Dictionnaire de la langue verte
Part 32
NÈGRE BLANC, s. m. Remplaçant militaire,--dans l'argot des voleurs; ouvrier,--dans l'argot du peuple.
NÉGRESSE, s. f. Toile cirée,--dans l'argot des voyous.
NÉGRESSE, s. f. Litre ou bouteille de vin,--dans l'argot des faubouriens.
_Étouffer_ ou _Éventrer une négresse_. Boire une bouteille.
On dit aussi _Éternuer sur une négresse_.
NÉGRESSE, s. f. Punaise.
NÉGRIOT, s. m. Coffret, d'ébène ou d'autre bois.
On dit aussi _Moricaud_.
NÉNETS, s. m. pl. Seins,--dans l'argot des grisettes.
Quelques-uns écrivent _nénais_; mais ce mot n'est pas plus français que l'autre.
NÉNETS D'HOMME, s. m. pl. Les biceps,--dans l'argot des filles.
NEPS, s. m. pl. Nom d'une certaine catégorie de voleurs israélites qui, dit Vidocq, savent vendre très cher une croix d'ordre, garnie de pierreries fausses.
NET COMME TORCHETTE, adj. Se dit,--dans l'argot du peuple,--des choses ou des gens excessivement propres.
NETTOYER, v. a. Voler; ruiner, gagner au jeu; dépenser; battre, et même tuer,--dans l'argot des faubouriens.
_Se faire nettoyer._ Perdre au jeu; se laisser voler, battre ou tuer.
NETTOYER UN PLAT, v. a. Manger ce qu'il contient,--dans l'argot du peuple.
On dit aussi _Torcher un plat_.
NEZ, s. m. Mauvaise humeur.
_Faire son nez._ Avoir l'air raide, ennuyé, mécontent.
NEZ (Avoir dans le), v. a. Détester une chose ou quelqu'un.
C'est le _Ne pouvoir sentir_ de l'argot des bourgeois.
NEZ, s. m. Finesse, habileté, adresse.
_Avoir du nez._ Flairer les bonnes affaires, deviner les bonnes occasions.
_Manquer de nez._ N'être pas habile en affaires.
NEZ (Ce n'est pas pour ton)! Ce n'est pas pour toi.
On dit aussi: _Ce n'est pas pour ton fichu nez_!
On trouve cette expression dans Mathurin Régnier (_Satyre XIII_):
«Ils croyent qu'on leur doit pour rien la courtoisie, Mais c'est pour leur beau nez.»
dit la vieille courtisane à une plus jeune qu'elle veut mettre en garde contre les faiblesses de son cœur.
NEZ CREUX (Avoir le), v. a. Avoir le pressentiment d'une chose, d'un événement; flairer une bonne occasion, une bonne affaire.
Signifie aussi Arriver quelque part juste à l'heure du dîner.
On dit aussi _Avoir bon nez_.
NEZ DANS LEQUEL IL PLEUT, s. m. Nez trop retroussé, dont les narines, au lieu d'être percées horizontalement, l'ont été perpendiculairement.
C'est le _Nez en as de treuffle_ de Rabelais.
NEZ-DE-CHIEN, s. m. Mélange de bière et d'eau-de-vie,--dans l'argot des faubouriens.
_Avoir le nez de chien._ Être gris,--parce qu'on ne boit pas impunément ce mélange.
NEZ QUI A COUTÉ CHER, s. m. Nez d'ivrogne, érubescent, plein de bubelettes, qui n'a pu arriver à cet état qu'après de longues années d'un culte assidu à Bacchus.
On dit aussi _Nez qui a coûté cher à mettre en couleur_.
NEZ TOURNÉ A LA FRIANDISE, s. m. Nez retroussé, révélateur d'une complexion amoureuse,--dans l'argot des bourgeois qui préfèrent Roxelane à la Vénus de Médicis.
NIAIS, s. m. Voleur qui a des scrupules; prisonnier qui a des remords de sa faute ou de son crime.
NIB ou NIBERGUE, adv. Rien, zéro,--dans l'argot des voleurs.
_Nib de braise!_ Pas d'argent.
NICHÉE, s. f. Réunion d'enfants de la même famille,--dans l'argot du peuple.
NICHER, v. n. Demeurer, habiter quelque part.
_Se nicher._ Se placer.
