Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux
Part 6
Après la manie d’admettre sans examen et sans choix toutes les expressions nouvelles, parce qu’elles sont employées par le beau monde, nous ne savons rien de plus absurde que de repousser des mots populaires, et très-populaires, il est vrai, mais d’ailleurs très-bons, et qui expriment des idées qu’on ne pourrait rendre que par des périphrases, ou par d’autres mots qui passent pour leurs équivalens, et sont cependant loin de l’être. Nous ne concevons point, par exemple, pourquoi plusieurs de nos grammairiens font difficulté d’adopter le mot _calotte_ pour signifier un _coup du plat de la main sur la tête_. Le mot _soufflet_ a-t-il la même valeur? Non, certes. C’est bien, il est vrai, le même geste de la part de celui qui frappe; mais le geste du _soufflet_ s’adresse à la joue, celui de la _calotte_ à la partie supérieure de la tête. Il y a donc une différence. Comment alors faudra-t-il dire? Une _tape_; mais ce mot ne suffit pas, car il signifie seulement un _coup de la main_. On dira donc une _tape sur la tête_. Quoi! une périphrase quand on peut n’employer qu’un seul mot! Quelle répugnance soulève contre lui ce pauvre mot! Et cependant que peut-on lui reprocher? D’avoir été longtemps rebuté par les dictionnaires auxquels l’Académie avait donné l’exemple d’un injuste dédain; mais aujourd’hui qu’il a été accueilli dans le dictionnaire des quatre Professeurs, dans celui de M. Raymond, etc., qui n’ont fait en cela que déférer à l’usage général, nous aimons à croire que M. Marle, dans une future édition de ses _Omnibus du Langage_, ne le mettra plus à l’index comme son synonyme _giffle_, qu’il a parfaitement raison de chasser de la langue, parce qu’il n’exprime réellement qu’une idée déjà exprimée, et qu’il est par là complètement inutile.
CALVI.
LOCUT. VIC. Voici des _pommes de Calvi_. LOCUT. CORR. Voici des _pommes de Calville_.
Les _pommes de Calvi_ sont des pommes qui viennent de la ville de _Calvi_, en Corse; mais ces pommes n’ont pas, que nous sachions, plus de renommée que d’autres: aussi n’en parle-t-on pas. C’est uniquement des pommes de _Calville_ qu’il est ici question.
_Calville_ est masculin; voilà de beau _calville_.
CAMPAGNE.
LOCUT. VIC. L’été je vais _en campagne_. LOCUT. CORR. L’été je vais _à la campagne_.
_En campagne_ est une locution qui exprime un grand mouvement, soit moral, soit physique, mais plus particulièrement encore un mouvement de troupes. _Son imagination est en campagne_; _il se mettra en campagne pour le trouver_; _nous entrerons en campagne le mois prochain._
CANGRÈNE.
ORTH. VIC. La _cangrène_ s’est déclarée. ORTH. CORR. La _gangrène_ s’est déclarée.
Ménage voulait qu’on écrivît et qu’on prononçât _cangrène_. Ce docte étymologiste savait cependant fort bien que ce mot venait du grec _gaggraina_; mais comme, de son temps, tout le monde prononçait _cangrène_, il était guidé dans son opinion par le sage désir de conformer l’orthographe à la prononciation. Nous qui partageons ce désir, nous proposons donc de réformer, non l’orthographe, ce qui ne serait pas chose facile aujourd’hui, parce qu’elle est universellement adoptée, mais la prononciation, contre laquelle protestent l’étymologie et l’usage de bien des gens.
CARRÉ.
LOCUT. VIC. Nous demeurons dans la même maison, et sur le même _carré_.
LOCUT. CORR. Nous demeurons dans la même maison, et sur le même _palier_.
L’acception de _palier_, donnée à tort au mot _carré_, ne se trouve pas dans nos dictionnaires, et nous ne voyons pas, en vérité, qu’on en ait besoin.
