Part 6
Où l’hypocrisie de la radicaille me devint tout à fait intolérable, ce fut un soir où j’assistai à un conciliabule présidé par un politicien qui, dans ses articles et ses discours, faisait parade de son libéralisme et de sa tolérance. Or il s’agissait de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Voici comment il s’exprima répondant à certains qui se plaignaient qu’on mît trop de formes et trop de lenteur à spolier le clergé séculier et à empêcher le culte:--Laissez-nous faire, dit-il, en esquissant un sourire chafouin, nous étranglerons les prêtres en douceur sans cesser de parler de liberté et, bien mieux, en leur donnant l’apparence des premiers torts devant le pays.
Peut-être trouva-t-il qu’il avait parlé un peu trop franchement car il ajouta:
--Cela, entre nous, n’est-ce pas?
Tous les assistants, charmés de cette bonne nouvelle protestèrent de leur discrétion--sauf moi, qui gardai le silence. Nous avons vu, depuis, comment le plan exposé ce jour-là, fut, en effet, mis en œuvre.
Je sortis de cette sentine dégoûté. Je crachai sur le seuil et je me jurai de ne plus rien avoir de commun avec ces tartufes de démocratie. Car, je dois l’avouer, au détriment de ma perspicacité, j’avais pris presque au sérieux jusqu’alors, et malgré tant d’indices révélateurs, la feinte bonne foi du Gouvernement dans l’affaire de la Séparation.
Je m’écartai donc, une fois pour toutes, de cette politique de Mandrins cauteleux et je retournai à mes préoccupations.
Que d’heures lugubres je passai alors à errer dans Paris en ressassant mes chagrins et mes incertitudes. Tout m’ennuyait: les tableaux du Louvre où je me réfugiais de temps à autre, la lecture des papiers publics, les colloques avec mes confrères et même la poésie. Il m’arrivait bien d’esquisser quelques strophes; mais je ne les terminais pas; je déchirais le papier où je les avais jetées et j’en restais là, en me disant:--A quoi bon!
Je ne pouvais plus penser qu’à Dieu. Je me tournais vers Lui; je lui demandais de réveiller mon âme engourdie et de m’assister dans mes peines. Et notre bon Père qui est dans les cieux ne me faisait pas défaut. Non seulement Il me consolait mais encore Il ancrait de plus en plus en moi la certitude de sa toute-puissance. Je l’atteste: dès cette époque et jusqu’à l’heure où j’écris ces lignes, jamais un doute à cet égard ne m’effleura l’esprit.
Cependant, quoique favorisé de la sorte et en ayant presque conscience, je ne me décidais pas à faire la démarche qui eût amené ma conversion définitive. Le Mauvais, qui se voyait menacé de perdre une âme naguère vouée à ses maléfices, m’écartait des églises. J’éprouvais une vague frayeur à la seule pensée d’entrer dans quelqu’une. Et cette répugnance se traduisait par un scrupule bizarre.
M’agenouiller sous ces voûtes imprégnées de prières, me disais-je, moi qui me suis rendu coupable de tant de blasphèmes, de vilenies et de malpropres luxures, ce serait commettre une sorte de sacrilège. Jamais je n’oserai.
Une après-midi, pourtant, après avoir erré, peut-être une heure, sur le parvis de Notre-Dame et dans le square qui verdoie derrière le chevet de la basilique, je pris mon parti; je franchis le seuil et je suivis le bas-côté qui longe le petit bras de la Seine.
L’église était presque déserte. Deux ou trois femmes priaient devant la statue de la Sainte Vierge qu’on voit à droite de la grille du chœur, quand on fait face au grand autel. Je m’arrêtai pour les regarder et leur ferveur me toucha. Je pensai:--Que je voudrais faire comme elles!
Je fus, alors, sur le point de tomber à genoux. Quelqu’un parlait en moi qui me disait:--Va, humilie-toi; ne crains rien: tu seras exaucé.
Mais, aussitôt, j’entendis ce ricanement aigre, qui m’avait poursuivi si souvent, et la voix de l’Autre proféra ces mots issus des caves les plus ténébreuses de mon âme:--Allons, ne fais pas l’idiot. Si cela t’amuse de croire en Dieu, tu peux te donner ce divertissement sans qu’il soit nécessaire, pour cela, de t’aplatir devant cette image.
