Du Diable à Dieu

Part 7

Chapter 73,887 wordsPublic domain

Voici maintenant à quelle occasion l’oratoire fut édifié. La femme de M. Poyez, avocat melunais, étant tombée gravement malade fut abandonnée par les médecins. Fort pieuse, ainsi que son mari, tous deux invoquèrent le secours de la Sainte Vierge. Un mieux se déclara immédiatement--et, grâce à l’intercession de la Bonne Mère, Mme Poyez fut bientôt tout à fait guérie. Pleins de reconnaissance, les Poyez décidèrent alors de construire un oratoire qui serait dédié à la Vierge.

Sur ces entrefaites, M. Poyez fut chargé par la municipalité d’Arbonne de défendre ses intérêts dans une affaire de terrains contestés entre la commune et le châtelain de Courances. M. Poyez gagna le procès et, refusant les honoraires qu’on lui offrait, demanda qu’on lui fît cadeau du sommet de Cornebiche--ce qui lui fut accordé de grand cœur. Aussitôt, il mit des ouvriers à l’œuvre et l’oratoire fut rapidement construit, malgré les difficultés que présentait l’accès du site.

Il y avait, à cette époque, une autre statue de la Vierge placée sur la pierre d’autel. Chaque année, le clergé de la région organisait un pèlerinage à l’oratoire: il y venait beaucoup de monde. Puis, après la guerre, cette coutume tomba en désuétude.

Quant à la statue, elle fut détruite, à coups de fusil, par un paysan, braconnier et esprit fort, renommé pour son impiété et ses mauvais instincts. Certes, ce possédé dut éprouver un plaisir intense à commettre son sacrilège. Mais, peu après, voici ce qu’il lui arriva. Il s’était fait à un doigt une piqûre qui semblait d’abord insignifiante mais qui s’aggrava subitement au point que, pris de tétanos, il ne tarda pas à mourir dans des souffrances affreuses et en proférant des blasphèmes.

Une particularité d’un autre genre touchant l’oratoire mérite d’être rapportée. En 1897, lors du terrible incendie qui ravagea la forêt pendant douze jours, le feu, ayant tout dévoré depuis la _plattière_ de Franchard jusqu’au versant occidental du rocher de Milly, gagna Cornebiche et en contourna les pentes, embrasant les arbres mais laissant l’oratoire intact. Par les traces qui en subsistent, il est, encore aujourd’hui, très facile de vérifier le fait...

Du haut de Cornebiche, on savoure un des paysages les plus imposants de la forêt. La vue s’étend à dix lieues pour le moins. Si l’on se place sur le roc en balcon qui domine le versant nord, on découvre une étendue plane que quadrillent des cultures et que parsèment des villages; puis, plus près, un océan de pins, de chênes et de bouleaux qui paraît monter à l’assaut de la colline. Sur la droite les sombres sommets des Hautes Plaines profilent leurs lignes sévères et le Rocher de Milly, ses pierres arides.

Traversant la _plattière_, si l’on regarde vers le sud, on aperçoit d’abord la vaste plaine de Champfroid. Défrichée jadis, plantée de genêts malingres et brunâtres, trouée d’excavations où des bruyères mortes font comme des touffes de bourre, elle ressemble, vue de la hauteur, à un large tapis décoloré par les ans et dont le tissu s’arrache. Au loin, en face, ce sont les grès blafards du Rocher de la Reine et les constructions, d’un blanc cru, de l’aqueduc qui conduit à Paris les eaux de la Vanne. A gauche, le chemin montant de la Touche aux Mulets trace un trait d’ocre au cœur des verdures d’une épaisse futaie. A droite, diminué par l’éloignement, le Rocher du Laris-qui-parle moutonne sous une toison de pins bleuissants[9].

[9] En patois briard, un _laris_ c’est une montée escarpée. Un laris-qui-parle c’est donc une côte où il y a un écho. Et, de fait, celui-ci existe: il répète même des phrases assez longues.

Quant au sens symbolique du site et de la montée, je gage que le lecteur l’a déjà saisi. Toutefois, précisons-le.

