Part 18
«Pardonnez-moi si, pour la première fois, je vous désobéis en ne partant pas d'ici et en ne renonçant pas à mon projet. Votre conseil et votre prière sont le propre d'un père honnête et bon; mon obstination est le propre d'un fils insensé. Mais il se passe en moi une chose singulière: l'obstination et le sentiment de l'honneur se sont liés et confondus de telle façon, que l'idée de me désister ou de céder me rend tout honteux. J'ai beaucoup changé. Je ne connaissais pas autrefois les fureurs qui m'embrasent. Je me moquais de tout acte violent, des exagérations des hommes impétueux comme des brutalités des méchants. Maintenant, rien de tout cela ne m'étonne, parce qu'à chaque instant je trouve en moi une certaine capacité terrible de mal faire. Avec vous, je puis parler comme on parle seulement avec Dieu et avec sa conscience; à vous je puis dire que je suis un misérable, car c'est être un misérable que de manquer de ce puissant empire sur soi-même qui dompte les passions et soumet la vie aux lois sévères de la conscience. J'ai manqué de la fermeté chrétienne qui maintient l'esprit de l'homme offensé à une sereine hauteur au-dessus des offenses qu'il reçoit et des ennemis auxquels il les doit; j'ai eu la faiblesse de m'abandonner aux transports d'une colère insensée en m'abaissant au niveau de mes détracteurs, en leur rendant des coups égaux aux leurs et en essayant de les confondre par d'indignes moyens appris à leur propre école. Combien je regrette que vous n'ayez pu vous trouver près de moi pour m'écarter de cette voie! Maintenant il est trop tard. Les passions n'ont pas de répit. Elles sont impatientes, et elles réclament à grands cris leur proie avec l'ardeur délirante d'une épouvantable soif morale. J'ai succombé. Je ne puis oublier ce que vous m'avez dit si souvent, à savoir qu'on peut appeler la colère la pire des passions, parce qu'en dénaturant soudain notre caractère, elle engendre toutes les autres perversités et prête à toutes son infernal emportement.
«Cependant, ce n'est pas la colère seule, mais un sentiment profondément expansif qui m'a conduit à cet état; c'est l'amour sérieux et passionné que j'éprouve pour ma cousine, et cette circonstance est la seule qui puisse m'absoudre. A défaut d'amour la pitié m'aurait, d'ailleurs, poussé à braver la fureur et les intrigues de votre terrible sœur, car, placée entre son affection irrésistible et sa mère, la pauvre Rosario est aujourd'hui la plus malheureuse des créatures qui existent sur la terre. L'amour qu'elle a pour moi, et qui répond à mon amour pour elle, ne me donne-t-il pas le droit d'ouvrir comme je le pourrai les portes de sa maison, et de l'en tirer en employant les moyens légaux jusqu'au point où la loi peut atteindre, et usant de la force à partir du point où la loi ne me protège plus? Je crois fort que votre rigide délicatesse ne répondra pas affirmativement à cette proposition; mais j'ai cessé d'être le caractère austère et méthodique qui se conformait rigoureusement aux prescriptions de la conscience comme aux clauses d'un traité. Je ne suis plus l'être humain auquel une éducation presque parfaite avait donné une merveilleuse égalité d'âme; je suis maintenant un homme comme tous les autres; d'une enjambée je suis entré sur le terrain commun de l'injustice et du mal. Préparez-vous à entendre le récit d'une atrocité quelconque qui sera mon œuvre. J'aurai soin de vous tenir au courant de celles que je commettrai.
«Mais la confession de mes fautes ne m'ôtera pas plus la responsabilité des graves événements passés ou à venir que cette responsabilité, pour autant que j'argumente, ne retombera tout entière sur votre sœur. La responsabilité de doña Perfecta est assurément immense. Quelle sera l'étendue de la mienne!... Ah! mon cher père, ne croyez rien de ce que vous pourrez entendre dire sur mon compte et rapportez-vous-en seulement à ce que je vous dirai moi-même. Si on vous dit que, de propos délibéré, j'ai commis quelque action honteuse, répondez hardiment que ce n'est pas vrai. Il m'est difficile de juger moi-même dans l'état de trouble où je me trouve; mais j'ose vous affirmer que je n'ai pas occasionné le scandale avec préméditation. Vous savez cependant jusqu'à quel point peut aller la passion, lorsque son développement horriblement envahisseur est favorisé par les circonstances.