On dit, dans certaines provinces, un _pont d’allée_ pour un _palier_. Cette expression est aussi repoussée par les lexicographes.
CARREAU.
LOCUT. VIC. Il y a deux _carreaux_ cassés à cette fenêtre. LOCUT. CORR. Il y a deux _vitres_ cassées à cette fenêtre.
Casser un _carreau_ ne signifie point, comme le croient beaucoup de personnes, casser une _vitre_. Un _carreau_ est un morceau carré et plat, le plus ordinairement de terre cuite, mais qui pourrait être d’une autre matière; et c’est abusivement qu’on s’en sert pour désigner une _vitre_, qui peut avoir une autre forme qu’une forme carrée, et qu’il serait conséquemment fort absurde parfois de nommer _carreau_. Toute personne qui voudra parler correctement devra s’abstenir d’employer _carreau_ pour _vitre_, même en faisant suivre ce mot du mot _vitre_, comme le fait le dictionnaire de l’Académie, qui dit un _carreau de vitre_.
CASTONADE.
LOCUT. VIC. Voulez-vous du sucre blanc ou de la _castonade_? LOCUT. CORR. Voulez-vous du sucre blanc ou de la _cassonade_?
L’Académie, après avoir long-temps balancé entre _castonade_ et _cassonade_, s’est enfin décidée pour ce dernier mot; et c’est aujourd’hui définitivement le seul avoué, nous ne dirons pas par l’usage général, car son concurrent a un bien plus grand nombre de partisans, mais par le bon usage, qui se trouve, sur ce point, d’accord avec la grammaire.
Le docte Ménage préférait _castonade_, _mais sans blâmer ceux qui disaient cassonade_.
CASUEL.
LOCUT. VIC. Le verre est _casuel_. LOCUT. CORR. Le verre est _cassant_.
Cet adjectif, employé dans le sens de _fortuit_, _accidentel_, est fort bon: _son revenu est casuel_; mais dans le sens de _fragile_, _cassant_, ce n’est plus qu’un barbarisme.
CAUSER.
LOCUT. VIC. Il m’a long-temps _causé_ de ses affaires. LOCUT. CORR. Il m’a long-temps _entretenu_ de ses affaires.
_Causer_, employé comme dans notre phrase d’exemple, est un gasconisme, un provençalisme, etc., un méridionalisme enfin, et non un mot français. _Causer_ veut la préposition _avec_ entre lui et le pronom personnel qui l’accompagne. _Il a longtemps causé avec moi de ses affaires._
CAUSETTE.
LOCUT. VIC. Leur _causette_ dure bien long-temps! LOCUT. CORR. Leur _causerie_ dure bien long-temps!
_Causette_ ne se trouve pas dans les dictionnaires. S’il s’y trouvait, ce ne pourrait être qu’avec la signification de _petite cause_.
CELUI, CELLE, CEUX, CELLES.
LOCUT. VIC. Le dégât est considérable; _celui causé_ par vos gens était moindre.
LOCUT. CORR. Le dégât est considérable; _celui qui a été causé_ (ou le _dégât causé_) par vos gens était moindre.
La grammaire et l’usage de nos bons écrivains repoussent également les phrases construites d’une manière analogue à celle que nous avons prise pour exemple. Toute personne qui voudra respecter l’une et l’autre de ces autorités ne devra jamais faire suivre immédiatement d’un participe passé le pronom démonstratif _celui_, _celle_, _ceux_, _celles_, à moins que ce pronom ne soit suivi de la particule _ci_, car on dirait fort bien: _celui-ci arrivé à sa destination_, tandis qu’on ne pourrait pas dire: _celui arrivé à sa destination_.
_Ceux_ (les étendards) _conquis_ par Philippe aux plaines de Bovines.
(LAMARTINE.)
