Dictionnaire de la langue verte
Part 28
MAC-FARLANE, s. m. Paletot sans manche,--dans l'argot des gandins et des tailleurs.
MÂCHER DE HAUT, v. a. Manger sans appétit,--dans l'argot des bourgeois.
MÂCHER LES MORCEAUX, v. a. Préparer un travail, faire le plus difficile d'une besogne qu'un autre achèvera. Argot du peuple.
MACHER LES MOTS, v. a. Choisir les expressions les plus chastes, les moins blessantes.
_Ne pas mâcher les mots à quelqu'un._ Lui dire crûment ce qu'on a à lui dire.
MACHIN, s. m. Nom qu'on donne à une personne ou à une chose sur laquelle on ne peut mettre une étiquette exacte.
On dit aussi _Chose_.
MACHINE, s. f. Chose quelconque dont on ne peut trouver le nom,--dans l'argot des bourgeois, qui ne connaissent pas exactement la propriété des termes. Ainsi il n'est pas rare d'entendre l'un d'eux dire à un artiste, en parlant de son tableau: «Votre petite machine est très jolie.»
_Grande machine._ Grande toile ou statue de grande dimension.
MÂCHOIRE, s. f. Imbécile,--dans l'argot du peuple, qui sait avec quelle arme Samson assomma tant de Philistins.
Signifie aussi: Suranné, Classique,--dans l'argot des romantiques,--ainsi que cela résulte d'un passage des _Jeune France_ de Théophile Gautier, qu'il faut citer pour l'édification des races futures: «L'on arrivait par la filière d'épithètes qui suivent: _ci-devant_, _faux toupet_, _aile de pigeon_, _perruque_, _étrusque_, _mâchoire_, _ganache_, au dernier degré de la décrépitude, à l'épithète la plus infamante, _académicien_ et _membre de l'Institut_.»
MACHICOT, s. m. Mauvais joueur,--dans l'argot des faubouriens.
Ils disent aussi _Mâchoire_.
MACHONNER, v. n. Parler à voix basse; murmurer, maugréer.
MACHURER, v. a. Barbouiller, noircir.
MAÇON DE PRATIQUE, s. m. Ouvrier en bâtiment,--dans l'argot des francs-maçons.
MAÇON DE THÉORIE, s. m. Franc-maçon.
MADAME, s. f. Dame,--dans l'argot des petites filles.
_Jouer à la Madame._ Contrefaire les mines, les allures des grandes personnes.
MADAME. Nom que les filles de maison donnent à leur maîtresse,--à l'_abbesse_.
MADAME LA RESSOURCE, s. f. Marchande à la toilette; revendeuse.
MADAME TIREMONDE, s. f. Sage-femme,--dans l'argot des faubouriens.
Les voyous disent _Madame Tirepousse_.
Au XVIe siècle, on disait _Madame du guichet_ et _Portière du petit guichet_.
MADEMOISELLE MANETTE, s. f. Malle.
MADRICE, s. f. Finesse, habileté, _madrerie_,--dans l'argot des voleurs.
MADRIN, adj. et s. Habile, fin, _madré_.
MAFFLU, adj. et s. Qui a une face large, épanouie,--dans l'argot du peuple.
_Grosse mafflue._ Grosse commère.
On dit aussi _grasse maffrée_ et _grosse mafflée_.
MAGNEUSE, s. f. «Femme qui se déprave avec des individus de son sexe,» dit M. Francisque Michel, qui va bien loin chercher l'étymologie de ce mot,--dans lequel il veut voir une allusion malveillante à une communauté religieuse, tandis qu'il l'a sous la _main_, cette étymologie.
MAGOT, s. m. Economies, argent caché,--dans l'argot du peuple.
_Manger son magot._ Dépenser l'argent amassé.
MAGOT, s. m. Homme laid comme un _singe_ ou grotesque comme une figurine chinoise en pierre ollaire.
MAIGRE COMME UN CENT DE CLOUS, adj. Extrêmement maigre.
On dit aussi _Maigre comme un coucou_, et _Maigre comme un hareng-sauret_.
MAIGRE (Du)! interj. Silence!--dans l'argot des voleurs.