--Oh! c’est trop fort, tout de même, m’écriai-je, misérable que je suis, vais-je blasphémer dans cette église? Mieux vaut en sortir tout de suite.
Je m’enfuis. Mais, comme j’avais déjà la main sur la poignée de la porte, une force irrésistible me retint. Je _dus_ me retourner. Et m’inclinant vers l’autel, je dis:--Mon Dieu, ayez pitié de moi. Quoique je sois un très sale pécheur, venez à mon secours.
Dehors, je me sentis un peu rasseréné, car c’est un fait sur lequel je ne saurais trop insister: toutes les fois que j’implorais de la sorte le Seigneur, je me sentais soulagé; et cela d’une façon immédiate. Avant de prier, j’avais le cœur broyé dans un étau. Dès que j’avais crié à l’aide vers le bon Maître, mon pauvre cœur martyrisé se dilatait; et je sentais descendre en moi un rayon de la lumière divine qui m’avait éclairé durant mes courses à travers la forêt.
Vous le savez, ô Charité ineffable, j’étais--et j’espère encore être pareil à l’humble publicain dont vous avez dit, dans votre Evangile, que: «Se tenant à l’écart, il n’osait même pas lever les yeux vers le ciel. Mais il se frappait la poitrine et disait:--Mon Dieu, sois-moi propice à moi qui suis un pécheur[7]!»
[7] _Ev. sec. Lucam_, XVIII, 13. _Et publicanus, a longe stans nolebat nec oculos ad cœlum levare; sed percutiebat pectus suum, dicens: Deus, propitius esto mihi peccatori._
O Providence adorable, que vous me fûtes propice, en effet, et comme vous n’avez cessé de me combler de vos grâces, malgré mon indignité!...
Le lendemain de ce jour, il me vint à l’esprit de me confier enfin à quelqu’un qui saurait m’entendre. Je pensai tout de suite à François Coppée avec qui j’étais en relations amicales depuis une quinzaine d’années et dont j’avais eu lieu d’éprouver la grande bonté. Je le connaissais pour un catholique convaincu: j’étais donc sûr de trouver des encouragements auprès de lui.
Je l’allai voir et j’en fus reçu à merveille. Mais retenu par je ne sais quelle fausse honte, je ne pus me résoudre à lui confier entièrement l’état de mon âme. Toutefois, je lui dis combien j’étais triste, dégoûté de ma vie sans but et assoiffé de conquérir la paix morale.
Coppée sut me réconforter. Il fut, très simplement, le grand frère indulgent et pitoyable que j’étais accoutumé de connaître en lui. Comme, tout ému, je lui serrais les mains en le remerciant, il me dit:--Pour nous autres catholiques c’est un devoir d’assister qui fait appel à nous. En ce qui vous concerne, je le remplis avec d’autant plus de plaisir que je sais qu’il n’y a point de perversité innée dans vos écarts et dans vos erreurs. Cependant, si vous pouviez croire, vous verriez qu’au-dessus de notre littérature, il y a quelque chose de bien autrement sublime: un Dieu qui nous soutient dans nos tribulations.
Ah! j’aurais dû lui répondre:--Mais je crois... Ce Dieu dont vous me parlez, je le prie; et je ne demande qu’à mieux le servir.
Je me tus: l’absurde bâillon que je maintenais sur ma bouche, dès qu’il s’agissait de choses religieuses, ne se desserra point.
Pourtant, à peine deux heures après avoir quitté Coppée, je lui écrivis une longue lettre--qu’il doit avoir conservée,--où je lui peignais mon trouble et où je lui laissais entrevoir que je n’étais pas aussi loin de la foi qu’il avait pu le supposer.
C’est la seule fois, durant toute cette période, où je me sois un peu ouvert à autrui. Il fallut la détresse d’âme qui résulta des dernières convulsions du _vieil homme_ en moi pour que je me confiasse à un autre de mes amis catholiques de qui je parlerai bientôt.
Sur ces entrefaites, je tombai malade. Paris ne me valait décidément rien: j’y dépérissais à vue d’œil tant par la nostalgie de la forêt que par mes soucis matériels. Ceux-ci s’accroissaient du fait que je m’abstenais rigoureusement de donner aucun article aux journaux anti-catholiques où j’avais écrit jusqu’alors.