«Ce qui empoisonne le plus ma vie, c'est d'avoir employé la dissimulation, le mensonge et des ruses indignes. Moi qui étais la vérité incarnée! J'ai perdu ce qui constituait ma propre nature... Mais, est-ce là le plus haut degré de perversité auquel une âme puisse atteindre? Est-ce que maintenant je commence ou je finis? Je l'ignore. Si la main céleste de Rosario ne vient pas m'arracher de cet enfer de ma conscience, je désire que vous veniez m'en arracher vous-même. Ma cousine est un ange, et en souffrant à cause de moi, elle m'a appris bien des choses que jusqu'à ce jour j'ignorais.
«Ne vous étonnez pas de l'incohérence de ce que j'écris. Des sentiments divers m'agitent. Parfois me viennent à l'esprit des idées véritablement dignes de mon âme immortelle, mais parfois aussi je tombe dans un découragement déplorable, et je pense alors aux hommes faibles et lâches dont, afin de me les faire abhorrer, vous m'avez dépeint la bassesse avec de si vives couleurs. Dans l'état où je me trouve aujourd'hui, je suis disposé au mal comme au bien. Que Dieu ait pitié de moi! Je n'ai pas oublié que la prière est une supplication grave et réfléchie, si personnelle qu'elle ne peut s'accommoder des formules apprises par cœur, une expansion de l'âme qui s'enhardit jusqu'au point de rechercher son origine, et qu'elle est enfin le contraire du remords, lequel est une contraction de cette même âme qui, en s'enveloppant et se cachant, a la ridicule prétention de n'être vue de personne. Vous m'avez enseigné d'excellentes choses, mais aujourd'hui je fais de la pratique; comme nous disons dans notre argot d'ingénieur, je fais des études sur le terrain, et par là, mes connaissances s'étendent et s'affermissent... Je me figure maintenant que je ne suis pas aussi mauvais que je le croyais. Est-ce bien vrai?
«Je termine cette lettre en toute hâte, afin de l'envoyer par quelques soldats qui vont jusqu'à la station de Villahorrenda, car il n'est pas possible de se fier à la poste d'ici.»
14 avril.
«Je vous amuserais, mon cher père, si je pouvais vous faire comprendre comment la population de cette petite ville entend les choses. Vous savez sans doute déjà que tout le pays s'est soulevé et a pris les armes. C'était chose prévue, mais les hommes politiques se trompent s'ils croient que c'est l'affaire de quelques jours. L'hostilité des Orbajociens contre nous et contre le gouvernement est dans leur tempérament; elle en fait partie comme la foi religieuse. Pour ne parler que de ma tante, je vous dirai une chose singulière, c'est que la pauvre señora, chez laquelle le féodalisme a pénétré jusqu'à la moelle des os, s'est imaginé que je vais attaquer sa maison pour lui voler sa fille, absolument comme les seigneurs du moyen âge attaquaient un château ennemi pour commettre une iniquité quelconque. Ne riez pas, car c'est la pure vérité. Telles sont les idées de cette population. Inutile de vous dire qu'elle me tient pour un monstre, pour une espèce de roi more hérétique, et que les militaires avec lesquels je suis lié ici ne sont pas mieux traités que moi. C'est chose admise dans la maison de doña Perfecta que la troupe et moi nous formons une coalition diabolique et anti-religieuse pour enlever à Orbajosa ses trésors, ses jeunes filles et sa foi. Je suis certain que votre sœur croit fermement que je vais prendre sa maison d'assaut, et je ne serais pas le moins du monde étonné qu'elle eût élevé une barricade derrière la porte.
«Mais il ne peut en être autrement. On a ici les idées les plus surannées relativement à la société, à la religion, à l'État, à la propriété. L'exaltation religieuse qui pousse ces pauvres gens à employer la force contre le gouvernement, pour défendre une foi que personne n'attaque et que d'ailleurs ils n'ont pas, éveille dans leur esprit des souvenirs féodaux; et de même qu'ils résoudraient leurs questions par la force brutale et le sang et le feu en égorgeant tout ce qui ne pense pas comme eux, ils croient que personne au monde ne peut employer d'autres moyens.
