexions et ces détails préliminaires, entrons droit au cœur du sujet, au beau milieu de ce siècle qu’on est accoutumé à regarder comme l’ère du décorum et de la dignité solennelle dans les mœurs, aussi bien que dans les lettres.
A tout seigneur tout honneur: nous commencerons donc par l’Académie, quitte à revenir sur nos pas, au besoin. Il s’agit d’une petite aventure arrivée à l’un de ses premiers membres, M. de Boissat, surnommé l’_Esprit_, pour sa facilité à faire des vers latins, et l’auteur aujourd’hui fort ignoré de l’_Histoire négrepontine_. On apprit un jour, à Paris, que cet écrivain, connu par ses duels, venait d’être bâtonné d’importance par les valets du comte de Sault, lieutenant du roi dans le Dauphiné. Boissat, dit-on, au milieu d’un bal où il se trouvait déguisé en femme, n’avait pas parlé avec le respect séant à madame la comtesse, dont la colère voulut une vengeance. Il avait eu grand tort, j’en conviens; néanmoins, au lieu d’accepter le châtiment de son audace, comme on s’y attendait sans doute, avec l’humilité et la résignation convenables, la victime eut le mauvais goût de se redresser sous l’outrage et d’exiger à grands cris une réparation d’honneur. C’est qu’aussi ce n’était pas un de ces piètres rimeurs de balle, un de ces petits auteurs sans nom, à qui il ne pouvait rester d’autre ressource que de secouer les oreilles en semblable occurrence: M. de Boissat était gentilhomme de la chambre de Gaston d’Orléans, comte palatin de par le vice-légat d’Avignon, et ancien militaire. De plus, sa qualité d’académicien lui était montée à la tête: il y avait trois ans à peine que le docte corps était formé, et ses membres se trouvaient alors dans toute la ferveur, et, si je l’ose dire, dans la lune de miel de leur noviciat. Il ne voulut donc pas souffrir que l’illustre assemblée fût ainsi avilie dans sa personne, et il lui en écrivit aussitôt, espérant qu’elle engagerait Richelieu, son protecteur, à venger un pareil affront.
Ce fut une grosse affaire, dont le retentissement ne s’apaisa pas sans peine. Il faut savoir gré à l’outrage de son insistance, et l’en honorer d’autant plus, que cet exemple est presque unique alors.
Enfin, au bout de treize mois de négociations et de pourparlers, on parvint, grâce à l’intervention de la noblesse dauphinoise, à étouffer le scandale. Boissat eut sa réparation, savamment réglée de point en point, comme eût pu le faire le plus habile de nos arbitres sur les questions d’honneur. On alla même jusqu’à mettre un bâton (toujours le bâton), entre les mains de l’offensé, _pour en user comme bon lui semblerait_, suivant les termes du procès-verbal, sur le dos des valets qui l’avaient frappé, et qui se tenaient agenouillés à ses pieds. Mais Boissat se montra magnanime et n’usa pas de la loi du talion.
On peut, si l’on en est curieux, voir les pièces du débat dans l’_Histoire de l’Académie_, de Pellisson. Ce fut, à ce qu’il paraît, d’après le désir du battu lui-même que les documents authentiques furent insérés dans la première édition de cet ouvrage; mais il demanda qu’on les supprimât dans la seconde. «Si j’étais en la place du libraire, écrit à ce propos Tallemant, je garderais dès à présent ce qui reste, je ferais une seconde édition, et je vendrais sous main les premières, car on dira: «Je veux des bons, je veux de ceux où sont les coups de bâton de Boissat.»
M. de Bautru, gentilhomme et académicien comme M. de Boissat pourtant, n’y fera pas tant de façons pour se laisser battre. Il est vrai que, avant d’être académicien et gentilhomme, M. de Bautru était surtout une espèce de bouffon qui avait encore plus de malignité que d’esprit. Parvenu aux charges les plus élevées à force d’adresse et de bons mots, il s’attira mainte cuisante et verte réponse par l’intempérance de ses propos. «Mon Dieu, disait Anne d’Autriche au coadjuteur, dont le caustique personnage s’était permis de plaisanter avec fort peu de retenue, ne ferez-vous pas donner des coups de bâton à ce coquin qui vous a tant manqué de respect?» La reine était bien ingrate, car c’était pour l’amuser que son bouffon avait manqué de respect à M. le coadjuteur; mais il semblait qu’elle considérât cette correction comme une spirituelle épigramme, une réponse légitime et toute naturelle, parfaitement appropriée aux saillies du satirique bel-esprit.
