Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux
Part 4
Selon presque tous nos grammairiens, les trois mots qui figurent en tête de cet article sont féminins. La raison qui a déterminé ce genre est facile à saisir pour le premier et le troisième, par la seule inspection de ces mots, mais le second, d’où peut lui venir son genre féminin, quand il est bien notoire que _midi_ est masculin, et que la préposition _après_, placée devant ce substantif, ne peut nullement en changer le genre? Nous pensons donc que le mot composé _après-midi_ doit toujours être masculin: _cet après-midi m’a paru bien court_. Quant aux mots _après-dinée_, _après-soupée_, il est bien clair qu’étant écrits de cette façon, ils doivent être féminins; mais nous ferons la remarque que cette orthographe est maintenant bien surannée, que personne ne dit plus _la soupée_, qu’on dit rarement _la dinée_, et qu’on ferait beaucoup mieux d’écrire _après-dîner_, _après-souper_.
L’examen de ces expressions _après-midi_, _après-dinée_, _après-soupée_ est assez curieux. Il fait voir 1º que l’Académie qui définit _midi, substantif masculin_, veut en le joignant à la préposition _après_ en faire un substantif féminin; 2º qu’elle passe sous silence _soupée_ à sa lettrine, comme n’étant pas français apparemment, et l’accole cependant à la préposition _après_; 3º enfin que le mot _dinée_ signifiant _un repas qu’on fait à dîner dans les voyages_, ne peut point par l’effet de son adjonction à la préposition _après_ changer complètement de valeur et signifier le repas ordinaire, nommé _dîner_, comme dans cette phrase: _il a passé toutes ses après-dinées dans mon salon_. N’avons-nous pas là trois absurdités?
ARBORISER.
LOCUT. VIC. Nous irons _arboriser_. LOCUT. CORR. Nous irons _herboriser_.
Cette expression se trouve dans Rabelais: «Et, en lieu _darboriser_, visitoyent les bouticques des drogueurs, herbiers et apothecaires.» (_Gargantua_, liv. I. ch. XXIV.) L’usage qui, à ce qu’il paraît, voulait _arboriser_ du temps du bon curé de Meudon, changea plus tard ce verbe en celui d’_herboliser_, qu’on lit dans Ménage (_Orig. de la Langue fr._). Aujourd’hui ces deux mots sont également bannis de la langue; _herboriser_ est le seul qu’on emploie.
_Arboriser_ pourrait peut-être se dire; mais au lieu de signifier chercher des herbes, il faudrait qu’il signifiât chercher des arbres.
ARC-BOUTANT.
PRONONC. VIC. Un _arque-boutant_. PRONONC. CORR. Un _ar-boutant_.
L’usage a véritablement annulé le son du _c_ dans ce mot composé, mais Féraud nous paraît être dans l’erreur lorsqu’il croit qu’il faut prononcer _ar-de-triomphe_. Ce serait à la vérité se montrer conséquent; l’usage se soucie bien de cela.
ARCHE.
LOCUT. VIC. Il passa sous _une arche-de-triomphe_. LOCUT. CORR. Il passa sous _un arc-de-triomphe_.
_Arche_ ne s’emploie régulièrement que pour signifier:
1º La partie d’un pont sous laquelle l’eau passe;
2º Le vaisseau dans lequel Noé et sa famille échappèrent au déluge;
3º Le coffre dans lequel les Hébreux gardaient les Tables de la Loi.
ARÉCHAL.
LOCUT. VIC. Un bout de fil d’_aréchal_. LOCUT. CORR. Un bout de fil d’_archal_.
Si nous estropions encore aujourd’hui le nom du fil d’_archal_, on ne prétendra pas cependant que nous ne sommes pas, depuis Vaugelas, en progrès dans la prononciation de ce mot, car la 382ᵉ remarque de ce grammairien atteste que, de son temps, on disait assez généralement du _fil de richar_. Personne, que nous sachions, ne fait maintenant cette faute burlesque.
ARMISTICE.