Je note, d’abord, qu’en dehors du sentier, il n’existe _aucun autre chemin_ pour accéder au sommet de Cornebiche--au point culminant où notre Etoile du Matin scintille dans la lumière. Cela ne signifie-t-il pas qu’en dehors de l’Eglise, il n’est pas de route pour parvenir aux pieds de la Grande Intermédiaire, de la Vierge immaculée qui offre nos souffrances et nos vœux à la Trinité radieuse?

Ensuite, ce même sentier, presque effacé sous les plantes folles, c’est aussi l’image de l’âme où la foi s’est presque perdue sous un pullulement d’erreurs et de vices. Cependant cette pauvre âme, soudain contrite, veut s’élever, fût-ce au prix de mille peines, vers ce sommet du haut duquel les clartés de la Grâce s’irradient et descendent illuminer le taillis obscur--symbole de notre orgueil--où elle gît dans la détresse.

Courageuse alors, elle commence à gravir son Calvaire d’expiation. Montée pénible car: ces arbres tombés, barbelés de pointes aiguës qui encombrent le chemin, ces rocs si difficiles à contourner, ces ronces qui griffent et qui tirent le pèlerin en arrière, ces aiguilles de pins sèches sur quoi il glisse et qui le font choir, ce sont ses péchés, ses découragements, ses doutes, ses rechutes dans le mal. Ce sont aussi les tentations et les scrupules.

Mais si l’âme persiste, si, malgré tant de vicissitudes, elle n’abandonne point la voie étroite, que borde un précipice, elle arrive à la petite grotte sous le rocher c’est-à-dire au reposoir où elle se purifie par le Sacrement de Pénitence. Alors elle atteint, presque tout de suite, le sommet bienheureux où règne cette lumière: la foi désormais inébranlable. Elle s’agenouille devant la Vierge Auguste et la remercie de l’aide qu’elle accorde au pécheur qui veut, de toutes ses forces, conquérir son salut...

Bien entendu, c’est seulement plus tard qu’il me fut donné de traduire, comme je viens de l’exposer, le sens symbolique de la montée à la colline où règne Notre-Dame de Grâce.

Néanmoins, par cette splendide matinée, comme arrivé, tout haletant, au sommet, je considérais la statue de la Vierge, si blanche et si calme, dans le vaste azur sans nuages que le soleil imprégnait d’un rayonnement d’or fluide, je me sentis l’âme soulevée d’un transport irrésistible.

Je joignis les mains et, m’adressant à la Sainte-Mère, je lui dis:--Vous voyez, quelque chose m’a commandé de venir à Vous et je suis venu... O Vous que je n’ai pas encore invoquée, Vous, vers qui les fidèles se tournent en leurs afflictions, s’il est vrai que vous soyez la Médiatrice toute-puissante, priez votre Fils de m’indiquer ce que je dois faire maintenant.

Puis je m’assis sur un rocher et je me pris la tête dans les mains en répétant:--Que faire? Que faire?

Alors la voix très douce, si souvent entendue au-dedans de moi, me répondit:--Va trouver un prêtre. Libère-toi du fardeau qui t’accable; puis entre délibérément dans le sein de l’Eglise...

Mais tout de suite le conflit habituel recommença:--Je ne puis pas, m’écriai-je, j’ai peur de me livrer de la sorte...

--Tu cherches à te leurrer toi-même, tu n’as pas peur du tout, reprit la voix devenue impérieuse, c’est l’orgueil qui te retient.

--Orgueil ou non, je veux rester libre...

Cet endurcissement singulier eut le résultat que l’on peut croire: aussitôt la voix se tut, et je me sentis mortellement triste. Ce fut comme si le soleil venait de s’éteindre.

Je redescendis, tête basse, la colline. Pourtant avant de regagner le chemin d’Arbonne, je me tournai une dernière fois, vers la Sainte-Vierge et je saluai en silence--sans oser lui parler davantage. Puis je retournai à l’auberge...

Alors le Bon Dieu employa les grands moyens pour briser cette carapace de péchés où je m’entêtais à me blottir. Parmi quelles affres, je fus enfin jeté à genoux sur le seuil du Sanctuaire, on va le voir.

VIII

Avant de poursuivre, il sied d’expliquer ce que sont ces voix dont j’ai parlé à plusieurs reprises. Sinon, l’on pourrait croire qu’il s’agit de phrases entendues comme si un interlocuteur invisible cheminait à côté de vous et vous obsédait de propos amers ou vous donnait, avec mansuétude, de bons conseils.

