Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

Part 7

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Plusieurs grammairiens, après avoir blâmé l’emploi de _conséquent_ dans la signification de _considérable_, _important_, disent que l’on peut fort bien se servir du mot _conséquence_ pour _importance_. C’est en vérité se montrer bien peu _conséquent_, et nous dirons, comme Laveaux (_Dict. des difficultés_), «que signifient un homme _de conséquence_, une terre _de conséquence_, et quel est l’écrivain sensé qui voudrait aujourd’hui employer ces expressions, quoique l’Académie les approuve?» De deux choses l’une: ou _conséquent_ est bon, ou il ne l’est pas. S’il l’est, adoptez _conséquence_; rien de mieux; l’un vaut l’autre. S’il ne l’est pas, repoussez _conséquence_; l’un ne vaut pas mieux que l’autre.

CONSÉQUENT.

LOCUT. VIC. La somme est _conséquente_. LOCUT. CORR. La somme est _importante_.

Cet adjectif ne doit jamais être employé dans le sens d’important. Aussi M. Syrieys de Mayrinhac a-t-il excité à la chambre des députés l’hilarité de ses collègues par sa fameuse locution de _somme conséquente_. Plusieurs années auparavant, M. de Piis avait dit, en parlant de son ouvrage intitulé: _l’harmonie imitative de la langue française_: «j’aurais déjà donné avis au public que je travaillais à un poème _conséquent_, etc.» Domergue, en relevant cette faute (_Solutions grammaticales_), dit avec raison que c’est «annoncer par un barbarisme les beautés de notre idiôme.»

CONSIDÉRABLE.

LOCUT. VIC. Il fait un bruit _considérable_. LOCUT. CORR. Il fait un _grand bruit_.

Nous empruntons à une série d’articles fort curieux intitulés: _De quelques mots, de l’époque où ils ont paru_, et publiés dans le _Cabinet de Lecture_ de 1832, la remarque suivante, qui nous a paru très judicieuse:

«Tel qui sourit en entendant un homme du peuple parler d’une somme _conséquente_ commet une faute aussi grossière en parlant d’une foule _considérable_. Le vrai sens de ce mot est: qui mérite d’être pris en considération. Saint-Simon et d’Aguesseau l’emploient toujours dans ce sens: un homme _considérable_, un argument _considérable_. (B. E. J. RATHERY.)

CONDAMNER.

LOCUT. VIC. La cour le _condamne en_ mille francs d’amende. LOCUT. CORR. La cour le _condamne à_ mille francs d’amende.

En style judiciaire on dit _condamner en_, et non _condamner à_. Nous ne voyons pas, en vérité, pourquoi notre magistrature persiste à vouloir conserver des restes de langage barbare dans les actes qu’elle formule. Serait-ce donc un si grand malheur que tout le monde comprît la justice?

CONSOMMER.

LOCUT. VIC. Il a _consommé_ son temps en veilles inutiles. LOCUT. CORR. Il a _consumé_ son temps en veilles inutiles.

«Bien des personnes confondent souvent ces deux expressions, _consommer_ et _consumer_. Ce qui a donné lieu à cette erreur, si je ne me trompe, dit Vaugelas, est que l’un et l’autre emportent avec soi le sens et la signification d’_achever_, et ils ont cru que ce n’était qu’une même chose. Il y a pourtant une étrange différence entre ces deux sortes d’_achever_, car _consumer_ achève en détruisant et anéantissant le sujet, et _consommer_ achève en le mettant dans sa dernière perfection. Cet homme a _consumé_ sa jeunesse dans les plaisirs.»

N’allez pas sur des vers sans fruit vous _consumer_.

(BOILEAU.)

Mollement étendus ils _consumaient_ les heures.

(LA FONTAINE.)

«Cet auteur vient de _consommer_ son ouvrage.