«Cet emploi _vicieux_ du pronom et de l’_adjectif_, dit la _Revue encyclopédique_ à l’occasion de ce vers, est une faute grossière, quoique fort à la mode aujourd’hui.» (_Glossaire génevois._)
_Ceux_ ne doit pas se prononcer _ceuse_, ni _ceusse_, mais _ceu_.
CENT.
LOCUT. VIC. Son argent est placé à _cinq du cent_.
{ _Onze cents treize_ francs. ORTHO. VIC. { _Onze cent_ francs. { Le conseil des _Cinq-Cent_. { Le numéro _trois cents_.
LOCUT. CORR. Son argent est placé à _cinq pour cent_.
{ _Onze cent treize_ francs. ORTHO. CORR. { _Onze cents_ francs. { Le conseil des _Cinq-Cents_. { Le numéro _trois cent_.
--«On dit, en matière de commerce et d’intérêt, _cinq pour cent_, _dix pour cent_, _cent pour cent_.» (ACAD.) _Cinq du cent_ ne vaut rien, car cela signifie _cinq de le cent_, et l’on ne peut certainement pas dire _le cent de francs_, _un cent de francs_. Mais on dirait correctement _je vous donne cinq francs du cent d’œufs_, parce qu’on dit _le cent d’œufs_.
--_Cent_, placé entre deux noms de nombre, est invariable.
--_Cent_, placé entre un nom de nombre qui le multiplie et un substantif, est variable.
--_Cent_, n’étant pas suivi d’un substantif, peut être encore variable, mais il faut alors qu’il exprime un nombre concret. _L’hospice des Quinze-Vingts_ (sous-entendu _aveugles_).
--Si le nombre était abstrait, _cent_ serait invariable: _en l’an quatre cent_. C’est comme s’il y avait _en l’an quatre centième_.
CENT-ET-UN.
LOCUT. VIC. Le livre des _cent et un_. LOCUT. CORR. Le livre des _cent un_.
La raison, l’analogie et l’usage veulent que l’on dise _cent un_. La raison: car si des mots doivent être courts, ce doit être, sans contredit, les noms de nombre. Destinés à seconder une opération de l’esprit qui se fait habituellement, ou doit se faire, du moins, avec promptitude, ces mots ont besoin de pouvoir être énoncés rapidement.
L’analogie: puisqu’on dit _cent deux_, _cent trois_, _cent quatre_, _vingt-un_, _quarante-un_, _quatre-vingt-un_, _quatre-vingt-onze_.
Quant à l’usage, nous en appelons à nos lecteurs. Ont-ils jamais entendu prononcer _cent et un_ hommes? Ne dit-on pas _cent un_ hommes?
L’orientaliste Galland a intitulé un de ses ouvrages: _les Mille et une Nuits_. Voilà probablement ce qui aura induit en erreur l’éditeur du _livre des Cent et un_. Mais il ne fallait voir là qu’une exception; et ce qui nous paraît le prouver, c’est qu’on écrit _mille un francs_, _deux mille un tonneaux_, _trois mille un cavaliers_.
Prononcez _cen-hun_, et non _cen-tun_.
CHACUN.
{ Ils bâtirent, _chacun de son côté_, une petite LOCUT. VIC. { maison. { Ils bâtirent une petite maison, _chacun de leur côté_.
{ Ils bâtirent, _chacun de leur côté_, une petite LOCUT. CORR. { maison. { Ils bâtirent une petite maison, _chacun de_ { _son côté_.
--Quand _chacun_ est placé avant le régime du verbe, on emploie _leur, leurs_.
--Quand il est après, on emploie _son_, _sa_, _ses_.
--Quand le verbe n’a pas de régime, on emploie indifféremment _leur_, _leurs_, ou _son_, _sa_, _ses_. _Tous les juges ont opiné, chacun suivant leurs lumières, ou ses lumières._
CHACUN, CHAQUE.
LOCUT. VIC. { Il sera payé par _chacun an_ au demandeur. { Ces chapeaux coûtent vingt francs _chaque_.