Or ce n’est pas cela du tout. Jamais rien n’est perçu par le sens de l’ouïe. C’est intérieurement, au plus profond de l’être, que s’élèvent ces dialogues qui nous laissent consolé ou plus triste selon que la voix procède du Bon ou du Mauvais.

L’âme est alors pareille à une futaie où résonneraient tour à tour les chants graves et doux d’une brise céleste et les ricanements de rafales diaboliques.

Cet état ne peut pas, non plus, être comparé à ces périodes de réflexion où l’on cause avec soi-même, où l’on pèse le pour et le contre d’une décision à prendre, où l’on analyse ses sensations, où l’on démonte l’armature de ses sentiments, où l’on dissocie ses idées afin d’en éprouver la valeur.

Ce travail psychologique n’a rien que de naturel. Il est familier à quiconque aime à scruter les mobiles qui le font agir. Il ne viendrait jamais à l’esprit de celui qui le pratique que des forces mystérieuses interviennent pour modifier les opérations de son cerveau.

Mais dans l’âme où le Saint-Esprit daigne faire affluer la Grâce, tandis que le Mauvais, qui s’y était construit une sombre et solide citadelle, regimbe contre cette invasion de la lumière divine, il se passe un phénomène que nulle théorie d’ordre humain ne suffit à expliquer.

En effet, le Moi garde toutes ses facultés intactes. Il demeure le témoin étonné, mais plus lucide que jamais, du combat qui se livre en lui. Si insolites que lui en semblent les péripéties, il a l’intuition que ces lutteurs, qui se disputent la possession de sa conscience, ne sont ni des fantômes créés par son imagination, ni des prestiges nés d’un déséquilibre de ses fonctions mentales.

Ah! comme, alors, on se rend compte que le libre arbitre existe. Car l’âme en proie à ce conflit demeure entièrement maîtresse de se soumettre à l’un ou à l’autre des belligérants.

Si elle cède à la nature, c’est-à-dire à l’orgueil, au respect humain, aux passions dont le Démon tire tout son pouvoir, elle le fait en connaissance de cause.--J’ajouterai, que ce lui est d’autant plus facile, qu’en agissant de la sorte, elle suit la pente où l’inclinent ses habitudes les plus chères.

Si au contraire elle réprime la nature pour obéir à la Grâce, c’est tout aussi librement qu’elle le fait. L’effort à donner est parfois formidable. Car il s’agit de rompre avec des péchés d’autant plus captieux qu’il serait bien plus commode d’aller le train-train coutumier selon leur molle routine que de les fuir sous les coups de fouet lumineux infligés par la Grâce à ceux qu’elle distingue.

Tant que l’âme, objet de ce duel, persiste à tergiverser, à ne point se fortifier par le sacrement de Pénitence et la Sainte Eucharistie, elle ignore la paix. Les cliquetis du combat ne cessent de reprendre en elle. Bien plus, Dieu permet bientôt que le Démon la fouaille et la torture, la précipite dans d’affreuses ténèbres où il semble que jamais plus aucune étoile ne luira. C’est, je crois, dans ce sens, qu’on peut s’appliquer l’avertissement donné par Notre-Seigneur Jésus-Christ: «_Lorsque l’Esprit immonde est sorti d’un homme, il erre par les lieux arides, cherchant le repos, mais il ne le trouve point. Il dit alors:--Je retournerai dans la demeure d’où je suis sorti. En revenant, il la trouve inhabitée, nettoyée de ce qui la souillait et ornée. Il va prendre alors sept autres esprits plus pervers que lui. Ils entrent tous ensemble dans la demeure et s’y établissent. Et le dernier état de cet homme devient pire que le premier[10]._»

[10] _Evangiles_: SAINT MATHIEU, XII, 43-45; SAINT LUC, XI, 25-26.

J’emploierai encore une image pour mieux spécifier les circonstances de ce duel d’où l’âme doit sortir sauvée ou réprouvée.

