Dictionnaire de la langue verte
Part 2
Je comprends, du reste, qu'on regimbe à admettre cette vérité élémentaire, qui froisse les habitudes d'esprit prises--parce qu'imposées--dans les collèges, où l'on n'enseigne qu'un français de convention, soufflé comme une baudruche, désossé comme un roastbeef, c'est-à-dire privé depuis longtemps de toute racine étymologique, grâce aux progrès croissants de la Réforme orthographique[6]. Moi aussi, au début de ma vie, en entendant les vieux de mon faubourg natal employer des phrases d'antan, je souriais de pitié, presque de mépris, ne comprenant pas qu'on pût s'exprimer autrement que M. de Campistron en ses tragédies et M. de Marmontel en ses Contes moraux. J'avais alors de sourdes révoltes à propos de l'éloquence forcenée de mon aïeul, qui ne pouvait ouvrir la bouche sans commettre une hérésie, sans se rendre coupable du crime de lèse-majesté classique. Il me semblait qu'il parlait là une langue sauvage, une façon d'algonquin ou de topinambou, qui n'avait jamais été parlée avant lui et ne devait plus l'être après lui, et, pour un peu, à chaque mot tombé de ses lèvres sibyllines, je me fusse signé comme devant un blasphème. Hélas! ce vieux faubourien était un académicien de la bonne roche,--celle d'où jaillit ce français si clair, si pur, si viril, si expressif, si sonore, si complet, si beau, dont il semble qu'on ait tout à fait perdu le secret, aujourd'hui que, langue verte à part, notre littérature est livrée à l'euphuisme, au gongorisme, aux concetti, à la préciosité et à je ne sais plus quelles autres bêtes qui la dévorent en la souillant.
[6] Et comme si ce n'était pas encore assez, comme si la langue française actuelle n'était pas suffisamment éloignée de ses origines, il se produit à Paris, tous les dix ou quinze ans, des cacographes qui, sous prétexte d'en rendre l'étude plus accessible, veulent qu'on l'écrive comme on la prononce, c'est-à-dire en supprimant toutes les lettres aphones. Je renonce aux plaisanteries qu'il me serait facile de faire en objectant précisément la prononciation,--que modifient, dit Pascal, trois degrés d'élévation du pôle,--et les accents du pays; je me contente de demander comment on reconnaîtrait _nuptiæ_ si on l'écrivait _noss_, _cor_ si _keur_, _tempus_ si _tan_, _maïus_ si _mê_, _testa_ si _tett_, _hostia_ si _osti_, _mansio_ si _mèzon_, etc. Refaire en 1865 ce que Marle a fait si inutilement en 1830, et Laurent Joubert si vainement en 1859, quelle misère! Et croire que cette orthographe nouvelle,--ou plutôt cette absence de toute orthographe,--rendrait plus facile l'étude de la langue française, quelle sottise!
Comme expiation, ou plutôt comme réparation de mon erreur, qui est encore celle de bien des honnêtes gens, j'ai dû donner large place dans le présent livre à cette langue _populacière_, rejetée avec mépris hors de la littérature et de la conversation. Elle eût été plus convenablement ailleurs, dans le _Dictionnaire de l'Académie_, par exemple, mais sans l'étiquette déshonorante et ridicule que vous savez; malheureusement, le _Dictionnaire de l'Académie_ n'est hospitalier que pour les siens, et, s'il a consenti à entre-bâiller ses feuillets pour laisser entrer, en rechignant, quelques-uns des mots du langage populaire, il les a bien vite refermés de peur d'en laisser entrer un trop grand nombre,--qui eussent été, pourtant, sa richesse et son orgueil. L'Académie est myope: de l'or elle ne voit que la gangue.
