Doña Perfecta

Part 13

Chapter 133,842 wordsPublic domain

Nous ne savons à quels expédients eut recours l'artificieux militaire, passé maître en fait de ruses mondaines, mais il est certain qu'au bout de trois jours il était parvenu à se rendre très sympathique dans la maison où il logeait. Ses façons d'agir plaisaient à doña Perfecta qui ne pouvait entendre sans en être touchée, les complaisants éloges qu'il faisait de la bonne tenue de la maison, de l'élévation des sentiments, de la piété et de la magnificence de son hôtesse. Avec D. Inocencio, il était au mieux. Ni la mère ni le Penitenciario ne l'empêchaient de parler à Rosario (à qui l'on avait rendu la liberté après le départ du terrible cousin), et par ses politesses mesurées, ses discrètes flatteries et son habileté consommée, il conquit dans la maison une place frisant la familiarité. Mais l'objet de toutes ses séductions était une domestique, appelée Librada, qu'il corrompit (chastement parlant) et décida à porter à Rosarito des lettres et des billets. La jeune servante ne résista pas à cette corruption, réalisée à force de douces paroles et de grosses sommes d'argent, parce qu'elle ignorait la provenance des messages et leur véritable objet; si elle avait, en effet, pu comprendre que tout cela n'était qu'une nouvelle méchanceté de D. José, bien que ce jeune homme lui plût beaucoup, elle n'aurait pas trahi sa maîtresse pour tout l'or du monde.

Doña Perfecta, D. Inocencio, Jacinto et Pinzon se trouvaient un jour ensemble dans le jardin. On parla de la troupe et de la mission qu'elle venait remplir à Orbajosa, ce qui fournit au señor Penitenciario l'occasion de flétrir les procédés tyranniques du gouvernement--puis, sans savoir comment, on prononça le nom de Pepe Rey.

--Il est encore à l'auberge--dit le petit avocat.--Je l'ai vu hier, et il m'a chargé de vous présenter ses respects, señora doña Perfecta.

--A-t-on jamais vu plus colossale insolence?... Ah! Sr. Pinzon, ne soyez pas étonné de m'entendre tenir ce langage à l'égard de mon neveu... de ce «caballerito» qui, vous le savez déjà, logeait dans la chambre que vous occupez.

--Oui, oui, je sais! Je ne le fréquente pas; mais je le connais de vue et de réputation. Il est l'ami intime de notre brigadier.

--L'intime ami du brigadier?

--Oui, señora, du commandant de la brigade qu'on a envoyée dans ce pays, et qui a été répartie en différents villages.

--Et où se trouve-t-il?--demanda la dame avec le plus vif intérêt.

--A Orbajosa.

--Je crois qu'il est logé dans la maison Polavieja--indiqua Jacinto.

--Votre neveu--continua Pinzon--et le brigadier Batalla sont amis intimes; ils sont inséparables, et on les rencontre ensemble, à toute heure dans les rues de la ville.

--Eh! bien, mon petit ami, cela me donne une fort mauvaise opinion de votre chef,--répondit doña Perfecta.

--C'est un... malheureux,--dit Pinzon, du ton de quelqu'un qui, par respect, n'ose pas appliquer un plus énergique qualificatif.

--En mettant les choses au mieux Sr. Pinzon, et en faisant une très honorable exception en votre faveur--affirma doña Perfecta--il est impossible de nier qu'il y a dans l'armée espagnole des gens...

--Notre brigadier était un excellent officier avant de s'adonner au spiritisme...

--Au spiritisme!

--Cette secte qui évoque les spectres et les esprits au moyen des pieds de table!...--s'écria en riant le chanoine.

--Par curiosité, par pure curiosité--dit emphatiquement Jacintillo--je me suis fait envoyer de Madrid l'ouvrage d'Allan Kardec. Il est bon de se mettre au courant de tout.

--Est-il, Jésus Dieu, possible de commettre de pareilles extravagances!... Dites-moi, Pinzon, est-ce que mon neveu est aussi inféodé à cette secte des pieds de table?

--Je serais tenté de croire que c'est lui qui a converti notre brave brigadier Batalla.

--Ah! mon Dieu!

--C'est ainsi, et quand il lui en prendra fantaisie--dit D. Inocencio sans pouvoir s'empêcher de rire--il parlera à Socrate, saint Paul, Cervantes et Descartes tout comme je parle maintenant à Librada pour lui demander une allumette. Pauvre señor de Rey! Je disais bien qu'il n'avait pas la tête solide.

