Doña Perfecta

Part 10

Chapter 103,872 wordsPublic domain

Il le rejeta brusquement d'un côté du passage et entra dans sa chambre. Etant donné l'état mental momentané de notre malheureux ami, ses actions devaient tendre à la très prompte réalisation de ce plan définitif: rompre immédiatement la tête à Caballuco, prendre ensuite congé de sa tante en motivant son départ par des raisons sérieuses qui, bien qu'exprimées avec modération, lui allassent à l'âme, saluer froidement le chanoine et embrasser l'inoffensif D. Cayetano; administrer, pour compléter la fête, une bonne volée de coups de bâton au tio Licurgo, quitter Orbajosa cette nuit même et secouer la poussière de ses souliers à la sortie de cette ville.

Mais au milieu de tant de dégoûts et d'amertumes, les pensées du jeune homme persécuté ne pouvaient se détacher d'une autre malheureuse créature qu'il supposait être dans une situation encore plus douloureuse et plus critique que la sienne. Sur les pas de l'ingénieur entra dans sa chambre une servante:

--Lui as-tu remis ma lettre?--demanda-t-il.

--Oui, monsieur, et elle m'a donné ceci pour vous.

Rey prit des mains de la domestique un imperceptible fragment de journal en marge duquel il lut ces mots: «On me dit que tu vas partir. Moi, je vais mourir.»

Lorsque Pepe Rey rentra dans la salle à manger, le tio Licurgo se présentant sur la porte demandait:

--Pour quelle heure faut-il préparer le bidet?

--Pour aucune--répondit vivement Pepe Rey.

--Alors tu ne pars pas cette nuit?--dit doña Perfecta--mieux vaut, en effet, que ce soit demain matin.

--Demain matin non plus.

--Et quand donc?

--C'est ce que nous verrons--répondit-il froidement, en regardant sa tante avec un calme imperturbable.--Pour le moment, je n'ai plus l'intention de partir.

Ses yeux semblaient lui jeter un énergique défi.

Doña Perfecta devint d'abord cramoisie et blême ensuite. Elle regarda le chanoine qui avait ôté ses lunettes d'or pour les essuyer, et puis fixa alternativement ses regards sur chacun des autres assistants y compris Caballuco qui, entré quelques instants avant, s'était assis sur le bord d'une chaise. Doña Perfecta les passa en revue comme un général en chef ses divers corps d'armée.--Ensuite, elle examina la physionomie pensive et calme de son neveu, de ce stratégiste ennemi qui venait tout à coup de prendre position, alors qu'on le croyait en pleine et honteuse déroute.

Sang, ruine et désolation!... Une grande bataille se préparait.

XVI.

NUIT.

Orbajosa dormait. Ainsi que des yeux fatigués qui ne peuvent vaincre le sommeil, les rares réverbères de la partie éclairée de la ville envoyaient dans les carrefours et les ruelles leur dernière lueur. Sous cette pâle clarté glissaient comme des ombres, enveloppés de leur manteau, les vagabonds, les gardes de nuit et les joueurs. Seuls, un grognement d'ivrogne ou un chant d'amoureux troublaient la morne tranquillité de la ville historique, dans laquelle se faisait entendre tout à coup, comme un plaintif gémissement de la population endormie, _l'Ave Maria Purissima_ d'un sereno[26] à la voix avinée.

[26] Veilleur de nuit.

Le silence régnait aussi dans la maison de doña Perfecta excepté pourtant dans la bibliothèque de D. Cayetano où s'échangeait un dialogue entre celui-ci et Pepe Rey. L'érudit était tranquillement installé dans son fauteuil devant sa table de travail chargée de toute sorte de papiers, de notes, de mémoires et de rapports qui, malgré leur nombre et leur diversité, n'étaient pas le moins du monde confondus. Rey fixait les yeux sur cet énorme tas de paperasses; mais ses pensées s'envolaient sans doute vers des régions bien éloignées de celle qu'habitait cette vaste érudition.

--Perfecta--dit l'antiquaire--bien qu'elle soit une excellente femme, a le défaut de se scandaliser de la moindre action frivole ou tant soit peu louche. La plus petite faiblesse, mon cher ami, se paie cher dans nos villes de province. Quant à moi, je ne vois rien d'extraordinaire à ce que vous soyez allé chez les Troya.