LOCUT. VIC. _Une armistice_ fut _proposée_ et _acceptée_. LOCUT. CORR. _Un armistice_ fut _proposé_ et _accepté_.
«Trompés par le dictionnaire de l’Académie, édition de 1762, quelques journalistes, ayant à parler d’une suspension d’armes, firent _armistice_ féminin. Mais ce mot est masculin d’après tous les dictionnaires, et d’après la raison..... Du mot latin _armistitium_, neutre, on doit former le mot français _armistice_, masculin.»
(DOMERGUE. _Manuel des étrangers_, etc.)
ARRIÉRAGES.
LOCUT. VIC. Recevoir des _arriérages_. LOCUT. CORR. Recevoir des _arrérages_.
Autrefois on parlait correctement en disant des _arriérages_; aujourd’hui on fait une faute en employant cette expression. Il faut convenir qu’_arriérages_ serait bien plus correct, en ce qu’il conserverait mieux l’orthographe de la racine _arrière_. Ce mot a été composé de la même manière que _voisinage_, _parentage_, _entourage_, etc.
ARTILLERIE.
PRONONC. VIC. _Artilerie_. PRONONC. CORR. _Artillerie_.
On doit prononcer les deux _l_ de ce mot comme on les prononce dans _fille_, _famille_, _quille_, etc.
ARTISTE.
Des gens, d’une susceptibilité que nous n’hésitons pas à taxer de ridicule, ont voulu trouver un vice dans l’extension donnée à la signification du mot _artiste_, lequel comprend aujourd’hui non-seulement les peintres, les musiciens, les dessinateurs, les graveurs, mais encore les acteurs, les chanteurs, les danseurs. Nous ne voyons dans cette extension rien que de fort raisonnable. Les acteurs, chanteurs, danseurs, etc., cultivent un _art_ comme les peintres, les musiciens, etc., et ont dès-lors le droit de se nommer _artistes_. Nous plaignons le peintre, le musicien, etc., dont l’orgueil pourrait être blessé par cette phrase: _Talma fut un grand artiste_. Son raisonnement ne serait guère solide, s’il ne voyait combien l’acteur jette ici d’éclat sur le mot _artiste_. Une Mars, un Elleviou, une Taglioni sont-ils gens qui puissent faire rougir ceux auprès de qui ils se trouvent? Tous les acteurs, toutes les actrices ne sont pas, il est vrai, des Talma, des Mars; tous les chanteurs ne sont pas des Elleviou; toutes les danseuses ne sont pas des Taglioni; mais tous les peintres, tous les musiciens sont-ils donc des Raphaël, des Mozart, etc.? Nous pensons que la prétention de mettre en dehors du titre d’_artiste_ les personnes qui cultivent la déclamation, le chant, ou la danse, n’a jamais pu exister que dans l’esprit étroit de certains prétendus _artistes_ dont la vanité, peu accoutumée aux jouissances, eût désiré avoir au moins, comme fiche de consolation, celle de pouvoir se placer, de par l’autorité de la grammaire, devant un assez bon nombre de gens de mérite.
ASSEOIR.
LOCUT. VIC. Je m’_asseois_, _assois_-toi, _assis_-toi, que je m’_assoye_, etc.
LOCUT. CORR. Je m’_assieds_, _assieds_-toi, que je m’_asseye_, etc.
«Il n’y a point de verbe, dit la Grammaire des grammaires, qui ait éprouvé autant de variations dans sa conjugaison; mais enfin l’Académie (_Dict._ édition de 1762 et de 1798), Wailly, Restaut, Gattel, Levizac, Sicard, la plupart des grammairiens modernes, et enfin l’usage, ont décidé qu’il se conjuguerait suivant le modèle que nous indiquons. Je m’_assieds_, tu t’_assieds_, il s’_assied_, nous nous _asseyons_, vous vous _asseyez_, ils s’_asseient_.--Je m’_asseyais_, nous nous _asseyions_. Je m’_assis_, nous nous _assîmes_.--Je m’_assiérai_, ou je m’_asseierai_, nous nous _assiérons_ ou nous nous _asseierons_.--Je m’_assiérais_ ou je m’_asseierais_, nous nous _assiérions_, ou nous nous _asseierions_.--_Assieds_-toi, _asseyons_-nous.--Que je m’_asseye_, que nous nous _asseyions_.--Que je m’_assisse_, que nous nous _assissions_.--S’_asseoir_.--S’_asseyant_.--_Assis_, _assise_.»