Et, puisque je tiens l'Académie, je ne veux pas la lâcher sans me justifier, non pas devant elle, mais devant mes lecteurs, de l'irrévérence avec laquelle je n'ai pas craint de la traiter en introduisant dans le _Dictionnaire de la Langue verte_ ce que je n'ai pas craint d'appeler l'_argot des académiciens_. Ce n'est pas là une malignité d'écrivain fantaisiste, mais une impérieuse nécessité de classification. Si les académiciens parlaient comme tout le monde, je n'eusse jamais songé à leur consacrer une seule ligne dans ce _Dictionnaire_ impertinemment édifié à côté du leur; mais ces pontifes du beau langage, s'imaginant sans doute qu'écrire c'est officier, ont de tout temps employé pour s'exprimer des expressions dont l'emphase prudhommesque et l'inintelligibilité singulière semblent appartenir à ce qu'on pourrait proprement appeler une _langue bleue_. Bleue ou verte, c'est la même chose, puisque ce n'est pas la langue française de nos aïeux; et, pour ma part, j'avoue ne voir aucune différence entre les périphrases de Commerson et celles de l'abbé Delille, entre l'argot de la rue et l'argot de l'Institut. En quoi, je vous prie, _broûter les pâturages de l'erreur_ est-il plus singulier que le _tube qui vomit la fumée_? En quoi _la plaine liquide_ est-elle moins burlesque que _canonnier de la pièce humide_? Et _cet animal guerrier qui inventa le trident_? Et les _larmes de l'aurore_? Et _les nourrissons du Pinde_[7]? Au lieu de confectionner ces tropes plus ridicules qu'ingénieux, MM. les Quarante auraient bien dû, depuis longtemps, s'occuper du Dictionnaire conçu par Charles Nodier et récemment entrepris par M. Littré. «L'académie du _Dictionnaire_ (dit l'auteur des _Notions élémentaires de linguistique_) ne nous doit que la langue littéraire, et la langue littéraire d'une nation, c'est tout bonnement la langue du peuple. Il ne faut pas sortir de là.»
[7] Si j'avais quelque plaisir à remuer le bric-à-brac littéraire, je pourrais multiplier à l'infini mes exemples académiques; mais comme, au contraire, il s'exhale de toutes ces expressions une odeur de rance, de moisi qui m'écœure l'esprit, je m'en tiens à ces quelques citations.
Une dernière cependant qui me revient en mémoire: ce sera le bouquet. Je n'aime pas beaucoup les réalistes, mais j'aime la vérité, et je dois dire que je préfère M. Champfleury écrivant: «Je porte perruque et j'ai cinquante-huit ans,» à Boileau écrivant:
«_Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse est venue Sous mes faux cheveux blonds, déjà toute chenue, A jeté sur ma tête, avec ses doigts pesants, Onze lustres complets surchargés de trois ans._
V
Toutes les fois que je l'ai pu, j'ai accroché aux mots une étiquette constatant leur étymologie, leur origine, leur millésime, et disant quels sont leurs pères ou leurs parrains, afin d'éviter des tourments aux Saumaise futurs, aux lexicographes distingués ou bas de poil qui commenteront les livres parisiens du XIXe siècle,--spécialement de la seconde moitié du XIXe siècle. Nous serions plus avancés que nous ne le sommes, nous en saurions davantage sur notre langue, si l'on avait pris soin, dès l'origine, de nous conserver les extraits de baptême de certains mots, sinon de tous: cette histoire des mots serait l'histoire des idées, c'est-à-dire l'histoire des mœurs, c'est-à-dire l'histoire de la nation parisienne écrite jour par jour[8].
[8] Nous savons que _bibliomanie_ est un mot de la façon de Guy Patin, par conséquent du XVIIe siècle, époque de cette passion frénétique des livres qui poussait des Hollandais et des Anglais à payer des prix fous des bouquins sans autre valeur que leur rareté. Nous savons que _contemptible_ appartient à Malherbe, _épigramme_ à Baïf, _pudeur_ à Desportes, _coq-à-l'âne_ à Marot, _avidité_ à Ronsard, _féliciter_ à Balzac, _généralissime_ au cardinal de Richelieu, _débrutaliser_ à la marquise de Rambouillet, _burlesque_ à Sarrazin, _désenseigner_ à Montaigne, _esprité_ à Saint-Simon, _prosateur_ à Ménage, _escobartin_ à Pascal, _offenseur_ à Corneille, _impardonnable_ à Segrais, _bravoure_ à Mazarin, _arrangé_ au père Bouhours, _s'acclimater_ à Raynal, d'autres mots encore à d'autres écrivains; mais le reste?
Malheureusement, quant au millésime, malgré l'envie que j'avais de parler, je suis souvent resté muet,--on comprendra pourquoi.
