Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux
Part 8
DEMI.
ORTH. VIC. Vous n’avez pris que des _demies_-mesures. ORTH. CORR. Vous n’avez pris que des _demi_-mesures.
Placé devant un substantif, _demi_ est invariable; mis après il s’accorde avec son substantif: _Une heure et demie_.
Ne dites pas _plus d’à demi mort_, _plus d’à moitié mort_, _plus de moitié mort_, mais _plus qu’à demi mort_, _plus qu’à moitié mort_. (Voyez PLUS).
DENTS.
LOCUT. VIC. Sa petite fille _fait des dents_. LOCUT. CORR. Les dents _viennent_, _percent_ à sa petite fille.
_Faire des dents_ est un barbarisme fort ridicule et cependant fort commun.
DÉPLORABLE.
LOCUT. VIC. Voici son _déplorable_ frère. LOCUT. CORR. Voici son _malheureux_ frère.
Cet adjectif ne peut s’appliquer qu’aux choses. Nous pensons, comme d’Olivet, que Racine a commis une faute dans ce vers:
Prêt à suivre partout le _déplorable_ Oreste,
Et nous sommes étonné que MM. Girault-Duvivier et Boinvilliers aient été d’avis que cet adjectif pouvait aussi qualifier des personnes. Mais comment pourrait-on dire _une personne déplorable_? On déplore les malheurs d’une personne, mais on ne déplore pas cette personne. Le Dictionnaire des quatre professeurs dit positivement que _déplorer_ ne se dit que des choses, et il a raison.
DÉRAISON.
Ce mot est, selon M. Charles Nodier (_Examen critique des dictionnaires_) un _barbarisme_. «_Déraisonner_ est, ajoute-t-il, un mot heureux parce qu’il exprime vivement le défaut de logique d’un homme qui raisonne mal, comme _détoner_ le défaut d’oreille d’un chanteur qui sort du ton; mais on ne dit pas plus _déraison_ que _déton_.» Ce mot a cependant été employé par Voltaire, Gresset, Chaulieu, Destouches, Mme de Sévigné, etc. Aussi croyons-nous que nous n’hésiterons jamais à en faire usage lorsqu’il se présentera sous notre plume. Il y aurait, selon nous, une espèce de _déraison_ à le repousser.
DERNIER ADIEU.
LOCUT. VIC. Donnez-lui le _dernier adieu_. LOCUT. CORR. Donnez-lui le _denier à Dieu_.
Chez nos dévots aïeux, un marchand ne concluait jamais une affaire, sans recevoir de son acheteur une petite pièce de monnaie, ordinairement de la valeur d’un denier. Cette pièce se nommait le _denier à Dieu_, parce qu’elle était, par la pensée des contractans, comme mise en dépôt entre les mains de Dieu, qui, dès cet instant, devenait, pour ainsi dire, le garant du marché. Ainsi, dans la farce de Pathelin, ce rusé avocat donne au drapier un denier, en lui disant hypocritement:
Dieu sera Payé des premiers, c’est raison, Vecy un _denier_; ne faison Rien qui soyt où Dieu ne se nomme.
Et plus loin quand Guillemette lui demande comment il a eu son drap, il lui répond:
Ce fut pour un _denier à Dieu_.
On voit par là que l’usage du _denier à Dieu_ remonte au moins au commencement du quinzième siècle.
DÉSAGRAFER.
LOCUT. VIC. _Désagrafez_ mon manteau. LOCUT. CORR. _Dégrafez_ mon manteau.
Nos meilleurs dictionnaires ne donnent que _dégrafer_.
DESCENDRE EN BAS. (_Voyez_ MONTER EN HAUT.)
DESIR.
PRONONC. VIC. C’est mon _desir_ le plus cher. PRONONC. CORR. C’est mon _désir_ le plus cher.
Nous ne savons pourquoi tous nos acteurs s’obstinent à prononcer _dsir_, lorsque l’Académie et nos meilleurs grammairiens disent positivement de prononcer _désir_. Cette prononciation vicieuse est aujourd’hui fort à la mode; on l’a même appliquée aux dérivés de _désir_, comme _désirable_, _désirer_ et _désireux_. Ainsi dans ces vers:
Bon, tant mieux! vous voilà selon notre _désir_.