NICHET, s. m. OEuf de plâtre qu'on met dans un _nid_ pour que les poules y viennent pondre.
NICHONNETTE, s. f. Drôlesse à la mode, coiffée _à la chien_. Argot de gens de lettres.
NICHONS, s. m. pl. Seins,--dans l'argot des enfants.
NICODÈME, s. m. Niais, imbécile. Argot du peuple.
NICOLAS-J'-T'EMBROUILLE! Exclamation de défi,--dans l'argot des écoliers.
NID A PUNAISES, s. m. Chambre d'hôtel garni,--dans l'argot du peuple.
NID D'HIRONDELLE, s. m. Chapeau d'homme, rond et à bords imperceptibles, tel enfin que les élégants le portent aujourd'hui, ou l'ont porté hier.
NIÈRE, s. m. Individu quelconque,--dans l'argot des voleurs._Bon nière._ Bon vivant, bon enfant.
_Mon nière bobèchon._ Moi.
NIGAUDINOS, s. m. Imbécile, _nigaud_,--dans l'argot du peuple, qui se souvient du _Pied de Mouton_ de Martainville.
NIGUEDOUILLE, s. m. Imbécile, _nigaud_,--dans l'argot des faubouriens.
C'est une des formes du vieux mot français _niau_,--le _nidasius_ de la basse latinité,--dont nous avons fait _niais_. _Gniolle_--qu'on devrait écrire _niolle_, mais que j'ai écrit comme on le prononce a la même racine.
N, I, NI, C'EST FINI! Formule qu'on emploie--dans l'argot des grisettes et du peuple--pour faire mieux comprendre l'irrévocabilité d'une rupture, l'irrémédiabilité d'un dénouement, en amour, en amitié ou en affaires.
NINI. Diminutif caressant d'_Eugénie_.
On dit aussi _Niniche_.
NIOLE, s. m. Chapeau d'occasion,--dans l'argot des marchandes du Temple.
NIOLEUR, s. m. Chapelier.
NIORTE, s. f. Viande,--dans l'argot des voleurs.
NIQUE DE MÈCHE (Être). Sans aucune complicité,--dans le même argot.
NISCO! interj. Rien, zéro, néant,--dans l'argot des faubouriens.
Ils disent aussi _Nix_,--pour parodier le _Nicht_ des Allemands.
_Nisco braisicoto!_ Pas d'argent.
NISETTE, s. f. Olive,--dans l'argot des voleurs.
NISETTIER, s. m. Olivier.
NIVET, s. m. Chanvre.--dans le même argot.
NIVETTE, s. f. Chenevière.
NI VU NI CONNU, J' T'EMBROUILLE! Exclamation de l'argot du peuple, qui signifie: Cherchez, il n'y a plus rien.
NOBLE ÉTRANGÈRE, s. f. Pièce de cinq francs en argent,--dans l'argot des gens de lettres, qui ont lu _la Vie de Bohème_.
NOC, s. et adj. Imbécile parfait.
NOCE, s. f. Débauche de cabaret,--dans l'argot du peuple.
_Faire la noce._ S'amuser, dépenser son argent avec des camarades ou avec des drôlesses.
_N'être pas à la noce._ Être dans une position critique; s'ennuyer.
NOCE DE BATONS DE CHAISES, s. f. Débauche plantureuse de cabaret,--dans l'argot des faubouriens, qui, une fois en train de s'amuser, cassent volontiers les tables et les bancs du «bazar».
NOCER, v. n. S'amuser plus ou moins crapuleusement.
NOCEUR, s. et adj. Ouvrier qui se dérange; homme qui se débauche avec les femmes.
NOCEUSE, s. f. Drôlesse de n'importe quel quartier, qui fuit toutes les occasions de travail et recherche tous les prétextes à plaisir.
NOCTAMBULE, s. et adj. Bohème, qui va des cafés qui ferment à minuit et demi dans ceux qui ferment à une heure, et de ceux-là dans les endroits où l'on soupe.
NOCTAMBULER, v. n. Se promener la nuit, dans les rues, en causant d'amour et d'art avec quelques compagnons.
NOEUD D'ÉPÉE, s. m. Couennes de lard rassemblées en un petit paquet,--dans l'argot des charcutiers.
NOIR, s. f. Café noir,--dans l'argot des voyous.