«_Consommer_ s’emploie quelquefois pour _consumer_; c’est lorsqu’il s’agit de choses qui se détruisent par l’usage, comme des denrées et toutes sortes de provisions. On dit _consommer_ beaucoup de viande, _consommer_ des denrées.» (CHAPSAL, _Nouv. Dict. gramm._)

Si l’on nous donne du bois, et que nous l’employions à une construction, nous dirons que ce bois a été _consommé_; si nous le brûlons, nous dirons qu’il a été _consumé_.

CORPORANCE.

LOCUT. VIC. C’est un homme de petite _corporance_. LOCUT. CORR. C’est un homme de petite _corpulence_.

Ce mot, que nos grammairiens traitent de barbarisme, est tout bonnement un archaïsme. On lit dans Marot:

Car on dict (veu sa _corporance_) Que c’eust esté ung maistre bœuf.

(_Epitaphe de Jehan Le Veau._)

_Corporance_, employé plus récemment par Madame Du Noyer (_Lettres hist._), ne se trouve pas dans nos dictionnaires; _corporé_ ne s’y trouve pas non plus, et nous en éprouvons quelque regret, car il n’a pas d’équivalent.

CORPS (à) ET A CRI.

LOCUT. VIC. Il m’ont appelé _à corps et à cri_. LOCUT. CORR. Ils m’ont appelé _à cri et à cor_.

L’orthographe employée en tête de cet article, et que l’on trouve quelquefois, est tout-à-fait inintelligible. Celle de l’Académie: _à cor et à cri_, ne nous paraît pas non plus fort exacte. On trouve, dans nos vieux auteurs, _à cri et à cor_; et nous pensons que cette leçon doit être préférée, par la raison qu’il est peu probable qu’après avoir commencé à appeler quelqu’un avec le cor, on finisse par l’appeler avec la voix.

Lors eux cuidans que fusse en grand credit M’ont appellé Monsieur _a cry et cor_.

(MAROT, _Epigr._)

Elle m’a fait souvent monter A cheval, faire mes effors, Aller, chevaucher, tempester, Et courir _à cry et à cors_.

(COQUILLART, _Monologue de la botte de foin_.)

Ce serait bien le cas de dire ici comme ce vieux procureur, engoué de Coquillart: _Ce terme est bon, on le trouve dans Coquillart._

COUCHER.

LOCUT. VIC. _Allez coucher_, mes amis. LOCUT. CORR. _Allez vous coucher_, mes amis.

Lorsque ce verbe exprime l’action de se mettre au lit, de s’étendre sur quelque chose pour dormir, il doit être construit avec le pronom réfléchi: _nous nous sommes couchés à minuit_.

_Coucher_ ne s’emploie sans pronom, et neutralement, que pour signifier passer la nuit, le temps du sommeil: _il a couché en ville_. Notre phrase d’exemple _allez coucher_ serait donc correcte, si l’on ajoutait _dans la rue_.

«Regnard, dit Féraud, a fait cette faute dans le _Joueur_:

Et _va coucher_ sans bruit.

«Il faut dire: et _va se coucher_.

«Racine donne au neutre le verbe _être_ pour auxiliaire:

Il y _serait couché_ sans manger ni sans boire.

(_Plaideurs._)

«Il y _serait couché_ n’est pas français, dit d’Olivet, pour signifier _il y aurait passé la nuit_.» (_Dict. crit._)

COUDE-PIED.

LOCUT. VIC. J’ai une douleur au _coude-pied_. LOCUT. CORR. J’ai une douleur au _cou-de-pied_.

Quoique l’Académie, et d’après elle, plusieurs dictionnaires écrivent ainsi le nom de la partie supérieure du pied humain, nous pensons, comme M. Feydel (_Rem. sur le dict. de l’Acad._), que _cette partie a le nom de col de pied, qu’on prononce et même qu’on écrit, depuis un siècle, cou-de-pied_. _Coude-pied_, dit le même critique, _est un barbarisme_. _Le pied n’a point de coude; et, s’il en avait un, ce coude serait le talon._

Le pluriel de _cou-de-pied_ est _cous-de-pied_.

COUPLE.

LOCUT. VIC. Ces pommes sont belles; donnez-m’en _un couple_. LOCUT. CORR. Ces pommes sont belles; donnez-m’en _une couple_.