MAINS DE BEURRE, s. f. pl. Mains maladroites, qui laissent glisser ce qu'elles tiennent. Argot du peuple.
MAISON DE SOCIÉTÉ, s. f. Abbaye des S'offre-à-tous,--dans l'argot des bourgeois.
MAISON DE MOLIÈRE (La). Le Théâtre-Français,--dans l'argot des sociétaires de ce théâtre, qui n'y exercent pas précisément l'hospitalité à la façon écossaise.
Sous le premier Empire c'était le _Temple du goût_, et, sous la Restauration, le _Temple de Thalie_.
MAISONNÉE, s. f. Les personnes, grandes et petites, qui composent une famille,--dans l'argot du peuple.
MAÎTRESSE DE PIANO, s. f. Dame d'âge ou laide qui vient chaque matin chez les petites dames leur faire les cors, ou les cartes, ou leur correspondance amoureuse. Argot de Breda-Street.
MAJOR, s. m. Chirurgien,--dans l'argot des soldats.
MAJOR DE TABLE D'HÔTE, s. m. Escroc à moustaches grises et même blanches, à cheveux ras, à redingote boutonnée, à col carcan, à linge douteux, qui sert de protecteur aux tripots de la banlieue.
MALADE, adj. et s. Prisonnier,--dans l'argot des voleurs, qui ont perdu la santé de l'âme.
_Être malade._ Être compromis.
MALADE DU POUCE, adj. Paresseux,--dans l'argot du peuple.
On dit aussi _Avoir le pouce démis pour son argent_.
MALADE DU POUCE, adj. Avare, homme qui n'aime pas à compter de l'argent,--aux autres. Argot des faubouriens.
MALADIE, s. f. Emprisonnement. Argot des voleurs.
MAL-A-GAUCHE, s. et adj. _Maladroit_,--dans l'argot facétieux et calembourique des faubouriens.
MALANDREUX, s. et adj. Infirme; malade; mal à son aise,--dans l'argot du peuple.
On disait autrefois _Landreux_.
MAL BLANCHI, s. et adj. Nègre,--dans l'argot des faubouriens.
MALECHANCE, s. f. Fatalité, _mauvaise chance_,--dans l'argot du peuple.
MAL CHOISI, s. m. Académicien,--dans l'argot des faubouriens, qui ont parfois raison.
MALDINE, s. f. Pension bourgeoise,--dans l'argot des voyous.
MAL-DONNE, s. f. Fausse distribution de cartes.--dans l'argot des joueurs.
MALE, s. m. Homme,--dans l'argot des faubouriennes, qui préfèrent les charretiers aux gandins.
_Beau mâle._ Homme robuste, plein de santé.
_Vilain mâle._ Homme d'une apparence maladive, ou de petite taille.
Signifie aussi Mari.
MAL EMBOUCHÉ, adj. et s. Insolent, grossier,--dans l'argot du peuple.
MAL FICELÉ, s. m. Garde national de la banlieue,--dans l'argot des faubouriens.
MALFRAT, s. m. Vaurien, homme qui mal fait, ou gamin qui _mal fera_,--dans l'argot des paysans de la banlieue de Paris.
M. Francisque Michel donne _Malvas_, en prenant soin d'ajouter que ce mot est «provençal» et qu'il est populaire à Bordeaux. M. F. Michel a beaucoup plus vécu avec les livres qu'avec les hommes. D'ailleurs, les livres aussi me donnent raison, puisque je lis dans l'un d'eux que le peuple parisien disait jadis un _Malfé_ (_malefactus_) à propos d'un malfaiteur, et donnait le même nom au Diable.
MALINGRER, v. n. Souffrir,--dans l'argot des voleurs.
MALINGREUX, s. et adj. Souffreteux,--dans l'argot du peuple.
MALITORNE, s. f. Femme disgracieuse, laide, mal faite,--_malè tornata_.
MALTAIS, s. m. Cabaretier,--dans l'argot des troupiers qui ont été en Algérie.
MALTAISE, s. f. Pièce de vingt francs,--dans l'argot des voleurs.
