Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux
Part 5
PRONONC. VIC. _Dé hier_ (dès hier) je m’en suis aperçu. PRONONC. CORR. _Dé zhier_ je m’en suis aperçu.
Selon Domergue (_Gramm. élém._) le _t est nul_ dans ce mot composé.
Selon M. Laveaux (_Dict. des Diff._) le _t_ se fait sentir, mais _faiblement_.
Selon M. Marle enfin (_Omnibus_) le _h_ d’_hier_ étant muet, on doit faire _sonner le t et prononcer avant-tier_.
Voilà trois opinions différentes; laquelle est la bonne?
Nous pensons que c’est celle de M. Marle. Puisque dans l’adverbe _hier_ la lettre _h_ est muette généralement, pourquoi ne le serait-elle pas toujours? Guerre aux exceptions, et surtout aux exceptions inutiles.
AVEC.
PRONONC. VIC. Venez _avé moi_. PRONONC. CORR. Venez _avek moi_.
Cette prononciation tronquée _avé moi_ était en usage au commencement du dix-septième siècle, comme on peut le voir par la deux cent soixante-huitième remarque de Vaugelas. Les petits-maîtres et les femmelettes de nos jours, que la plus légère apparence de rudesse fait tomber en syncope, ne parviendront pas, même avec l’aide de quelques grammairiens modernes, à mettre en honneur une prononciation ridicule. _Avec_ a toujours été, depuis plusieurs siècles, prononcé fortement. Nous n’en voulons d’autre preuve que la manière d’écrire cette préposition autrefois: _avenc_, _avecques_, _avecque_.
AVEINE.
LOCUT. VIC. Cette _aveine_ est gâtée. LOCUT. CORR. Cette _avoine_ est gâtée.
«L’Académie dit qu’on prononce assez communément _avène_. L’Académie se trompe. Il n’y a que les gens de la campagne et les garçons d’écurie qui disent _avène_ ou plutôt _aveine_. L’Encyclopédie dit _avoine_. Il n’a de pluriel qu’en parlant des _avoines_ quand elles sont encore sur pied. _Les avoines sont belles, on commence à faner les avoines._ Je crois cependant qu’en termes de commerce on peut dire: _il a acheté des avoines_, pour signifier des _avoines_ de différentes espèces et achetées à divers marchands.» (LAVEAUX. _Dict. des Diff._)
Malgré ce que dit Laveaux, nous ne serions pas étonné que d’autres personnes que des gens de la campagne ou des garçons d’écurie, persistassent à dire et écrire _avène_ ou _aveine_, car on dit en latin _avena_, et l’on sait combien la raison de l’étymologie a de force auprès de certaines personnes.
AVEUGLEMENT.
LOCUT. VIC. _L’aveuglement_ développe chez l’homme les sens de l’ouïe et du toucher.
LOCUT. CORR. La _cécité_ développe chez l’homme les sens de l’ouïe et du toucher.
«Ce mot n’est plus synonyme de _cécité_. _Cécité_ se prend au propre, et _aveuglement_ au figuré.» (CH. NODIER. _Examen crit. des Dict._)
Ainsi cette phrase est défectueuse: _les passions nous causent une cécité funeste_. Il faut: _un aveuglement funeste_.
Comment se fait-il qu’un dictionnaire récent comme celui de M. Raymond définisse ainsi le mot _aveuglement_: _privation ou perte du sens de la vue_? Que deviendra le principe si important de la propriété des termes, si les lexicographes sont les premiers à donner l’exemple de la confusion?
_Aveuglement_, adverbe, prend un accent aigu sur le second _e_, _aveuglément_. Comme l’adverbe de manière se forme du féminin de l’adjectif, en ajoutant la terminaison _ment_, et que l’adjectif _aveugle_ n’est pas plus accentué au féminin qu’au masculin, nous remarquerons qu’on ferait beaucoup mieux d’écrire _aveuglement_ adverbe, comme _aveuglement_ substantif, c’est-à-dire sans accent.
AVOIR.