_Couple_ est féminin toutes les fois qu’il exprime la réunion de deux choses, ou bien celle de deux êtres de même sexe. Quand il y a union de sexes, _couple_ est masculin.

_Une couple_ de noix, de statues, d’hommes, etc.

_Un couple_ de lapins, de perdrix, _un beau couple_ d’amans.

COURANT.

LOCUT. VIC. Le _quinze courant_. LOCUT. CORR. Le _quinze du courant_.

Le commerce se sert assez généralement de la première locution; mais le commerce n’aurait-il pas tort? Que peut signifier _le 15 courant_, si ce n’est le 15 qui court, ou, en d’autres termes, aujourd’hui 15? Or ce n’est pas là ce qu’on veut dire. Il n’est pas question ici du _jour courant_, mais du _mois courant_. C’est donc _le 15 du courant_ que l’on doit préférer, par la raison que le substantif _mois_ est évidemment sous-entendu dans cette locution, comme l’est le substantif _lettre_ dans cette autre locution commerciale: _au reçu de la présente_. Nous ferons remarquer que, toutes les fois qu’on ne sera pas dominé par le besoin de brièveté dans le discours, on fera beaucoup mieux de dire _le 15 du mois courant_ ou _de ce mois_, et _au reçu de la présente lettre_ ou _de cette lettre_.

D’après l’Académie, on doit dire le _15 du courant_.

COURIR (S’EN).

LOCUT. VIC. Le voilà qui _s’encourt_! Le voilà qui _s’en court_! LOCUT. CORR. Le voilà qui _se sauve_!

Cette faute se trouve plusieurs fois dans La Fontaine:

L’associé des frais et du plaisir _S’en court_ en haut.

(_Contes_, liv. V, c. 8.)

Ce discours fut à peine proféré Que l’écoutant _s’en court_.

(_Contes_, liv. V, c. 5.)

_S’en courir_, analysé, donne _se courir d’un lieu_; or que signifie: _une personne qui se court d’un lieu_? N’est-il pas évident que c’est un vrai galimathias?

COUTE QUI COUTE.

LOCUT. VIC. Nous l’aurons, _coûte qui coûte_. LOCUT. CORR. Nous l’aurons, _coûte que coûte_.

C’est une locution elliptique qui équivaut à ceci (_que cela_) coûte (_ce_) que (_cela_) coûte, c’est-à-dire ce _que cela peut coûter_. _Coûte qui coûte_ n’offrirait aucun sens.

CRAINTE DE, DE CRAINTE DE, ou QUE.

{ Marchez doucement, _crainte de tomber_. LOCUT. VIC. { Tenez-le, _crainte qu’il ne tombe_. { Je ne sors pas, de _crainte d’accident_.

{ Marchez doucement, _de crainte de tomber_. LOCUT. CORR. { Tenez-le _de crainte qu’il ne tombe_. { Je ne sors pas, _crainte d’accident_.

--On emploie la conjonction _de crainte de_, devant un verbe à l’infinitif, et la conjonction _de crainte que_, avec la particule _ne_, devant un verbe au subjonctif.

--On emploie la proposition _crainte de_ devant un substantif.

CRESSON.

PRONONC. VIC. Manger du _creusson_. PRONONC. CORR. Manger du _crés-çon_.

Nous ferons une autre remarque sur ce mot; c’est qu’on ne doit pas dire _du cresson à la noix_, mais du _cresson alénois_. Le _cresson_ ainsi nommé a les feuilles découpées en forme d’alène.

CREUSANE.

LOCUT. VIC. C’est une poire de _creusane_. LOCUT. CORR. C’est une poire de _crassane_.

«Une infinité de personnes, ou plutôt presque tout le monde dit _creusane_; mais ce mot ne se trouve dans aucun des dictionnaires de l’Académie, de Trévoux, de Richelet, de Wailly, etc.» (_Gramm. des Gramm._)

La Quintinie dit _crasane_.

CREVETTES.