MALTOUZE, s. f. Contrebande,--dans l'argot des voleurs, les _maltôtiers_ modernes (_malle tollere_, enlever injustement).
_Pastiquer la maltouze_, Faire la contrebande.
MALTOUZIER, s. m. Contrebandier.
MANCHE, s. f. Partie,--dans l'argot des joueurs.
_Manche à_ (sous-entendu: _Manche_), Se dit quand chacun des joueurs a gagné une partie et qu'il reste à faire la _belle_.
MANCHE, s. f. Quête; aumône,--dans l'argot des saltimbanques.
_Faire la manche._ Quêter, mendier.
MANCHE (Avoir dans sa). Disposer de quelqu'un comme de soi-même,--dans l'argot du peuple.
MANCHON, s. m. Chevelure absalonienne,--dans l'argot des faubouriens.
_Avoir des vers dans son manchon._ Avoir çà et là des places chauves sur la tête.
MANCHOT, s. m. Homme maladroit comme s'il avait un bras de moins.
_N'être pas manchot._ Être très adroit,--au propre et au figuré.
MANDARIN, s. m. Personnage imaginaire qui sert de tête de Turc à tous les criminels timides,--dans l'argot des gens de lettres.
Il a été inventé par Jean-Jacques Rousseau ou par Diderot comme cas de conscience. Vous êtes assis tranquillement dans votre fauteuil, au coin de votre feu, à Paris, cherchant sans les trouver, les moyens de devenir aussi riche que M. de Rothschild et aussi heureux qu'un roi, parce que vous supposez avec raison que l'argent fait le bonheur, attendu que vous avez une maîtresse très belle, qui a chaque jour de nouveaux caprices ruineux, et que vous seriez très heureux de la voir heureuse en satisfaisant tous ses caprices à coups de billets de banque. Eh bien, il y a, à deux mille lieues de vous, un mandarin, un homme que vous ne connaissez pas, qui est plus riche que M. de Rothschild: sans bouger, sans même faire un geste, rien qu'avec la Volonté, vous pouvez tuer cet homme et devenir son héritier, sans qu'on sache jamais que vous êtes son meurtrier.
Voilà le cas de conscience que beaucoup de gens ont résolu en chargeant Volonté à mitraille, sans pour cela en être plus riches, mais non sans en être moins déshonorés. Je ne devais pas oublier de le signaler dans ce Dictionnaire, qui est aussi bien une histoire des idées modernes que des mots contemporains. D'ailleurs, il a passé dans la littérature et dans la conversation, puisqu'on dit _Tuer le mandarin_. A ce titre déjà, je lui devais une mention honorable.
MANDIBULES, s. f. pl. Le bas du visage,--dans l'argot du peuple.
_Jouer des mandibules._ Manger.
On dit aussi _Jouer des badigoinces_.
MANDOLE, s. f. Soufflet,--dans l'argot des marbriers de cimetière.
_Jeter une mandole._ Donner un soufflet.
MANDOLET, s. m. Pistolet,--dans l'argot des voleurs.
MANDRIN, s. m. Bandit, homme capable de tout, à quelque rang de la société qu'il appartienne, sur quelque échelon qu'il se soit posé.
Cette expression--de l'argot du peuple--est dans la circulation depuis longtemps.
On dit aussi _Cartouche_,--ces deux coquins faisant la paire.
MANGEAILLE, s. f. Nourriture.
MANGEOIRE, s. f. Restaurant, cabaret,--dans l'argot des faubouriens.
MANGER, v. a. Subir, avoir, faire,--dans l'argot du peuple.
_Manger de la misère._ Être besogneux, misérable.
_Manger de la prison._ Être prisonnier.
_Manger de la guerre._ Assister à une bataille.
MANGER DANS LA MAIN, v. n. Prendre des familiarités excessives, abuser des bontés de quelqu'un.
MANGER DE CE PAIN-LÀ (Ne pas). Se refuser à faire une chose que l'on croit malhonnête, malgré le profit qu'on en pourrait retirer; répugner à certains métiers, comme ceux de domestique, de souteneur, etc.