«Quelques grammairiens, dit Laveaux, ont imaginé de débarrasser ce verbe des difficultés de cette conjugaison, et ils conjuguent ainsi: je m’_assois_, tu t’_assois_, il s’_assoit_, nous nous _assoyons_, etc. J’_assoyais_, J’_assoirai_, j’_assoirai_, _assois_-toi, qu’il s’_assoie_, que nous nous _assoyions_, qu’ils s’_assoient_, s’_assoir_, s’_asseyant_, _assis_.
«Il est certain que cette manière de conjuguer ce verbe est beaucoup plus commode, et qu’il serait à souhaiter qu’elle fût adoptée; mais elle ne l’est pas encore généralement.»
ASSOUVIR.
LOCUT. VIC. Après avoir _assouvi_ sa soif. LOCUT. CORR. Après avoir _satisfait_ sa soif.
Il nous semble aussi incorrect de dire: _assouvir la soif_ (_le Temps, feuilleton du_ 25 janv. 1832), qu’il le serait de dire: _étancher la faim_. Que dans ces deux locutions on transpose les deux verbes, et chacun d’eux se trouvera alors à sa véritable place. Le _Dictionnaire_ de Trévoux contient, il est vrai, cette phrase: _Cet ivrogne n’est jamais assouvi de vin_; et, ce qu’il y a de singulier, c’est qu’il rapporte cet exemple après avoir défini plus haut le verbe _assouvir_: _rendre saoul et rassasié de viandes_. Il faut alors que l’auteur ait eu l’intention de parler de ces vins épais dans lesquels on trouve, comme on le dit vulgairement, à boire et à manger.
ASSUMER.
La remarque que nous avons à faire sur ce verbe, c’est qu’il peut être employé sans que la conscience grammaticale du puriste le plus méticuleux puisse aucunement s’en alarmer. Il est bien vrai qu’on ne le voit accueilli par aucun de nos lexicographes, depuis Nicod jusqu’à M. Raymond, mais nous ne voyons là qu’un simple oubli de leur part. Comment s’imaginer qu’ils aient considéré ce mot si sonore et si régulièrement formé comme un membre indigne de notre élégant idiôme! Nous n’y voyons pas la moindre apparence. Il pourra donc être de quelque utilité que nous ayons constaté cet oubli.
ASSURER.
LOCUT. VIC. _Assurez-le_ que je ne l’oublierai pas. LOCUT. CORR. _Assurez-lui_ que je ne l’oublierai pas.
«On dit _assurer quelque chose à quelqu’un_, et _assurer quelqu’un de quelque chose_. _Assurer_, dans la première construction, signifie _donner pour sûr_, et dans la seconde _témoigner_.
«_On m’assure que les troubles qui agitent la Hollande ne seront pas suivis d’une guerre civile._
«Dans cet exemple _assurer_ signifie _donner pour sûr_, et réclame après lui la préposition _à_.
«_Il est agréable de n’assurer de son respect que ceux qu’on respecte réellement._
«Ici _assurer_ signifie _témoigner_, et réclame un complément direct de personne.» (DOMERGUE. _Solutions Grammaticales_.)
ASTÉRIQUE.
LOCUT. VIC. _Une astérique_. LOCUT. CORR. _Un astérisque_.
_Cet astérisque renvoie à une grande note._ (Académie.)
Ce mot vient du grec _asteriskos_, petite étoile.
ATMOSPHÈRE.
LOCUT. VIC. L’_atmosphère_ est trop _épais_. LOCUT. CORR. L’_atmosphère_ est trop _épaisse_.