LOCUT. VIC. Nous mangeâmes d’excellentes _crevettes_. LOCUT. CORR. Nous mangeâmes d’excellentes _chevrettes_.

On lit dans les _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_: «_chevrette_, au lieu de _cravette_, est du phébus de Basse-Normandie. Un érudit de Caen et d’Avranches, évêque d’ailleurs très-docte, a voulu excuser autrefois cette locution, en alléguant les cornes de la _cravette_: mais l’écrevisse a des cornes aussi; le haumard, la langouste, etc., ont des cornes, et ne sont pourtant nommés ni chèvres ni _chevrettes_. Le mot français _cravette_ a son origine dans le substantif _crabe_.»

Nous pensons, malgré cette remarque, que l’Académie a fort bien fait d’accueillir le mot _chevrette_, qui est le seul usité dans les ports de mer, ceux de l’Océan du moins. _Crevette_ ne se dit guère qu’à Paris et dans l’intérieur de la France; quant à _cravette_, nous ne l’avons jamais ni entendu ni vu ailleurs que dans l’ouvrage de M. Feydel.

CROUSTILLANT, CROUSTILLEUX.

LOCUT. VIC. { Cette histoire est un peu _croustillante_. { Cette pâtisserie est _croustilleuse_.

LOCUT. CORR. { Cette histoire est un peu _croustilleuse_. { Cette pâtisserie est _croustillante_.

D’après les dictionnaires les plus modernes, la différence qui existe entre ces deux mots consiste en ce que le premier signifie _croquant_, et le second _gaillard_, _grivois_.

_Croustillant_ ne se trouve pas dans le Dictionnaire de l’Académie.

CUL-DE-SAC.

LOCUT. VIC. Ce n’est pas une rue, c’est un _cul-de-sac_. LOCUT. CORR. Ce n’est pas une rue, c’est une _impasse_.

Le mot _impasse_ l’a enfin emporté sur _cul-de-sac_ pour exprimer une rue sans issue; mais nous croyons qu’il est certains cas où l’on ne peut guère, à moins de faire une périphrase, se dispenser d’employer le vilain mot proscrit par Voltaire. Dans cet exemple: ce jeune homme a un mauvais emploi, c’est un _cul de sac_; mettez _impasse_, et vous détruisez toute l’énergie de l’idée.

CULOTTES.

LOCUT. VIC. Donnes-moi mes _culottes_ bleues. LOCUT. CORR. Donnez-moi mon _pantalon_ bleu.

On emploie souvent _culotte_ pour _pantalon_; il y a cependant quelque différence entre ces deux parties de l’habillement.

La _culotte_ s’arrête au genou; le _pantalon_ descend jusques sur le cou-de-pied.

Il ne faut jamais dire _des culottes_ pour _une seule culotte_, ni _des pantalons_ pour _un seul pantalon_, comme le font particulièrement les méridionaux. _Des culottes_ et _des pantalons_ sont nécessairement _plusieurs culottes_ et _plusieurs pantalons_.

CURER.

LOCUT. VIC. Avez-vous _curé_ cette vaisselle d’argent? LOCUT. CORR. Avez-vous _écuré_ cette vaisselle d’argent?

Si vous nettoyez quelque chose en le frottant avec du grès, du sable, etc., pour le rendre clair, vous _écurez_; mais, si vous ôtez d’une concavité quelconque ce qu’elle peut renfermer de sale, vous curez. On doit donc dire et l’on dit: _écurer_ des couteaux, des chandeliers, etc., et _curer_ des puits, des fossés, des rivières, etc.

Cette différence de signification entre _curer_ et _écurer_ une fois bien connue d’une personne, qu’on dise devant elle: _j’ai fait curer mes bassins_, elle saura tout de suite qu’on veut dire: j’ai fait nettoyer, vider mes pièces d’eau nommées _bassins_. Mais si l’on disait: j’ai fait _écurer_ mes bassins; elle verrait que cela signifie: j’ai fait nettoyer, décrasser mes ustensiles de cuisine nommés _bassins_.

CUIR DE ROUSSI.