LOCUT. CORR. { Il sera payé _chaque année_ au demandeur. { Ces chapeaux coûtent vingt francs _chacun_.
_Chacun_ est un pronom; _chaque_ est un adjectif. On ne doit point conséquemment employer le premier de ces deux mots devant un substantif, et le second sans substantif.
CHAIRCUITIER.
LOCUT. VIC. C’est un bon _chaircuitier_. LOCUT. CORR. C’est un bon _charcutier_.
Cette dernière orthographe s’éloigne certainement de l’étymologie; mais c’est la seule qui soit maintenant autorisée par les meilleurs dictionnaires.
CHANGER.
LOCUT. VIC. Vous êtes bien mouillé; _changez-vous_. LOCUT. CORR. Vous êtes bien mouillé; _changez de vêtemens_.
«En certaines provinces, on dit _se changer_, pour _changer de chemise_, _de linge_. C’est un barbarisme.»
(FÉRAUD, _Dict. crit._)
L’Académie ne donne aucun exemple de l’emploi de _changer_ comme verbe pronominal, mais elle permet de l’employer comme verbe neutre: _j’avais sué_, _je suis rentré chez moi pour changer_.
CHARDONNERET.
LOCUT. VIC. L’église de _Saint-Nicolas-du-Chardonneret_. LOCUT. CORR. L’église de _Saint-Nicolas-du-Chardonnet_.
«_Chardonnet_ est un diminutif de _chardon_, et signifie _petit chardon_; mais il ne se dit qu’en parlant d’une église de Paris qu’on appelle Saint-Nicolas du _Chardonnet_.» (_Dict. de Trévoux._)
CHARTE, CHARTRE.
LOCUT. VIC. { Consultez la _chartre-partie_. { On l’a retenu en _charte-privée_.
LOCUT. CORR. { Consultez la _charte-partie_. { On l’a retenu en _chartre-privée_.
On employait indifféremment autrefois _chartre_ pour prison, et pour acte, contrat. Aujourd’hui la signification de ce mot est restreinte à celle de prison, dans les cas assez rares où l’on s’en sert; et _charte_ se prend toujours pour acte.
De _chartre_ s’est formé _chartreux_, c’est-à-dire _habitant de prison_, par allusion au genre de vie austère que commande la règle de saint Bruno.
CHATTE.
LOCUT. VIC. Mon pistolet a fait _chatte_. LOCUT. CORR. Mon pistolet a fait _chac_.
Lorsque l’amorce d’une arme à feu brûle sans que le coup parte, on dit ordinairement qu’elle a fait _chatte_. Cette expression est certainement très-connue des militaires et des chasseurs; mais il se trouve, nous croyons, parmi eux, bien peu de gens qui en connaissent la véritable orthographe. Nous l’empruntons, telle que nous la donnons ici, au Dictionnaire des Onomatopées de M. Charles Nodier. _Chac_ ne se trouve dans aucun autre dictionnaire; on peut avoir quelque droit de s’en étonner.
CHIANT-LIT.
ORTH. VIC. C’est un _chiant-lit_. ORTH. CORR. C’est un _chie-en-lit_.
La première de ces deux orthographes, suivie par M. Girault-Duvivier (_Gramm. des Gramm._), nous paraît peu raisonnable; nous préférons la seconde, qui est celle de l’Académie. Ne rirait-on pas de quelqu’un qui écrirait _un boutant-train_ (_un mettant-train_), au lieu d’_un boute-en-train_ (_un met-en-train_)?
CHIFFER.
LOCUT. VIC. Elle a _chiffé_ sa robe. LOCUT. CORR. Elle a _chiffonné sa robe_.
On dit _chiffe_ pour désigner de la mauvaise étoffe; mais on ne peut pas dire _chiffer_. Ce mot n’est pas français.
_Chiffonner_ une étoffe, c’est la rendre semblable à un _chiffon_; c’est-à-dire, sale et fripée.