Quant à la provenance, je l'ai indiquée presque toujours, et fidèlement, j'ose l'affirmer. Aucun des mots auxquels j'ai cru devoir accorder l'hospitalité n'est d'origine suspecte ni d'existence douteuse: ce sont des vagabonds, mais ce ne sont pas des ombres. Chaque fois qu'il m'a été impossible de savoir à quel argot spécial appartenait une expression, je me suis abstenu de la ranger dans telle ou telle catégorie, en supposant qu'elle devait être d'un emploi moins restreint, d'une circulation plus générale que les autres. Mes attributions ne sont pas arbitraires, pas plus que les nuances que j'y ai introduites et qui n'échapperont pas aux lecteurs perspicaces. Si je dis _argot du peuple_ et non _argot des bourgeois_, c'est que l'expression est plus familière au peuple qu'à la bourgeoisie et que je l'ai entendue plus souvent dans la rue que dans la boutique. Lorsque je mets après un mot _argot des voyous_ au lieu d'_argot des voleurs_, c'est que ce mot, quoique ayant appartenu peut-être d'abord à la langue des prisons, est d'un usage plus fréquent sur les lèvres des voyous que dans la bouche des voleurs. De même pour l'_argot des faubouriens_, qui n'est pas l'_argot des ouvriers_, quoique les ouvriers habitent ordinairement les faubourgs de Paris. De même pour l'_argot des filles_, qui n'est pas l'_argot des petites dames_ ou de _Breda-Street_, quoique les unes et les autres exercent la même profession,--avec un public différent. Certains argots confinent, comme certains métiers; ils marchent sur une lisière commune, comme certaines agrégations d'individus; ils voisinent pour ainsi dire, comme certaines positions sociales: assurément ils finiront par s'étreindre, par se mêler, par se confondre; le voyou finira par devenir voleur, la petite dame par être fille, l'ouvrier par se faire faubourien, etc., mais jusqu'à ce que la barrière soit franchie, la délimitation effacée, chacun d'eux aura son accent, sa couleur, auxquels on les pourra reconnaître. Voilà pourquoi j'ai parqué d'autorité ce mot dans cette catégorie et non pas dans cette autre, qui a l'air d'être la même,--comme le violet est le bleu; voilà pourquoi j'ai cloué sur ce mot cette étiquette et non pas cette autre, assuré que j'étais de ne pas me tromper; je le maintiens et le maintiendrai jusqu'au feu,--_exclusivé_.
Pour l'étymologie, c'est autre chose. Peut-être, à ce propos, s'étonnera-t-on de la persistance que je mets à redresser les erreurs et à corriger les bévues de quelques-uns de mes devanciers, et, de ma part, à moi, philologue de fraîche date et ignorant de naissance, cela semblera outrecuidant. Je souscris d'avance à tous les reproches qu'on me fera l'honneur de m'adresser, même à ceux que je mérite le moins.
L'étymologie,--et je ne prends pas ce mot dans l'acception restreinte et purement grammaticale que lui donne Charles Nodier, qui en fait la _norma_, la _ratio scribendi_, l'orthographe enfin de toutes les langues de dernière formation,--l'étymologie telle que l'entendent tant de savantes personnes ne doit pas être considérée autrement que comme un pur et simple exercice d'imagination. Heureux les savants qui ont de l'esprit et qui n'ont pas d'imagination: ils amusent et, accessoirement, instruisent. Ceux qui ont de l'imagination, au contraire, en ont trop, et non seulement ils n'instruisent pas, mais encore,--ce qui est plus grave et moins pardonnable,--ils n'amusent personne, pas même eux. L'esprit--on me passera cette fatuité de le définir,--est la raison elle-même, la raison enjouée, folâtre même, mais la raison: c'est une boussole. L'imagination, elle, n'est qu'une faculté superfétative, secondaire, qui joue le rôle de cinquième roue à un carrosse, et qui, si elle n'empêche pas l'esprit de marcher, ne l'y aide du moins en aucune façon; quand elle va de conserve avec lui, c'est bien, nul ne s'en plaint; mais quand elle vole seule, elle perd aisément le nord et s'égare en égarant les autres.