Ce mot, que Linguet, Bailly et quelques autres auteurs ont fait masculin, et que Féraud aime mieux, nous ne savons pourquoi, écrire avec un _h_, _athmosphère_, doit, si l’on s’en rapporte à la double autorité, et de l’Académie, et de l’étymologie, prendre le genre féminin, et s’écrire comme nous l’avons fait en tête de cet article.
A TRAVERS, AU TRAVERS.
LOCUT. VIC. { Il passa _à travers_ des flammes. { Nous passâmes _au travers_ l’armée.
LOCUT. CORR. { Il passa _au travers_ des flammes. { Nous passâmes _à travers_ l’armée.
Le Dictionnaire de l’Académie s’exprime ainsi sur ces deux locutions: «_Phrases_ employées comme prépositions, dont la première est _toujours suivie du régime simple_, et l’autre de la préposition _de_. _Aller à travers les bois, à travers les champs, à travers champs. Il se fit jour à travers des ennemis, à travers les ennemis._»
Nous ferons remarquer que l’Académie a commis dans cet article une double faute, d’abord en donnant à des prépositions le nom de _phrases_, et secondement en se mettant dans un exemple en opposition directe avec la règle qu’elle vient de poser, c’est-à-dire en donnant à la préposition _à travers_ un régime composé: _à travers des ennemis_.
Cette faute se trouve quelquefois dans de bons auteurs:
Ses soupirs embrâsés Se font jour _à travers des_ deux camps opposés.
(RACINE.)
Ce n’en est pas moins une faute.
ATTEINDRE.
{ Lucinde vient d’_atteindre à l’instant_ où finit LOCUT. VIC. { l’enfance. { Il n’est pas donné à l’homme d’_atteindre la perfection_.
{ Lucinde vient d’_atteindre l’instant_ où finit LOCUT. CORR. { l’enfance. { Il n’est pas donné à l’homme d’_atteindre à la_ { _perfection_.
Domergue établit ainsi la différence entre _atteindre_ et _atteindre à_. «_Atteindre_, avec le complément direct, se dit des personnes en général, et des choses auxquelles on parvient sans difficulté, sans effort, et, pour ainsi dire, malgré soi. _Atteindre un certain âge_; _elle n’a pas atteint son cinquième lustre_. _Atteindre à_ se dit des choses auxquelles il paraît qu’on ne peut parvenir qu’avec difficulté, qu’en faisant des efforts dirigés vers elles: _atteindre à une certaine hauteur_, _atteindre au plancher_, _atteindre au but_, _atteindre à la perfection_.
«On dit _atteindre quelqu’un_ dans le sens de _frapper_, _attraper_, _égaler_; on dit _atteindre à quelqu’un_ s’il s’agit de se diriger, de tendre physiquement vers quelqu’un.» (_Solutions Grammaticales._)
AUCUN.
LOCUT. VIC. Sous _aucuns prétextes_. LOCUT. CORR. Sous _aucun prétexte_.
Cet adjectif signifie _pas un_; il n’est donc pas juste de le faire suivre d’un substantif pluriel comme dans ces vers de Racine:
_Aucuns monstres_ par moi domptés jusqu’aujourd’hui. Ne m’ont acquis le droit de faillir comme lui.
(_Phèdre._)
Cependant lorsqu’il est joint à un substantif qui ne peut être employé qu’au pluriel, comme _frais_ par exemple, il est évident que l’adjectif _aucun_ doit prendre la marque du pluriel, et qu’on doit dire: _vous recevrez cela sans aucuns frais_. Cette locution est encore loin d’être correcte, et ne le sera jamais de quelque manière qu’on l’écrive, puisque, d’une part, l’adjectif _aucun_ ne doit pas prendre la forme plurielle, et que de l’autre le substantif _frais_ ne saurait devenir singulier. Comment faire alors? Prendre le parti indiqué par la raison toutes les fois qu’on trouve une difficulté réelle, c’est-à-dire la tourner ne pouvant l’applanir. Au lieu de dire _sans aucuns frais_, pourquoi ne dirait-on pas tout simplement _sans frais_. Nous ne proposons pas de dire _sans nuls frais_, parce que _nul_ a étymologiquement aussi une valeur purement singulière.