(PIRON, _Métromanie_.)
S’il refuse..... (en secret j’en forme le _désir_.)
(JOUY, _Tippo-Saëb_.)
il n’existe réellement que onze syllabes pour celui qui les entend prononcer sur nos théâtres.
«Les gens du monde, attentifs seulement à la douceur du son, prononcent _desir_, _desert_; les hommes pour qui l’analogie et les règles générales sont d’un grand prix, appuyés de l’autorité de l’Académie, de Lekain, de Voltaire, prononcent _désir_, _désert_. Ils trouvent même que l’_e_ aigu est plus propre à peindre, surtout dans _désir_, ce que le mot signifie.» (CHAPSAL, _Nouv. Dict. gramm._)
DESSUS.
LOCUT. VIC. Il _lui_ est tombé _dessus_. LOCUT. CORR. Il est tombé _sur lui_.
DÉSUÉTUDE.
PRONON. VIC. _Dézuétude_. PRONON. CORR. _Dé-suétude_.
Féraud veut que le _s_ de ce mot se prononce comme un _z_; l’Académie est d’un avis contraire, et l’usage est ici pour elle.
DÉTAILLISTE.
LOCUT. VIC. Ce marchand est _détailliste_. LOCUT. CORR. Ce marchand est _détaillant_.
Quelqu’un est _détailliste_ lorsqu’il aime à entrer dans des détails, à s’occuper de minuties; il est _détaillant_ lorsqu’il vend en détail. Telle est la différence établie entre ces deux mots, par les dictionnaires qui les ont recueillis, et qu’un écrivain moderne a méconnue dans cette phrase: «A ce prix il était ajouté, etc., une somme de 5 p. c. pour le profit du marchand en gros, et de 10 p. c. pour le marchand _détailliste_.» (M. THIERS. _Hist. de la rév. fr._, t. V.)
DÉTEINDRE.
LOCUT. VIC. Ma robe _déteint_. LOCUT. CORR. Ma robe _se déteint_.
Quand ce verbe a pour sujet un nom de chose, comme dans notre exemple, il est pronominal; quand c’est un nom de personne, il est actif. _J’ai déteint cette étoffe par maladresse._
DÉVERSER.
Philipon de la Madelaine, et quelques autres grammairiens, prétendent que ce verbe n’est pas français dans le sens de répandre, comme dans cette phrase: _Vous déversez le mépris sur d’honnêtes gens_. Laveaux est d’un sentiment contraire, puisqu’il l’accueille dans son édition du Dictionnaire de l’Académie (1802) et dans son Dictionnaire des Difficultés de la langue française; et comme cette autorité en vaut bien certainement une autre, nous ne balançons pas à nous ranger de son côté.
DIABLE AU VERT.
LOCUT. VIC. Il m’a fait aller _au diable au vert_. LOCUT. CORR. Il m’a fait aller _au diable Vauvert_.
Saint-Foix (_Essais historiques sur Paris_) raconte que, sous le règne de saint Louis, des Chartreux, possesseurs à Gentilly d’une très-belle maison qu’ils tenaient de ce prince, et mis en appétit par ce cadeau, s’avisèrent de convoiter le château abandonné de _Vauvert_, bâti autrefois par le roi Robert dans la rue qu’on nomme aujourd’hui rue d’Enfer, et qu’ils apercevaient de leurs fenêtres. Le demander sans aucune raison valable, c’eût été s’exposer à un refus, même de la part du pieux monarque. Les moines préférèrent employer la ruse; à leur commandement une légion d’esprits peupla le château dont personne n’osa bientôt plus approcher, et, comme on le pense bien, le roi fut, un beau jour, enchanté de trouver près de lui les bons pères, pour se débarrasser de cette maudite propriété qu’ils se chargeaient bravement de disputer aux revenans. Telle est l’origine du _diable de Vauvert_ (ou _diable Vauvert_, selon Ménage) dont il est si souvent question dans nos auteurs du moyen âge.