Ils disent aussi _Nègre_ pour un gloria, et _Négresse_ pour une demi-tasse.
NOMBRIL, s. m. Midi, le centre du jour,--dans l'argot des voleurs, qui emploient, sans s'en douter, une expression familière aux Latins: _Ad umbilicum jam dies est_.(Il est déjà midi), écrivait Plaute il y a plus de deux mille ans.
NOM D'UN! Juron innocent ou semblant de juron de la même famille que: _Nom de d'là_! _Nom de çà_! _Nom de deux_! _Nom d'un nom_! _Nom d'une pipe_! _Nom d'un chien_! _Nom d'un petit bonhomme_! _Nom d'un tonnerre_!
NONNE, s. f. Encombrement volontaire,--dans l'argot des voleurs.
_Faire nonne._ Simuler à huit ou _neuf_ un petit rassemblement afin d'arrêter les badauds, et, les badauds arrêtés, de fouiller dans leurs poches.
NONNEUR, s. m. Compère du _tireur_ (V. ce mot); variété de voleur.
_Manger sur ses nonneurs._ Dénoncer ses complices.
NORDISTE, s. et adj. Partisan du gouvernement fédéral américain, et, en même temps, de l'abolition de l'esclavage et de la liberté humaine, sans distinction de couleur d'épiderme.
Cette expression, qui date de la guerre de sécession aux Etats-Unis est désormais dans la circulation générale.
NOS VOISINS. Les Anglais,--dans l'argot des journalistes et des bourgeois.
NOS VOISINS VIENNENT. Se dit, dans l'argot des bourgeoises,--lorsque leurs _menses_ font leur apparition.
NOTAIRE, s. m. Comptoir du marchand de vin,--dans l'argot des faubouriens, qui y font beaucoup de transactions, honnêtes ou malhonnêtes, et un certain nombre de mariages à la détrempe.
NOUNOU, s. f. Nourrice,--dans l'argot des enfants et des mamans.
NOURRICE, s. f. Femme que la nature a _avantagée_,--dans l'argot du peuple.
NOURRIR LE POUPARD, v. a. Préparer un vol, le mijoter, pour ainsi dire, avant de l'exécuter.
Quelques grammairiens du bagne prétendent qu'il faut dire: _Nourrir le poupon_.
NOURRIR UN QUINE A LA LOTERIE. Se bercer de chimères, vivre d'illusions folles. Argot des bourgeois.
NOURRISSEUR, s. m. Voleur qui indique une affaire, qui la prépare à ses complices.
NOURRISSEUR, s. m. Restaurateur, cabaretier,--dans l'argot des bohèmes.
NOURRISSON DES MUSES, s. m. Poète,--dans l'argot des académiciens, qui ont été allaités par des Naïades.
NOUSAILLES, pr. pers. Nous,--dans l'argot des voleurs.
On dit aussi _Nosigues_.
NOUVEAU, s. m. Elève récemment arrivé au collège,--dans l'argot des collégiens; soldat récemment arrivé au régiment,--dans l'argot des troupiers; ouvrier récemment embauché,--dans l'argot du peuple; prisonnier récemment écroué,--dans l'argot des voleurs.
NOUVEAUTÉ, s. f. Livre qui vient de paraître,--dans l'argot des libraires, qui souvent rééditent sous cette rubrique de vieux romans et de vieilles histoires.
NOUVELLE A LA MAIN, s. f. Phrase plus ou moins spirituelle, où il doit toujours y avoir un _mot_, et que le public blasé lit de préférence à n'importe quel bon article,--parce que cela se retient facilement comme les centons et peut se citer dans la conversation.
NOYAUX, s. m. pl. Pièces de monnaie,--dans l'argot des faubouriens.
L'expression est plus que centenaire, comme le prouvent ces deux vers de Vadé:
«L'sacré violon qu'avait joué faux Voulut me d'mander des noyaux.»
NUMÉRO (Être d'un bon). Être grotesque, ou ennuyeux,--dans l'argot des artistes.
NUMÉRO CENT, s. m. Water-closet,--dans l'argot des bourgeois, qui ont la plaisanterie odorante.
NUMÉROTE TES OS! C'est la phrase par laquelle les faubouriens commencent une rixe. Ils ajoutent: _Je vais te démolir_!