LOCUT. VIC. J’aurais eu peur _si_ je l’_eus_ vu. LOCUT. CORR. J’aurais eu peur _si_ je l’_eusse_ vu.
Le solécisme que nous signalons ici est assez commun dans la conversation; mais nous ne nous serions jamais attendu à le trouver imprimé, surtout dans les œuvres d’un de nos poètes classiques. On lit dans Crébillon:
Jamais ton nom sacré n’eût paré mon ouvrage, _Si_ toi-même ne l’_eus_ permis.
(_Epitre_ au duc Louis de Bourbon.)
La licence poétique ne va pas jusques-là.
AVRIL.
PRONONC. VIC. Le mois d’_a-vrille_ (comme une vrille). PRONONC. CORR. Le mois d’_a-vri-le_.
L’Académie prétend que le _l_ de ce mot est mouillé. Laveaux est d’un sentiment contraire, et nous croyons qu’il a pour lui l’autorité de l’usage.
AÏEUL.
LOCUT. VIC. Ses deux _aïeux_ étaient militaires. LOCUT. CORR. Ses deux _aïeuls_ étaient militaires.
Le grand-père paternel et le grand-père maternel d’une personne sont ses _aïeuls_, comme sa grand’mère paternelle et sa grand’mère maternelle sont ses _aïeules_. Les _aïeux_ sont tous les parens ascendans, à quelque degré qu’ils soient, excepté toutefois le père et la mère.
On a substitué un _i_ à un _y_ dans ce mot, parce que cette dernière lettre n’est réellement à sa place que lorsqu’elle vaut deux _i_ comme dans _pays_, _moyen_ (pai-is, moi-ien). L’usage, fondé sur l’étymologie, a cependant conservé l’_y_ dans beaucoup de mots où un _i_ pourrait fort bien le remplacer, mais l’usage perd tous les jours sous ce rapport, et cette mauvaise orthographe finira par disparaître entièrement.
BABOUINES.
LOCUT. VIC. Se lécher les _babouines_. LOCUT. CORR. Se lécher les _babines_.
Les _babines_ sont les lèvres des animaux qu’on n’a pas jugés assez _mondes_ pour se servir à leur égard du mot lèvres.
Les _babouines_ sont les femelles des _babouins_, espèce de singes fort gros. On dit aussi plaisamment des _babouines_ pour désigner des petites filles, comme on dit des _babouins_ pour désigner des petits garçons.
Ah! le petit _babouin_!
(LA FONTAINE, fable 19, liv. I.)
BACCHANALE.
LOCUT. VIC. { _Quelle bacchanale_ font ces instrumens! { Votre dîner était _un vrai bacchanal_.
LOCUT. CORR. { _Quel bacchanal_ font ces instrumens! { Votre dîner était _une vraie bacchanale_.
Chez les païens les _bacchanales_ étaient les fêtes de Bacchus, et ces fêtes étaient des orgies. C’est par analogie avec ces fêtes, qu’on a nommé chez nous _bacchanale_ une partie de plaisir où l’on fait des libations nombreuses.
Ainsi, en parlant d’un repas marqué par l’intempérance et le bruit, on dira fort bien: _C’était une bacchanale_; mais si l’on ne voulait parler que d’un grand tapage, ce serait _bacchanal_ qu’il faudrait employer. _Taisez-vous; vous faites un bacchanal insupportable._ Ce dernier mot se trouve avec cette signification dans le dictionnaire de l’Académie de 1802.
BAIGNER.
LOCUT. VIC. { Ils sont allés _baigner_ ensemble. { On trouva son frère _baignant_ dans son sang.
LOCUT. CORR. { Ils sont allés _se baigner_ ensemble. { On trouva son frère _baigné_ dans son sang.