DIALECTE.
LOCUT. VIC. C’est _une dialecte_ de la langue grecque. LOCUT. CORR. C’est _un dialecte_ de la langue grecque.
Richelet, Danet, Restaut, Dumarsais, M. Ch. Nodier, etc., font _dialecte_ féminin; il est masculin selon l’Académie, Ménage, Furetière, les quatre professeurs, Laveaux, etc. On ne manquera pas d’autorités, comme on le voit, en faveur du genre pour lequel on voudra se décider. Toutefois, pour rendre l’option plus facile, nous ferons deux petites remarques. La première, que Dumarsais, tout en préférant le féminin, pour raison d’étymologie, reconnaît formellement que _l’usage le plus suivi veut le masculin_; la seconde, que M. Ch. Nodier, qui se prononce aussi pour le féminin, ajoute, après avoir fait l’observation que la Méthode grecque de Port-Royal a employé le masculin: _en quoi elle est suivie presque universellement_. Ne peut-on pas, après ces aveux, regarder le mot _dialecte_ comme masculin, puisque l’usage est notre souverain maître en grammaire?
DIGESTION.
PRONONC. VIC. Sa _digession_ est bonne. PRONONC. CORR. Sa _digestion_ est bonne.
Le _t_, dans _digestion_, a le son rude, comme dans _gestion_, _indigestion_, _congestion_.
DINATOIRE.
LOCUT. VIC. { C’est un _déjeûner dînatoire_. { L’heure _dînatoire_ approche.
LOCUT. CORR. { C’est un _déjeûner-dîner_. { L’heure _du dîner_ approche.
L’adjectif _dînatoire_ se trouve dans l’édition de Laveaux du Dictionnaire de l’Académie (1802). Cela peut lui donner plus de crédit, mais ne le rend certainement pas meilleur; et, à nos yeux, _dînatoire_ sera toujours, malgré cet honorable patronage, un mot boursouflé, et, qui pis est, un mot inutile. Que signifie un _déjeûner dînatoire_? un déjeûner qui tient beaucoup du dîner, par l’abondance des mets et l’heure où on le fait. Mais, dirons-nous, puisque vous réunissez ces deux repas, le déjeûner et le dîner, réunissez donc aussi les deux noms de ces repas, _déjeûner-dîner_, et vous aurez de cette manière une expression logique, plus brève et plus agréable à l’oreille que l’autre, et, de plus, autorisée par bon nombre de grammairiens, Laveaux entre autres.--Quant à cette autre locution l’_heure dînatoire_, nous la remplaçons par l’_heure du dîner_, et nous n’y perdons rien. Au contraire!
DINER (_Voyez_ DÉJEUNER).
DINDE.
LOCUT. VIC. Nous mangerons _un dinde_. LOCUT. CORR. Nous mangerons _une dinde_.
Le Dictionnaire de Trévoux fait ce substantif masculin. «_Un gros dinde_ qui pèse plus de vingt livres.» Il est généralement reçu aujourd’hui, parmi les personnes qui parlent bien, de n’employer _dinde_ qu’au féminin. L’Académie, Noël et Chapsal se prononcent pour ce genre; mais M. Raymond (_Dictionnaire général_ 1832), veut que _dinde_ soit masculin ou féminin, par ellipse, selon qu’on sous-entend _poulet_ ou _poule_. A quoi sert, en ce cas, le mot _dindon_?
DISGRESSION.
LOCUT. VIC. Cette _disgression_ est inutile. LOCUT. CORR. Cette _digression_ est inutile.
DISPARATE.
LOCUT. VIC. Cela fait _un disparate choquant_. LOCUT. CORR. Cela fait _une disparate choquante_.
Le féminin est adopté pour ce mot par l’Académie, qui, en écrivant à côté: _emprunté de l’espagnol_, aurait bien dû s’enquérir du genre qu’il avait dans cette langue, afin de ne pas le faire en français d’un genre différent, quand rien ne l’exigeait, pas même la terminaison, et afin de ne pas faire par là _une choquante disparate_.