LOCUT. VIC. Un volume relié en _cuir de Roussi_. LOCUT. CORR. Un volume relié en _cuir de Russie_.

Selon nos dictionnaires modernes (celui de M. Raymond entr’autres), on dit également _cuir de Russie_ ou _cuir de Roussi_. Nous trouvons dans cette liberté de choix quelque chose de ridicule. Tout le monde voit bien, à peu près, ce que peut être du _cuir de Russie_, mais que peut signifier cette expression de _cuir de Roussi_? Nous partageons sur ce sujet le sentiment du Dictionnaire de Trévoux, qui dit que c’est abusivement qu’on s’est servi de ces locutions: _vache de Roussi, cuir de Roussi_, pour _vache de Russie_, _cuir de Russie_, et nous engageons à ne pas écrire, comme le Dictionnaire bibliographique de Cailleau, _un volume relié en cuir de Roussi_, mais en _cuir de Russie_. La langue n’a nullement besoin de deux expressions parfaitement de même valeur; il faut donc opter.

DAVANTAGE.

{ Il en a _davantage que_ vous ne croyez. LOCUT. VIC. { Il a _davantage de_ bonheur que de mérite. { Voilà l’objet qui me plaît _davantage_.

{ Il en a _plus que_ vous ne croyez. LOCUT. CORR. { Il a _plus de_ bonheur que de mérite. { Voilà l’objet qui me plaît _le plus_.

_Davantage_ s’emploie pour _plus_, dans certaines phrases où il convient beaucoup mieux. Ainsi dites plutôt: _Il parle davantage_ que _il parle plus_. Mais si _davantage_ devait être suivi des mots _que_, ou _de_, il faudrait mettre _plus_ à sa place.

_Davantage_ ne peut jamais être employé pour _le plus_.

DE.

{ Ces bijoux ne sont pas _d_’or. LOCUT. VIC. { Il y eut cent hommes _de_ tués. { Je lui ai écrit le sept _de_ mars.

{ Ces bijoux ne sont pas _en_ or. LOCUT. CORR. { Il y eut cent _hommes tués_. { Je lui ai écrit le _sept mars_.

«On dit bien: _Je traverse un pont de fer_, quand on veut faire distinguer l’objet dont on parle, des autres objets du même genre. _De_ a ici une signification vague.

«Mais quand on veut arrêter _particulièrement_ l’attention sur la nature de l’objet, sur la matière dont il est composé, c’est _en_ qu’il faut, et non _de_; _en_ détermine mieux que _de_, et a plus de précision que ce dernier. Vous ne direz pas: _de_ quoi est cette table, ce bouton, cette statue, etc.? Mais _en_ quoi est cette table? et l’on vous répondra _en_ bois.» (_Journal de la lang. franç._)

--«Quand le substantif auquel se rapporte l’adjectif de nombre cardinal est représenté par le pronom _en_, placé avant le verbe précédent, ou bien encore quand le substantif est sous-entendu, l’adjectif ou le participe qui suit le nombre cardinal doit être précédé de la préposition _de_: _Sur mille habitans, il n’y en a pas un de riche.--Sur cent mille combattans, il y en eut mille de tués, et cinq cents de blessés.--Sur mille, il y en eut cent de tués._

«Mais l’emploi de la préposition _de_ ne doit pas avoir lieu avant l’adjectif ou le participe, lorsque l’adjectif numéral cardinal est suivi du substantif avec lequel il est en rapport. _Sur mille combattans, il y eut cent hommes tués._ Cent hommes de tués serait une faute.»

«--Voltaire disait _le deux de mars_, _le quatre de mai_, et Racine _le deux mars_, _le quatre mai_. Sous le rapport de la correction grammaticale la première construction est certainement préférable, puisque _deux_ et _quatre_ sont là pour _deuxième_, _quatrième_, et que l’on dit toujours avec la préposition _de_, le deuxième jour de mai, le quatrième jour de juin. Ensuite les latins disaient avec le génitif _primus februarii_, _secundus aprilis_.