Lorsqu’il est question de l’action d’une personne qui prend un bain, le verbe _baigner_ doit toujours être pronominal; _je me baigne_, _tu te baignes_, etc. Il ne devient neutre que lorsqu’il exprime une chose ou un être inanimé qui trempe dans un liquide: _Ces fruits doivent baigner dans l’eau-de-vie_; _le cadavre du cheval baignait dans le lac_. Quant à la seconde locution, l’Académie ne l’admet pas, et Féraud la repousse positivement. On pourrait dire, il est vrai, sauf l’hyperbole, _on trouva cet homme nageant dans son sang_; mais il y a une distinction à faire à ce sujet; c’est que _nager_ exprime une action, et que _baigner_, verbe neutre, exprime un état, et que, conformément à l’usage, l’un est toujours employé au participe présent, et l’autre au participe passé. On ne peut pas plus dire _un homme baignant dans son sang_ qu’un homme _nagé dans son sang_. Le participe présent implique dans un verbe neutre d’action l’idée d’un mouvement qu’on trouve fort rarement dans l’homme qui baigne dans son sang; le participe passé, au contraire, dénotant naturellement l’absence de vie, nous paraît convenir tout-à-fait dans cette circonstance. Aussi le participe présent et le participe passé ont-ils reçu, dans certaines nomenclatures grammaticales, le premier, le nom de participe actif, et le second, celui de participe passif.
BAILLER.
LOCUT. VIC. Allons, vous _baillez_ aux corneilles. LOCUT. CORR. Allons, vous _bayez_ aux corneilles.
«_Béer_ est le mot propre, dit M. Charles Nodier (_Examen crit. des Diction._); mais _bayer_ s’y est substitué». L’auteur du Dictionnaire comique aime mieux aussi écrire _béer_. Le mot _béant_, qui n’est autre chose que le participe présent du verbe _béer_, tenir la bouche ouverte en regardant niaisement, semble assez indiquer que cette dernière orthographe devrait être préférée. Cependant l’usage, en cette occasion, comme dans beaucoup d’autres, a prévalu sur la raison, et l’on écrit aujourd’hui _bayer_.
BALIER.
ORTH. VIC. _Baliez_ cet escalier. ORTH. CORR. _Balayez_ cet escalier.
De _balai_ on a fait _balayer_. Il faut donc écrire ainsi ce verbe et le prononcer _balai-ier_.
Prononcez de même _balai-iures_ (_balayure_), _balai-ieur_ (_balayeur_) et non _baliures_, _balieur_.
On trouve _balier_ dans Pasquier, Nicod et quelques autres vieux auteurs, et, du temps de Ménage, on ne savait trop lequel valait mieux de _balier_ ou de _balayer_.
BAPTISMAL.
PRONONC. VIC. _Bap-tismal_. PRONONC. CORR. _Batismal_.
Selon l’Académie, le _p_ doit se faire sentir dans la prononciation du mot _baptismal_, et rester muet dans celle de _baptême_ et de ses dérivés _baptiser_, _baptiste_, _baptistaire_, _baptistère_.
Nous dirons, nous, prononcez _baptismal_, comme _baptême_, comme _baptiser_, comme _baptiste_, comme _baptistaire_, comme _baptistère_, c’est-à-dire sans faire nullement sonner le _p_, et vous aurez pour vous l’euphonie, l’analogie et l’usage.
BARBOT.
ORTH. VIC. J’avais un habit _bleu barbot_. ORTH. CORR. J’avais un habit _bleu barbeau_.
Le _barbeau_ est une petite fleur des champs vulgairement connue sous le nom de bluet, à cause de sa couleur.
BAS.
LOCUT. VIC. Mettez la culotte _basse_. LOCUT. CORR. Mettez la culotte _bas_.
_Bas_ n’est pas un adjectif dans cette phrase; c’est un adverbe. Il doit être invariable. C’est comme s’il y avait _mettez la culotte_ (à) _bas_.
BÉNIR.
{ Marie était _bénite_ entre toutes les femmes. LOCUT. VIC. { Cet enfant est _bénit_ par son père. { Ce chapelet est _béni_.
{ Marie était _bénie_ entre toutes les femmes. LOCUT. CORR. { Cet enfant est _béni_ par son père. { Ce chapelet est _bénit_.