NUMÉRO UN, adj. Très bien, très beau, très grand,--dans l'argot du peuple.
NYMPHE, s. f. Fille de prostibulum,--dans l'argot des bourgeois.
NYMPHE DE GUINÉE, s. f. Négresse,--dans l'argot des faubouriens.
NYMPHE POTAGÈRE, s. f. Cuisinière.
O
OBÉLISQUAL, adj. Écrasant d'étonnement, «ruisselant d'inouïsme»,--dans l'argot des romantiques, amis des superlatifs étranges.
OBJET, s. m. Maîtresse,--dans l'argot des ouvriers.
OCCASE, s. f. Apocope d'_Occasion_,--dans l'argot des faubouriens.
OCCASION, s. f. Chandelier,--dans l'argot des voleurs.
OCCASION (D'). De peu de valeur, d'un prix très réduit,--dans l'argot du peuple qui dit cela à propos des choses.
OCRÉAS, s. m. pl. Souliers,--dans l'argot des Saint-Cyriens, qui se souviennent de leur Virgile et de leur Horace. _Ocreatus in nive dormis_, a dit ce dernier, qui n'était pas fait pour dormir tout _botté_ sous la neige, comme un soldat, car on sait qu'à la bataille de Philippes il prit la fuite en jetant son bouclier aux orties.
OEIL, s. m. Crédit,--dans l'argot des bohèmes.
_Avoir l'œil quelque part._ Y trouver à boire et à manger sans bourse délier.
_Faire_ ou _ouvrir un œil à quelqu'un_. Lui faire crédit.
_Crever un œil._ Se voir refuser la continuation d'un crédit.
_Fermer l'œil._ Cesser de donner à crédit.
Quoique M. Charles Nisard s'en aille chercher jusqu'au 1er siècle de notre ère un mot grec «forgé par saint Paul» (chap. VII de l'Épître aux Éphésiens, et chap. III de l'Épître aux Colossiens), j'oserai croire que l'expression _A l'œil_--que ne rend pas du tout d'ailleurs l'[grec: ophthalmodouleia] de l'Apôtre des Gentils--est tout à fait moderne. Elle peut avoir des racines dans le passé, mais elle est née, sous sa forme actuelle, il n'y a pas quarante ans. Les consommateurs ont commencé par _faire de l'œil_ aux dames de comptoir, qui ont fini par leur _faire l'œil_: une galanterie vaut bien un dîner, madame Grégoire le savait.
OEIL, s. m. Bon effet produit par une chose, bonne façon d'être d'une robe, d'un tableau, d'un paysage, etc.
On dit: _Cette chose a de l'œil._
OEIL, s. m. Le _podex_,--dans l'argot des faubouriens facétieux.
_Crever l'œil à quelqu'un._ Lui donner un coup de pied au derrière.
OEIL (Avoir l'). Faire bonne garde autour d'une personne ou d'une chose.
On dit aussi _Ouvrir l'œil_.
OEIL (Faire de l'). Donner à penser des choses fort agréables aux hommes,--dans l'argot des petites dames; regarder langoureusement ou libertinement les femmes, dans l'argot des gandins.
OEIL AMÉRICAIN (Avoir l'). Voir très clair là où les autres voient trouble,--dans l'argot du peuple, qui a peut-être voulu faire allusion aux romans de Cooper et rappeler les excellents yeux de Bas-de-Cuir, qui aurait vu l'herbe pousser.
OEIL BORDÉ D'ANCHOIS, s. m. Aux paupières rouges et décillées,--dans l'argot des faubouriens.
OEIL DE BOEUF, s. m. Pièce de cinq francs.
OEIL DE VERRE, s. m. Lorgnon.
OEIL EN COULISSE, s. m. Regard tendre et provocateur,--ce que Sénèque appelle en son langage sévère _oculorum fluxus_.
_Faire les yeux en coulisse._ Regarder amoureusement quelqu'un.
OEIL EN TIRELIRE, s. m. Regard chargé d'amour, provocateur, à demi clos.
OEIL MARÉCAGEUX, s. m. Regard langoureux, voluptueux,--dans l'argot des petites dames.
OFFICIER, s. m. Garçon d'office,--dans l'argot des limonadiers.
OFFICIER DE LOGE, s. m. Frère chargé d'un office,--dans l'argot des francs-maçons.