MANGER DE LA MERDE. Souffrir de toutes les misères et de toutes les humiliations connues; en être réduit comme l'escarbot, à se nourrir des immondices trouvées sur la voie publique, des détritus abandonnés là par les hommes et dédaignés même des chiens.
Cette expression--de l'argot des faubouriens--est horrible, non parce qu'elle est triviale, mais parce qu'elle est vraie. Je l'ai entendue, cette phrase impure, sortir vingt fois de bouches honnêtes exaspérées par l'excès de la pauvreté. J'ai hésité d'abord à lui donner asile dans mon Dictionnaire, mais je n'hésite plus: il faut que tout ce qui se dit se sache.
MANGER DE LA VACHE ENRAGÉE, v. a. Pâtir beaucoup; souffrir du froid, de la soif et de la faim; n'avoir ni sou ni maille, ni feu ni lieu; vivre enfin dans la misère en attendant la richesse, dans le chagrin en attendant le bonheur.
Cette expression est de l'argot du peuple et de celui des bohèmes, qui en sont réduits beaucoup trop souvent, pour se nourrir, à se tailler des beefsteaks invraisemblables dans les flancs imaginaires de cette bête apocalyptique.
MANGER DES PISSENLITS PAR LA RACINE, v. a. Être mort.
MANGER DU BOEUF, v. a. Être pauvre,--dans l'argot des ouvriers, qui savent combien l'_ordinaire_ finit par être fade et misérable.
MANGER DU FROMAGE. Être mécontent; avoir de la peine à se _débarbouiller_ de ses soucis.
On connaît l'épigramme faite en 1814 contre Cambacérès, duc de Parme:
«Le duc de Parme déménage; Plus d'hôtel, plus de courtisan! Monseigneur mange du fromage, Mais ce n'est plus du parmesan...»
MANGER DU MÉRINOS, v. a. Jouer au billard,--dans l'argot des habitués d'estaminet.
Ils disent aussi _Manger du drap_.
MANGER DU PAIN ROUGE, v. a. Vivre d'assassinats impunis,--dans l'argot du peuple.
MANGER DU PAVÉ, v. a. Chercher de l'ouvrage et n'en jamais trouver,--dans l'argot des coiffeurs. _Trimer_,--dans l'argot du peuple.
MANGER DU SUCRE, v. a. Recevoir des applaudissements,--dans l'argot des comédiens.
MANGER LA CHANDELLE (Ne pas). N'avoir rien contre soi qu'on puisse reprocher,--dans l'argot du peuple, qui emploie cette expression à propos des gens qu'il ne connaît pas assez pour en répondre. Ainsi quand il dit: _C'est un bon enfant, il ne mange pas la chandelle_, cela signifie: Je n'en sais ni bien ni mal, ce n'est ni mon ami ni mon ennemi.
MANGER LA LAINE SUR LE DOS DE QUELQU'UN, v. a. Le tromper, et même le voler, sans qu'il proteste ou s'en aperçoive. Même argot.
MANGER LE BLANC DES YEUX (Se). Se dit de deux personnes qui se regardent avec colère, comme prêtes à se jeter l'une sur l'autre et à se dévorer.
MANGER LE BON DIEU, v. a. Communier,--dans l'argot des faubouriens.
MANGER LE GIBIER, v. a. Ne rien exiger des hommes, ou ne pas _rapporter_ intégralement l'argent qu'ils ont donné,--dans l'argot des souteneurs qui disent cela à propos des filles, leurs maîtresses.
MANGER LE MORCEAU, v. a. Faire des révélations, nommer ses complices,--dans l'argot des voleurs.
On dit aussi _Casser le morceau_.
MANGER LE MORCEAU, v. a. Trahir un secret; ébruiter trop tôt une affaire,--dans l'argot du peuple.
MANGER LE MOT D'ORDRE, v. a. Ne plus se le rappeler,--dans l'argot des troupiers.
MANGER LE NEZ (Se). Se battre avec acharnement,--dans l'argot des faubouriens, qui jouent parfois des dents d'une manière cruelle.
Par bonheur, ils jouent plus souvent de la langue, et, dans leurs «engueulements»,--qui rappellent beaucoup ceux des héros d'Homère,--s'il leur arrive de dire, en manière de début: «Je vais te manger le nez!» ils se contentent de _se moucher_.