«Ainsi la grammaire et l’analogie sont pour _le 2 de mars_, _le 4 de mai_; mais si l’on consulte l’usage, qui, en fait de langage, est la règle de l’opinion, on dira _le deux mars_, _le quatre mai_. C’est ainsi que s’expriment presque toujours nos bons auteurs, et les personnes qui se piquent de parler purement, et qui évitent toute espèce d’affectation.» (_Grammaire des grammaires._)

DÉBINE.

LOCUT. VIC. Cet homme est dans la _débine_. LOCUT. CORR. Cet homme est dans l’_indigence_.

_Débine_ appartient au patois de Paris, qui l’aura conquis probablement sur l’argot. Il est de si mauvais goût que toute personne qui a un peu d’usage ne s’en sert jamais, et que les dictionnaires les moins difficiles sur le choix des mots qu’ils recueillent, en ont instinctivement fait dédain.

Le principal tort du mot _débine_ est de ne rien signifier de plus que d’autres mots que nous avons déjà, et ce tort-là est infiniment sérieux en grammaire.

DÉCESSER.

LOCUT. VIC. Il ne _décesse_ de parler. LOCUT. CORR. Il ne _cesse_ de parler.

On remarquera que si ce mot était français, il y aurait un pléonasme dans l’emploi qu’on en fait ordinairement; car _décesser_, signifiant _ne pas cesser_, il s’ensuivrait que, dans la phrase d’exemple que nous avons citée, il se trouverait réellement deux négations. La syllabe prépositive _dé_ qui en vaut une est donc tout-à-fait inutile. Il faut la supprimer et dire tout simplement: _il ne cesse de parler_. Cette dernière locution a certainement autant de force que la première.

DÉCOMMANDER.

Ce verbe est généralement regardé comme un barbarisme. Peut-être y a-t-il un peu trop de sévérité dans cette opinion. _Décommander_, contraire de _commander_, nous semble régulièrement formé, et nous ne pensons pas qu’il puisse être remplacé par _contremander_.

_Décommander_ se trouve déjà dans quelques dictionnaires; ceux de M. Raymond et des quatre professeurs entr’autres. C’est toujours une recommandation.

DEDANS, DEHORS, DESSUS, DESSOUS.

LOCUT. VIC. Je l’ai trouvé _dedans_, _dehors_, _dessus_, _dessous_ mon lit.

LOCUT. CORR. Je l’ai trouvé _dans_, _hors de_, _sous_, _sur_ mon lit.

Ces quatre mots sont des adverbes qui ne peuvent régir des substantifs, à moins qu’ils ne soient précédés d’une préposition: _au dedans de la ville_, _en dehors de Paris_, _par dessous la table_, _de dessus le toit_.

Cependant la grammaire autorise l’emploi de ces mots comme prépositions, quand on met ensemble les deux opposés, et que le substantif est placé après le dernier: _Il y a des animaux dedans et dessus la terre._ (_Port-Royal._)

DÉFAUT (A).

LOCUT. VIC. _A défaut_ de parens, j’aurai des amis. LOCUT. CORR. _Au défaut_ de parens, j’aurai des amis.

_Au défaut_ est préféré par l’Académie, Laveaux et presque tous les grammairiens. C’est aussi le sentiment de nos meilleurs écrivains.

DÉFIER.

LOCUT. VIC. Je _leur_ en _défie_. LOCUT. CORR. Je _les_ en _défie_.

On doit dire: _Je les en défie_, parce que _défier_ est un verbe actif et réclame un régime direct, et qu’ensuite un verbe ne peut jamais avoir deux régimes de même espèce.

DÉFINITIF (EN).

LOCUT. VIC. _En définitif_ le voilà ruiné. LOCUT. CORR. _En définitive_ le voilà ruiné.

La première locution appartient au Palais; la seconde se trouve dans nos bons auteurs, dans le dictionnaire de l’Académie, et dans celui de Féraud, qui, selon la judicieuse remarque de M. Girault-Duvivier (_Gramm. des gramm._) _est une bonne autorité_.

DÉGOBILLAGE.