Le physique fléchit donc après le moral. Je souffris de violents élancements au cœur accompagnés de crises de suffocation, à la suite desquelles je vomissais le sang.--Je précise ces maux, parce que, comme on le verra, j’en fus délivré, d’un seul coup, par une faveur du Bon Dieu, _le jour même_ où je fis le pas décisif pour entrer dans l’Eglise.
D’après l’avis d’un médecin, je quittai Paris et je m’installai dans une petite localité de la banlieue où il me fut possible de respirer un air plus pur. Ce n’était pas tout à fait la vraie campagne. Néanmoins j’y trouvai un peu de calme, du silence et quelques arbres.
Je passais mes journées couché sur la pelouse d’un petit jardin où fleurissaient des géraniums et des roses. Un doux peuplier murmurant agitait son feuillage au-dessus de ma tête. L’admirable été de 1906 m’imprégnait d’azur, de lumière et de tiédeur. Trop faible pour travailler, épuisé par les insomnies et par le sang perdu, je restais là, dans l’herbe, du matin au soir. J’étais si absorbé en moi-même que je ne donnais plus guère d’attention aux extravagances de ma déplorable maîtresse.
J’avais l’intuition que les douleurs corporelles qui m’accablaient m’étaient bonnes et qu’elles achevaient de me purifier de mes ordures passées.
Puis je prenais de plus en plus en grippe les mobiles qui m’avaient déterminé jusqu’au jour où la Grâce me toucha. Illusions politiques, orgueil littéraire, passions sensuelles m’apparaissaient comme des corbeaux dont les croassements se taisaient depuis que s’élevait quotidiennement en moi le cantique merveilleux de la prière.
--Ah! me disais-je, songe à toutes les années que tu vécus en proie à ces prestiges inanes. Et qui sait? Si le bon Dieu ne t’avait pas frappé justement, et moins encore que tu ne le mérites, tu aurais peut-être regagné les chemins de la perdition.
Raisonnant de la sorte, j’aurais chu dans la misanthropie si je ne m’étais représenté que des souffrances sans nombre compensent les aberrations et les péchés où s’égarent les hommes.
Ayant vérifié sur moi-même à quel point toute jouissance mauvaise, toute malice contre Dieu se paient par des tourments physiques et moraux, je m’écriais:--Mon Dieu, qu’est-ce que ce monde, sinon une jungle où des bêtes de cruauté et de ruse s’entredéchirent, où le mal régnerait seul si vous ne nous rameniez à vous par la douleur?
Et je concluais--surtout aux heures où la maladie m’éprouvait davantage--par la récitation des strophes splendides de Baudelaire:
Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance Comme un divin remède à nos impuretés Et comme la meilleure et la plus pure essence Qui prépare les forts aux saintes voluptés.
Je sais que vous gardez une place au poète Dans les rangs bienheureux des saintes légions, Et que vous l’invitez à l’éternelle fête Des Trônes, des Vertus, des Dominations.
Je sais que la douleur est la noblesse unique Où ne mordront jamais la terre et les enfers, Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique Imposer tous les temps et tous les univers...
Et j’ajoutais:--Soyez béni, mon Dieu, de m’avoir révélé ma faiblesse par les maux que vous daignez m’infliger. Soyez béni d’avoir brisé mon orgueil en me montrant le néant des illusions où je me complaisais. Soyez béni, d’avoir comblé, par la grâce de votre tendresse insigne, l’espace effrayant qui nous sépare, nous pauvres humains accroupis dans la fange de nos vices, du ciel radieux où vous régnez dans votre gloire.
Telles furent ma prière et mes méditations pendant les mois de juillet et d’août.
Elles ne suffirent pourtant pas à me garder d’un suprême retour de l’ancien esprit d’impiété.
Tant que j’avais été très malade, je n’avais eu à subir aucune attaque de ce genre. Il semblait que le Bon Dieu voulût épargner ma faiblesse. Mais à peine je commençais à me remettre et à reprendre la plume que je commis une faute grave.
Une revue m’avait demandé un article de littérature, me laissant le choix du sujet. Ayant été payé d’avance, je tenais à m’acquitter, le plus tôt possible, de l’engagement que j’avais pris. Je cherchais un thème à développer lorsqu’un fragment des _Foules de Lourdes_ de Huysmans, publié par un autre périodique, me tomba sous les yeux.