OFFICIER DE TOPO, s. m. Homme qui triche au jeu de la bassette,--dans l'argot des joueurs.
On dit aussi _Officier de tango_.
OGNON, s, m. Grosse montre, de forme renflée comme un bulbe,--dans l'argot du peuple, ami des mots-images.
On remarquera que, contrairement à l'orthographe officielle, j'ai écrit _ognon_ et non _oignon_. Pour deux raisons: la première, parce que le peuple prononce ainsi; la seconde, parce qu'il a raison, _oignon_ venant du latin _unio_. J'ai même souvent entendu prononcer _union_.
OGNON (Il y a de l'), On va se fâcher, on est sur le point de se battre, par conséquent de _pleurer_. Argot des faubouriens.
OGNONS (Aux)! Exclamation de l'argot des faubouriens, qui l'emploient comme superlatif de bien, de bon et de beau.
On dit aussi _Aux petites ognons!_ et même _Aux petites oignes!_
Cette expression et celle-ci: _Aux petits oiseaux!_ sont les descendantes de cette autre: _Aux pommes!_ qu'explique à merveille une historiette de Tallemant des Réaux.
OGRE, s. m. Agent de remplacement militaire,--dans l'argot des voleurs.
Signifie aussi: Usurier, Escompteur.
OGRE, s. m. Marchand de chiffons,--dans l'argot des chiffonniers.
OGRESSE, s. f. Maîtresse de tapis-franc, de maison _borgne_,--dans l'argot des voleurs, qui ont sans doute voulu faire allusion à l'effroyable quantité de chair fraîche qui se consomme là dedans.
OGRESSE, s. f. Marchande à la toilette, proxénète,--dans l'argot des filles, ses victimes.
OH! LA! LA! Exclamation ironique et méprisante de l'argot des faubouriens, qui la mettent à toutes sauces.
OIE DU FRÈRE PHILIPPE, s. f. Jeune fille ou jeune femme,--dans l'argot des gens de lettres, qui ont lu les _Contes_ de la Fontaine.
L'expression tend à s'introduire dans la circulation générale: à ce titre, j'ai dû lui donner place ici. Pourquoi le peuple, qui a à sa disposition, à propos de la «plus belle moitié du genre humain», tant d'expressions brutales et cyniques, n'emploierait-il pas cette galante périphrase? Le peuple anglais dit bien depuis longtemps, à propos des demoiselles de petite vertu, les _Oies de l'évêque de Winchester_ (_The bishop of Winchester's geese_).
OISEAU, s. m. Auge à plâtre.--dans l'argot des maçons.
OISEAU, s. m. Original; homme difficile à vivre,--dans l'argot du peuple, qui n'emploie presque toujours ce mot que dans un sens péjoratif ou ironique. Ainsi il dira, à propos d'un homme qu'on lui vante et qu'il n'aime pas: «Oui, un bel oiseau!» Ou, à propos d'un homme taré ou suspect: «Quel triste oiseau!» Ou, à propos d'un homme laid ou ennuyeux: «Le vilain oiseau!» Ou, à propos d'un homme excentrique: «Drôle d'oiseau!»
Les Anglais disent de même: _Queer bird_.
OISEAUX (Aux)! Exclamation de l'argot des faubouriens, qui l'emploient comme le superlatif de bien, de beau, de bon. Une femme est aux _oiseaux_ quand elle réunit la sagesse à la beauté. Un mobilier est _aux oiseaux_ quand il réunit l'élégance et la solidité au bon marché, etc., etc.
On dit aussi _Aux petits oiseaux!_
OISEAU DE CAGE, s. m. Prisonnier.
Les ouvriers anglais disent: _Jail bird_ (oiseau de prison).
OLIM, s. m. Suranné, académicien,--dans l'argot des romantiques, qui cherchaient et trouvaient les injures les plus corsées pour en contaminer la gloire de leurs adversaires naturels, les classiques.
Celle-ci appartient à T. Gautier, qui, heureusement pour lui et pour nous, a fait _Émaux et Camées_.
OLIVET, s. m. Ognon,--dans l'argot des voleurs.
OLIVIER DE SAVETIER, s. m. Navet,--dans l'argot des faubouriens, qui font sans doute allusion à l'huile qu'on extrait de la _navette_, un _Brassica napus_ aussi, mais _oleifera_.