«Bien loin d'avoir l'intention de faire des extravagances dans la maison de cette señora, j'ai essayé de lui éviter quelques ennuis, auxquels les autres habitants n'ont pas échappé. Grâce à ma liaison avec le brigadier, on ne l'a pas obligée à remettre, comme cela a été ordonné, une liste de tous ses hommes de service qui sont allés rejoindre la faction; si on a fouillé sa maison, ç'a été pour la forme; et si l'on a désarmé les six hommes trouvés chez elle, elle en a depuis lors armé six autres et on ne lui a rien fait. Vous voyez à quoi se réduisent mes actes d'hostilité contre la señora.
«Il est vrai que j'ai l'appui des chefs de la troupe; mais je ne l'utilise que pour n'être pas insulté ou maltraité par cette population implacable. Mes probabilités de succès consistent en ce que les nouvelles autorités récemment établies par le commandant militaire sont toutes bien disposées pour moi. Je tire d'elles ma force morale et je m'insinue dans leurs bonnes grâces. Je ne sais si je me verrai obligé à commettre quelque acte de violence; mais soyez bien persuadé que pour le moment, l'assaut et la prise de la maison ne sont autre chose qu'une folle préoccupation de votre par trop féodale sœur. Le hasard m'a placé dans une situation avantageuse. La colère et la passion qui brûlent en moi me pousseront à en profiter. Je ne puis dire où je m'arrêterai.»
17 avril.
«Votre lettre m'a apporté un grand soulagement. Oui, je peux atteindre mon but en n'employant que les moyens légaux, qui sont complètement efficaces pour cela. J'ai consulté ici les autorités, et toutes me confirment ce que vous m'avez écrit. Je suis content. Puisque j'ai inculqué dans l'esprit de ma cousine l'idée de la désobéissance, qu'elle soit au moins sous la protection des lois sociales. Je ferai ce que vous me demandez, c'est-à-dire que je renoncerai à la collaboration un peu inconvenante de Pinzon; je romprai la solidarité terrifiante que j'avais établie avec les militaires; je cesserai de m'enorgueillir de leur pouvoir; je mettrai fin aux aventures, et, le moment venu, je procéderai avec calme, avec prudence, et avec toute la douceur possible. Cela vaut mieux. Ma coalition, mi-sérieuse, mi-burlesque avec la troupe a eu pour but de me mettre à l'abri des brutalités des Orbajociens et des domestiques ou des alliés de ma tante. Au surplus, j'ai toujours repoussé l'idée de ce que nous appelons _l'intervention armée_.
«L'ami qui me prêtait son concours a été obligé de quitter la maison; mais je ne suis pas malgré cela complètement privé de communication avec ma cousine. La pauvre enfant fait preuve d'un courage héroïque au milieu de ses peines, et elle m'obéira aveuglément.
«Soyez sans inquiétude relativement à ma sécurité personnelle. De mon côté, je ne crains rien, et je suis parfaitement tranquille.»
20 avril.
«Je ne peux aujourd'hui vous écrire que deux lignes. J'ai beaucoup à faire. Tout sera terminé dans quelques jours. Ne m'écrivez plus dans cette triste ville. Vous aurez bientôt le plaisir d'embrasser votre fils.
«PEPE.»
XXIX.
DE PEPE REY A ROSARITO POLENTINOS.
«Donne à Estabanillo la clef du jardin, et charge-le de veiller sur le chien. Ce garçon s'est vendu à moi corps et âme. Ne crains rien. Je serais très contrarié si, comme la nuit dernière, tu ne pouvais pas descendre. Fais tout ton possible pour y réussir. Je serai là à partir de minuit. Je te dirai ce que j'ai résolu et ce que tu dois faire. Tranquillise-toi ma chère enfant, car j'ai abandonné tout recours imprudent ou brutal. Je te raconterai tout. C'est long et cela doit être fait de vive voix. Il me semble que je vois ton étonnement et ton effroi en songeant que je suis si près de toi. Mais voilà huit jours que je ne t'ai vue. J'ai juré que notre séparation finirait bientôt, et il faut qu'elle finisse. Le cœur me dit que je te verrai. Que je sois maudit si je ne te vois pas.»