Le verbe _bénir_ a deux participes: l’un qui s’écrit toujours sans _t_, _béni_, _bénie_, lorsqu’il s’agit de la bénédiction de Dieu ou de celle des hommes, autres que les prêtres; l’autre qui s’écrit toujours avec un t, _bénit_, _bénite_, lorsqu’il ne s’agit que de la bénédiction des prêtres.
BESOIN.
LOCUT. VIC. { Il n’en avait pas _de besoin_. { Munissez-le de _ce qu’il aura besoin_.
LOCUT. CORR. { Il n’en avait pas _besoin_. { Munissez-le de _ce dont il aura besoin_.
On dit _avoir besoin_, _n’en avoir pas besoin_, et non _avoir de besoin_, _n’en avoir pas de besoin_.
_Avoir besoin_ ne peut être suivi d’un régime direct, mais bien d’un régime indirect.
BIEN.
LOCUT. VIC. Il m’a _bien ennuyé_! LOCUT. CORR. Il m’a _fort ennuyé_!
L’emploi de l’adverbe _bien_ pour les adverbes _très_ et _fort_ ne doit pas avoir lieu sans examen. Domergue fait la remarque que cette phrase: _il est bien malade_, a dû être mise en usage par _l’héritier d’un vieux avare, sur le point de porter un agréable deuil_.
Il faut préférer un autre adverbe à l’adverbe _bien_ toutes les fois qu’il pourrait être suivi d’un mot exprimant une idée de mal.
BISQUER.
LOCUT. VIC. Cela m’a fait _bisquer_. LOCUT. CORR. Cela m’a fait _pester_.
Deux dictionnaires, ceux de Boiste et de M. Raymond, admettent ce verbe. Nous nous joignons à tous les compilateurs de locutions vicieuses pour le repousser, parce que nous n’en voyons pas du tout l’utilité. Contentons-nous de ses synonymes _pester_, _enrager_, _endêver_, _endiabler_, qui le valent certainement bien, et peuvent nous suffire dans tous les cas.
BLEUET.
LOCUT. VIC. Nous cueillons des _bleuets_. LOCUT. CORR. Nous cueillons des _bluets_.
_Bleuet_ employé pour _bluet_, petite fleur des champs, est une faute selon tous les dictionnaires; ce n’en est pas une selon la raison; car _bluet_ appartient évidemment à la famille du mot _bleu_, et ne devrait pas être altéré de cette sorte.
L’usage veut qu’on dise aussi _bluette_ (étincelle, petit ouvrage d’esprit), et non _bleuette_.
BOHÉMIEN.
ORTH. VIC. Une troupe de _Bohémiens_ leur tira les cartes. ORTH. CORR. Une troupe de _Boëmiens_ leur tira les cartes.
Si l’on s’en rapportait à la signification donnée à ce mot dans nos dictionnaires, les habitans de la Bohême seraient de fort vilaines gens, vagabonds, sales et fripons. Mais les _Bohémiens_ ou _Bohêmes_ valent bien leurs voisins, et si la mauvaise réputation qu’on leur a faite, et dont ils se soucient probablement fort peu, leur est plutôt échue qu’aux Saxons, aux Bavarois, aux Autrichiens, etc., c’est uniquement parce qu’ils sont désignés en français par un mot qui ressemble assez à un autre vieux mot français, ayant à peu près, selon, certains glossaires, la signification de voleur. Ce mot est _boem_ auquel Borel (_Trésor de recherches_) n’attribue que celle d’_ensorcelé_, et _d’où pourrait_, dit-il, _venir le nom des Boëmes ou Égyptiens qui se meslent de sortilège et divinations_.
Il y a donc évidemment quiproquo lorsqu’on prend les _Bohémiens_ pour des _Boëmes_ ou _Boëmiens_, c’est-à-dire, un honnête peuple pour une troupe de filous. Des auteurs modernes ont déjà relevé ce quiproquo, et se sont généreusement portés défenseurs des enfans de la Bohême, qui eussent fort bien pu, dénoncés par le dictionnaire de l’Académie à quelque sévère procureur du roi, se voir un beau jour cités à comparaître en police correctionnelle, pour y justifier de leurs moyens d’existence.