C’est un drame à trois personnages: deux sur la scène, un dans la salle de spectacle. L’un, le Démon, c’est l’acteur favori, royalement vêtu, débitant les tirades pompeuses qui lui valurent toujours de frénétiques applaudissements. L’autre, l’Ange de la Grâce, c’est le débutant de génie dont les dires et l’action déconcertent d’abord, puis entraînent le spectateur,--l’âme dont cette rivalité agite toutes les puissances. Il applaudit; il sent la supériorité de ce nouveau venu sur le vieux turlupin qui le charmait d’habitude. Il chasse celui-ci des planches--pour le rappeler, hélas, dès que sa paresse d’esprit le ramène aux histrionneries dont il s’était fait un besoin. Cependant, l’Ange, quoique méconnu, ne perd point patience; il attaque constamment l’Autre; il couvre sa voix cassée des modulations les plus riches et les plus pures.

Si le spectateur finit par lui donner raison et par l’élire pour seul interprète de la Beauté, ce sont alors des fêtes et des ravissements qui passent en splendeur toutes les fantasmagories de l’Autre.

Mais si le spectateur s’entête à revenir au cabotin qui lui frelata le goût, il est perdu. Il s’égare en des ripailles avec cet acteur de clinquant et il devient incapable de comprendre les nobles enseignements du messager divin qui avait assumé la tâche pénible de lui purifier le cœur et le cerveau...

Donc pour me résumer, qu’il soit bien entendu que quand je parle, dans ce récit, des voix qui me sollicitaient, il faut comprendre qu’il s’agit d’un dialogue tout intérieur. Ne pas oublier non plus que je ne cessai pas une minute d’avoir la pleine conscience que l’avenir de mon âme dépendait entièrement du parti que j’allais prendre. Cela devait être souligné, car si je n’avais pas eu cette liberté et si, d’autre part, la Grâce ne m’avait éclairé, mes habitudes d’esprit comme mes passions m’auraient maintenu dans la pratique du péché et pour toujours écarté de l’Eglise.

Voilà, je pense, qui démontre la fragilité de l’hypothèse déterministe puisque si j’avais suivi la nature, j’aurais obéi au mobile le plus fort--celui que m’imposait toute ma vie passée. Au contraire j’entrai dans la voie que ni mes intérêts les plus immédiats, ni mes penchants de poète sensuel ne me désignaient.

Ces éclaircissements donnés, j’en viens à la crise suprême d’où sortit ma conversion définitive.

IX

Ma pauvre âme, déchirée par tant de vicissitudes et de combats me faisait si fort souffrir que je tombai dans un grand découragement.

--J’ai essayé de prier, me disais-je, j’ai fait appel à ce Dieu que je devine sans le connaître. Il me semble qu’il m’a répondu. Mais voici qu’il s’éclipse et que je deviens, de jour en jour, plus triste... Ah! je me dégoûte par trop moi-même et la vie me répugne. Mieux vaut en finir puisque je ne suis plus entendu Là-Haut; je vais me suicider.

Toutefois, comme je méditais ce projet sinistre, il me vint, tout à coup, à l’idée de me confier à mon ami S... catholique fervent, avec qui j’étais lié depuis une vingtaine d’années. Il m’avait, maintes fois, secouru et consolé dans mes peines, et j’étais à peu près assuré qu’il saurait m’aider à me reconnaître dans les ténèbres où j’errais encore.

Je lui écrivis donc une longue lettre. Je lui exposai comment tout s’était écroulé de mes illusions matérialistes et de ma foi dans les assertions téméraires de la Science. Je lui dis combien j’avais soif de certitude et comment je m’étais adressé au _Dieu inconnu_. Puis je lui narrai le désespoir où j’avais chu et les tentations de suicide qui me tenaillaient.

S... me répondit aussitôt. Sa lettre et celles qui suivirent me furent si auxiliatrices que je dois en citer les passages essentiels.