MANGER LE PAIN HARDI, v. a. Être domestique,--dans l'argot du peuple, qui veut marquer que ces sortes de gens mangent le pain de leurs maîtres, sans se soucier autrement de le gagner.
MANGER LE POULET, v. a. Partager un bénéfice illicite,--dans l'argot des ouvriers, qui disent cela à propos des ententes trop cordiales qui existent parfois entre les entrepreneurs et les architectes, grands déjeuneurs.
MANGER LES SENS (Se). S'impatienter, se mettre en colère,--dans l'argot des bourgeois.
MANGER SON BEEFSTEAK, v. a. Se taire,--dans l'argot des faubouriens, qui ne devraient pourtant pas ignorer qu'il y a des gens qui parlent la bouche pleine.
MANGER SON PAIN BLANC LE PREMIER, v. a. De deux choses faire d'abord la plus aisée; s'amuser avant de travailler, au lieu de s'amuser après avoir travaillé.
Cette expression,--de l'argot du peuple, signifie aussi: Se donner du bon temps dans sa jeunesse et vivre misérablement dans sa vieillesse.
MANGER SUR L'ORGUE, v. n. Dénoncer un complice pour se sauver soi-même ou atténuer son propre crime,--dans l'argot des voleurs.
On dit aussi _Manger sur quelqu'un_.
MANGER UNE SOUPE AUX HERBES. Coucher dans les champs. Argot des faubouriens.
MANGER UN LAPIN, v. a. Enterrer un camarade,--dans l'argot des typographes, qui, comme tous les ouvriers, s'arrêtent volontiers chez le marchand de vin en revenant du cimetière.
MANGEUR, s. m. Dissipateur, viveur,--dans l'argot du peuple.
MANGEUR DE BLANC, s. m. Souteneur de filles,--dans l'argot des faubouriens.
MANGEUR DE BON DIEU, s. m. Bigot, homme qui hante plus volontiers l'église que le cabaret. Argot du peuple.
MANGEUR DE CHOUCROUTE, s. m. Allemand.
MANGEUR DE GALETTE, s. m. Homme qui trahit ses camarades pour de l'argent.
MANGEUR DE POMMES, s. m. Normand.
MANGEUSE DE VIANDE CRUE, s. f. Fille publique.
L'expression est vieille: elle se trouve dans Restif de la Bretonne.
MANICLE, s. f. Se dit de toutes les choses gênantes, embarrassantes, comme le sont en effet les _manicles_ des prisonniers.
Ce mot vient de _manicæ_, menottes. Les forçats, qui ne sont pas tenus de savoir le latin, donnent ce nom aux fers qu'ils traînent aux pieds; en outre, au lieu de l'employer au pluriel, comme l'exigerait l'étymologie, ils s'en servent au singulier: c'est ainsi que de la langue du bagne il est passé dans celle de l'atelier.
_Frère de la manicle._ Filou.
MANIÈRE, s. f. Façon de se conduire avec les hommes,--dans l'argot des drôlesses habiles, qui ont ainsi comme les grands artistes, leur première, leur seconde, leur troisième manière. Le cynisme en paroles et en actions peut être la première manière d'une courtisane, et la pudicité, voire l'honnêteté, sa troisième manière,--la plus remarquable et la plus dangereuse.
MANIÈRES, s. f. pl. Embarras, importance exagérée; mines impertinentes; simagrées,--dans l'argot des faubouriens.
MANIGANCE, s. f. Intrigue, fourberie,--dans l'argot du peuple.
MANIGANCER, v. a. Méditer une fourberie; préparer une _farce_, un coup, une affaire.
MANIQUE, s. f. Métier; cuir dont les cordonniers se couvrent la main.
_Connaître la manique._ Connaître à fond une affaire.
_Sentir la manique._ Sentir le cuir ou toute odeur d'atelier.
MANIVELLE, s. f. Chose qui revient toujours fastidieusement; travail monotone, ennuyeux.
_C'est toujours la même manivelle._ C'est toujours la même chanson.