Voici ce que dit Feydel à ce sujet (_Remarques sur le dict. de l’Acad._): «L’orthographe de ce mot est Boîme, etc. Les Boîmes ou Gougots sont des bandes d’hommes, de femmes et d’enfans dont les pères vivent en commun, lesquelles se retirent dans les bois, quand les ordonnances les poursuivent sur les grands chemins, etc.»
BOLE.
LOCUT. VIC. Voulez-vous _une bole_ de lait chaud? LOCUT. CORR. Voulez-vous _un bol_ de lait chaud?
Il y a des provinces, la Bretagne, par exemple, où tout le monde dit _une bole_; c’est un barbarisme. En anglais _bol_ est neutre, comme presque tous les substantifs de cette langue; il doit être masculin en français, d’après son étymologie.
BOITE.
LOCUT. VIC. Mettez ce tabac dans ma _boîte_. LOCUT. CORR. Mettez ce tabac dans ma _tabatière_.
Pourquoi dire _boîte_ pour _tabatière_? Dites-vous une _coiffure_, quand vous voulez désigner un _chapeau_? une _chaussure_, quand vous devez indiquer des _bas_ ou des _souliers_? Nommez les choses par leur nom, et dites: _tabatière_, lorsque vous avez à parler d’une boîte à tabac.» (M. MARLE, _Omnibus du Langage_.)
BONNE HEURE.
LOCUT. VIC. Il est arrivé _à bonne heure_. LOCUT. CORR. Il est arrivé _de bonne heure_.
_A bonne heure_ est un barbarisme fort en usage dans le midi de la France.
BONNET.
LOCUT. VIC. Voilà un _bonnet_ d’évêque. LOCUT. CORR. Voilà une _mitre_ d’évêque.
«Si vous tenez à nommer les choses par leur nom, dites: la _mitre_ d’un évêque, la _toque_ d’un juge, la _barrette_ d’un cardinal, et non un _bonnet_ d’évêque, de juge, de cardinal.» (M. MARLE, _Omnibus du Langage_.)
BOSSELER.
LOCUT. VIC. Ce plat d’argent est vieux; il est tout _bosselé_. LOCUT. CORR. Ce plat d’argent est vieux; il est tout _bossué_.
_Bosseler_, c’est travailler une matière en bosse; _bossuer_, c’est faire par accident des bosses à cette matière. La différence de signification entre ces deux verbes n’est pas établie depuis fort long-temps, car le dictionnaire de Trévoux dit à l’article _bosseler_: «C’est la même chose que _bossuer_,» et à ce dernier article: «On dit aussi _bosseler_.» Aujourd’hui, d’après tous nos dictionnaires, de la vaisselle _bosselée_, est de la vaisselle travaillée; et de la vaisselle _bossuée_, de la vaisselle qui a des bosses. Étant _bosselée_ la vaisselle augmente de valeur; quand elle est _bossuée_ elle en perd.
BOUILLEAU.
LOCUT. VIC. Un balai de _bouilleau_. LOCUT. CORR. Un balai de _bouleau_.
Le _bouleau_ est un arbre dont les branches servent à faire des balais. Un _bouilleau_ est une espèce de gamelle à soupe: il n’est guère probable qu’on en fasse des balais.
BOULEVARI.
Beaucoup de grammairiens repoussent encore ce mot, probablement parce qu’il n’a pas été accueilli par le dictionnaire de l’Académie. Le savant M. Feydel a fait à ce sujet la remarque, approuvée depuis par Laveaux (_Diction. des Difficultés_), que _boulevari est un terme de marine, et que c’est celui qu’on emploie figurément dans le langage public_. Il signifie grand bruit, grand tumulte. _Hourvari_, que l’Académie écrit aussi _ourvari_, mais abusivement selon Laveaux, est un terme exclusivement consacré à la chasse. On pousse ce cri pour faire revenir les chiens sur leurs premières voies.
BOULI.