XXX.
LA BATTUE.
Une femme et un homme entrèrent après dix heures du soir dans l'auberge de la veuve Cusco et en sortirent lorsque eurent sonné onze heures et demie.
--Maintenant, señora doña Maria--dit l'homme--je vous reconduirai chez vous, parce que j'ai affaire.....
--Attendez, Sr. Ramos, pour l'amour de Dieu--répondit-elle.--Pourquoi n'irions-nous pas jusqu'au Casino afin de voir s'il sort? Vous avez bien entendu... Il était ce soir en train de parler avec Estabanillo, le garçon de la huerta.
--Mais c'est donc D. José que vous cherchez?--demanda le Centaure de fort mauvaise humeur.--Que nous importe? Son intrigue avec doña Rosarito a fini comme elle devait finir, et la señora n'a pas maintenant d'autre parti à prendre que de les marier. Voilà mon opinion.
--Vous êtes un animal--dit Remedios avec colère.
--Señora, je m'en vais.
--Eh! quoi, malotru, vous allez me laisser seule au milieu de la rue?
--Si vous ne retournez pas immédiatement chez vous, oui, señora.
--C'est cela... vous me laissez seule, exposée à être insultée... Écoutez, Sr. Ramos, D. José va tout à l'heure comme d'habitude, sortir du Casino. Je désire savoir s'il rentre chez lui ou s'il poursuit son chemin. C'est un caprice, pas autre chose qu'un caprice.
--Ce que je sais, moi, c'est que j'ai affaire, et qu'il va sonner minuit.
--Silence--dit Remedios--cachons-nous derrière le coin... Un homme s'avance par la rue de la Triperie haute. C'est lui.
--D. José!... Je le reconnais à sa démarche.
Ils se cachèrent et l'homme passa.
--Suivons-le--dit Maria Remedios avec inquiétude--suivons-le à une courte distance, Ramos.
--Señora.....
--Seulement pour voir s'il rentre chez lui.
--Une minute, pas plus, doña Remedios. Ensuite je m'en irai.
Ils firent une trentaine de pas à une certaine distance de l'homme qu'ils observaient.
La nièce du Penitenciario s'arrêta enfin et prononça ces paroles:
--Il n'entre pas chez lui.
--Il va sans doute chez le brigadier.
--Le brigadier demeure dans le haut de la rue, et D. Pepe descend vers la maison de la señora.
--De la señora!--s'écria Caballuco, en hâtant le pas.
Mais ils se trompaient; celui qu'ils épiaient passa devant la maison des Polentinos et poursuivit son chemin.
--Vous voyez que non?
--Sr. Ramos, suivons-le,--dit Remedios en serrant convulsivement la main du Centaure.--J'ai une idée.
--Nous saurons bientôt ce qui en est, car nous voilà au bout de la ville.
--N'allons pas si vite... il pourrait nous voir... C'est ce que je pensais, Sr. Ramos; il va entrer par la petite porte condamnée du jardin.
--Vous avez perdu l'esprit, señora!
--Avançons, et nous le verrons.
La nuit était sombre et les observateurs ne purent préciser l'endroit par où le Sr. de Rey était entré; mais certain bruit de gonds rouillés qu'ils entendirent et la circonstance de ne rencontrer nulle part le jeune homme sur toute l'étendue du mur en torchis les convainquirent qu'il était déjà dans l'intérieur du jardin. Caballuco regarda son interlocutrice avec stupeur. Il avait l'air hébété.
--A quoi pensez-vous?... Vous en doutez encore?
--Que dois-je faire?--demanda le bravo tout perplexe.--Lui administrerons-nous une volée?... Je ne sais ce qu'en pensera la señora. Je dis cela parce que je suis allé la voir ce soir, et que la mère et la fille semblaient se réconcilier.
--Ne faites donc pas l'idiot... Pourquoi n'entrez-vous pas?
--Je me rappelle maintenant que les domestiques armés ne sont plus là; je leur ai ordonné de partir cette nuit.
--Et cette brute se demande encore ce qu'il y a à faire? Ramos, ne soyez donc pas lâche, et entrez dans la huerta.