--Au reste--continua Pinzon,--notre brigadier est un bon militaire. S'il pèche par quelque chose, c'est par excès de sévérité. Il prend si bien au pied de la lettre les ordres du gouvernement que, si on lui faisait prendre la mouche, il serait capable de ne pas laisser pierre sur pierre à Orbajosa. Vraiment, je vous engage à vous tenir sur vos gardes.

--Mais ce monstre-là va nous faire décapiter,--s'écria doña Perfecta.--Ah! Sr. Penitenciario, ces visites de la troupe me rappellent ce que j'ai lu dans la _Vie des saints_ au sujet de l'arrivée d'un proconsul romain dans une ville chrétienne...

--La comparaison ne laisse pas d'être exacte--dit le Penitenciario en regardant le militaire par-dessus ses lunettes.

--Cela est un peu triste à dire, mais doit se dire, puisque c'est vrai--manifesta Pinzon avec bienveillance.--A l'heure qu'il est, vous êtes tous à notre merci.

--Les autorités du pays--objecta Jacinto--fonctionnent encore parfaitement.

--Je crois que vous vous trompez--répondit le soldat dont la señora et le Penitenciario observaient la physionomie avec un profond intérêt.--Il y a une heure que l'alcade d'Orbajosa a été destitué.

--Par le gouverneur de la province?

--Le gouverneur de la province a été remplacé par un délégué du gouvernement qui a dû arriver ce matin. Tous les ayuntamientos cesseront aujourd'hui leurs fonctions. Ainsi l'a ordonné le ministre qui, je ne sais pour quel motif, craignait qu'ils ne prêtassent pas leur appui à l'autorité centrale.

--Nous voilà bien--murmura l'ecclésiastique en fronçant les sourcils et avançant la lèvre inférieure.

Doña Perfecta réfléchissait.

--On a aussi destitué quelques juges de première instance, entre autres celui d'Orbajosa.

--Le juge! Periquito!... Periquito n'est plus juge!--s'écria doña Perfecta avec une voix et des gestes ressemblant à ceux des personnes qui ont eu le malheur d'être piquées par une vipère.

--Celui qui, hier encore, était juge, ne l'est plus aujourd'hui--continua Pinzon.--Demain arrivera le nouveau.

--Un inconnu!

--Un inconnu!

--Un coquin peut-être... L'autre était si honorable!... dit avec affliction la señora.--Je ne lui demandais jamais quelque chose qu'il ne me l'accordât immédiatement. Savez-vous quel sera le nouvel alcade?

--On dit qu'il va venir ici un corregidor.

--Dites donc une bonne fois que c'est le déluge qui arrive, et nous aurons fini--s'écria le chanoine en se levant.

--De sorte que nous voilà à la merci du señor brigadier.

--Pour quelques jours seulement. Ne m'en veuillez pas. En dépit de mon uniforme, je suis ennemi du militarisme; mais quand on nous commande de frapper... nous frappons. Il n'y a pas de métier plus scélérat que le nôtre.

--C'est certain, c'est certain--dit la señora dissimulant mal sa fureur.--Du moment que vous le reconnaissez vous-même... Ainsi, ni alcade, ni juge...

--Ni gouverneur de la province.

--Allons, qu'on nous enlève aussi Monseigneur pour nous envoyer un moinillon à sa place.

--Il manque encore cela... Si on les laisse faire ici--murmura D. Inocencio en baissant les yeux--ils ne s'amuseront pas à des bagatelles.

--Et tout cela, parce qu'on craint une levée de guerillas à Orbajosa!--dit la señora en croisant les mains et en les agitant de haut en bas depuis le menton jusqu'aux genoux.--Franchement, Pinzon, je ne sais comment les pierres elles-mêmes ne se lèvent pas? Je ne vous veux en particulier aucun mal, mais il serait juste que l'eau que vous buvez tous se changeât pour vous tous en fleuves de boue... Vous m'avez dit que mon neveu est un ami intime du brigadier?

--Si intime qu'il ne le quitte pas de tout le jour; ils ont été camarades d'école. Batalla l'aime comme un frère et lui cède en tout. Si j'étais à votre place, señora, je ne dormirais pas tranquille.