AU FUR ET A MESURE.
LOCUT. VIC. Envoyez-les moi _au fur et à mesure_ que vous les recevrez.
LOCUT. CORR. Envoyez-les moi _à mesure_ que vous les recevrez.
«Ces deux lourdes locutions ne signifient jamais rien de plus que _à mesure_. Il faut donc dire: _je travaillerai à mesure que vous m’apporterez de l’ouvrage_, et non: _je travaillerai à fur et à mesure que vous m’apporterez de l’ouvrage_.» (MARLE. _Journal de la langue française._)
Il serait à désirer que tous nos grammairiens voulussent bien, comme M. Marle, chercher à purger notre langue d’une foule de mots parasites, qui nuisent souvent à son élégance et même à sa clarté.
AUJOURD’HUI.
LOCUT. VIC. Jusqu’_aujourd’hui_. LOCUT. CORR. Jusqu’_à aujourd’hui_.
Racine a dit:
Aucuns monstres par moi domptés _jusqu’aujourd’hui_, Ne m’ont acquis le droit de faillir comme lui.
L’usage, comme Racine, paraît aussi préférer cette expression. Nous croyons cependant cette opinion plus spécieuse que solide. _Jusqu’aujourd’hui_, se sera-t-on dit probablement, est composé des mots _jusques à le jour de hui_, lesquels, par des contractions fort communes dans notre langue, ont été amenés à ne plus présenter à l’œil qu’un seul mot. Or, si vous disiez _jusqu’à aujourd’hui_, en faisant la décomposition de ce mot ne trouveriez-vous pas un pléonasme? n’auriez-vous pas la préposition _à_ deux fois, _jusques à à le jour d’hui_? Voilà, nous l’avouons, un raisonnement qui est fort juste, mais voici ce que nous répondons. _Aujourd’hui_ est un mot qui doit être à la vérité considéré comme composé lorsqu’il s’agit d’étymologie, mais que la grammaire ne veut et ne peut, dans l’usage ordinaire, considérer que comme un seul mot, sans nul égard pour les élémens qui le composent. Ce qui le prouve évidemment c’est son emploi dans ces expressions: _d’aujourd’hui_, _depuis aujourd’hui_, qui, soumises à l’analyse, donneraient de _à le jour d’hui_, _depuis à le jour d’hui_, ce qui serait souverainement ridicule. On sentira que, pour être conséquent, celui qui dira _jusqu’aujourd’hui_ devra dire _du jour d’hui_, à compter _du jour d’hui_. Mais ce n’est pas ainsi que l’usage veut qu’on s’exprime. Il veut qu’on dise d’_aujourd’hui_, et, comme il ne s’oppose pas formellement à ce qu’on dise _jusqu’à aujourd’hui_, puisqu’on en trouve des exemples dans de bons auteurs: _supposons qu’il ne soit arrivé aucun changement dans les cieux jusques à aujourd’hui_ (FONTENELLE. _Entr. sur la plur. des mondes_), nous nous prononçons décidément en faveur de cette locution, afin surtout d’établir une contradiction de moins dans notre langue qui en a déjà tant.--_Aujourd’hui_ est maintenant un seul mot, un adverbe, comme _demain_, _hier_, et l’on doit dire _jusqu’à aujourd’hui_ comme on dit _jusqu’à demain_, _jusqu’à hier_. Vaugelas, qui est d’un sentiment contraire au nôtre sur la locution _jusqu’aujourd’hui_, dit à la fin de sa cinq cent quatorzième remarque: «Il y a pourtant certains endroits où non-seulement on peut dire _à aujourd’hui_, mais il le faut dire nécessairement, comme _on m’a assigné à aujourd’hui_, et non pas _on m’a assigné aujourd’hui_; car ce dernier mot serait équivoque, ou, pour mieux dire, il ne signifierait pas que l’_on m’a assigné à aujourd’hui_, mais que c’est _aujourd’hui qu’on m’a assigné_. De même _on a remis cette affaire aujourd’hui_ ne serait pas bien dit pour dire _on a remis cette affaire à aujourd’hui_. Il y aurait dans l’intelligence de ces paroles: _on a remis cette affaire aujourd’hui_ le même vice et le même inconvénient qu’en celles-ci: _on m’a assigné aujourd’hui_.»