DOGESSE.
Le Dictionnaire de Trévoux ne donne pas d’autre mot que celui-ci pour exprimer l’épouse d’un _Doge_. M. Casimir Delavigne, dans sa tragédie de _Marino Faliero_, emploie _dogaresse_. Le premier serait évidemment plus conforme à l’étymologie; mais on conviendra aussi que le second est infiniment plus poétique.
L’Académie et Féraud ne donnent pas de féminin au mot _Doge_.
DONNER.
LOCUT. VIC. Je vous le _donne de_ six francs. LOCUT. CORR. Je vous le _donne pour_ six francs.
La faute que nous signalons ici est souvent faite par les marchands. _Donner_, dans la signification de _vendre_, ne peut être suivi des prépositions _de_ ni _à_; c’est la préposition _pour_ qu’il réclame.
DONT.
{ On a remarqué le numéro de la maison _dont_ il LOCUT. VIC. { sortait. { La maison _d’où_ il sort a fourni des grands hommes.
{ On a remarqué le numéro de la maison d’_où_ il LOCUT. CORR. { sortait. { La maison _dont_ il sort a fourni des grands hommes.
Il faut employer d’_où_ lorsqu’il est question de lieu, et _dont_ dans le cas contraire.
DORÉNAVANT.
ORTHOG. VIC. Dorénavant. ORTHOG. CORR. Dorenavant.
Cet adverbe est composé des mots _de ores en avant_, ce qui signifie _de maintenant en avant_. Ces mots contractés donnent certainement _dorenavant_ (prononcez doran-navant) et non _dorénavant_, et cependant tous les dictionnaires s’obstinent à accentuer à contretemps cet adverbe. Un peu plus d’étude de notre vieille langue leur eût fait éviter cette erreur, et plusieurs autres encore.
DORMIR.
LOCUT. VIC. Vous avez _dormi un_ bon _somme_. LOCUT. CORR. Vous avez _fait un_ bon _somme_.
_Dormir_ étant un verbe neutre ne peut avoir de régime direct. Il est donc absurde de dire: _dormir un somme_. On dit bien _dormir un jour entier_, mais c’est ici une phrase elliptique qui équivaut à _dormir_ (pendant) _un jour entier_. Dans la phrase _dormir un somme_ on sent bien qu’il n’y a pas d’ellipse.
DOS.
LOCUT. VIC. Liez-lui les mains _derrière le dos_. LOCUT. CORR. Liez-lui les mains _sur le dos_.
Cette manière de parler n’a en sa faveur d’autre autorité que celle d’un mauvais usage; et nous ne concevons réellement pas qu’au lieu de dire avoir les mains sur le dos, ce qui serait correct, on aime mieux dire avoir les mains derrière le dos, ce qui, notons-le bien, ne peut signifier autre chose qu’avoir les mains sur le ventre. Or peut-on faire une faute plus grossière que de dire précisément le contraire de ce qu’on veut exprimer? N’est-ce pas aller tout droit au chaos?
DOUCE (A LA).
LOCUT. VIC. Je vais _tout à la douce_. LOCUT. CORR. Je vais _tout doucement_.
Pour rendre cette locution tout-à-fait triviale, et vraiment digne des tréteaux de Bobêche, il ne manque que fort peu de chose; c’est d’ajouter ces mots: _Comme les marchands de cerises_. Vous avez de cette manière une de ces agréables plaisanteries qui forment le répertoire des gens auxquels manquent à la fois et l’instruction et l’esprit.
DROITE.
LOCUT. VIC. _A droit et à gauche_. LOCUT. CORR. _A droite et à gauche_.
Le mot _droite_ est ici féminin parce qu’on sous-entend _main_; ainsi quand on dit: _à droite et à gauche_, c’est comme si l’on disait: _à main droite et à main gauche_. Les Espagnols disent comme nous au féminin _a la izquierda, a la derecha_, parce qu’ils sous-entendent le substantif féminin _mano_.