--Oh! mon Dieu! Je redoute toute sorte d'infamies...--s'écria la dame pleine d'inquiétude.

--Señora--affirma le chanoine--avec énergie--avant de consentir à une infamie dans cette honorable maison, avant de permettre que la moindre insulte soit faite à cette noble famille, moi... mon neveu... que dis-je? tous les habitants d'Orbajosa...

Don Inocencio n'acheva pas sa phrase. Sa colère était si grande qu'elle arrêtait les mots dans son gosier. Il fit quelques pas d'un air martial... puis alla se rasseoir.

--J'ai quelque raison de penser que vos craintes ne sont pas vaines--dit Pinzon.--En cas de nécessité, je...

--Moi aussi, je...--répéta Jacinto.

Doña Perfecta avait fixé ses regards sur la porte vitrée de la salle à manger derrière laquelle apparaissait une gracieuse figure. Il semblait qu'à cette vue la sombre physionomie de la señora révélât des craintes encore plus sombres.

--Rosario, viens ici, Rosario--cria-t-elle en allant à sa rencontre.--Il me semble que tu as aujourd'hui meilleure mine et que tu parais plus joyeuse, oui... Ne vous semble-t-il pas aussi qu'elle a meilleure figure? Tu parais tout autre.

Tous les assistants convinrent que le visage de Rosario reflétait la plus grande félicité.

XXI.

LEVÉE DE BOUCLIERS.

Les journaux de Madrid publièrent à cette époque les nouvelles suivantes:

«Il n'est pas vrai qu'il se soit levé une seule guerilla dans les environs d'Orbajosa. On nous écrit de cette localité que le pays est si peu disposé aux aventures qu'on considère comme inutile sur ce point la présence de la brigade Batalla.»

«On dit que la brigade Batalla quittera Orbajosa qui ne manque pas de force armée, et qu'elle ira à Villajuan de Nahara où se sont montrées quelques guerillas.»

«Il est certain que les Aceros parcourent avec quelques cavaliers le territoire de Villajuan qui touche au district judiciaire d'Orbajosa. Le gouverneur de la province de X... a télégraphié au gouvernement que Francisco Acero a pénétré dans les Roquetas où il a levé un semestre de contributions et demandé des rations de vivres. Domingo Acero (Faltriquera) errait dans les montagnes du Jubileo, activement poursuivi par la guardia civil[28] qui lui a tué un homme et en a fait un autre prisonnier. C'est Bartolomé Acero qui, à Lugarnoble, a brûlé les registres de l'état-civil et emmené comme otages l'alcade et deux des principaux propriétaires.»

[28] La gendarmerie.

«D'après une lettre que nous avons sous les yeux, la plus complète tranquillité règne à Orbajosa où l'on ne pense qu'à travailler les champs pour la prochaine récolte de l'ail, qui promet d'être magnifique. Les districts voisins sont infestés de partisans, mais la brigade Batalla en aura facilement raison.»

En effet, Orbajosa était tranquille.--Les Aceros,--cette dynastie aguerrie qui, d'après certaines gens, était digne de figurer dans le Romancero,--les Aceros avaient établi leur centre d'action dans la province voisine; mais l'insurrection ne s'étendait pas jusque sur le territoire de la ville épiscopale. On aurait pu croire que la civilisation moderne était enfin sortie victorieuse de la lutte qu'elle soutenait contre les mœurs séditieuses de la grande insoumise, et que celle-ci savourait les délices d'une paix durable. Et cela avec d'autant plus de raison que Caballuco lui-même, l'un des chefs les plus considérables de la résistance historique d'Orbajosa, disait clairement à tout le monde qu'il ne voulait ni _se fâcher avec le gouvernement_ ni _se mettre en danse_..., parce qu'il pourrait lui en coûter cher.