OLLA PODRIDA, s. f. Représentation à bénéfice, où l'on fait entrer de tout, du chant et de la danse, du drame et du vaudeville, de l'opéra-comique et de la tragédie. _Pot-pourri._ Argot des coulisses.
OMBRE (A l'). En prison,--dans l'argot du peuple.
S'emploie aussi quelquefois dans un sens plus sinistre, celui de: Au cimetière, et, dans ce cas, _mettre quelqu'un à l'ombre_, c'est le tuer.
OMBRES CHINOISES, s. f. pl. Revue de l'année, jouée à la façon de Séraphin, par les élèves de l'Ecole polytechnique, le jeudi qui précède Noël, et dans laquelle on n'épargne pas plus le sel aux professeurs, et même au général commandant l'Ecole, qu'Aristophane ne l'épargnait à Socrate dans ses _Nuées_.
OMELETTE, s. f. Mystification militaire qui consiste à retourner sens dessus dessous le lit d'un camarade endormi.
_Omelette du sac._ Autre plaisanterie de même farine qui consiste à mettre en désordre tous les objets rangés dans un havre-sac,--ce qui est une façon comme l'autre de casser les œufs et de les brouiller.
OMNIBUS, s. m. Résidu des liquides répandus sur le comptoir d'un marchand de vin, et servi par ce dernier aux pratiques peu difficiles, amies des arlequins.
OMNIBUS, s. m. Verre de vin de la contenance d'un demi-setier, la mesure ordinaire de tout buveur.
OMNIBUS, s. m. Garçon supplémentaire pour les jours de fête,--dans l'argot des garçons de café.
OMNIBUS, s. m. Femme banale,--dans l'argot du peuple, pour qui cette Dona _Sol_ au ruisseau _lucet omnibus_.
OMNIBUS DE CONI, s. m. Corbillard,--dans l'argot des voleurs.
ONCLE, s. m. Guichetier,--dans le même argot.
ONCLE, s. m. Usurier,--dans l'argot des fils de famille, qui ont voulu marier leur _tante_ à quelqu'un.
ONGLE CROCHE, s. m. Avare et même voleur,--dans l'argot du peuple, qui suppose avec raison que ce qui est bon à garder pour l'un est bon à prendre pour l'autre.
_Avoir les ongles croches._ Avoir des dispositions pour la tromperie--et même pour la filouterie.
ONGLES EN DEUIL, s. m. pl. Ongles noirs, malpropres.
ONGUENT, s. m. Argent,--dans l'argot des voleurs, qui savent que l'on guérit tout, ou presque tout, avec cela.
ON PAVE! Phrase de l'argot des bohèmes, signifiant: «Il ne faut pas passer dans cette rue, dans ce quartier, à cause des créanciers qu'on pourrait y rencontrer.»
OPINEUR HÉSITANT, s. m. Juré,--dans l'argot des voyous, piliers de Cour d'assises.
ORANGE A COCHONS, s. f. Pomme de terre,--dans l'argot des voleurs, qui apprennent ainsi aux gens honnêtes et ignorants qu'avant Parmentier le savoureux tubercule dont nous sommes si friands aujourd'hui, pauvres et riches, était abandonné comme nourriture aux descendants du compagnon de saint Antoine.
Le peuple dit _Orange de Limousin_.
ORANGER, s. m. La gorge,--dans l'argot de Breda-Street.
M. Prudhomme, dans un accès de galanterie, s'étant oublié jusqu'à comparer le buste d'une belle femme au classique «jardin des Hespérides», et les fruits du jardin des Hespérides étant des pommes d'or, c'est-à-dire des oranges, on devait forcément en arriver à prendre toute poitrine féminine pour un oranger.
ORANGER DE SAVETIER, s. m. Le basilic,--dans l'argot des faubouriens, qui connaissent l'odeur exquise de l'_ocymum_, bien faite pour neutraliser celle des cuirs amoncelés dans les échoppes de cordonnier.
On le dit aussi du réséda.
ORANGES SUR LA CHEMINÉE (Avoir des). Avoir une gorge convenablement garnie,--dans l'argot de Breda-Street.
ORDINAIRE, s. m. Soupe et bœuf,--dans l'argot des ouvriers.