Bien des gens, du reste, se chargèrent de riposter de cette façon à Bautru, qui reçut presque autant de coups de bâton qu’il avait donné de coups de langue. Sans la reine mère, qui jugea à propos de le protéger en cette circonstance, le pied de M. de Montbazon,--et quel pied! comme disait le pauvre bouffon effrayé,--eût vengé sur lui les traits piquants de l’_Onosandre_ dirigés contre l’épaisse stupidité de ce personnage. On vit même un jour madame de Vertus se placer commodément à l’une des fenêtres du pont Neuf, pour contempler le marquis de Sourdis qui administrait en son nom, et par suite d’une délégation officielle, une rude volée de bois vert à l’infortuné.
Le pont Neuf! Combien d’exécutions de ce genre n’a-t-il pas dû voir! C’était la patrie favorite des faiseurs de gazettes, de pasquins et de couplets satiriques: ce devait être aussi la terre classique et la patrie des coups de bâton. Combien d’autres, si le pont Neuf parlait, n’en pourrait-il pas citer encore, à côté de Bautru et de ce bon gros Saint-Amant qu’on y trouva un matin, roué, moulu, à moitié mort, tant les laquais de M. le prince, qu’il avait eu l’imprudence de chansonner, mettaient de zèle à venger leur maître!
Bautru fut aussi étrillé comme il faut par les soins du duc d’Épernon, dont il avait raillé la fuite clandestine de la ville de Metz. A quelques jours de là, un des satellites qui l’avaient frappé, passant près de lui, se mit à contrefaire les cris qu’il poussait pendant l’exécution: «Vraiment, dit Bautru sans sourciller, voilà un bon écho, il répète longtemps après.» Un peu plus tard, la reine, l’apercevant un bâton à la main, lui demanda s’il avait la goutte; il répondit que non: «Voyez-vous, dit alors le prince de Guéménée, il porte le bâton comme saint Laurent porte son gril: c’est la marque de son martyre[11].»
[11] Tallemant, _Historiette_ de Bautru. Une fois pour toutes, nous avertissons que Tallemant des Réaux est le grand répertoire où nous avons puisé pour le dix-septième siècle, et c’est à lui que nous renvoyons le lecteur pour la plupart des cas où la source ne se trouvera point indiquée.
Le marquis de Borbonne se chargea encore, en une autre circonstance, de corriger Bautru. Le drôle en faisait des vaudevilles et des bons mots. Quant au vaudeville, il ne vaut pas grand’chose.
Borbonne Ne bat personne; Cependant il me bâtonne, etc.
Voici le bon mot, qui ne vaut guère mieux. Comme, lors de sa première apparition au Louvre après sa mésaventure, personne ne savait que lui dire: «Eh quoi! s’écria-t-il, croit-on que je sois devenu sauvage pour avoir _passé par les bois_?»
Je préfère la boutade de Chapelle, que je trouve à la fois plus spirituelle et plus digne, en une conjoncture analogue. Le malin garnement avait fait à la sourdine une épigramme contre un marquis, lequel se doutait bien, mais sans en être absolument sûr, du nom de l’auteur. Aussi, se trouvant un jour en sa présence, il se mit à s’emporter contre l’audacieux poëte, sans le nommer, l’accablant de menaces terribles et jurant de le faire mourir sous les coups. Chapelle, impatienté des fanfaronnades du fat, se lève, s’approche, et, lui tendant le dos: «Eh! morbleu, s’écrie-t-il, si tu as tant d’envie de donner des coups de bâton, donne-les tout de suite et t’en va.»
Boisrobert, le bouffon de Richelieu, fut exposé plus d’une fois au même traitement que Bautru, le bouffon d’Anne d’Autriche. Tant que Richelieu vécut, la crainte de l’offenser protégea son favori. Le cardinal, en bon maître, prit même son parti contre Servien, le secrétaire d’État, qui, piqué d’un propos tenu par le caustique abbé, s’était emporté à lui dire: «Écoutez, monsieur de Boisrobert, on vous appelle Le Bois, mais on vous en fera tâter.» Malheureusement, après la mort de Richelieu, il n’en fut plus de même, et rien qu’à Rouen Boisrobert fut gourmé deux fois: la première, par un chanoine son collègue, et la deuxième, à la Comédie.