Quoi qu'on puisse en dire, le naturel emporté de Ramos s'était rassis avec les années, de même que s'était un peu calmée l'ardeur qu'avec le jour il avait reçue des Caballucos pères et aïeux, la meilleure race de guerriers qui eût jamais dévasté la terre. Il faut, en outre, mettre en compte qu'à cette époque le nouveau gouverneur de la province, _ayant eu une entrevue_ avec cet important personnage, _obtint de sa bouche la plus formelle promesse_ de contribuer à la paix publique et d'éviter toute occasion de troubles. Des témoins dignes de foi affirment qu'il était au mieux avec les militaires, car on le voyait boire à la taverne avec tel ou tel sergent, et l'on va jusqu'à dire qu'il lui avait été promis un bon emploi à l'ayuntamiento de la capitale de la province. Oh! combien il est difficile à l'historien qui se pique d'impartialité d'arriver à connaître la vérité en ce qui touche aux opinions ou aux sentiments des illustres personnages qui ont rempli le monde de leur nom! Lorsqu'il se trouve en présence de faits d'une importance capitale, tels que la journée de Brumaire, le sac de Rome par le connétable de Bourbon ou la ruine de Jérusalem, quel psychologue ou quel historien pourra déterminer les pensées qui les précédèrent ou les suivirent dans la tête de Bonaparte, de Charles-Quint ou de Titus?--C'est une responsabilité immense que la nôtre! Pour la rendre moins lourde, nous citerons ici des mots, des phrases et jusqu'à des discours de l'empereur orbajocien; de cette façon, chacun pourra s'en former l'opinion qui lui paraîtra la plus exacte.

Ce n'est un sujet de doute pour personne que Cristobal Ramos sortit un soir de chez lui après la tombée de la nuit et, en traversant la rue du Connétable, vit trois paysans qui, montés sur leurs mules, s'avançaient, l'un derrière l'autre, dans une direction opposée à la sienne. A la demande qu'il leur adressa pour s'informer où ils allaient, ils répondirent qu'ils se rendaient chez la señora doña Perfecta pour lui porter les primeurs de leurs huertas[29] et le montant des fermages échus. C'étaient le señor Paso-Largo, un jeune garçon nommé Frasquito Gonzalez et un troisième personnage entre deux âges et de forte complexion qu'on appelait Vejarruco, bien que son vrai nom fût José Esteban Romero. Sur les instances de ces individus, avec lesquels il était lié d'une vieille et franche amitié, Caballuco rebroussa chemin et entra avec eux chez la señora. D'après les documents les plus vraisemblables, cela se passait deux jours après celui où doña Perfecta et Pinzon parlèrent de ce qu'ont pu voir les personnes qui ont lu le précédent chapitre.

[29] Vergers.

Le grand Ramos s'arrêta un instant pour s'acquitter auprès de Librada de quelques commissions de peu d'importance qu'une voisine avait confiées à son excellente mémoire et lorsqu'il entra dans la salle à manger, les trois paysans en question ainsi que le Sr. Licurgo qui, par une singulière coïncidence, s'y trouvait aussi, avaient déjà entamé avec doña Perfecta une conversation sur des sujets relatifs à la récolte ou au ménage. La señora était d'une humeur massacrante; elle trouvait tout mal et les réprimandait durement du manque de pluie et de la stérilité de la terre, phénomènes dont ces pauvres diables n'étaient certainement pas la cause. Le señor Penitenciario assistait à cette scène. Il salua affectueusement Caballuco à son entrée et lui indiqua un siège à côté de lui.

--Le voilà, le personnage--dit dédaigneusement la señora.--Il est incroyable qu'on parle tant d'un homme de si peu de valeur! Dis-moi, Caballuco, est-il vrai que des soldats t'ont souffleté ce matin?

--Moi! moi!

A ces mots le Centaure se leva indigné, comme s'il eût reçu la plus sanglante injure.

--On l'a dit ainsi,--ajouta la señora.--Est-ce que ce n'est pas vrai?--Je l'avais pourtant cru, car, lorsqu'on se respecte si peu... Les militaires te cracheraient à la face que tu te trouverais honoré de leur crachat.

--Señora!--vociféra Ramos.--Sauf le respect que je vous dois à vous qui êtes ma mère, plus que ma mère, ma souveraine, ma reine... eh! bien, je dis que sauf le respect que je dois à la personne qui m'a donné tout ce que je possède... sauf le respect...

--Quoi donc?... il semble que tu as des quantités de choses à dire, et puis tu ne dis rien.