MANNEAU, pron. pers. Moi,--dans l'argot des voleurs.
On dit aussi _Mézingaud_ et _Mézière_.
MANNEQUIN, s. m Imbécile, homme de paille,--dans l'argot du peuple.
MANNEQUIN, s. m. Voiture quelconque, et spécialement Tapecul,--dans l'argot du peuple.
MANNEQUIN DU TRIMBALLEUR DES REFROIDIS, s. m. Corbillard,--dans l'argot des voleurs.
MANNEZINGUE, s. m. Cabaret; marchand de vin,--dans l'argot des faubouriens, qui n'emploient ce mot que depuis une trentaine d'années.
On dit aussi _Minzingouin_ et _Mannezinguin_.
Voilà un mot bien moderne, et cependant les renseignements qui le concernent sont plus difficiles à obtenir que s'il s'agissait d'un mot plus ancien. J'ai bien envie de hasarder ma petite étymologie: _Mannsingen_, homme chez lequel on chante, le vin étant le tire-bouchon de la gaieté que contient le cerveau humain.
MANNEZINGUEUR, s. m. Habitué de cabaret.
MANON, s. f. Gourgandine,--dans l'argot du peuple.
Signifie aussi Maîtresse,--dans l'argot des bourgeois.
MANQUE, (A la), adv. A gauche,--dans l'argot des faubouriens.
Signifie aussi Endommagé et Malade.
MANTEAU D'ARLEQUIN, s. m.
Draperie qui entoure le rideau d'avant-scène,--dans l'argot des coulisses.
«On l'a nommée ainsi, dit M. J. Duflot, parce que du temps de la Comédie italienne les rideaux de théâtre ne tombaient pas comme des rideaux d'alcôve en glissant sur des tringles; or, comme Arlequin, au dénoûment de la pièce, était toujours le dernier comédien qui saluait le public de sa batte, le rideau, qui se fermait sur lui, semblait lui faire un manteau.»
MAQUA, s. f. Entremetteuse,--dans l'argot du peuple, qui emploie ce mot depuis quelques cents ans.
On a écrit _Maca_ au XVIe siècle.
MAQUECÉE, s. f. Abbesse de l'abbaye des S'offre-à-tous,--dans l'argot des voleurs.
MAQUEREAU, s. m. Souteneur de filles, ou plutôt Soutenu de filles,--dans l'argot du peuple.
Il est regrettable que Francisque Michel n'ait pas cru devoir éclairer de ses lumières philologiques les ténèbres opaques de ce mot, aussi intéressant que tant d'autres auxquels il a consacré des pages entières de commentaires. Pour un homme de son érudition, l'étymologie eût été facile à trouver sans doute, et les ignorants comme moi n'en seraient pas réduits à la conjecturer.
Il y a longtemps qu'on emploie cette expression; les documents littéraires dans lesquels on la rencontre sont nombreux et anciens déjà; mais quel auteur, prosateur ou poète, l'a employée le premier et pourquoi l'a-t-il employée? Est-ce une corruption du _mæchus_ d'Horace («homme qui vit avec les courtisanes,» _mœcha_, fille)? Est-ce le [grec: machros] grec, conservé en français avec sa prononciation originelle et son sens natif (grand, fort) par quelque helléniste en bonne humeur? Est-ce une contraction anagrammatisée ou une métathèse du vieux français _marcou_ (matou, mâle)? Est-ce enfin purement et simplement une allusion aux habitudes qu'ont eues de tout temps les souteneurs de filles de se réunir par bandes dans des cabarets _ad hoc_, par exemple les tapis-francs de la Cité et d'ailleurs, comme les maquereaux par troupes, par bancs dans les mers du Nord? Je l'ignore,--et c'est précisément pour cela que je voudrais le savoir; aussi attendrai-je avec impatience et ouvrirai-je avec curiosité la prochaine édition des _Etudes de philologie_ de Francisque Michel.
Au XVIIIe siècle, on disait _Croc de billard_, et tout simplement _Croc_,--par aphérèse.
MAQUEREAUTAGE, s. m. Exploitation de la femme qui exploite elle-même les hommes; maquignonnage.