CHIRURGIE.
PRONONC. VIC. L’art de la _chirugie_. PRONONC. CORR. L’art de la _chirurgie_.
Prononcez bien les deux _r_ des mots _chirurgie_, _chirurgical_, _chirurgique_, _chirurgien_. Ce n’est peut-être pas la prononciation de Paris, où l’on dit _pâle_ pour _parle_, mais c’est au moins la bonne.
CHLORURE.
LOCUT. VIC. _Cette chlorure_ est _bonne_. LOCUT. CORR. _Ce chlorure_ est _bon_.
L’Académie des sciences fait toujours _chlorure_ masculin, comme _perchlorure_, et leur racine _chlore_.
CHOSE.
«C’est le mot le plus souvent employé, et il supplée pour je ne sais combien de mots. Dieu a créé toutes _choses_; le monde est une _chose_ admirable, etc. C’est pourtant une négligence dans le langage que de s’en servir trop souvent à la place du mot propre. Exemple: _tout le monde sait bien que les Chinois n’impriment qu’avec des planches gravées, et qui ne peuvent servir que pour_ UNE _seule_ CHOSE. (L’abbé Du Bos.) Qu’est-ce qu’imprimer _une chose_, servir pour _une_ seule _chose_? Est-ce une expression élégante et correcte? Madame de Sévigné s’en moque. _Vous avez l’âme belle. Ce n’est peut-être pas de ces âmes du premier ordre, comme chose, ce Romain_ (Régulus) _qui retourna chez les Carthaginois pour tenir sa parole, sachant bien qu’il y serait mis à mort: mais au-dessous vous pouvez vous vanter d’être du premier rang. M. de Sauvebœuf, rendant compte à M. le Prince d’une négociation pour laquelle il était allé en Espagne, lui disait_: CHOSE, CHOSE, _le roi d’Espagne m’a dit_, etc. (Sév.) Ceux qui ont cette mauvaise habitude le disent des personnes, comme des choses: va dire à _chose_ d’aller chercher la petite _chose_ qui est sur la grande _chose_. (FÉRAUD.)
CHRÉTIENNETÉ.
LOCUT. VIC. Sa conduite affligea la _chrétienneté_. LOCUT. CORR. Sa conduite affligea la _chrétienté_.
Ce mot doit s’écrire et se prononcer _chrétienté_, et non _chrétienneté_, comme l’ont fait quelques auteurs, l’abbé Prévost entr’autres.
CIEL.
{ Ce peintre fait mal les _cieux_. LOCUT. VIC. { Ces _cieux de lit_ sont trop élevés. { Le midi de la France est sous un des beaux _cieux_ { de l’Europe.
{ Ce peintre fait mal les _ciels_. LOCUT. CORR. { Ces _ciels de lit_ sont trop élevés. { Le midi de la France est sous un des beaux _ciels_ { de l’Europe.
_Ciel_ ne fait _ciels_, au pluriel, qu’au figuré; au propre, il fait toujours _cieux_, et signifie le séjour des bienheureux.
CIGARRE.
LOCUT. VIC. Prenez _une cigarre_. LOCUT. CORR. Prenez _un cigarre_.
Laveaux (_Dict. des diff._) fait ce mot féminin. L’usage, et surtout celui des fumeurs, qui sans contredit doit être ici le meilleur, veut le genre masculin. L’étymologie réclame aussi ce dernier genre, car le mot espagnol _cigarro_, d’où vient _cigarre_, est masculin. Laveaux fonde son opinion sur ce que la terminaison en _arre_ indique des mots féminins; et _bécarre_, _tintamarre_, _phare_, _catarrhe_, _Ténare_, etc., de quel genre sont-ils? Puisqu’il y a au moins cinq mots masculins en _arre_, ne peut-il donc y en avoir six?
CIRE.