--Eh! bien, je dis que, sauf votre respect, ce qu'on vous a raconté des soufflets est une calomnie--balbutia-t-il avec une extrême difficulté.--Tout le monde s'occupe de moi, que j'entre ou que je sorte, que j'aille ou que je vienne... Et tout cela, pourquoi? Parce qu'on veut se servir de moi comme d'un mannequin pour me faire soulever le pays.--A d'autres, señora et caballeros: bonhomme se trouve bien chez lui. Que la troupe soit venue?... C'est un mal: mais qu'y pouvons-nous faire?... Qu'on ait destitué l'alcade, le secrétaire et le juge: c'est un mal; et je voudrais que toutes les pierres d'Orbajosa se levassent contre ceux qui l'ont fait, mais j'ai donné ma parole au gouverneur, et jusqu'à présent je...

Il se gratta la tête, fronça les sourcils d'un air sombre, et d'une voix de plus en plus lourde poursuivit:

--Je puis être grossier, brutal, ignorant, capricieux, entêté et tout ce qu'on voudra, mais, en fait de loyauté, personne ne me surpasse.

--Par le Cid Campeador!--dit avec le plus profond mépris doña Perfecta.--Ne croyez-vous pas comme moi, señor Penitenciario, qu'il n'y a plus à Orbajosa un seul homme de cœur?

--Ceci est une bien grave opinion--répondit le chanoine capitulaire sans regarder son amie ni écarter de son menton la main sur laquelle il appuyait son visage rêveur.--Mais il me semble que cette population a accepté avec une excessive soumission le joug pesant du militarisme.

Licurgo et les trois paysans riaient de tout leur cœur.

--Lorsque les soldats et les nouvelles autorités--dit la señora--nous auront pris notre dernier réal après avoir déshonoré la ville, nous enverrons à Madrid, dans une urne de cristal, tous les braves d'Orbajosa pour qu'on les place dans le Musée ou qu'on les montre dans les rues.

--Vive la señora!--s'écria plein d'enthousiasme celui qu'on appelait Vejarruco.--Elle parle d'or. On ne dira pas à cause de moi qu'il n'y a pas de braves, car si je ne suis pas avec les Aceros, c'est par la raison que j'ai une femme et trois enfants et que qui que ce soit peut se trouver empêché; sans quoi...

--Mais toi, tu n'as pas donné ta parole au gouverneur?--lui demanda la señora avec un douloureux sourire.

--Au gouverneur!--s'écria le nommé Frasquito Gonzalez.--Il n'y a pas dans tout le pays de coquin qui mérite plus que lui de recevoir une balle dans la tête. Gouverneur et Gouvernement, c'est tout un. Le curé nous a dit dimanche dans son prône tant de magnifiques choses sur les profanations et les insultes à la religion qu'on fait à Madrid... Ah! il fallait l'entendre! Enfin, il s'écria plusieurs fois du haut de la chaire que la religion n'avait plus de défenseurs.

--Voici le grand Cristobal Ramos--dit la señora en frappant fortement de la main sur l'épaule du Centaure.--Il monte à cheval; il se promène sur la place et sur la route royale pour attirer l'attention des soldats; ceux-ci l'aperçoivent et terrifiés par la fière mine du héros, ils prennent tous la fuite à demi-morts de peur.

La señora termina sa phrase par un éclat de rire exagéré que rendait encore plus désagréable le profond silence de ses auditeurs.

--Sr. Pasolargo--continua-t-elle en reprenant son sérieux--dès que vous serez rentré chez vous, envoyez-moi ici votre fils Bartolomé. J'ai besoin d'avoir auprès de moi des gens de cœur; et encore peut-il bien arriver que ma fille et moi nous nous trouvions avec cela un beau matin assassinées.

--Señora!--s'écrièrent-ils tous ensemble.

--Señora!--répéta Caballuco en se levant.--Est-ce ou non une plaisanterie?

--Sr. Vejarruco, Sr. Pasolargo--continua la dame sans répondre au bravo de la localité,--je ne suis pas en sûreté dans ma maison. Aucun habitant d'Orbajosa ne peut l'être et moi encore moins que tous. Je vis dans des transes continuelles et je ne puis fermer l'œil de toute la nuit.

--Mais qui, qui oserait?...

--Allons donc!--s'écria fièrement Licurgo--moi qui suis vieux et affaibli je serais capable de me battre seul contre toute l'armée espagnole si elle faisait mine de vouloir toucher à un fil de la robe de la señora...

--Le Sr. Caballuco--dit Frasquito Gonzalez--suffit, et au-delà!

--Oh! non--répliqua sarcastiquement doña Perfecta.--Ne savez-vous pas que Ramos a donné sa parole au gouverneur?...