«Votre grand malheur, mon pauvre ami, me dit-il, c’est de n’avoir pas reçu une éducation catholique. N’ayant pas cette foi, vous vous trouvez actuellement désemparé sans rien voir à quoi vous raccrocher. De là viennent ces tristes idées de suicide qu’un catholique, quoi qu’il lui arrive, et à moins qu’il ne soit pris de fièvre chaude, repoussera toujours avec horreur.--Vous vous supprimeriez: et _après_? Si vous croyez à une vie future, quelles seront les conséquences de cet acte _après_ votre suicide?... Vos prières à un _Dieu inconnu_, c’est de la littérature. Or Dieu ne demande pas de littérature, mais que nous nous adressions à lui simplement avec tout ce que nous pouvons avoir de cœur. Vous êtes bien malheureux; c’est pourquoi, aussi vrai que je crois en Dieu, étant donné que, dans une heure, je vais me confesser et que, demain matin, je communierai, je vous promets d’offrir à Dieu, pour vous, ma communion et de le prier pour que la lumière se fasse définitivement dans votre esprit. Car vous êtes dans une angoisse horrible: c’est la nuit obscure si tragiquement décrite par saint Jean de la Croix. Sortez de cette nuit, pauvre ami, où vos prières à un _Dieu inconnu_ ne font que vous enfoncer davantage. Je vous le répète: mes prières, je les offre à Dieu pour vous de toute l’amitié que je vous porte. Je souhaite qu’Il vous donne la force dont vous avez besoin aujourd’hui...»

Cette lettre, d’une si admirable charité, me fit fondre en larmes. Et je me sentis un peu soulagé du fardeau qui m’accablait. Je récrivis tout de suite à S... et je m’ouvris davantage. Je lui dis que je ne demandais qu’à croire au _vrai_ Dieu, que souvent j’avais eu le désir de voir un prêtre, ne fût-ce que pour le consulter sur l’état de mon âme mais que j’avais été retenu par la crainte de n’être pas compris et aussi par de la répugnance à aliéner ma liberté. «Ne pourrais-je faire mon salut tout seul?» lui demandais-je. Je lui notifiai aussi cette frayeur bizarre qui m’empêchait de fréquenter les églises comme si je me sentais trop souillé pour que ma présence n’y fût pas un outrage à Dieu.

S... me répondit: «J’ai peur de la crise que vous traversez, ne pouvant m’en rendre compte qu’à travers vos lettres. Il vous faudrait, le plus tôt possible, un guide auprès de vous, sinon vous risquez de dérailler. Or moi, je ne puis être ce guide: 1º parce que je suis trop loin; 2º parce que je n’ai pas la science nécessaire. Adressez-vous à un prêtre. Mais d’avance, quel qu’il soit, veuillez ne pas voir en lui un homme, mais le représentant de Jésus-Christ. Si vous ne trouvez pas de réconfort auprès de ce prêtre, pensez simplement que c’est là une épreuve et que Dieu se sert de son ministre, à son propre insu, pour vous l’imposer. A vous de réunir le courage nécessaire pour la supporter sans broncher. Par contre, si ce prêtre vous comprend et vous _mène bien_, réjouissez-vous que l’épreuve vous soit épargnée. Gardez-vous par-dessus tout de croire que par vos seules et propres forces vous pouvez être sauvé, que par votre seule intelligence vous êtes capable de faire la lumière en vous. Ce sont là des présomptions de _protestant_ et, comme toutes les présomptions, ce ne sont que des pensées d’orgueil inspirées par l’esprit du mal. Enfin méfiez-vous d’une humilité mal entendue, celle dont vous souffrez actuellement, puisque vous m’écrivez que vous n’osez mettre les pieds dans une église, vous considérant comme trop indigne. Cela, c’est du jansénisme, et le jansénisme est cousin du protestantisme! Vous vous étiez écarté de Dieu; pour revenir à Lui, il faut nécessairement que vous _alliez à Lui_. Et puisqu’il est particulièrement dans les lieux qui lui sont consacrés, n’ayez nullement peur d’y pénétrer. Vous constaterez, vous-même, que vous y serez mieux pour prier...»

Cette seconde lettre me fit beaucoup de bien. J’y répondis en assurant à S... que j’allais faire tous mes efforts pour surmonter les présomptions qui m’avaient retenu. J’ajoutais que je voyais clairement qu’il y avait là de l’orgueil et enfin je reconnaissais, avec lui, que c’est cet orgueil qui nous égare dès que nous nous éloignons de Dieu.

Une troisième lettre me confirma dans mes bonnes résolutions.