--Nous en sommes arrivés à un point, Sr. D. Cayetano, où il importe de prendre une détermination énergique. J'ai besoin de voir Rosario et de lui parler.

--Eh! bien, mais, voyez-la!...

--Mais c'est ce qu'on m'empêche de faire--répondit l'ingénieur, en frappant du poing sur la table.--Rosario est séquestrée...

--Séquestrée? s'écria le savant d'un ton d'incrédulité.--Il est vrai que je ne suis content ni de sa figure, ni de son air, ni de la stupeur qui se peint dans ses beaux yeux. Elle est triste, elle parle peu, elle pleure... Mon cher ami, je crains fort que cette enfant ne soit attaquée de la terrible maladie qui a déjà fait tant de victimes parmi les membres de ma famille.

--Une terrible maladie, dites-vous! Laquelle?

--La folie... ou, pour mieux dire, la manie. Il n'est personne, excepté moi dans ma famille qui ait pu l'éviter. Moi, moi seul, je n'en ai pas subi les atteintes.

--Vous!... Laissons de côté la manie--dit l'ingénieur avec impatience--je veux voir Rosario.

--Rien de plus naturel. Mais l'isolement dans lequel la tient sa mère est un régime hygiénique, mon cher Pepe, le seul régime qui ait été appliqué avec succès à tous les membres de ma famille. Considérez que la personne dont la présence et le son de voix doit faire la plus vive impression sur le faible système nerveux de Rosarillo, c'est l'élu de son cœur.

--Quoi qu'il en puisse être--dit Pepe en insistant--je veux la voir.

--Perfecta ne s'y opposera peut-être pas--concéda le savant en examinant attentivement ses notes et ses papiers.--Quant à moi, je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas.

Voyant qu'il ne pouvait rien tirer de bon de l'excellent Polentinos, l'ingénieur se disposa à sortir.

--Vous allez travailler,--dit-il--je ne veux pas vous déranger.

--Non, j'ai encore du temps à moi. Voyez quelle quantité de documents précieux j'ai recueillie aujourd'hui. Ecoutez bien... «En 1537, un habitant d'Orbajosa appelé Bartolomé del Hoyo, se rendit à Civitta-Vecchia sur les galères du marquis de Castel-Rodrigo.» Un autre: «En la même année, deux frères, aussi enfants d'Orbajosa, nommés Juan et Rodrigo Gonzalez del Arco, s'embarquèrent sur l'un des six navires qui, le 20 février, sortirent de Maëstricht et, à la hauteur de Calais, rencontrèrent un navire anglais ainsi que les navires flamands commandés par Van Owen.» Bref, ce fut l'un des plus importants hauts faits de notre marine. J'ai découvert que c'est un Orbajocien, un certain Mateo Diaz Coronel, porte-drapeau dans la garde, qui, en 1709, écrivit et publia à Valence _l'Eloge en vers, chant funèbre, louange lyrique, description numérique, glorieuses fatigues, fatigantes gloires de la Reine des Anges_. Je possède un remarquable exemplaire de cet ouvrage qui vaut son pesant d'or... C'est un autre Orbajocien qui est l'auteur du fameux _Traité des diverses sortes de Genettes_ que je vous ai montré hier... En un mot, je ne puis faire un pas dans le labyrinthe de l'histoire inédite sans m'y heurter contre quelque illustre compatriote. J'ai l'intention de tirer tous ces noms de l'injuste obscurité et de l'oubli dans lesquels ils sont ensevelis. Quelle pure jouissance on éprouve, mon cher Pepe, à rendre ainsi tout leur lustre aux gloires soit épiques, soit littéraires du pays qui vous a vu naître! Quel meilleur emploi un homme pourrait-il faire du peu d'intelligence qu'il a reçue du ciel, de la fortune qui lui est échue en partage et du peu d'années que l'existence humaine la plus longue peut passer sur la terre... Grâce à moi, l'on verra que la ville d'Orbajosa est l'illustre berceau du génie espagnol. Mais que dis-je? cette illustre origine ne se reconnaît-elle pas dans la noblesse, dans la magnanimité de la génération actuelle des enfants d'Orbajosa? Il est peu de localités où, comme ici, fleurissent toutes les vertus à l'abri de l'influence délétère du vice. Ici tout est harmonie, respect réciproque, humilité chrétienne. Ici la charité se pratique encore comme aux plus beaux temps évangéliques; ici sont inconnues l'envie et les passions criminelles... Si vous entendez parler de voleurs ou d'assassins, tenez bien pour certain que ces misérables ne sont pas nés dans ce noble pays, à moins qu'ils n'appartiennent au petit nombre des malheureux pervertis par les prédications démagogiques. Ici vous rencontrerez, dans toute sa pureté, le caractère national droit, noble, incorruptible, grand, simple, patriarcal, hospitalier, généreux... C'est pour cela que je me plais tant dans cette calme solitude, loin du brouhaha des grandes villes, où règnent, hélas! l'hypocrisie et le vice. C'est pour cela que mes nombreux amis de la capitale n'ont pu m'arracher de ces lieux; c'est pour cela que je persiste à y vivre dans la douce compagnie de mes compatriotes et de mes livres, en respirant sans cesse cette salutaire atmosphère d'honnêteté qui disparaît peu à peu de notre Espagne et n'existe aujourd'hui que dans les humbles et chrétiennes petites villes qui savent l'entretenir par l'émanation de leurs vertus. Et croyez-le bien, mon cher Pepe, ce calme isolement a beaucoup contribué à me préserver de la terrible maladie héréditaire dans ma famille. Lorsque j'étais encore jeune, j'avais, comme mon père et comme mes frères, une déplorable disposition aux manies les plus étranges; mais j'en suis maintenant si étonnamment guéri qu'il ne m'est plus possible de croire à l'existence de cette maladie que lorsque je la vois se manifester chez d'autres... et c'est parce que je la constate chez elle que je suis si inquiet sur le compte de ma pauvre petite nièce.