Je ne veux pas me prononcer au sujet de l'esprit ou de l'imagination de mes devanciers, de peur de les fâcher avec un compliment--ou de leur faire plaisir avec une épigramme. Ce n'est pas le lieu d'ailleurs. Mes devanciers ont agi à leur guise, d'après les inspirations de leur génie particulier: je ne les en blâme--ni ne les en loue. Je regrette seulement--pour eux--que quelques-uns d'entre eux n'aient pas su éviter l'écueil contre lequel sont venus échouer avant eux tant d'autres étymologistes trop savants,--par exemple Ménage, qui fait venir _canaille_ de _canalis_ quand il avait _canis_ sous la main. M. Marty-Laveaux le disait très pertinemment: les savants comme Ménage et quelques-uns de mes devanciers vont chercher trop loin leurs étymologies[9], et c'est dans ces voyages au long cours qu'ils rencontrent l'écueil en question. Il est si simple de rester au coin de son feu, les coudes sur la table, les pieds sur les chenets, comme un honnête bourgeois sans prétention, qui trouve sans peine parce qu'il cherche sans effort! L'effort, voilà ce qui a gâté tant de savants livres!
[9] «Singulière manie de chercher à mille lieues les origines des choses et de faire couler des sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue!»
(VICTOR HUGO, Préface du _Dernier jour d'un condamné_.)
L'étymologie, étant une maladie, a sa contagion; moi, parvulissime, j'ai fait comme les grands docteurs de l'Université de Marburg--et d'ailleurs: je me suis lancé à fond de train dans le champ des hypothèses, et si je ne suis pas parvenu à me casser les reins, j'ai du moins donné quelques entorses au bon sens et à la vérité étymologique. C'est un jeu comme un autre, amusant pour soi, fatigant pour autrui, dont cependant je n'ai pas cru devoir abuser, ainsi qu'on s'en assurera en feuilletant ce volume. Il peut se faire que, dans cette course vagabonde à travers des origines probables, j'aie quelquefois rencontré juste et que quelques-unes de mes trouvailles involontaires méritent d'être prises en considération: ces bonnes fortunes arrivent souvent aux innocents, paraît-il. «Quand on ne sait que ce qu'on a appris, on peut être un savant et un sot; il faut de plus savoir ce qu'on a deviné.» J.-B. Say avait raison, quoique économiste. En tout cas, heureux ou non dans mes devinettes étymologiques, à mon su ou à mon insu, je m'en tiens à ces premiers essais et m'engage à ne plus jamais recommencer.
VI
Il me reste à parler de cette seconde édition, qui est une véritable nouvelle édition, puisqu'elle a été refondue d'un bout à l'autre et réimprimée en caractères elzéviriens. Aucun des mots de la première ne manque à celle-ci, qui est en outre enrichie d'environ _deux mille cinq cents_ expressions soit du cant, soit du slang, soit de la langue _populacière_, toutes si dédaigneusement mises à la porte par le _Dictionnaire de l'Académie_, qui semble ne pas savoir qu'Horace a écrit il y a dix-neuf cents ans:
_Ut silæ foliis pronos mutantur in annos, Prima cadunt; tita verborum vetus interit ætas Et juvenum ritu florent modo nata vigentque._
Vous entendez, messieurs les Quarante? Il en est des mots comme des feuilles des arbres à l'automne, ce sont les premières venues qui sont les premières parties: de même périt le vieil âge des mots, et d'autres mots, nés tout à l'heure, fleurissent et s'épanouissent maintenant à la manière des jeunes gens. Ne balayez pas les vieux, mais faites place aux jeunes, aux valides, aux vigoureux.
Si le _Dictionnaire de l'Académie_ est incorrigible, je ne le suis pas, et quand j'ai des torts, j'en conviens de bonne grâce; quand j'ai péché, je me frappe de bonne foi la poitrine--en me demandant pardon de mes imperfections et en me promettant bien d'en diminuer le nombre, sans espérer de les extirper toutes. J'ai donc émendé de mon mieux le texte de la première édition, ainsi qu'en pourront juger les lecteurs; mais cette émendation devait avoir des bornes,--et elle en a eu. Malgré les prières de mon éditeur, qui, par excès de délicatesse, voulait enlever à celui-ci ou à celui-là de mes devanciers encore vivants tout prétexte à récrimination et à reproches de plagiat, même aux moins fondés, j'ai cru de mon devoir et de mon droit de conserver intactes des définitions dont je répondais, que je savais être miennes, malgré leur ressemblance avec celles de mon voisin. Ressemblance forcée, fatale, _nécessaire_ même, tous les gens de bonne foi n'hésiteront pas à le reconnaître. Je ne voudrais pas avoir l'air de m'abriter derrière la spirituelle et très juste définition de Charles Nodier: _Les dictionnaires sont des plagiats par ordre alphabétique_; mais enfin il est tout simple qu'ayant à définir une expression bizarre--par exemple _appeler Azor_, le premier venu écrive comme moi: «Siffler un acteur comme on siffle un chien.» On n'a pas de brevet d'invention à prendre pour cette phrase qui traîne sur toutes les lèvres. _Appeler Azor_ signifiant pour tout le monde siffler un acteur, _Azor_ étant pour tout le monde le synonyme de chien, comment s'y prendre pour ne pas dire: «Siffler un acteur comme on siffle un chien?» Je ne vois qu'un moyen, mais il est héroïque--de ridicule: c'est d'imiter le fameux _Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour,--D'amour, marquise, vos beaux yeux me font mourir,--Me font, marquise, vos beaux yeux mourir d'amour,--Mourir vos beaux yeux me font d'amour, marquise_,--et ainsi de suite jusqu'au jugement dernier. Oui, plus j'y réfléchis, plus je ne vois que ce moyen: on m'excusera, je pense, de ne pas l'avoir employé.