PRONON. VIC. Du _bouli_, de la _boulie_. PRONON. CORR. Du _bouilli_, de la _bouillie_.
En patois de Paris on dit manger du _bouli_, de la _boulie_, sans mouiller les deux _l_.
On dit aussi dans le même patois: une _bouloire_, cette eau a _boulu_; au lieu d’_une bouilloire_, cette eau a _bouilli_.
Sarrasin a dit: deux litrons de châtaignes _boulues_ (_Testament de Goulu_); mais c’était en plaisantant. Cela ne tire nullement à conséquence.
BOULOGNE.
LOCUT. VIC. L’Albane naquit à _Boulogne_. LOCUT. CORR. L’Albane naquit à _Bologne_.
«Léon X.... lui fit demander (à François Ier) une entrevue à _Boulogne_.» (MERCIER, _Hist. de France_). Lisez _Bologne_.
_Bologne_ est une ville des États romains; _Boulogne_ est une ville de France (Pas-de-Calais).
BOUT-EN-TRAIN.
ORTH. VIC. C’est un _bout-en-train_. ORTH. CORR. C’est un _boute-en-train_.
_Bouter_ est un verbe qui signifiait autrefois _mettre_. Ainsi la locution _un boute-en-train_, équivaut à celle-ci _un met en train_, c’est-à-dire, quelqu’_un_ qui _met_ les autres _en train_.
BRASSE-CORPS (à).
LOCUT. VIC. Je le pris _à brasse-corps_. LOCUT. CORR. Je le pris _à bras-le-corps_.
C’est une phrase elliptique dont la construction pleine est _à bras_ (qui entourent) _le corps_.
BRELUE.
LOCUT. VIC. Avez-vous la _brelue_? LOCUT. CORR. Avez-vous la _berlue_?
«On écrivait et on prononçait autrefois _barlue_, dit l’abbé Féraud. Il est à remarquer que _bar_ ou _ber_ marque quelque chose de courbe, d’oblique, de travers. Ainsi _barguigner_, c’est ne pas _guigner_ ou viser droit. _Barlong_, c’est ce qui est inégalement long. _Bertauder_, c’est tondre inégalement, etc.» (_Diction. crit._)
BRINGUEBALLER, TRINQUEBALLER.
LOCUT. VIC. Ces gens-là m’ont assez _bringueballé_, _trinqueballé_ aujourd’hui.
LOCUT. CORR. Ces gens-là m’ont assez _brimballé_ aujourd’hui.
Les deux premiers verbes sont des barbarismes. Le troisième se trouve dans le dictionnaire de l’Académie, mais il y est noté comme familier. Sa signification est celle-ci: agiter, pousser çà et là, secouer comme des cloches qu’on sonne mal. Si l’on en croit Boiste, on pourrait aussi dire _trimballer_; mais nous pensons qu’on ferait tout aussi bien de s’en tenir au verbe _brimballer_ dont Rabelais s’est souvent servi, et qui est accueilli par tous les dictionnaires.
BROUILLASSER.
Ce verbe, que l’usage admet, est repoussé par les grammairiens. Nous sommes vraiment fâché de voir les grammairiens moins sensés que l’usage, qui nous a déjà donné tant de preuves de son manque de jugement. Conçoit-on que, pour exprimer le brouillard qui règne quelquefois par une belle matinée d’été, on doive dire qu’il _bruine_? Mais pourquoi charger _bruiner_ d’une nouvelle acception? La vraie signification de ce verbe est celle-ci: tomber de la bruine, c’est-à-dire, une petite pluie froide, ou un brouillard en pluie. Or, comme il peut y avoir du brouillard sans pluie, c’est précisément pour exprimer l’existence de ce brouillard que nous regardons le verbe _brouillasser_ comme nécessaire.
Il ne faut pas qu’une délicatesse mal entendue nous fasse repousser des mots exprimant des idées qui ne sont pas encore représentées dans notre langue, surtout lorsque ces mots viennent compléter des familles.