--Je me réjouis que l'air d'Orbajosa vous en ait préservé--dit Rey qui ne put se défendre d'un sentiment de raillerie née de sa tristesse elle-même.--Il a produit sur moi un effet tellement différent que je ne tarderais pas à devenir maniaque si je restais longtemps ici. Là-dessus, bonne nuit; travaillez bien.

--Bonne nuit.

Il regagna son appartement. N'éprouvant aucun besoin de sommeil ni de repos physique, mais ressentant, au contraire, une vive excitation qui le poussait à se remuer, s'agiter et changer de place, il se promena de long en large dans la pièce. Ensuite, il ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin et, les coudes appuyés sur la balustrade, il contempla l'immense obscurité de la nuit. On ne distinguait rien. Mais l'homme absorbé en lui-même voit toutes sortes de choses et Rey, les yeux fixes, regardait se dérouler dans les ténèbres le panorama varié de ses malheurs. L'obscurité ne lui permettait de voir ni les fleurs de la terre, ni les étoiles qui sont les fleurs du ciel. Le même manque presque absolu de clarté lui donnait l'illusion d'un mouvement de grands massifs d'arbres qui lui semblaient se pencher, s'allonger nonchalamment et se replier en revenant sur eux-mêmes comme les flots d'une mer d'ombre. Un formidable flux et reflux, une lutte terrible entre des forces imparfaitement déterminées agitait l'atmosphère silencieuse. En contemplant cette étrange projection de son âme sur la nuit, le mathématicien s'écria:

--Ah! la bataille sera terrible! Nous verrons qui l'emportera.

Les insectes nocturnes vinrent lui dire à l'oreille des choses mystérieuses. Ici c'était un aigre cri, là un claquement semblable à celui de la langue sur les dents, là-bas de plaintifs murmures, plus loin une vibration comme celle de la clochette suspendue au cou du troupeau errant. Tout à coup Rey perçut un son étrange, une sorte de sifflement, une note rapide ne pouvant venir que d'une langue et de lèvres humaines. Sa durée ne fut pas plus longue que celle de la lueur d'un éclair. Mais le son de cette S fugitive qui pénétrait en lui et se glissait ainsi qu'une couleuvre en tout son être se fit entendre à plusieurs reprises, en augmentant chaque fois d'intensité. Il regarda de tous côtés à droite, à gauche, en bas, en haut de la maison et crut enfin apercevoir à l'une des fenêtres quelque chose de semblable à un oiseau blanc battant des ailes. L'idée lui vint aussitôt que ce pouvait être un phénix, une colombe, un héron royal... cet oiseau n'était pourtant pas autre chose qu'un mouchoir.