Caballuco se rassit et mettant une jambe sur l'autre croisa les mains sur son genou.

--Je préfère un poltron--ajouta implacablement la dame--à la condition qu'il n'ait donné de parole à personne. Je cours peut-être le danger de voir ma maison assiégée, de voir arracher de mes bras ma fille chérie, de me voir moi-même maltraitée et outragée de la façon la plus infâme...

Elle ne put continuer. La voix s'étrangla dans son gosier et elle fondit en larmes.

--Señora, pour l'amour de Dieu, calmez-vous!... Allons... il n'y a pas encore motif... dit vivement D. Inocencio d'un ton et d'un air profondément affligés.--Il faut d'ailleurs avoir un peu de résignation pour supporter les épreuves que Dieu nous envoie.

--Mais qui... señora? Qui oserait commettre de telles infamies?--demanda l'un des quatre assistants. Tout Orbajosa se lèverait immédiatement pour vous défendre.

--Oui, qui... qui?...--répétèrent-ils tous.

--Voyons, ne la fatiguez pas tous ainsi par des questions importunes--dit avec empressement le Penitenciario.--Vous pouvez vous retirer.

--Non, non, qu'ils restent--repartit vivement la señora en essuyant ses larmes. La compagnie de mes bons serviteurs est pour moi une grande consolation.

--Maudite soit ma race--dit le tio Lucas en se donnant un coup de poing sur le genou--si tous ces désagréments ne sont pas l'œuvre du neveu même de la señora.

--Du fils de D. Juan Rey.

--Du moment que je le vis à la station de Villahorrenda et que j'entendis sa voix mielleuse et ses cajoleries de courtisan--articula Licurgo--je le tins pour un très grand... je n'achève pas par respect pour la señora... Mais dès ce jour, je le jugeai... je l'appréciai, et je ne me trompais pas. Je sais très bien, comme dit l'autre, qu'un bout de fil saisi fait dévider l'écheveau et qu'à l'usage on connaît le drap, comme à la griffe on connaît le lion.

--Je n'entends pas qu'on parle mal devant moi de ce malheureux jeune homme--dit sévèrement la señora de Polentinos.--Quelque grandes que soient ses fautes, la charité m'interdit d'en parler et de les divulguer.

--Mais la charité--fit observer D. Inocencio avec une certaine énergie--ne nous empêche pas de prendre des précautions contre les méchants, et c'est de cela qu'il s'agit. Puisque, dans notre malheureuse Orbajosa, les caractères et le courage sont tombés si bas, et que cette population semble disposée à offrir la joue pour que quatre hommes et un caporal crachent dessus, unissons-nous pour chercher quelques moyens de défense.

--Je me défendrai comme je pourrai--dit avec résignation doña Perfecta en croisant les mains. Que la volonté de Dieu soit faite.

--Tant de bruit pour rien... Par la vie de!... On est dans cette maison plus peureux que la peur!--s'écria Caballuco, mi-sérieux, mi-jovial. Il semble vraiment que ce certain Pepito est une _région_ (lire légion) de démons. Ne vous alarmez pas, ma digne maîtresse. Mon petit neveu Juan qui est âgé de treize ans, gardera la maison, et nous verrons neveu contre neveu, lequel des deux l'emportera.

--Nous savons tous ce que signifient ton courage et ton audace--répliqua la dame.--Pauvre Ramos!... tu veux encore faire le brave, alors que tout le monde sait que tu n'es plus bon à rien!

Ramos pâlit légèrement en fixant sur la señora un étrange regard mêlé d'épouvante et de respect.

--Ne me regarde donc pas ainsi. Tu sais déjà que les bravaches ne me font pas peur. Veux-tu que je te dise clairement ton fait? Eh! bien, tu es un lâche!

Ramos, s'agitant comme s'il sentait dans toutes les parties de son corps des démangeaisons insupportables, manifestait la plus vive inquiétude. Ses narines expulsaient et aspiraient l'air bruyamment, comme les naseaux d'un cheval. A l'intérieur de cet énorme corps luttait contre elle-même pour en sortir, rugissante et prête à tout briser, une tempête, une violente apostrophe, une colossale sottise. Après avoir à moitié prononcé quelques paroles et en avoir mâchonné d'autres, il hurla en se levant:

--Je couperai la gorge au Sr. de Rey.