--Par où, puisqu'on a fermé la petite porte?
--Sautez par-dessus le mur..... Quel lourdaud! Si j'étais homme.....
--Par-dessus..... Il y a quelques briques enlevées; les enfants montent par là pour aller voler des fruits.
--En haut donc, et au plus vite. Moi je vais frapper à la grande porte d'entrée pour réveiller la señora, si par hasard elle s'était endormie.
Le Centaure escalada le mur, non sans difficulté. Il y resta un moment à califourchon, et disparut ensuite dans la noire épaisseur des arbres. Maria Remedios courut à toutes jambes vers la rue du Connétable, puis, saisissant le marteau de la porte d'entrée, elle frappa trois fois à coups redoublés comme si son âme et sa vie fussent suspendues au marteau.
XXXI.
DOÑA PERFECTA.
Avec quel calme elle écrit la señora doña Perfecta! Pénétrez dans sa chambre, malgré l'heure avancée de la nuit, et vous la surprendrez en train d'accomplir une lourde tâche, l'esprit partagé entre la méditation et la rédaction de longues et consciencieuses lettres qu'elle trace par intervalles d'une main ferme en caractères bien formés. Sur son visage, sur son buste et sur ses mains donne en plein la lumière d'une lampe dont l'abat-jour laisse dans une douce pénombre le reste de son corps comme presque toute la chambre. On la prendrait pour une figure lumineuse évoquée par l'imagination au milieu des ombres d'une vague terreur.
Il est étrange que nous n'ayons pas jusqu'à présent dit une chose très importante: c'est que doña Perfecta était belle, ou plutôt était encore belle, car ses traits conservaient des restes d'une beauté achevée. La vie des champs, le manque absolu de présomption, le défaut de parure et de coquetterie, l'aversion qu'elle avait pour la mode, et le mépris des vanités mondaines étaient autant de causes qui empêchaient sa beauté de resplendir, ou qui du moins ne la laissaient briller que très peu. Elle était aussi considérablement diminuée par la teinte d'un jaune intense répandue sur son visage et qui indiquait une constitution fortement bilieuse.
A voir ses yeux noirs et bien fendus, son nez fin et délicat, son front large et serein, tout observateur eût pu considérer son visage comme un type accompli de la figure humaine; mais il y avait dans ses traits une certaine expression d'insensibilité et d'orgueil qui inspirait l'antipathie. De même que d'autres personnes même laides, attirent, doña Perfecta repoussait. Son regard, même alors qu'il était accompagné de paroles aimables, mettait entre elle et les personnes étrangères l'infranchissable distance d'un respect plein de défiance; mais pour les personnes de sa maison, c'est-à-dire pour ses parents, ses amis intimes et ses connaissances, il avait un singulier attrait. Elle avait le don de la domination, et personne ne l'égalait dans l'art de parler à chacun le langage qui lui convenait le mieux.
Son tempérament bilieux, et un commerce excessif avec des personnes et des choses pieuses qui exaltaient sans objet ni profit son imagination, l'avaient prématurément vieillie, et bien qu'étant encore jeune, elle ne le paraissait pas. On pourrait dire d'elle qu'avec ses habitudes et son genre de vie elle s'était façonné une carapace, une sorte de doublure pétrifiée, insensible, dans laquelle elle s'enfermait comme le limaçon dans sa maison portative. Doña Perfecta sortait rarement de sa coquille.
Ses mœurs irréprochables et cette bonté notoire que nous avons remarquée en elle, dès le moment de son apparition dans notre récit, étaient la cause de la grande considération dont elle jouissait à Orbajosa. Elle entretenait, en outre, des relations avec d'excellentes dames de Madrid, et c'est par leur intermédiaire qu'elle avait obtenu la destitution de son neveu. Maintenant, au point où nous en sommes de cette histoire, nous la trouvons assise devant le secrétaire, qui est l'unique confident de ses desseins en même temps que le dépositaire de ses comptes d'intérêt avec les fermiers et de ses comptes moraux avec Dieu et la société. C'est là qu'elle écrivit les lettres que recevait trimestriellement son frère; là qu'elle rédigea les petits billets dans lesquels elle poussait le juge et le greffier à embrouiller les procès de Pepe Rey; là qu'elle ourdit l'intrigue qui fit perdre à celui-ci la confiance du Gouvernement; là, enfin, qu'elle s'entretenait longuement avec D. Inocencio. Pour connaître la scène où se déroulèrent d'autres actions dont nous avons vu les effets, il faudrait la suivre au palais épiscopal et dans plusieurs maisons habitées par des familles amies.