L'ingénieur sauta par la croisée dans le jardin. En regardant bien, il finit par entrevoir la main et le visage de sa cousine, et il crut remarquer qu'elle posait un doigt sur sa bouche comme pour recommander le silence. Cette ombre sympathique étendit ensuite le bras vers le bas de la maison et disparut.

Pepe Rey rentra aussitôt dans sa chambre, puis, s'efforçant de ne pas faire de bruit, il gagna la galerie sur laquelle il s'avança avec précaution. Son cœur battait à lui rompre la poitrine. Il attendit un moment. Enfin il entendit distinctement de légers coups frapper les marches de l'escalier. Un... deux... trois... C'était le bruit de deux petits souliers.

Se dirigeant de ce côté, au milieu d'une obscurité presque complète, il étendit les bras pour recevoir la personne qui descendait. Son âme était comme inondée d'une vive et profonde tendresse, mais de ce doux sentiment surgit tout à coup--à quoi bon le nier?--comme une infernale inspiration, un sentiment mauvais qui n'était autre qu'un terrible désir de vengeance.

Les pas se rapprochaient en descendant. Pepe Rey s'avança, et des mains qui s'agitaient dans le vide heurtèrent les siennes... Ces quatre mains s'unirent aussitôt dans une étroite étreinte.

XVII.

LUEUR DANS L'OBSCURITÉ.

La galerie était longue et large. A l'une de ses extrémités était la porte de la chambre qu'habitait l'ingénieur, au milieu celle de la salle à manger et à l'autre extrémité l'escalier, puis une autre grande porte fermée, à laquelle une marche servait de seuil. Cette porte était celle de la chapelle consacrée par les Polentinos aux saints qu'ils vénéraient plus particulièrement. On y célébrait quelquefois le saint sacrifice de la messe.

Rosario conduisit son cousin jusqu'à la porte de la chapelle et se laissa tomber sur la marche.

--Ici?...--murmura Pepe Rey.

Aux mouvements de sa main droite, il comprit qu'elle faisait le signe de la croix.

--Ma chère cousine! Rosario!... mille fois merci de t'être montrée à moi! s'écria-t-il en la pressant avec ardeur entre ses bras.

Il sentit sur ses lèvres brûlantes les doigts glacés de la jeune fille qui lui imposait silence. Il les baisa avec frénésie.

--Tu es glacée... Rosario... Pourquoi trembles-tu ainsi?

Les dents de la pauvre enfant claquaient et tout son corps était ébranlé par de fébriles convulsions. Rey sentit sur sa joue le visage brûlant de sa cousine...

--Ton front est un volcan--s'écria-t-il alarmé. Rosario, tu as la fièvre...

--Très forte.

--Es-tu donc réellement malade!

--Oui...

--Et tu es sortie....

--Pour te voir.

L'ingénieur l'étreignit entre ses bras pour la réchauffer, mais il ne put y réussir.

--Attends, dit-il en se levant vivement.--Je cours chercher dans ma chambre mon manteau de voyage.

--Eteins la lumière, Pepe.

Rey avait laissé la bougie allumée dans son appartement et le mince filet de lumière qui s'en échappait à travers la porte illuminait la galerie.

Il revint au bout d'un instant. L'obscurité était alors profonde. En tâtant les murs il put arriver jusqu'à l'endroit où était sa cousine. Dès qu'il l'eut rejointe, il l'enveloppa soigneusement des pieds à la tête.

--Comme te voilà bien, maintenant, ma bien-aimée!

--Oh! oui, très bien!... Je suis avec toi.

--Avec moi... et pour toujours--s'écria le jeune homme avec exaltation.

Mais il remarqua qu'elle s'arrachait doucement de ses bras et se levait.

--Que fais-tu?

Il entendit le bruit d'un trousseau de clefs. Rosario en introduisait une dans la serrure invisible et ouvrait avec précaution la porte sur la marche de laquelle ils étaient assis. Une légère odeur d'humidité inhérente à toute pièce fermée depuis longtemps s'échappait de cette enceinte ténébreuse comme un tombeau. Pepe Rey se sentit pris par la main; sa cousine lui dit d'une voix très faible:

--Entre.