LOCUT. VIC. Ce vase est plein de _dégobillage_. LOCUT. CORR. Ce vase est plein de _dégobillis_.

L’Académie ne reconnaît pas le mot _dégobillage_, et nous ne croyons pas qu’on le trouve dans aucun autre dictionnaire.

DÉGRÉ.

PRONONC. ET ORTH. VIC. Il y a trois _degrés_. PRONONC. ET ORTH. CORR. Il y a trois _dégrés_.

La prononciation de ce mot est encore incertaine. L’usage général nous paraît vouloir que l’on dise _dégré_; les grammairiens soutiennent qu’on doit prononcer _degré_. Mais l’usage général est une loi, et si nous ajoutons à cette considération, que la prononciation de ce mot par deux _é_ fermés, est beaucoup plus agréable à l’oreille, ce qui aura probablement déterminé l’usage en cette circonstance, nous croirons avoir la raison pour nous en disant de prononcer _dégré_ et non _degré_. Nous ferons aussi remarquer que de tous les mots compris dans le dictionnaire de l’Académie sous la lettrine DEG, et qui sont à peu près au nombre de 60, le mot _dégré_ est le seul auquel on refuse l’accent aigu sur l’_é_. Pourquoi cette bizarre exception? «Il semble, dit M. Morel, que l’on prenne à tâche de vouloir justifier le reproche que nous font les étrangers, de rendre notre langue sourde, monotone et efféminée par la multiplication de l’_e_ muet.» (ESSAI _sur les voix de la lang fr._ chap. 2.)

DÉHONTÉ.

Plusieurs grammairiens préférant _éhonté_ à _déhonté_, et probablement un peu embarrassés pour donner la raison de leur préférence, n’ont rien trouvé de mieux pour proscrire _déhonté_ que de dire qu’il n’est pas français. Ces grammairiens nous semblent dans l’erreur. _Déhonté_ est bien français, si du moins pour l’être il suffit qu’il ait l’autorité de bons auteurs. On trouve _déhonté_ dans Amyot (_Trad. de Plutarque. Marcus Crassus._): «Je dis que les Parthes estoient eulx-mesmes bien deshontez, etc.» Marmontel a écrit: «_Déhonté_ ne devait-il pas se dire aussi long-temps que honte?» Et le savant et judicieux M. Ch. Pougens (_Archéologie française_) le met au nombre des mots à restituer au langage moderne.

DÉJEUNER, DINER, SOUPER.

LOCUT. VIC. J’ai _déjeûné_, _dîné_, _soupé avec_ un poulet. LOCUT. CORR. J’ai _déjeûné_, _dîné_, _soupé d’un_ poulet.

On ne peut employer la préposition _avec_, après l’un de ces verbes, qu’en la faisant suivre d’un nom de personne; _déjeûner_, _dîner_, _souper avec un ami_. Lorsqu’on veut désigner le mets qu’on a mangé, ce nom de mets doit être précédé de la préposition _de_:

Hélas! reprit l’amant infortuné, L’oiseau n’est plus; vous _en_ avez dîné.

(LA FONTAINE, _Contes_, liv. III, c. 5.)

Laveaux aime mieux qu’on dise: _J’ai mangé un poulet à déjeûner_, _à dîner_, _à souper_. Cette opinion mériterait d’être suivie.

DEMANDER EXCUSE, DES EXCUSES.

LOCUT. VIC. Je vous _demande excuse_, _des excuses_. LOCUT. CORR. Je vous _fais excuse_, _des excuses_.

Quand vous demandez à quelqu’un des excuses, ne pourrait-il pas vous dire: Parbleu! cherchez-les vous-même, et vous me les offrirez ensuite.

C’est effectivement une plaisante manière de réparer ses torts auprès de quelqu’un, que de lui demander qu’il se donne la peine de vous formuler les excuses que vous devez lui faire. Voilà cependant ce que l’on exige en _demandant des excuses_.

Pour vous, je ne veux point, Monsieur, vous _faire excuse_.

(MOLIÈRE, _École des femmes_.)