LOCUT. VIC. La _cire_ de vos bottes est bien brillante. LOCUT. CORR. Le _cirage_ de vos bottes est bien brillant.
La _cire_ peut servir à cirer un parquet, une giberne, etc., mais jamais à cirer des chaussures. C’est du _cirage_ qu’on emploie pour ce dernier usage.
CIVET.
LOCUT. VIC. Nous mangeâmes un _civet de lièvre_. LOCUT. CORR. Nous mangeâmes un _civet_, ou _du lièvre en civet_.
La signification d’un mot une fois bien établie, pourquoi donner à ce mot un complément qui devient tout-à-fait surabondant? Ainsi, pourquoi dit-on _un civet de lièvre_, aujourd’hui que la personne le moins au courant du langage culinaire sait fort bien qu’un _civet_ se fait avec un lièvre, et une _gibelotte_ avec un lapin ou un poulet? S’il arrivait cependant qu’on parlât à quelqu’un soupçonné de ne pas connaître cette différence, et qu’on voulût positivement lui faire savoir que c’est bien un lièvre en ragoût, et non rôti, qu’on a mangé, il faudrait dire: nous avons mangé _du lièvre en civet_. De cette manière, on éviterait au moins le pléonasme.
CLAUDE.
PRONONC. VIC. L’empereur _Glaude_. PRONONC. CORR. L’empereur _Claude_.
On ne doit pas prononcer _Glaude_, comme le remarque M. Charles Nodier. Ce serait imiter les beaux parleurs de province dont il fait mention, et qui _ont des segrets_, _et non pas des secrets_.
«Il y a cinquante ans, ajoute-t-il, que Madame Brun imprima dans le Dictionnaire comtois qu’il fallait écrire _poumon_ et prononcer _pômon_; cette règle n’a pas passé les limites de la province.» (_Examen crit. des Dict._)
CLUB.
PRONONC. VIC. Le _clob_, le _cloub_ des jacobins. PRONONC. CORR. Le club des jacobins.
Voulez-vous parler anglais en français? prononcez _cloub_, comme le veut Domergue, et comme le font plusieurs personnes; voulez-vous au contraire rester fidèle aux règles de la prononciation française, qui n’a jamais donné à la lettre _u_ le son de _ou_? prononcez alors _club_.
COGNER.
LOCUT. VIC. Ces deux hommes _se cognaient_ rudement. LOCUT. CORR. Ces deux hommes _se frappaient_ rudement.
On dit fort bien _cogner un clou_, mais on ne peut pas dire _cogner quelqu’un_. C’est une métaphore de mauvais goût.
COI.
LOCUT. VIC. Elle se tint _coite_. LOCUT. CORR. Elle se tint _coie_.
Laveaux dit que Féraud, en voulant que le féminin de _coi_ soit _coie_, est dans l’erreur. Laveaux se trompe. La règle de formation du féminin dans les adjectifs demande _coie_; et l’usage d’aujourd’hui, comme celui d’autrefois, est pour cette dernière orthographe. «Sinon que la partie qui en luy plus est divine soyt _coye_, tranquille, etc.» (RABELAIS, _Pantag._ liv. III.)
COLAPHANE.
LOCUT. VIC. Un morceau de _colaphane_. LOCUT. CORR. Un morceau de _colophane_.
«Plusieurs disent _colophone_, et il est ainsi imprimé dans le Dictionnaire de Trévoux, qui met aussi _colaphane_.
«Il est vrai que, suivant Pline, cette substance résineuse nous a été apportée de _Colophone_, ville d’Ionie; ainsi, selon les règles, on devrait dire _colophone_; mais, selon l’usage, qui est plus fort que les règles, il faut dire _colophane_.
«On ignore pourquoi _colaphane_ est indiqué dans Trévoux; mais si présentement on employait ce mot, il serait bien certainement regardé comme un barbarisme.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des Gramm._)
COLÈRE.
LOCUT. VIC. { J’étais _colère_ dans ce moment-là. { Cet homme est naturellement _coléreux_.