L'un et l'autre firent quelques pas. Il se croyait conduit vers des Champs-Elysées inconnus par l'ange de la nuit. La voix de cet ange murmura enfin:

--Assieds-toi.

Ils se trouvaient près d'un banc de bois. Tous deux s'assirent. Pepe Rey l'embrassa de nouveau.--Au même moment sa tête heurta contre un corps très dur.

--Qu'est cela?

--Les pieds.

--Rosario, que dis-tu?

--Les pieds du divin Jésus, de l'image du Christ crucifié que chez moi nous adorons.

Pepe Rey sentit comme une froide lame lui traverser le cœur.

--Baise-les--dit impérieusement Rosario.

Le mathématicien baisa les pieds glacés de la sainte image.

--Pepe,--s'écria ensuite la jeune fille en étreignant ardemment la main de son cousin--crois-tu en Dieu?

--Rosario!.. Que dis-tu là? A quoi penses-tu?--répondit-il perplexe.

--Réponds-moi.

Pepe Rey sentit des larmes tomber sur ses mains.

--Pourquoi pleures-tu?--demanda-t-il plein de trouble.--Rosario, tu me fais mourir avec tes doutes absurdes. Certainement, je crois en Dieu! Est-ce que tu en doutes?

--Moi, non! mais ils disent tous que tu es athée.

--Tu démériterais à mes yeux, tu te dépouillerais de ton auréole de pureté et de bonté, si tu ajoutais foi à une pareille sottise.

--Lorsque je t'ai entendu qualifier d'athée, bien que n'ayant aucun moyen de me convaincre du contraire, j'ai protesté de toute mon âme contre une telle calomnie. Athée, tu ne peux l'être. Je sens, vivant et profond en moi, le sentiment de ta piété aussi bien que de la mienne.

--Comme tu as bien dit! Mais alors, pourquoi me demandes-tu si je crois en Dieu?

--Parce que je voulais l'entendre de ta propre bouche et avoir le bonheur de te l'écouter dire. Il y a si longtemps que je n'entends plus le son de ta voix!... Quel plus grand bonheur pouvais-je avoir, après un si long silence, que de t'entendre prononcer ces mots: «Je crois en Dieu?»

--Les méchants même croient en lui, Rosario. S'il existe des athées, ce dont je doute, ce sont les calomniateurs et les intrigants dont le monde est infesté... Pour moi, les intrigues comme les calomnies m'importent peu, et si de ton côté tu te mets au-dessus d'elles et fermes ton cœur aux sentiments de discorde qu'une main criminelle s'efforce d'y introduire, rien ne pourra s'opposer à notre bonheur.

--Mais, qu'est-ce qui nous sépare donc? Pepe, mon cher Pepe... crois-tu au diable?

L'ingénieur se tut.--L'obscurité de la chapelle empêcha Rosario de voir le sourire avec lequel son cousin accueillait cette étrange question.

--Il faudra bien que je finisse par y croire--répondit-il enfin.

--Qu'est-ce qui nous sépare? Maman me défend de te voir; mais en dehors de ton athéisme, elle ne te reproche rien. Elle me dit d'attendre... que tu te décideras... que tu veux... que tu ne veux pas... Parle-moi franchement... T'es-tu fait de ma mère une mauvaise idée?

--Pas le moins du monde--répliqua-t-il avec ménagement.

--Ne crois-tu pas, comme moi, qu'elle m'aime beaucoup; qu'elle nous aime tous les deux; qu'elle ne veut que notre bien, et qu'en somme nous finirons par obtenir d'elle le consentement que nous désirons?

--Si tu le crois ainsi, je le croirai de même... Ta mère nous adore l'un et l'autre... Mais il faut bien reconnaître, ma chère Rosario, que le démon est entré dans cette maison.

--Ne raille pas--répondit-elle affectueusement...--Maman est très bonne. Elle ne m'a pas dit une seule fois que tu ne fusses pas digne d'être mon mari. La seule chose qu'elle te reproche, c'est ton athéisme. On prétend, en outre, que je suis sujette aux manies, et que j'ai maintenant celle de t'aimer de toute mon âme. Il est de règle dans notre famille de ne contrarier les manies d'aucun de ses membres, parce qu'elles s'aggravent d'autant plus qu'on les contrarie davantage.

--Eh! bien, je crois que tu as autour de toi d'excellents médecins qui se sont proposé de te guérir, et qui, mon adorée, ne tarderont pas à y parvenir.