A cette lecture, ce fut en moi comme une éruption de blasphèmes. Il me vint aussitôt à l’idée de le critiquer, avec virulence, non pas tant au point de vue de l’art que pour dauber sur le sentiment religieux qui s’en dégageait.
Ici, je dois retourner en arrière. Quand parut le livre de la conversion d’Huysmans: _En route_ (en 1896), j’étais tout à fait en proie au délire socialiste et révolutionnaire. Néanmoins cet exposé si intense et si émouvant des vicissitudes d’une âme qui revient à Dieu m’avait profondément remué. Pendant plusieurs jours, je n’avais cessé d’y penser. Puis, réagissant, avec une sorte de fureur, contre l’impression salutaire que j’avais reçue, j’avais publié un éreintement farouche du volume. Et, depuis, quand parurent _La Cathédrale_ et _Sainte Lydwine_, j’avais récidivé.
Mais ce qui était explicable--et même, en un certain sens, excusable,--à l’époque où le matérialisme militant suintait de mon âme, le devenait beaucoup moins maintenant que je m’étais promis de ne plus attaquer ni directement ni indirectement le catholicisme.
Quoi qu’il en soit, il fit soudain nuit dans mon âme. Je passai trois jours à écrire un article sarcastique où la conversion d’Huysmans était raillée à outrance et où, hélas, la Sainte Vierge était insultée.
L’article fini et envoyé, ce fut comme si un voile se déchirait en moi. Je vis clairement mon péché, je me fis horreur et j’éprouvai un violent remords.
A coup sûr, j’aurais dû empêcher la publication de cet article dont je me repentais déjà de tout mon cœur. Je n’en fis rien, me donnant pour prétexte--peu valable--que puisqu’il m’avait été réglé d’avance, je n’avais pas le droit de le retirer.
On verra comment, peu après, la mémoire de cette mauvaise action, où se condensaient mes suprêmes révoltes contre l’Eglise, me tortura.
Le Bon Dieu ne m’en punit point tout de suite. En effet la santé me revenait de jour en jour. Je souffrais encore du cœur; mais c’était supportable et, d’autre part, je me retrouvais en possession de toute ma vigueur cérébrale.
Peut-être dus-je cette grâce au fait que navré d’avoir--presque involontairement, j’y insiste--bafoué l’hyperdulie d’Huysmans, je redoublai de prières. Je me rendais compte, de plus en plus, que Dieu ne laisserait pas la foi à l’état de «pierre d’attente» dans mon âme. Je lui disais:--Vous m’avez appris par votre adorable insistance à me solliciter, malgré mes rechutes et mes hésitations, que vous aviez un dessein sur moi. Faites du pauvre Retté selon votre vouloir: il vous aime et il vous craint. Il ne demande qu’à se soumettre.
Pénétré de ces bonnes pensées, je résolus de retourner dans la forêt. Ce fut une intuition toute puissante. Certes, j’étais heureux d’aller revoir mes frères les arbres, mais, surtout, _je sentais_, et cela de la façon la plus nette, que sous leurs ombrages, il se passerait quelque chose de décisif pour moi.
Je partis donc pour Arbonne. Enfin, enfin, j’étais presque arrivé au moment où, par l’intercession de la Sainte Vierge, la Grâce divine allait me jeter dans les bras de l’Eglise!...
VII
Le petit village d’Arbonne offre cet avantage sur Barbizon, Marlotte, et d’autres localités des environs de Fontainebleau, qu’il n’est pas trop envahi par les citadins en vacances.
Les communications étant assez difficiles, les tramways à vapeur et les chemins de fer s’en trouvant à pas mal de kilomètres, les casinos, musiques tziganes et tournées cabotines y faisant défaut, beaucoup l’ignorent ou ne se soucient pas d’y villégiaturer.
Mon goût de la solitude s’y pouvait donc satisfaire à peu près. En outre, la forêt enveloppe Arbonne presque de toutes parts. Son bornage et ses entours recèlent un grand nombre de sites d’une beauté grave et d’autant plus appréciable pour moi qu’étant peu connus et, souvent, d’un abord malaisé, ils ne sont pas envahis par la race ennuyeuse des touristes.