Je glisse--de peur d'appuyer.
On remarquera que dans cette nouvelle édition, plus encore que dans la précédente, je me suis plu à rétablir l'orthographe réelle de vocables que les puristes déclarent être «du patois de Pipelets». (Voy. Albert Hétrel, _Code orthographique_.) J'en ai mis beaucoup, je regrette de n'en avoir pas mis davantage, afin de confondre les ennemis de la bonne langue, la vieille, et les admirateurs du petit français que l'on parle à présent. Les puristes du sérail veulent qu'on dise _chirurgien_, _chercher_, _brebis_, etc. Je le veux comme eux. Mais ils ricanent lorsqu'ils entendent prononcer _cercher_, _berbis_, _serurgien_, et leurs ricanements me font sourire: la pelle se moque du fourgon,--la pelle a tort.
On m'a reproché d'avoir introduit dans la précédente édition un certain nombre de mots anglais: je réponds en en introduisant un plus grand nombre encore dans cette nouvelle édition. L'anglomanie fait des progrès chez nous, peuple simiesque; nous avons tous les mots nécessaires pour représenter nos idées; mais, par genre, nous habillons ces idées avec des mots de fabrique étrangère: au lieu de dire _chien courant_ comme leurs pères,--de rudes chasseurs, pourtant!--nos sportsmen disent, les uns _buck-hound_, les autres _boarhound_. _Buck-hound_, c'est bien du pur anglais de l'autre côté du détroit; mais, de ce côté-ci, c'est de la langue verte.
Cela dit--avec tout le respect que je dois aux gens à qui je le dis--j'arrive au finale de cette trop longue improvisation. C'est la partie la plus douce de ma tâche d'aujourd'hui, puisqu'il s'agit de remercier hautement ceux de mes confrères qui ont bien voulu jouer le rôle de tibicinateurs en faveur du _Dictionnaire de la langue verte_ et les personnes connues ou inconnues qui ont bien voulu répondre à l'appel que je leur avais fait en me signalant les omissions et les attributions erronées de la première édition. Je remercie donc bien sincèrement ici MM. Jules Noriac, Léo Lespès, Alphonse Duchesne, A. Ranc, Balathier de Bragelonne, Jules Claretie, A. de Fonvielle, Gustave Bourdin, le docteur Stéphen Le Paulmier, Léon Renard, Henri Delaage, Eugène Mathieu, Coffineau, Alexandre Pothey, Jules Choux--et tous ceux que ma plume sans mémoire oublie de citer. Jules Choux, un chansonnier parisien d'un accent original et qui connaît encore mieux que moi les dessous ténébreux de notre chère ville natale, m'a apporté, à lui seul, une plantureuse moisson que je n'ai eu que la peine d'engranger. Les soins que j'ai apportés à cette seconde édition témoigneront mieux que des paroles de toute ma gratitude pour les encouragements que j'ai reçus de toutes parts: elle est moins défectueuse que la première, et la prochaine sera encore un peu plus digne d'intérêt que celle-ci, les livres du genre du _Dictionnaire de la langue verte_ devant forcément se corriger et se compléter dans des éditions successives. Quand il en sera à sa dixième, j'ose espérer que depuis longtemps on aura fait une croix--sur ma tombe!
ALFRED DELVAU.