S... m’y disait: «Je vois, avec plaisir, que vous êtes d’accord avec moi pour distinguer l’orgueil à la racine de tous nos vices. N’essaie-t-il pas de se glisser même au milieu de nos actes d’humilité?... On ne croit bien, cher ami, que quand on reconnaît son impuissance à _expliquer_. La foi est un acte d’humilité de la part de notre raison. C’est pourquoi les humbles d’esprit possèderont seuls le royaume de Dieu. La route de notre vie commence déjà à être longue; si nous nous retournons, pour la regarder, nous constaterons que, toutes les fois, ou à peu près, que nous nous sommes égarés ou que nous sommes tombés, ce fut par un excès de confiance en nous-mêmes c’est-à-dire d’orgueil; vous voyez, aujourd’hui, le peu qu’étaient ces soi-disant certitudes sur lesquelles vous prétendiez vous appuyer. La douleur est venue et les a toutes balayées. Devant la douleur, vous vous êtes trouvé nu et sans appui. Au lieu de vous en désespérer, ayez-en de la joie car ce que vous avez pu prendre tout d’abord pour un désastre, sera, sans doute, votre salut. Ecoutez la grande voix de la douleur; elle vous enseignera en quoi consistent les véritables certitudes. Elle est la parfaite éducatrice, la seule qui nous donne la clef de notre destinée... Allons, cher ami, du courage car vous avez encore de durs assauts à subir mais j’espère beaucoup de votre bonne volonté...»

Ces lettres si touchantes et si perspicaces, me furent bien précieuses. Non seulement elles m’élucidaient nombre de points qui m’étaient restés obscurs au cours de mon évolution vers Dieu, mais encore, elles m’avertissaient de l’épreuve par où j’allais passer et elles me donnaient de l’énergie pour l’affronter.

En effet, à mesure que la Vérité pénétrait en moi, de plus en plus irrésistible, je me remémorais ma vie d’hier dans un détail implacable. Je frissonnais d’épouvante et de repentir en dénombrant tous les péchés dont je m’étais rendu comptable. D’autant que certains, dont je croyais avoir perdu le souvenir, me revenaient maintenant par grands coups de lanières brûlantes qui me corrodaient la conscience.

Supplicié de la sorte, je fuyais des journées entières dans la forêt. Là, je marchais à grands pas, indifférent aux beautés sylvestres, indifférent aux murmures amicaux de mes frères les arbres. Je ne pouvais plus qu’écouter ces voix despotiques qui tenaient tout mon être.

Parfois aussi, je m’asseyais sur la mousse et j’essayais de prier. Il m’arriva de me dire:--Peut-être, devrais-je invoquer le Bon Dieu autrement que je ne le fais...

Je tâchai donc de me rappeler l’oraison dominicale. Or je dus constater que j’en ignorais la plus grande partie. Je récitais: _Notre Père qui êtes aux cieux... Pardonnez-nous nos offenses..._

C’était tout: le reste--si je l’avais jamais su--s’était évaporé depuis mon enfance.

Cependant j’entendais s’élever, sans cesse en moi, soit des reproches sur ma tiédeur, soit des exposés minutieux de mes vilenies de naguère, soit des excitations à désespérer de mon salut, soit aussi, d’adorables invites à me remettre tout entier dans les mains du Bon Dieu.

Ecartelé par tant de sollicitations contradictoires, je gardais néanmoins le sens très net de ce qui se passait dans mon âme et je suivais les moindres péripéties de ce duel dont j’étais le champ clos.

Or c’était des colloques continuels entre trois interlocuteurs.--Je crois bon de rapporter l’un de ces conflits. Je le transcrirai sous la forme, si je puis dire, dramatique, car c’est ainsi que je le trouve relaté dans mes notes de septembre 1906. D’ailleurs cela rendra mieux que toutes les analyses du monde ce qu’il y avait de poignant--et de mystérieux--dans ces dialogues.

La voix démoniaque parlait très haut, avec des intonations sarcastiques et des éclats de rire mordants. Parfois, elle se multipliait; c’était alors comme si toute une meute de chiens enragés aboyait en moi. La voix angélique parlait tout bas, avec des inflexions douces et fortes à la fois qui répandaient comme une rosée rafraîchissante sur les flammes dont j’avais le cœur dévoré. Et moi, le lamentable moi, je balbutiais, entre bas et haut, des supplications effarées ou des phrases de repentir.

Au surplus voici:

_Le Démon._--Alors, parce que tu t’es suggéré de réprouver les débauches d’esprit et de corps où tu te vautras pendant tant d’années, tu te figures que tu vas tout de suite récupérer une âme de petit enfant après le baptême?