AU PARFAIT.
LOCUT. VIC. Je me porte _au parfait_. LOCUT. CORR. Je me porte _parfaitement_.
Féraud a accueilli cet adverbe blâmé par Voltaire, mais en y ajoutant cette note assez plaisante dans un dictionnaire, _adverbe à la mode_, et qui paraît prouver qu’il ne s’en servait qu’avec quelque répugnance.
L’Académie ne l’admet pas dans son dictionnaire.
AUSSITOT.
LOCUT. VIC. _Aussitôt la lettre_ écrite, le courrier partit. LOCUT. CORR. _Dès que la lettre_ fut écrite, le courrier partit.
On ne peut donner à l’adverbe _aussitôt_ un complément qui ne convient qu’à une préposition. Laveaux tolère l’emploi de cette phrase de commerce: _aussitôt votre lettre reçue, j’ai fait votre commission_. Cette tolérance est blâmable.
AUTANT.
LOCUT. VIC. Qu’il évite l’amour _autant comme_ les flammes. LOCUT. CORR. Qu’il évite l’amour _autant que_ les flammes.
Le vers de Passerat que nous citons ici était correct il y a deux siècles et demi, comme on pourrait le prouver par d’autres citations prises dans les bons auteurs de cette époque, et même d’une époque plus rapprochée; il est aujourd’hui défectueux par la raison qu’il n’est plus permis d’employer _comme_ après _autant_. C’est un point sur lequel du moins tous les grammairiens sont d’accord. _Nous ferons une croix quand nous serons à trois._
AUTEUR.
LOCUT. VIC. Je ne suis pas _l’auteur_ de cette déchirure. LOCUT. CORR. Je ne suis pas _la cause_ de cette déchirure.
Le mot _auteur_ n’est bien placé, dans le sens de _cause_, que dans les phrases où il s’agit d’un effet de quelque importance.
Périsse le Troyen _auteur_ de nos alarmes.
(RACINE.)
Dans ce vers, _auteur_ est en rapport avec _alarmes_, mais il y a certainement dans le rapprochement des mots _auteur_ et _déchirure_ de la phrase d’exemple citée en tête de cet article, quelque chose de si ridicule, que toute personne pourvue d’un peu de goût ne peut manquer d’en être aussitôt choquée.
AUTOMNE.
LOCUT. VIC. L’_automne_ a été _chaude_. LOCUT. CORR. L’_automne_ a été _chaud_.
«Maintenant masculin, ce qu’on a fait pour le conformer au genre des trois autres saisons. Les chimistes ont suivi cette méthode pour les noms des terres, des métaux, des demi-métaux. _Cet esprit de régularité ne saurait passer trop vite des sciences dans les langues_; et aucune langue n’approchera de la perfection tant qu’il ne s’y sera pas étendu à toutes les applications dont il est susceptible.» (M. CH. NODIER. _Ex. crit. des Dict._)
Il est bien probable que le judicieux auteur de l’article que nous venons de citer ne s’associe pas à la sotte prétention de certains grammairiens de faire _automne_ masculin, seulement lorsqu’il est précédé de l’adjectif: _un bel automne_, et féminin lorsqu’il en est suivi: _une automne froide et pluvieuse_. Il y a trop de raisonnement dans la tête de M. Ch. Nodier, pour qu’une opinion semblable puisse y trouver place.
AUTOUR. (Voyez ALENTOUR.)
AUTRE.