Sous leurs futaies grandioses, parmi leurs rocs farouches, on ne rencontre point de bicyclistes hurleurs, point d’Anglais croassants et si absorbés par la lecture du Baedecker qu’ils n’ont pas le temps de regarder les gorges et les _plattières_ que ce volume leur signale. Point non plus de ces bourgeoises sautillantes qui, flanquées d’enfants braillards et déprédateurs, jabotent, entre elles, de modes et de cuisine et qui poussent des cris de poule en gésine d’un œuf pour une ronce accrochant leur robe ou pour une couleuvre traversant le chemin.
Sûr de n’être pas horripilé par quelque caravane de ce genre, dès le lendemain de mon arrivée, le 2 septembre, je me levai à l’aube et je gagnai la forêt dont les frondaisons déferlent, avec un murmure solennel, presque jusqu’au seuil de l’auberge où je logeais.
Ce fut le cœur plein d’une joie radieuse que je saluai les pins et les bouleaux qui bordent, en sveltes colonnades, pleines d’harmonies soupirantes, de rayons assoupis sur les mousses et d’ombres légères, le sentier que je suivais.
J’allais, tout heureux, aspirant le parfum des résines et des sèves, cueillant, çà et là, quelques brins de bruyère, ému par les caresses dont les feuillages inclinés me frôlaient le front.--O Nature sylvestre, où circule le souffle de Dieu, que tu m’apparus maternelle et consolatrice!
J’arrivai au pied du rocher de Cornebiche... Là, je m’arrêtai net car j’apercevais, au sommet, le petit oratoire que surmonte une statue de Notre-Dame de Grâce.
Vue ainsi d’en bas, on en distingue à peine les formes. Mais je la connaissais bien, m’étant maintes fois assis à sa base pour admirer le merveilleux paysage qu’on découvre du haut de la colline.
Il me vint aussitôt à l’esprit de monter vers l’oratoire. Car à l’allégresse qui débordait de mon âme se mêlait, plus intense que jamais, ce sentiment du divin qui dominait ma vie intérieure depuis quelques mois. Jusqu’alors, je ne m’étais pas adressé à la Bonne Mère. Mais la rencontrant ainsi à l’improviste, dans la forêt, je devinai qu’il fallait lui parler et qu’elle me serait auxiliatrice auprès du Seigneur Dieu.--Sans hésiter, j’entrepris l’escalade du rocher.
Je veux décrire ce site avec quelque détail. D’abord, c’est là qu’une quinzaine de jours plus tard, je devais céder enfin complètement à la Grâce. Ensuite, parce qu’il présente un sens symbolique que je tiens à dégager.
Le sentier qui monte à Cornebiche s’amorce (à droite, quand on suit, vers les Hautes Plaines, le chemin dit _la Passée aux vaches_), en face d’une coupe ancienne où quelques bouleaux chétifs ont repoussé.
Il est presque effacé sous les bruyères qui l’ont envahi et, par suite, assez difficile à découvrir. Néanmoins voici une indication pour le faire reconnaître: cinq pins s’élèvent à l’entrée, qui ne prospèrent pas beaucoup, deux en avant, de moyenne taille, derrière eux, deux plus petits, puis un presque haut. Sur la gauche, un taillis de conifères assez serrés; sur la droite, une brousse hérissée de genêts rébarbatifs et bossuée de rocs blêmes qui rejoignent, au sud, les dernières pentes de la colline.
Le sentier s’engage sous une voûte obscure de pins pressés les uns contre les autres, puis il ressort dans une éclaircie, puis commence à escalader parmi des bouleaux tors et des grès aux formes âpres et tourmentées. On trébuche contre des racines; on glisse sur les aiguilles de pin sèches qui jonchent le sable. Il arrive qu’on tombe. D’ailleurs, il importe de mentionner que plus on progresse, plus la montée devient difficile. Certains renoncent et, parvenus à mi-chemin, reviennent sur leurs pas.
On traverse ensuite un ravin qu’emplit un fouillis de hautes fougères, grillées par le soleil, et de ronces malignes. Au fond de ce creux surgissent des blocs énormes qui semblent barrer le passage. On se demande comment les franchir quand on aperçoit un couloir resserré où le sentier se faufile. On monte; on monte, et toujours avec plus de peine, car les ronces se cramponnent à vous pour vous empêcher d’avancer, car des touffes de bruyères se jettent dans vos jambes pour vous retenir, car des mousses perfides dissimulent la voie.