On prononce _Macrotage_.
MAQUEREAUTER, v. a. et n. Vivre aux dépens des femmes qui ne vivant elles-mêmes qu'aux dépens des hommes.
On prononce _Macroter_.
_Maquereauter une affaire._ Intriguer pour la faire réussir.
MAQUEREAUTIN. s. m. Apprenti débauché, jeune _maquereau_.
On prononce _Macrotin_.
MAQUERELLAGE, s. m. Proxénétisme.
MAQUERELLE, s. f. Femme qui trafique des filles.
Au XVIIIe siècle on disait _Maqua_.
MAQUI, s. f. Rouge, fard,--dans l'argot des voleurs.
C'est probablement une apocope du vieux mot _Maquignonnage_.
MAQUIGNON, s. m. Homme qui fait tous les métiers, excepté celui d'honnête homme,--dans l'argot du peuple.
MAQUIGNONNAGE, s m. Proxénétisme; tromperie sur la qualité et la quantité d'une marchandise; abus de confiance.
MAQUIGNONNER, v. a. Faire des affaires véreuses.
MAQUILLAGE, s. m. Application de blanc de céruse et de rouge végétal sur le visage,--dans l'argot des acteurs et des filles, qui ont besoin, les uns et les autres, de tromper le public, qui, de son côté, ne demande qu'à être trompé.
Blanc de céruse et rouge végétal,--je ne dis pas assez; et pendant que j'y suis, je vais en dire davantage afin d'apprendre à nos petits-neveux, friands de ces détails, comme nous de ceux qui concernent les courtisanes de l'Antiquité, quels sont les engins de maquillage des courtisanes modernes: Blanc de céruse ou blanc de baleine; rouge végétal ou rouge liquide; poudre d'iris et poudre de riz; cire vierge fondue et pommade de concombre; encre de Chine et crayon de nitrate,--sans compter les fausses nattes et les fausses dents. Le visage a des rides, il faut les boucher; l'âge et les veilles l'ont jauni, il faut le roser; la bouche est trop grande, il faut la rapetisser; les yeux sont trop petits, il faut les agrandir. O les miracles du maquillage!
MAQUILLÉE, s. f. Lorette, casinette, boule-rouge, petite dame enfin,--dans l'argot des faubouriens.
MAQUILLER, v. a. Faire agir, machiner,--dans l'argot des voleurs et des faubouriens.
Signifie aussi Tromper, tricher, user de supercherie.
_Maquiller les brèmes._ Jouer aux cartes,--dans le même argot.
Signifie aussi Tricher à l'écarté.
_Maquiller son truc._ Faire sa manœuvre;
_Maquiller une cambriolle._ Dévaliser une chambre;
_Maquiller un suage._ Se charger d'un assassinat. Même argot.
MAQUILLER (Se), v. réfl. Se couvrir le visage de carmin et de blanc,--dans l'argot des petites dames, dont la beauté est l'unique gagne-pain, et qui cherchent naturellement à dissimuler les outrages que les années--et la débauche--peuvent y faire.
MAR, Désinence fort à la mode vers 1830,--comme les Osages. On retranchait la dernière syllabe des mots et on y substituait ces trois lettres qui donnaient un «cachet» au langage des gens d'esprit de ce temps-là. On disait _Boulangemar_ pour Boulanger, _Epicemar_ pour Epicier, etc. C'était une sorte de javanais mis à la portée de tout le monde. Il en est resté malheureusement quelques éclaboussures sur notre langue. (Lire _les Béotiens_ de Louis Desnoyers.)
MARAILLE, s. f. Le peuple, le monde,--dans l'argot des voleurs.
MARAUDER, v. n. Raccrocher des pratiques en route,--dans l'argot des cochers de voitures de place, qui frustrent ainsi leur administration.
On dit aussi _Aller à la maraude_ et _Faire la maraude_.
MARAUDEUR, s. m. Cocher en quête d'un «bourgeois».
On dit aussi _Hirondelle_.
MARBRE, s. m. Table sur laquelle, dans les imprimeries, les typographes posent les _paquets_ destinés à être mis en page.