_Brouillasser_ est fort ancien dans la langue parlée. On l’a tiré du vieux substantif _brouillas_ qui se disait autrefois pour _brouillard_: _comme des nuës qui, enflées du broüillas d’une nuict, s’esvanouirent aux rayons de ce soleil_, etc. (Vie de Ronsard, _Œuvres_, t. X, 1604.)
BRUXELLES.
LOCUT. VIC. _Bruc-celles_. LOCUT. CORR. _Brusselles_.
En flamand le nom de cette ville s’écrit _Brussel_. Les Anglais écrivent _Brussels_, les Espagnols _Bruselas_, nos anciens auteurs écrivaient _Brucelle_.
Quel’ couleur vous semble plus belle D’un gris vert? d’un drap de _Brucelle_?
(_La Farce de Pathelin._)
Quel lé a-il? lé de _Brucelle_.
(_Ibid._)
Où avons-nous donc été prendre cette orthographe, _Bruxelles_?
BUT. (_Voyez_ REMPLIR.)
BUVABLE.
L’auteur du _Manuel de la pureté du langage_ a cru devoir frapper de réprobation l’adjectif buvable. En bonne conscience que peut-on reprocher à cet adjectif? De ne pas tirer son origine du latin, comme la noble expression potable, et d’être un peu familier. Mais quel mal y a-t-il donc que nos Français non-latinistes aient quelques mots qu’ils puissent comprendre facilement, et de plus qu’il y ait des mots pour tous les styles? Presque tous nos dictionnaires, l’Académie en tête, admettent _buvable_; et nous pensons qu’il fait d’ailleurs si bien le pendant de _mangeable_ que _s’il n’existait pas il faudrait l’inventer_. Gardons-le donc puisque nous l’avons.
ÇA (AVEC).
LOCUT. VIC. _Avec ça_ que je m’ennuie. LOCUT. CORR. _Et puis_ je m’ennuie.
Dans le grand nombre d’expressions ridicules que nous entendons dans la conversation, dans celle même de gens instruits, n’oublions pas de placer celle-ci au premier rang. Un auteur assez distingué disait dernièrement: _il ne vient pas... je suis d’une impatience! avec ça que je suis pressé!_ Cet auteur n’aurait-il pas parlé d’une manière tout aussi claire, et surtout bien plus correcte, en disant: _je suis si pressé!_
CACAPHONIE.
LOCUT. VIC. Quelle _cacaphonie_ cela fait! LOCUT. CORR. Quelle _cacophonie_ cela fait!
De _kakos_, mauvais, et _phônê_, son, on a dû faire _cacophonie_, et non _cacaphonie_. Aussi la première de ces deux expressions est-elle seule correcte.
CACHETER, CARRELER, BECQUETER, FICELER.
LOCUT. VIC. Je _cachte_ une lettre; on _carle_ ma chambre; cet oiseau vous becqte; _fice-le_ ce paquet.
LOCUT. CORR. Je _cachette_ une lettre; on _carrelle_ ma chambre; cet oiseau vous _becquette_; _ficelle_ ce paquet.
Les verbes terminés à l’infinitif par _eler_, _eter_, doublent la consonne _l_ ou _t_ devant l’_e_ muet. C’est donc faire des solécismes que de prononcer je _cachte_, on _carle_, etc.
CALEMBOURG.
ORTH. VIC. C’est un _calembourg_. ORTH. CORR. C’est un _calembour_.
Ce mot nous semble mieux écrit sans _g_, par la raison que l’on dit un _calembourdier_ d’un homme qui fait des _calembours_. En écrivant _calembourg_, il faudrait dire un _calembourgiste_, expression essayée par Mercier (_Néologie_), mais qui n’a pas fait fortune. Laveaux écrit _calembour_ et _calembourdier_.
Pourquoi ne dirait-on pas un _calembouriste_?
CALONNIÈRE.
LOCUT. VIC. L’enfant tenait une _calonnière_ à la main. LOCUT. CORR. L’enfant tenait une _canonnière_ à la main.
Le dictionnaire de Trévoux a donné ce mot; il n’est plus aujourd’hui du bon usage.
CALOTTE.