DURANT.
LOCUT. VIC. { Je vais sortir _durant que_ vous êtes là. { Elle aura cette fortune sa vie _durante_.
LOCUT. CORR. { Je vais sortir _pendant que_ vous êtes là. { Elle aura cette fortune sa vie _durant_.
_Durant que_ ne se dit plus.
_Durant_, dans cette locution, _sa vie durant_, est préposition, et conséquemment invariable.
ÉBÈNE.
LOCUT. VIC. _Cet ébène_ est très-_beau_. LOCUT. CORR. _Cette ébène_ est très-_belle_.
Ébène a été autrefois masculin: «Indie seulle pourte _le noir ébène_.» (RABEL., _Pantag._, liv. IV, ch. LIV.) Mais comme il y a au moins deux siècles qu’il a perdu ce genre pour prendre le genre féminin, nous pensons qu’on doit regarder les vers suivans de Voltaire comme renfermant une faute:
Je vis Martin Fréron, à la mordre attaché, Consumer de ses dents _tout l’ébène ébréché_.
ÉBOULER.
LOCUT. VIC. Ce mur s’est _éboulé_. LOCUT. CORR. Ce mur s’est _écroulé_.
(_Voyez_ ÉCROULER.)
ÉCHAFFOURÉE.
LOCUT. VIC. Vos combats n’étaient que des _échaffourées_. LOCUT. CORR. Vos combats n’étaient que des _échauffourées_.
Une _échauffourée_ est une rencontre d’ennemis qui ne font que s’_échauffer_ les uns contre les autres, étymologiquement parlant, sans en venir à se battre. _Échaffourée_, comme on le voit, est un barbarisme. «Il mettra un terme aux discordes que l’_échaffourée_ d’Aranjuez a fait naître.» (SALVANDY.) Lisez _échauffourée_.
ÉCHANGE.
LOCUT. VIC. Des _échanges commerciales_. LOCUT. CORR. Des _échanges commerciaux_.
Autrefois ce mot était féminin; il est masculin aujourd’hui.
ÉCHAPPER.
{ Malgré sa bonne mémoire, ce mot lui _est échappé_. LOCUT. VIC. { S’il y a offense, c’est malgré moi: ce mot m’_a { échappé_.
{ Malgré sa bonne mémoire, ce mot lui _a échappé_. LOCUT. CORR. { S’il y a offense, c’est malgré moi: ce mot { m’_est échappé_.
Ce qu’on a oublié de dire ou de faire est une chose qui _a échappé_.
Ce qu’on a dit ou fait par inadvertance, par indiscrétion, par mégarde, est une chose qui _est échappée_.
ÉCHARPE.
LOCUT. VIC. Il a une _écharpe_ dans le pouce. LOCUT. CORR. Il a une _écharde_ dans le pouce.
Une _écharde_ est un piquant de chardon ou un petit éclat de bois qui entre dans la chair.
Il ne faut pas dire: _j’ai les mains tout écharpées_ pour rendre cette phrase: _j’ai les mains remplies d’échardes_, car des mains _écharpées_ sont des mains couvertes de coupures faites par un instrument tranchant, et non de piqûres produites par des _échardes_.
ÉCHEC.
PRONONC. VIC. Jouer aux _échés_. PRONONC. CORR. Jouer aux _écheks_.
Nous conseillons de donner au _c_ du mot _échec_, au pluriel, le même son qu’il a dans le même mot au singulier, c’est-à-dire un son rude. Dans cette phrase: _le ministère a éprouvé de rudes échecs_, il n’est personne qui voulût prononcer _échés_ et non _écheks_, car il serait presque certain de ne pas être compris. Pourquoi, en ce cas, prononcerait-on ailleurs autrement, sous prétexte que l’acception n’est plus la même? Ce serait renouveler la ridicule prétention de ces grammairiens qui voulaient qu’on prononçât _agneau_, en parlant de l’animal vivant, et _aneau_, en parlant de sa chair dépecée, _un quartier d’aneau_. (_Réfl. sur l’usage prés. de la lang. fr._) Le temps a fait justice de cette absurdité, comme il le fera des autres.