Il se rendait justice, d’ailleurs, et s’étonnait de n’être pas battu plus souvent, se plaignant qu’on le gâtât: «Ce n’est qu’un coquin, disait-il du secrétaire d’État La Vrillière, contre qui il avait fait une satire; il eût dû me faire assommer de coups de bâton.» Il est impossible de se prêter de meilleure grâce aux épreuves, et comment épargner, quand même on l’eût voulu, des gens de si bonne composition?
Le duc de Guise ne se montra pas si indulgent que La Vrillière pour un médecin dont la muse badine avait chansonné ses amours avec mademoiselle de Pons: «Il fit monter ses gens chez cet homme[12], et il demeura à la porte tandis qu’on le bâtonnait», nous dit le narrateur ordinaire de ces histoires scandaleuses. Cela ne sent-il point de dix lieues son duc et pair?
[12] Il était rare que les grands seigneurs se commissent eux-mêmes dans ces exécutions, dont ils confiaient le soin à leurs laquais ou à leur capitaine des gardes. Plusieurs même, comme le duc d’Épernon, le plus grand _batteur_ du royaume, avaient leurs donneurs d’étrivières gagés, spécialement consacrés à cet emploi, qui n’était pas une sinécure.
C’est bien fait: puisque ce médecin se mêlait de trancher du poëte, il était juste qu’il fût traité en poëte.
Mais voici bien pis encore: MM. de Boissat et de Bautru avaient été battus par des gentilshommes; Desbarreaux, lui, fut battu par un simple valet, lequel n’agissait point en vertu de la procuration de son maître, mais bien en son propre nom. Ce Desbarreaux, esprit fort et libertin, que tous les écoliers connaissent par un sonnet dévot, était un étourdi qui s’amusait parfois à des enfantillages. Il s’avisa, dans un bal, d’enlever la perruque d’un domestique qui servait de la limonade, croyant faire une excellente farce; mais ce valet vindicatif fut tellement irrité de cette humiliation, qu’il alla l’attendre derrière une porte, où il se vengea d’importance, en homme sans éducation qui a un outrage sur le cœur. Desbarreaux pensa en être trépané. Tallemant des Réaux raconte la chose dans ses historiettes: c’est une méchante langue sans doute que ce Tallemant, et il ne faudrait pas toujours ajouter une foi aveugle à ses commérages; mais il est à remarquer pourtant que, presque chaque fois qu’on a pu les vérifier, ils se sont trouvés d’accord avec l’histoire. Pour ce fait en particulier, rien n’est moins invraisemblable. Nous savons, d’autre part, que Desbarreaux était habitué à de pareils traitements. Battu à Venise, pour avoir levé la couverture d’une gondole; battu par Villequier, qui, dans une débauche, lui rompit une bouteille sur la tête et lui donna mille coups de pied dans les reins; battu par des paysans de Touraine, qui attribuaient la gelée de leurs vignes à ses propos impies, il devait être blasé là-dessus!
Un jour, raconte Joly, dans son _Supplément au dictionnaire de Bayle_, Desbarreaux fut fort maltraité dans une rue de Paris. Un grand seigneur, qui le connaissait, le voyant en mauvais état, le fit entrer dans son carrosse, en lui demandant ce que c’était: «Moins que rien, dit-il; c’est un coquin à qui j’avais fait donner des coups de bâton et qui vient de me les rendre.» M. Aubry et Desbarreaux, continue Joly, se donnaient tour à tour des coups de bâton, et ce beau jeu dura quelque temps. C’était sans doute pour s’exercer à battre ou à être battu avec grâce: Desbarreaux apprenait cela comme on apprend aujourd’hui l’escrime. Il eut à se louer, en maintes occasions, de sa prévoyance, notamment ce jour où, se rendant à la foire du Landit, avec Théophile (juin 1625), il se fit rouer de coups, sur le grand chemin de Saint-Denis, par la compagnie d’un procureur au Châtelet, dont il avait apostrophé peu délicatement la partie féminine, et se vengea sur la personne des sergents qui venaient pour l’arrêter, à la réquisition du procureur[13].
[13] Procès de Théophile, passage inédit, communiqué par M. Alleaume.
Comment s’étonner qu’un laquais ait eu l’audace de bâtonner Desbarreaux, quand _madame Marie_ elle-même, la servante du poëte Gombauld, menaçait le silencieux Conrart de le faire fouetter par les rues de Paris, pour quelques propos hasardés sur son compte?