DICTIONNAIRE
DE LA
LANGUE VERTE
A
ABADIE, s. f. Foule,--dans l'argot des voleurs, qui l'appellent ainsi, avec mépris, parce qu'ils ont remarqué qu'elle se compose de _badauds_, de gens qui _ouvrent_ les yeux, la bouche et les oreilles d'une façon démesurée.
ABAJOUES, s. f. pl. La face,--dans l'argot du peuple.
Il n'est pas de mots que les hommes n'aient inventés pour se prouver le mutuel mépris dans lequel ils se tiennent. Un des premiers de ce dictionnaire est une injure, puisque jusqu'ici l'_abajoue_ signifiait soit le sac que certains animaux ont dans la bouche, soit la partie latérale d'une tête de veau ou d'un groin de cochon. Nous sommes loin de l'_os sublime dedit_. Mais nous en verrons bien d'autres.
ABALOURDIR, v. a. Rendre _balourd_, niais, emprunté.
ABAT-FAIM, s. m. Plat de résistance,--gigot ou roastbeef plantureux.
ABATIS, s. m. pl. Le pied et la main,--l'homme étant considéré par l'homme, son frère, comme une volaille.
_Avoir les abatis canailles._ Avoir les extrémités massives, grosses mains et larges pieds, qui témoignent éloquemment d'une origine plébéienne.
ABAT-RELUIT, s. m. Abat-jour à l'usage des vieillards. Argot des voleurs.
ABATTOIR, s. m. Le cachot des condamnés à mort, à la Roquette,--d'où ils ne sortent que pour être _abattus_ devant la porte de ce Newgate parisien.
ABATTRE (En). Travailler beaucoup,--dans l'argot des ouvriers et des gens de lettres.
ABBAYE, s. f. Four,--dans l'argot des rôdeurs de nuit qui, il y a une quinzaine d'années, se domiciliaient encore volontiers dans les fours à plâtre des buttes Chaumont, où ils chantaient matines avant l'arrivée des ouvriers chaufourniers.
_Abbaye ruffante._ Four chaud,--de _rufare_, roussir.
ABBAYE DE MONTE-A-REGRET, s. f. L'échafaud,--dans l'argot des voleurs, qui se font trop facilement moines de cette Abbaye que la Révolution a oublié de raser.
ABBAYE DES S'OFFRE-A-TOUS, s. f. Maison conventuelle où sont enfermées volontairement de jolies filles qui ne pourraient jouer le rôle de vestales que dans l'opéra de Spontini.
Cette expression, qui sort du _Romancero_, est toujours employée par le peuple.
ABCÈS, s. m. Homme au visage boursouflé, au nez à bubelettes, sur lequel il semble qu'on n'oserait pas donner un coup de poing,--de peur d'une éruption purulente.
On a dit cela de Mirabeau, et on le dit tous les jours des gens dont le visage ressemble comme le sien à une tumeur.
ABÉLARDISER, v. a. Mutiler un homme comme fut mutilé par le chanoine Fulbert le savant amant de la malheureuse Héloïse.
C'est un mot du XIIIe siècle, que quelques écrivains modernes s'imaginent avoir fabriqué; on l'écrivait alors _abaylarder_,--avec la même signification, bien entendu.
ABÉQUER, v. a. Nourrir quelqu'un, lui donner la _béquée_,--dans l'argot du peuple, qui prend l'homme pour un oiseau.
ABÉQUEUSE, s. f. Nourrice ou maîtresse d'hôtel.
ABIGOTIR (S'). v. réfl. Devenir _bigot_, hanter assidûment les églises après avoir hanté non moins assidûment d'autres endroits,--moins respectables.
Le mot a trois ou quatre cents ans de noblesse.
ABLOQUER ou ABLOQUIR, v. n. Acheter,--dans l'argot des voleurs, qui n'achètent cependant presque jamais, excepté en _bloc_, à l'étalage des marchands.
ABOMINER, v. a. Avoir de l'aversion pour quelque chose et de l'antipathie pour quelqu'un,--ce que dit clairement l'étymologie de ce mot: _ab_, hors de, et _omen_, d'_omentum_, estomac.
Expression du vieux français et des jeunes Parisiens.
ABONNÉ AU GUIGNON (Être). Être poursuivi avec trop de régularité par la déveine. Argot des faubouriens.
ABOULER, v. a. Donner, remettre à quelqu'un. Argot des voyous.