ÉCHIGNER.
LOCUT. VIC. On l’a _échigné_. LOCUT. CORR. On l’a _échiné_.
C’est-à-dire: on lui a rompu l’_échine_ ou épine dorsale. On a dit autrefois _échigner_, maintenant c’est une faute.
ÉCLAIRER.
LOCUT. VIC. _Éclairez à ces_ messieurs. LOCUT. CORR. _Éclairez ces_ messieurs.
_Éclairer_, dans le sens propre d’_apporter de la lumière_, doit-il avoir un nom de personne en régime direct ou en régime indirect? Cette question n’est pas encore décidée; mais comme plusieurs grammairiens distingués se sont prononcés pour le régime direct, que l’usage est bien établi en sa faveur, qu’aucune bonne raison ne peut d’ailleurs nous engager à préférer le régime indirect, et que ce dernier régime a même un caractère d’étrangeté qui choque fortement, nous pensons qu’il vaut mieux dire: _éclairez monsieur_, que _éclairez à monsieur_. «Si l’on doit dire _éclairez à monsieur_, parce que, dans le vrai, on n’éclaire pas monsieur, mais le lieu par où monsieur passe, il faudra donc dire aussi, par la même raison, _le jour éclairait encore à ces malfaiteurs_; car, dans le vrai, le jour n’éclairait pas les malfaiteurs, mais le lieu où ils se trouvaient. Il faudrait dire aussi _cette lampe n’éclaire pas assez à cette ouvrière_, ce que l’on ne dit pas. Il est certain que, malgré la décision de l’Académie, et les efforts de quelques grammairiens pour la maintenir, on dit généralement _éclairez monsieur_, et non pas _éclairez à monsieur_.»
(LAVEAUX, _Dict. des diff._)
ÉCŒURER.
Les dictionnaires les plus récens qui nous donnent beaucoup de mots tout-à-fait inutiles, auraient bien dû se montrer moins oublieux ou moins sévères à l’égard du verbe _écœurer_, dont notre langue nous paraît avoir besoin. Il ne suffît pas pour écarter un mot de dire qu’il n’est pas français, comme on le fait trop souvent; il faut en démontrer les vices, s’il en a, et c’est ce qu’on n’a pas fait. Un mot qui n’est pas français cette année peut l’être l’année prochaine, comme l’a dit Balzac quelque part, surtout si ce mot ne choque ni les convenances du goût, ni celles de la grammaire. _Je suis écœuré_, signifie littéralement _le cœur me manque_ ou _on m’ôte le cœur_.--C’est principalement sous la forme active que le verbe _écœurer_ devient d’une grande utilité. Dans cette phrase: _cette odeur m’écœure_, comment rendre l’idée exprimée par _écœurer_ d’une manière plus expressive et surtout plus laconique? Serait-ce en disant: _cette odeur me fait mal au cœur_, ou _cette odeur me soulève le cœur_?
ÉCRITOIRE.
LOCUT. VIC. _Cet écritoire_ est fort _élégant_. LOCUT. CORR. _Cette écritoire_ est fort _élégante_.
On confond souvent _écritoire_ avec _encrier_, et l’on a tort. Il y a, entre ces deux mots, une différence de signification que le Dictionnaire de l’Académie établit de cette manière.
Écritoire, _s. f._, ce qui contient ou renferme les choses nécessaires pour écrire, encre, papier, plume, canif, etc.
Encrier, _s. m._, petit vase où l’on met de l’encre.
ÉCROULER.
LOCUT. VIC. La terre s’_écroula_ sous leurs pieds. LOCUT. CORR. La terre s’_éboula_ sous leurs pieds.