Voiture était fier et vaillant. Il se battit quatre fois en duel, comme un vrai spadassin: ce n’était donc pas un homme à s’effrayer d’une menace. Un jour, cependant, un gentilhomme lève sa canne sur lui: s’il eût levé l’épée, peut-être l’épistolier eût-il répondu en tirant la sienne; mais, devant le bâton, il reconnut l’arme habituellement employée contre les gens de lettres, et rappelé, par cet avis expressif, aux sentiments essentiels de sa profession, il répondit en courbant la tête, comme eût pu faire Montmaur ou Rangouze: «Monseigneur, la partie n’est pas égale: vous êtes grand, et je suis petit, vous êtes brave, et je suis poltron; vous voulez me tuer, eh bien, je me tiens pour mort.» Cette pantalonnade le sauva du péril.
Balzac, lui aussi, malgré le respect universel dont il était entouré, faillit être bâtonné par des Anglais, pour avoir mal parlé d’Élisabeth dans son livre _du Prince_. Ce ne fut point le seul risque de ce genre qu’il courut: «Je ne me repens pas, lui dit Théophile dans sa lettre apologétique, d’avoir pris autrefois l’épée pour vous sauver du bâton.» Ce Théophile, si vaillant à sauver les autres, avait bien besoin de se sauver lui-même, mais je doute fort qu’il se soit hasardé à mettre flamberge au vent pour intimider le duc de Luynes, qui le menaçait d’un traitement semblable, le soupçonnant d’être l’auteur de certains pasquins dirigés contre lui.
Ce fut surtout pour leurs prétentions aux bonnes fortunes que les poëtes se firent souvent bâtonner par les gentilshommes: c’était la manière reçue, la plus sûre et la plus facile, de leur faire payer une préférence qu’ils conquéraient parfois à force de belles manières et de beau langage. Vauquelin des Yveteaux, cet original qui se rendit si célèbre au dix-septième siècle par sa vie d’épicurien, et qui gardait les moutons dans son jardin, en compagnie de sa pastourelle, avec une houlette enguirlandée de roses et de lacs d’amour, fut cruellement bâtonné par M. de Saint-Germain, qui l’avait surpris en conversation trop intime avec sa femme. Cet accident se trouve naturellement relaté dans les _Bastons rompus sur le vieil de la Montagne_, satire contemporaine aussi grossière que violente, dirigée contre ce Céladon de la rue des Marais.
Les _Mémoires_ de madame de La Guette[14] nous apprennent que son fils avait promis à Marigny, le chansonnier de la Fronde, qui reçut sans doute plus d’une aubaine du même genre, cent coups de canne qu’il devait lui payer à la première occasion, pour avoir écrit contre une dame que ce jeune homme ne haïssait pas. Et cependant Vauquelin des Yveteaux et Marigny étaient gentilshommes, mais ils étaient auteurs, et, comme tels, ils rentraient dans le droit commun.
[14] Édit. Moreau, chez Jannet, p. 186.
De tous les beaux esprits d’alors, celui qui eut le plus souvent peut-être maille à partir avec les donneurs d’étrivières, ce fut l’illustre Montmaur, professeur de grec, poëte, pédant et parasite. Je n’essayerai même pas d’énumérer toutes les rencontres fâcheuses auxquelles furent exposés le dos et les épaules de ce fameux personnage, dont, grâce à la multitude infinie d’épigrammes en vers et en prose, en français et en latin, dirigées contre lui par ses contemporains, l’intrépide gloutonnerie est devenue historique. Tout n’était pas profit dans son rude métier, et plût à Dieu que les inconvénients s’en fussent bornés à des satires, contre lesquelles l’avait cuirassé l’habitude, et qu’il savait, à l’occasion, renvoyer à son adversaire, en homme d’esprit, sinon en homme de cœur. Il lui fallut plus d’une fois acheter son dîner au prix d’une bastonnade vaillamment reçue, et il ne s’en plaignait pas, pourvu qu’il dînât bien. Suivant Scarron, dans la _Requête de Fainmort_ (comme il le nommait), le malheureux n’était pas même épargné par la hallebarde des suisses préposés à la garde des hôtels dont il assiégeait la porte aux heures des repas, et, s’il ne faut pas admettre littéralement tout ce que la verve burlesque du cul-de-jatte amène sous sa plume, le fond de son récit, confirmé par des centaines d’autres témoignages analogues, n’en reste pas moins d’une indiscutable vérité. C’est _Fainmort_ qui parle, dans les vers suivants, (si ce sont des vers), pour supplier un président de lui rouvrir sa salle à manger:
Je, pauvre malheureux chetif, De Marche, en Famine, natif, Appelé le Grec du vulgaire, Encor que je n’en sçache guère; Je, dis-je, Pierre de Fainmort, Vous apprens que chacun nous mort, Moy qui soulois un chacun mordre, Et du depuis que, par votre ordre, Vostre suisse, sauvage fier, Au cœur de bronze ou bien d’acier, (Lequel des deux beaucoup n’importe) Au nez me ferma vostre porte, Et joignit verberation A si dure reception, Que je suis des plus miserables, Que j’ay perdu toutes mes tables... Et toy, suisse, de qui le bras Haussa, et fit aussi descendre Trop vite dessus mon dos tendre Ton grand bâton de fer cornu, Dis, quel bien t’en est-il venu?... Sçache, depuis le jour maudit Que le grand président te dit Que tu me fermasses la porte, Que pour moy toute joie est morte..., Et que l’on a fait sur mon nom Cent ridicules anagrammes, Cent satiriques épigrammes; Quelques-uns, poëmes entiers Que je brûlerois volontiers; Quelques-autres, livres en prose Sur lesquels rien dire je n’ose, Car je crains, après tous ces vers, Les coups de bâton, secs ou verts: Quels qu’ils soient, ils sont bien à craindre; On n’en guérit pas pour s’en plaindre. Pour moy, lorsque j’en ay receu, Par moy personne ne l’a sceu, Et je passerois sous silence Le suisse avec sa violence, Et ne parlerois du tout point De l’excès fait à mon pourpoint; Mais icy, pitié je veux faire: C’est pourquoi je ne m’en puis taire.
En descendant le cours du siècle, nous voyons, s’il est possible, ces catastrophes se multiplier encore. Le _decorum_ imposé par le maître, l’affectation de la dignité extérieure, la protection royale accordée aux lettres, l’élévation des talents, rien ne semble y faire. L’effet en est pourtant réel, mais latent; il agit lentement dans l’ombre, il marche et se dégage peu à peu, et ce n’est que vers les dernières années du siècle suivant qu’il apparaît enfin nettement en plein soleil.
Chaque médisance, chaque trait satirique, chaque coup de langue, sont punis de la même manière: «Mon petit ami, disait M. de Châtillon à Benserade, le poëte de cour, qui avait chansonné sa femme, s’il vous arrive jamais de parler de madame de Châtillon, je vous ferai rouer de coups de bâton.» Et il l’eût fait comme il le disait: aussi aimé-je à croire que Benserade, en homme encore plus prudent que fat, ne s’exposa point à cette mésaventure: du moins l’histoire n’en parle pas, et Scarron, qui data une de ses épîtres de
L’an que le sieur de Benserade Fut menacé de bastonnade,
n’aurait probablement pas manqué de nous en avertir.
Le dos de Richelet expia plus d’une fois les méchancetés qu’il avait semées à chaque page de son dictionnaire. On avouera qu’il fallait avoir bien envie de faire pièce aux gens, et bien de la bile de surcroît, pour s’aviser d’en déposer en pareil lieu, et trouver moyen d’introduire de grosses épigrammes dans les définitions et les exemples grammaticaux. Aussi ne dut-il s’en prendre qu’à lui, s’il éprouva plus d’une fois à ses dépens la vérité du proverbe populaire: «Trop parler nuit.»
Quelques vers bien connus de La Fontaine, qui, tout bonhomme qu’il fût, avait comme un autre sa petite _gorgée_ de fiel quand on le poussait à bout, nous apprennent que Furetière s’exposa parfois aussi à pareil traitement. L’homme aux factums, l’auteur de curieuses satires et du _Roman bourgeois_, le collaborateur de Racine pour les _Plaideurs_ et de Boileau pour le _Chapelain décoiffé_, était naturellement caustique. Un jour il avait sans pitié raillé le fabuliste de n’avoir pas su faire la différence entre le bois de grume et le bois de marmenteau, ce qui était bien pardonnable pourtant, tous mes lecteurs en conviendront. Jean La Fontaine se laissa moquer, sans mot dire; mais, à la première occasion propice, qui ne se fit pas trop attendre, il décocha tout doucement contre le railleur sa petite épigramme:
Toi qui de tout as connaissance entière, Écoute, ami Furetière: Lorsque certaines gens Pour se venger de tes dits outrageants, Frappoient sur toi, comme sur une enclume, Avec un bois porté sous le manteau, Dis-moi si c’étoit bois en grume, Ou si c’étoit bois marmenteau.