--Non, non, non, mille fois non!--s'écria Rosario en appuyant son front contre le sein de son fiancé.--Je veux devenir folle de toi. C'est à cause de toi que je souffre; c'est par toi que je suis malade; c'est pour toi que je méprise la vie et m'expose à la mort... Car je le prévois; demain je serai moins bien; ma maladie s'aggravera... Je mourrai: mais que m'importe?

--Tu n'es pas malade--répliqua-t-il avec énergie,--tu n'as autre chose qu'un trouble moral qui naturellement entraîne quelques légers ébranlements nerveux; ce que tu éprouves n'est que la souffrance occasionnée par l'horrible violence qu'on ne cesse de te faire. Ton âme simple et généreuse ne comprend pas cela. Tu cèdes; tu pardonnes à ceux qui te font du mal; tu t'affliges et attribues ton malheur à de funestes influences surnaturelles; tu souffres en silence; tu présentes ton innocente tête au bourreau; tu te laisses exécuter, et la lame plongée dans ta gorge te paraît être une épine de fleur qui s'y est enfoncée au passage. Défais-toi de ces idées, Rosario; considère sous son vrai jour notre situation qui est grave; cherches-en la cause où elle est réellement, et ne te laisse pas aller, ne cède pas au chagrin qu'on t'impose en énervant et ton âme et ton corps. Le courage te rendra la santé, car tu n'es pas réellement malade, ma chère bien-aimée, tu n'es... veux-tu que je te le dise?... tu n'es qu'effrayée, épouvantée. Tu ressens les effets de ce que les anciens ne savaient pas définir et appelaient maléfice. Allons, Rosario, du courage! Aie confiance en moi! Lève-toi et suis-moi. Je ne t'en dis pas davantage.

--Ah! Pepe... mon cher cousin!... il me semble que tu as raison--s'écria Rosarito les yeux baignés de larmes.--Tes paroles résonnent en mon cœur comme des coups violents qui, en m'ébranlant, me donnent une nouvelle vie. Ici, au milieu de cette obscurité qui nous empêche de nous voir, une lumière ineffable s'échappe de toi et vient illuminer mon âme. Qu'es-tu donc pour me transformer ainsi? Du moment que je te vis, je ne fus plus la même. Durant les jours où j'ai dû cesser de te voir, je me suis sentie reprise par mon ancienne insignifiance, par mon premier manque de cœur. Sans toi, je vis sans vivre, mon cher Pepe... Je fais ce que tu me dis: je me lève et je te suis. Nous irons ensemble où tu voudras. Sais-tu que je me trouve bien? que je n'ai plus la fièvre? que les forces me reviennent? que j'ai envie de courir et de chanter? que tout mon être se renouvelle, se dilate et se centuple pour t'adorer? Pepe, tu as raison. Je ne suis pas malade, je ne suis que découragée ou pour mieux dire fascinée.

--C'est cela, fascinée.

--Fascinée. Des yeux terribles se fixent sur moi, et me rendent muette et me glacent d'effroi. J'ai peur sans savoir pourquoi. Toi seul, tu as l'étrange pouvoir de me rendre la vie. Je ressuscite en t'écoutant. Je crois que si je mourais et que tu vinsses te promener près de ma sépulture, du fond de ma tombe j'entendrais tes pas. Oh! si je pouvais te voir en ce moment!... Mais tu es là, près de moi, et je ne puis douter que ce soit toi... Passer si longtemps sans te voir! J'étais folle. Chaque jour de solitude me paraissait un siècle... On me disait: demain, et ce demain était toujours suivi d'un autre demain. Je me mettais la nuit à ma fenêtre, et la clarté de la lumière que je voyais dans ta chambre était pour moi une consolation. Ton ombre que j'apercevais parfois derrière les vitres était pour moi comme une apparition divine. Je tendais vers toi mes bras, mes yeux se remplissaient de larmes, et je t'appelais par la pensée, n'osant le faire avec la voix. Lorsque la servante me remit ta lettre, lorsque j'appris que tu allais partir, je devins très triste, il me sembla que mon âme abandonnait mon corps, que je mourais peu à peu. Je me sentais descendre, descendre comme l'oiseau blessé au vol qui meurt et tombe en même temps...