L’Académie ne paraît pas s’être doutée de la différence qui, selon nos meilleurs grammairiens, existe entre les verbes s’_ébouler_ et s’_écrouler_, puisqu’elle a accueilli, dans son Dictionnaire, des phrases d’exemple telles que celles-ci: _le rempart s’éboule_; _cette muraille s’est éboulée_, etc., la _terre s’écroula sous leurs pieds_. Dans les deux premières phrases, il fallait employer le verbe _écrouler_, et le verbe _ébouler_ dans la troisième. Roubaud va nous en donner la raison. «L’idée commune de ces mots, dit-il, est de tomber en ruines, en s’affaissant et en roulant. S’_ébouler_ est, à la lettre, tomber en roulant comme une _boule_. S’_écrouler_, est tomber, en roulant, avec précipitation et fracas.
«Une butte s’_éboule_ en se partageant par mottes, qui tombent en roulant sur elles-mêmes comme des boules. Un rocher s’écroule en se brisant et roulant dans sa chûte impétueusement et avec fracas. Les sables s’_éboulent_, les édifices s’_écroulent_. Un bastion de terre sablonneuse s’_éboulera_ de lui-même: il faudra du canon pour qu’un bastion solide et revêtu s’_écroule_.
«Celui qui creuse sous terre court risque d’y être enseveli par des _éboulemens_. Celui qui bâtit sur des fondemens trop faibles court risque d’être écrasé par l’_écroulement_ de sa maison.» (_Synonymes._)
ÉCURER (_Voyez_ CURER).
ÉDUCATION.
LOCUT. VIC. Il n’a pas assez _d’éducation_ pour lire Homère en grec.
LOCUT. CORR. Il n’a pas assez _d’instruction_ pour lire Homère en grec.
Rien n’est plus commun que de confondre _éducation_ avec _instruction_, et rien n’est plus ridicule. _L’éducation_ comporte _l’instruction_, mais _l’instruction_ ne comporte pas _l’éducation_, car bien certainement un savant qui, par sa conduite, blesserait de justes convenances de la société, pourrait être traité d’homme sans _éducation_ sans qu’on pût raisonnablement le nommer un homme sans _instruction_. Les dictionnaires qui expliquent _éducation_ par _instruction_ et _instruction_ par _éducation_, ont donc évidemment tort.
ÉDUQUER.
Voici un verbe banni de notre langue écrite par presque tous les grammairiens qui, nous l’avouerons avec peine, ne font pas en cette circonstance preuve de beaucoup de raisonnement. Le caprice ne doit pas diriger un homme éclairé comme il dirige l’usage, et cependant tout nous prouve que le caprice seul a pu faire dédaigner un mot que nous proclamerons, nous, nécessaire, parce qu’il exprime une idée qu’aucun autre verbe ne pourrait rendre exactement. _Éduquer_ et _instruire_ ont effectivement la même différence de signification que celle que nous avons fait remarquer entre les mots _éducation_ et _instruction_, et nous ne voyons pas pourquoi le premier de ces substantifs serait privé de verbe quand le second en a un. Nous engageons donc nos lecteurs à ne pas se montrer plus scrupuleux sur l’emploi de ce verbe que plusieurs de nos bons auteurs, parmi lesquels figure en première ligne le correct et élégant Buffon.
«M. de la Brosse..... ne dit pas si le nègre les avait _éduqués_.» (Tom. XVIII, _les Orangs-Outangs_.)
Très-jeune et très-joli blondin Qu’_éduquait_ un enfant d’Ignace.
(RHULIÈRE, _Poésies_.)
EFFILER.
LOCUT. VIC. Votre couteau est bien _effilé_. LOCUT. CORR. Votre couteau est bien _affilé_.
_Effiler_, c’est défaire un tissu fil à fil, et aussi rendre long et délié, proprement et figurément, comme un fil; _affiler_, c’est donner le fil à un instrument coupant. On _effile_ un morceau de toile pour en faire de la charpie; on _effile_ un bâton par un bout pour en faire un pieu; on _affile_ un couteau pour découper. On peut dire correctement aussi un couteau _effilé_, mais il doit être alors question d’un couteau long et mince. Dans ce cas on considère l’aspect du couteau entier, tandis qu’en disant un couteau _affilé_ on ne fait plus attention qu’à une qualité de la lame.