LOCUT. CORR. { J’étais _en colère_ dans ce moment-là. { Cet homme est naturellement _colère_.
L’adjectif _colère_ exprime toujours, non un état passager, mais un état permanent de colère. _Votre parent est brusque et colère_. _Coléreux_, que l’on emploie quelquefois dans ce sens est un barbarisme.
Il ne faut pas confondre _colère_ avec _colérique_. Selon Laveaux (_Dict. des diff._), le premier adjectif désigne proprement l’habitude, la fréquence des accès; le second, la disposition, la propension, la pente naturelle.
COLORER, COLORIER.
LOCUT. VIC. { Ce tableau est mal _coloré_. { Ce vin est très-_colorié_.
LOCUT. CORR. { Ce tableau est mal _colorié_. { Ce vin est très-_coloré_.
_Colorer_, c’est donner une couleur naturelle ou artificielle, mais d’une seule teinte, sans dessin, comme dans ces phrases: _le soleil colore les fruits_, _son teint est coloré_, _colorez cette eau_; _colorier_, c’est apposer avec art des couleurs sur quelque chose, c’est peindre, en un mot. Ainsi _un verre coloré_ est un verre qui a une teinte de couleur quelconque; _un verre colorié_ est un verre qui représente quelque chose en peinture.
Au figuré, on n’emploie que _colorer_. Tâchez de _colorer_ sa conduite.
COMBIEN.
LOCUT. VIC. { Le _combien_ du mois est-ce aujourd’hui? { Le _combien_ êtes-vous dans votre compagnie?
LOCUT. CORR. { Quel est le _quantième_ du mois aujourd’hui? { Le _quantième_ êtes-vous dans votre compagnie?
«_Quantième_ désigne le rang, l’ordre d’une personne ou d’une chose dans un nombre, par rapport au nombre.»
(_Dict. de l’Acad._)
COMME QUI DIRAIT.
LOCUT. VIC. Il portait sur la tête, _comme qui dirait_ un turban. LOCUT. CORR. Il portait sur la tête _une espèce_ de turban.
Que signifie une pareille locution, que l’on peut si facilement remplacer par une expression plus brève, et surtout plus élégante?
COMMISSION.
Nous ne savons pourquoi M. Raymond, dans son Dictionnaire, dit que ce mot ne s’emploie dans le sens d’_action commise_ que dans cette locution _péché de commission_, que ce lexicographe appelle assez improprement _une phrase_. Supposons que quelqu’un fasse cette question: y a-t-il quelque omission dans cette page d’écriture? et qu’on veuille répondre qu’il y a une erreur contraire à l’omission, c’est-à-dire qu’il se trouve des mots de plus, comment dira-t-on? On ne trouvera que le mot _commission_ pour rendre cette réponse sans périphrase; car, selon la judicieuse remarque de M. Charles Nodier (_Examen critique des Dict._), ce mot n’a pas d’équivalent. C’est donc une absurdité de ne vouloir l’admettre que dans le style ascétique.
CONSENTIR.
LOCUT. VIC. Les conditions _que nous avons consenties_.
LOCUT. CORR. Les conditions _auxquelles nous avons consenti_, ou que nous avons _établies_.
Ce verbe, employé activement, constitue un barbarisme depuis long-temps signalé par nos grammairiens, et que nous trouvons fort souvent en style de palais ou d’administration. Quand M. Boinvilliers a dit: «nos avocats les plus distingués ne disent plus: _je consens cette clause_, mais _à cette clause_,» M. Boinvilliers était dans l’erreur. Nos avocats les plus distingués font encore ce barbarisme, et bien d’autres! «Le style du barreau, dit Voltaire, est celui des barbarismes.» (_Comm. sur Rodogune._)
CONSÉQUENCE.
LOCUT. VIC. La somme est _de conséquence_. LOCUT. CORR. La somme est _d’importance_.