On monte encore et l’on se heurte à un premier arbre tombé qui, lui, obstrue décidément le chemin en formant au-dessus une sorte d’arche de pont d’où se détachent de longues échardes. Il n’y a pas à hésiter: le seul moyen de passer, c’est de se mettre à quatre pattes pour se risquer dessous.
Une fois qu’on a vaincu cet obstacle, on se trouve à peu près à mi-côte. Quinze pas plus haut, second arbre tombé; celui-ci, on l’enjambe sans trop de difficulté. Le paysage environnant commence à se découvrir en son ampleur. Le sentier suit, quelque cent mètres, en corniche, le flanc du rocher; on se repose un peu et l’on reprend haleine car un rude effort reste à donner.
En effet, tout de suite après, le sentier recommence à monter presque verticalement ou tourne, quasi sur lui-même, en lacets peu aménagés pour l’ascension. On franchit un troisième arbre tombé et, quelques pas plus loin, on se heurte à un quatrième. Celui-là est redoutable: des branches mortes le hérissent de façon à former une herse qui empêche tout à fait de passer par-dessus; en-dessous, entre son tronc et le sol, il ne reste qu’un espace tellement minime, qu’on ne croit pas pouvoir s’y insinuer. On se rebuterait si l’on n’avait la ferme volonté d’arriver au sommet. Enfin l’on se décide: en rampant, la figure presque à terre, on se glisse sous le tronc, dont l’écorce vous rabote l’échine[8]. Puis on se redresse et, content d’avoir triomphé une fois de plus, on recommence à gravir la pente presque à pic. On parvient enfin à une petite caverne qui se creuse sous un rocher monstrueux. Là, il est bon de s’arrêter quelques minutes, de s’asseoir pour étancher la sueur qui vous ruisselle de partout et pour se recueillir.
[8] Plus tard, chaque fois que je montais à Notre-Dame de Grâce, tout en rampant de la sorte et en baisant presque le sol, je ne manquais pas de me répéter: _Memento quia pulvis es, et in pulverem reverteris_. Excellente pratique d’humilité.
Puis le sentier serpente parmi des arbrisseaux, dont les ramures vous flagellent, tourne à droite, entre deux grès et soudain--l’on débouche au sommet.
C’est une large plattière, dallée de roches à fleur de sol, dont l’une, devant l’oratoire, se creuse en un bénitier naturel qui contient presque toujours de l’eau de pluie. Çà et là, de grandes touffes de genêts, de jeunes pins, de minces bouleaux. Mais il y a un large espace vide au milieu duquel s’élève l’oratoire. C’est une tour ronde, de sept mètres de haut environ, et que surmonte une statue--insignifiante au point de vue de l’art--de la Vierge à l’Enfant. La tour est construite de fragments de grès reliés par du ciment. En somme, une bâtisse fruste dont la nudité s’harmonise avec les rochers moroses et les végétations sauvages qui l’environnent. Deux ouvertures latérales et un porche garnis de barreaux de fer permettent de voir à l’intérieur. On y découvre, pour autel, un cube de pierre meulière, posé sur trois blocs de grès formant de vagues marches.
Quelle vétusté! Le plâtre des murs se détache en larges écailles et jonche le sol parmi toutes sortes de détritus: immondices jetées à travers les barreaux par des visiteurs qui se jugeaient certainement fort... voltairiens, morceaux de bois à demi-brûlés, débris de couronnes très anciennes, papiers sales, pommes de pin pourries. Le plafond, tout vermoulu, tout fissuré, laisse suinter la pluie. Des limaces se traînent sur le sol et les parois.
Une plaque de marbre, placée au-dessus de l’autel, porte cette inscription:
_Ex-voto. Cet oratoire édifié par la famille Poyez de Melun a été béni et consacré à Notre-Dame de Grâce, après autorisation de Monseigneur Allou, évêque de Meaux, par MM. Tigier, curé d’Arbonne et Pecnard, curé de Fleury, le 1er juin 1862, en présence des fondateurs et de M. Lefort maire d’Arbonne. Ave Maria gratia plena._