ORDINAIRES, s. f. pl. Les _menses_ de la femme,--dans l'argot des bourgeois.
OR-DUR, s. m. Cuivre,--dans l'argot des faubouriens, qui aiment à équivoquer. _Ça, de l'or?_ disent-ils; _de l'ordure (or-dur) oui!_
OREILLARD, s. m. Baudet,--dans le même argot.
ORGANEAU, s. m. Anneau de fer placé au milieu de la chaîne qui joint entre eux les forçats suspects.
ORGUE. Pronom personnel de l'argot des voleurs.
_Mon orgue_, moi.
_Ton orgue_, toi.
_Son orgue_, lui.
_Leur orgue_, eux.
ORGUES, s. f. pl. Affaires,--dans le même argot.
ORIENTALISTE, s. m. Homme parlant le pur argot,--qui est du sanscrit et du chinois pour les gens qui n'ont appris que les langues occidentales.
ORIGINAL, s. m. Homme qui ne fait rien comme personne. Argot des bourgeois.
On dit aussi _Original sans copie_.
ORLÉANS, s. m. Vinaigre.
ORNICHON, s. m. Poulet.
ORNIE, s. f. Poule,--dans l'argot des voleurs, pour qui cette volaille est l'oiseau par excellence ([grec: ornis]), au propre et au figuré, à manger et à plumer.
ORNIE DE BALLE, s. f. Dinde,--«à cause de la balle d'avoine dans laquelle elle est forcée de chercher sa nourriture, le grain étant réservé aux autres habitants de la basse-cour.»
ORNIÈRE, s. f. Poulailler.
ORNION, s. m. Chapon.
ORPHELIN, s. m. Orfèvre,--dans l'argot des voleurs.
ORPHELIN DE MURAILLE, s. m. Résultat solide de la digestion,--dans l'argot des faubouriens.
ORPHELINS, s. m. pl. Bande de camarades, ou plutôt de complices,--dans l'argot des voleurs.
ORPHIE, s. f. Oiseau _chanteur_ (_Orphicus_). Même argot.
OS, s. m. Argent, or, monnaie,--dans l'argot des faubouriens.
_Avoir l'os._ Être riche.
OSSELETS, s. m. Les dents,--dans l'argot des voleurs.
OSTROGOTH, (on prononce _Ostrogo_) s. m. Importun; niais,--dans l'argot du peuple.
OUATER, v. a. et n. Dessiner ou peindre avec trop de morbidesse et de flou,--dans l'argot des artistes, qui prétendent qu'en peignant ou en dessinant ainsi, on ne peut faire que des _bonshommes en coton_.
OUICHE! adv. Oui,--dans l'argot du peuple, qui emploie ce mot ironiquement.
C'est le _ouais_ des paysans.
OUI, EN PLUME! Expression de l'argot des typographes qui équivaut à cette autre plus claire: «Tu blagues!»
OUI, GARIBALDI! Expression de dénégation méprisante qui a succédé, dans l'argot du peuple, depuis les événements d'Italie, à cette autre si connue: _Oui! mon œil!_
On a dit aussi _Oui! les lanciers!_
OURLER LE BEQ, v. a. Terminer sa besogne,--dans l'argot des graveurs sur bois.
OURS, s. m. Vaudeville, drame ou comédie qui brille par l'absence d'intérêt, de style, d'esprit et d'imagination, et qu'un directeur de théâtre bien avisé ne joue que lorsqu'il ne peut pas faire autrement,--comme autrefois, aux cirques de Rome on ne faisait combattre les ours que lorsqu'il n'y avait ni lions, ni tigres, ni éléphants.
On le dit aussi d'un mauvais article ou d'un livre médiocre.
OURS, s. m. Ouvrier imprimeur,--dans l'argot des typographes.
OURS, s. m. La salle de police,--dans l'argot des soldats.
OURSON, s. m. Bonnet de grenadier,--dans l'argot des gardes nationaux.
OUTIL DE BESOIN, s. m. Souteneur de carton,--dans l'argot des filles.
OUTILS, s. m. pl. Ustensiles de table, en général,--dans l'argot des francs-maçons.
OUTU, adj. Ruiné, perdu, atteint de la maladie mortelle,--dans l'argot des bourgeois désireux de ménager la chèvre de la décence et le chou de la vérité.