LOCUT. VIC. Les _autres deux_ hommes étaient partis. LOCUT. CORR. Les _deux autres_ hommes étaient partis.
L’adjectif _autre_, employé avec un nom de nombre, doit toujours être placé après ce nom de nombre, contrairement à l’usage des méridionaux, qui disent toujours les _autres six_, les _autres vingt_, etc.
AUXERRE, AUXERROIS.
PRONONC. VIC. { La ville d’_Auc-cerre_. { Saint-Germain-l’_Auc-cerrois_.
PRONONC. CORR. { La ville d’_Ausserre_. { Saint-Germain-l’_Ausserrois_.
Comment se fait-il que nos grammaires, qui répètent toutes les unes après les autres qu’on doit prononcer, dans le nom propre de ville _Auxerre_, la lettre _x_ comme s’il y avait deux _s_, n’aient pas du tout songé à nous indiquer la prononciation du gentilé _Auxerrois_? Serait-ce parce que ces deux mots doivent naturellement avoir une prononciation identique? Ce raisonnement est assez bon, mais il a laissé cependant se fourvoyer l’usage, et si, par déférence pour cet usage, on prononce _Saint-Germain l’Auc-cerrois_, ou si, par respect pour l’analogie, on prononce _Saint-Germain-l’Ausserrois_, on est à peu près sûr maintenant d’encourir le reproche, ou d’inconséquence, ou de gasconisme. L’alternative n’est assurément pas fort agréable.
AVALANGE.
LOCUT. VIC. La chûte d’une _avalange_ le fit périr. LOCUT. CORR. La chûte d’une _avalanche_ le fit périr.
Quoique Laveaux (_Dict. de l’Acad._, édition 1802) permette de dire _avalange_ et _avalanche_, le dernier de ces mots est seul usité aujourd’hui. _Avalange_ est un archaïsme.
AVANT.
LOCUT. VIC. { Nous soupâmes _avant que de_ partir. { _Avant que_ mon frère _ne_ soit arrivé.
LOCUT. CORR. { Nous soupâmes _avant de_ partir. { _Avant que_ mon frère soit arrivé.
La conjonction _que_ est aussi inutile dans la première de ces phrases que la particule négative l’est dans la seconde, aussi l’usage les supprime-t-il maintenant en pareil cas. Cette réforme est trop sensée pour qu’on puisse s’y opposer.
AVANT, AUPARAVANT.
{ Sa méchanceté est aussi grande _qu’avant_. LOCUT. VIC. { J’ai vu cette dame _auparavant_ vous. { Je partirai _auparavant que_ vous arriviez.
{ Sa méchanceté est aussi grande _qu’auparavant_. LOCUT. CORR. { J’ai vu cette dame _avant_ vous. { Je partirai _avant que_ vous arriviez.
Dans la première des trois phrases que nous venons de citer, il faut _auparavant_, par la raison qu’_avant_ ne peut être employé comme adverbe que dans les locutions suivantes: _en avant_, _fort avant_, _trop avant_, etc.; _Allons en avant_, _on dansa fort avant dans la nuit_, _ne creusez pas trop avant_, etc.
Dans la seconde, il faut _avant_, par la raison qu’_auparavant_ ne peut être employé comme préposition, c’est-à-dire avec un complément;
Dans la troisième enfin, il faut encore _avant_, parce que la conjonction _auparavant que_ est, dans l’état actuel de notre langue, un véritable barbarisme.
AVANTAGEUX.
LOCUT. VIC. Votre ami est bien _avantageux_! LOCUT. CORR. Votre ami est bien _vain_! bien _présomptueux_!
«On prend communément aujourd’hui ce mot pour vain, confiant, présomptueux, et les dictionnaires le consacrent en ce sens, où il n’est certainement pas français. C’est une extension de province qui a pu être accueillie par une gazette, mais qui ne mérite pas de l’être par une Académie.» (CH. NODIER. _Examen critique des Dict._)
Cet adjectif ne peut avoir d’autre signification que celle de profitable: _ce marché lui a été fort avantageux_.
AVANT-HIER.