Nous ne savons comment aurait été doña Perfecta si elle eût aimé. Lorsqu'elle détestait, elle avait l'ardente véhémence d'un ange de la haine et de la discorde soufflant son venin au milieu des hommes. Tel est le résultat produit sur un caractère entier et sans bonté native par l'exaltation religieuse, lorsque, au lieu de s'appuyer sur la conscience et la vérité révélée dans des principes aussi simples que larges, elle cherche son aliment dans des formules étroites uniquement dictées par des intérêts ecclésiastiques.
Pour que l'exagération des pratiques religieuses soit inoffensive, il faut qu'elle ne se produise que dans des cœurs très purs. Il est vrai de dire que, même dans ce cas, elle est incapable de produire du bien. Mais, s'ils n'ont préalablement élevé dans leur propre conscience un autel, une chaire et un confessionnal, qu'ils se gardent bien de se trop enflammer à la vue de ce qu'ils aperçoivent sur les retables, dans les chœurs et les sacristies des églises ou dans les parloirs des couvents, ceux auxquels fait défaut cette angélique pureté native qui, sur la terre, met autour de leur tête comme un limbe prématuré.
La señora, interrompant sa correspondance passait de temps en temps dans la pièce voisine où se trouvait sa fille. Rosarito avait reçu d'elle l'ordre de dormir, mais, se précipitant déjà dans l'abîme de la désobéissance, elle veillait.
--Pourquoi ne dors-tu pas?--lui demanda sa mère.
--Je n'ai pas l'intention de dormir cette nuit. Tu sais bien que Caballuco a emmené les hommes que nous avions ici. Il pourrait survenir quelque chose, et je veille... Si je ne veillais pas, que serait-il de nous?...
--Quelle heure est-il?--demanda-t-elle ensuite.
--Il est près de minuit... Tu n'as peut-être pas peur... mais il n'en est pas de même de moi.
Rosarito tremblait, et tout en elle indiquait qu'elle était en proie à la plus vive anxiété. Ses yeux se levaient vers le ciel comme pour prier, puis ils se fixaient sur sa mère avec une expression de terreur profonde.
--Mais, qu'as-tu donc?
--Vous dites qu'il est déjà minuit?
--Oui.
--Quoi?... minuit déjà?
Rosario voulait parler, elle secouait sa tête sur laquelle pesait un monde.
--Tu as quelque chose... il t'arrive quelque chose--dit la mère en fixant sur elle un regard pénétrant.
--Oui... je voulais vous dire--balbutia la jeune fille--je voulais dire... Rien, rien, je vais dormir.
--Rosario, Rosario, ta mère lit dans ton cœur comme dans un livre. Tu es agitée. Je t'ai déjà dit que je suis disposée à te pardonner si tu te repens; si tu es une enfant sérieuse et bonne.
--Eh! quoi! ne suis-je pas bonne? Ah! maman, ma chère maman, je me meurs!
Rosario, brisée par la douleur, éclata en sanglots et, désespérée, fondit en larmes.
--Que signifient ces pleurs?--lui dit sa mère en l'embrassant. Si ce sont des larmes de repentir, qu'elles soient bénies.
--Je ne me repens pas, je ne puis pas me repentir--cria la jeune fille dans un transport de désespoir qui la rendit sublime.
Elle releva la tête, et dans sa physionomie se peignit soudain une céleste énergie. Ses cheveux dénoués tombaient en désordre sur son dos. Il est impossible de rêver une plus belle image d'un ange prêt à se révolter.
--Mais est-ce que tu deviens folle, ou que se passe-t-il donc?--demanda doña Perfecta en lui posant ses deux mains sur les épaules.
--Je m'en vais, je m'en vais!--dit la jeune fille avec l'exaltation du délire.
Et elle se jeta à bas de son lit.
--Rosario, Rosario!... Mon enfant... Pour l'amour de Dieu! Qu'as-tu donc?