Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux
Part 3
--_Allé_ ne peut pas être employé dans une phrase qui implique le retour de la personne partie. C’est le participe _été_ qu’il faut dans ce cas. _Il est allé à Paris_ est une phrase correcte; elle ne l’est plus si vous ajoutez _et il en est revenu_. Cependant s’il y avait un autre verbe après _allé_, ce serait bien ce participe qu’il faudrait employer. Ainsi cette phrase, _il a été le voir à Paris, et il est revenu_, est défectueuse quoiqu’il y ait idée de retour. Il faut dire, _il est allé le voir à Paris, et il est revenu_. La raison en est que le participe _été_ ne peut pas correctement se joindre à un autre verbe. Voyez à l’article _Être_ les réflexions si judicieuses de M. Ch. Nodier à cet égard.
ALLUMER.
LOCUT. VIC. _Allumer la lumière_. LOCUT. CORR. _Allumer la bougie_, _la chandelle_.
La faute que nous signalons ici est assez grossière; on en trouve cependant des exemples dans des ouvrages imprimés. En voici un: «Je m’étais assuré par une répétition faite deux jours auparavant, que j’avais beaucoup plus de temps qu’il ne m’en fallait pour me lever, allumer de la lumière et passer dans mon cabinet, etc.» (LOUIS XVIII. _Relation d’un voyage à Bruxelles et à Coblentz_ en 1791.)
Il est un autre emploi du verbe _allumer_ qui, moins mauvais sans doute que le précédent, a cependant été blâmé par quelques grammairiens, et que nous désirerions contribuer à faire disparaître. On le trouve dans les locutions: _allumer du feu_, _allumer le feu_, que nous considérons comme entachées de pléonasme. L’Académie s’exprime ainsi à ce sujet: «On dit _allumer le feu_, _allumer du feu_, pour dire _allumer le bois_ qui est dans le foyer.» Mais pourquoi ne dirait-on pas _faire du feu_? Cette manière de parler est fort bonne, et l’Académie elle-même l’approuve apparemment, puisqu’elle la met dans son Dictionnaire.
ALMANACH.
PRONON. VIC. _Almanac_, _almena_. PRONON. CORR. _Almana_.
Féraud prétend qu’on doit faire sentir faiblement le _c_ quand ce mot est au singulier. Nous croyons qu’il vaut mieux avoir une prononciation uniforme pour les deux nombres, et ne prononcer _almanac_ que lorsque ce mot se lie à un autre mot commençant par une voyelle: _un almanach intéressant_, prononcez _un almana kintéressant_.
ALORS.
LOCUT. VIC. Ce jeune homme vient de publier un ouvrage; _jusqu’alors_ il avait été inconnu.
LOCUT. CORR. Ce jeune homme vient de publier un ouvrage; _jusqu’à présent_ il avait été inconnu.
_Jusqu’alors_, employé pour désigner un temps présent, est un solécisme. Nous avons été surpris de le trouver dans un plaidoyer d’un de nos meilleurs avocats. «C’est aujourd’hui, pour la première fois, qu’on lui reproche d’avoir offensé la personne du roi. Il a quelque droit, Messieurs, de s’étonner de cette prévention d’un délit que _jusqu’alors_ il avait ignoré.» Lisez: _que jusqu’à présent il avait ignoré_.
_Alors_ ne doit pas être prononcé _alorce_ mais _alor_.
AMADOU.
LOCUT. VIC. _Cette amadou_ est _mauvaise_. LOCUT. CORR. _Cet amadou_ est _mauvais_.
AMATEUR.
LOCUT. VIC. Elle est _amateur_ de tableaux. LOCUT. CORR. Elle est _amatrice_ de tableaux.
Le féminin _amatrice_ est un mot fort bon et fort utile, qui a éprouvé et qui éprouve encore de grandes difficultés pour s’introduire dans notre idiôme. Ces difficultés proviennent en grande partie des femmes, et nous avouerons franchement que leur susceptibilité n’est que trop bien justifiée. M. de Bièvre a laissé tant de successeurs! Quoi qu’il en soit, ce mot que l’abbé Féraud qualifie à tort de mot nouveau, car c’est un archaïsme (V. _Archéologie française_, t. 1), ce mot, disons-nous, commence à se trouver appuyé par un assez grand nombre d’autorités. Amyot, Brantôme, Linguet, J. J. Rousseau, s’en sont servis, et Domergue, Féraud, l’Académie, Ch. Pougens, Boiste, etc., l’approuvent.
AMBITIEUX.
Quelques grammairiens prétendent que cet adjectif ne doit jamais avoir de complément comme dans cette phrase: _il est ambitieux de gloire_. Sur quoi fondent-ils leur opinion? Nous n’en savons rien, et peut-être ne le savent-ils pas eux-mêmes. C’est du moins ce que leur silence à cet égard nous permet de croire. Quant à nous, nous pensons que l’adjectif _ambitieux_, dérivant d’un verbe actif, doit pouvoir admettre le complément qu’admettrait ce verbe. Puisqu’on dit _ambitionner la gloire_, _la puissance_, etc., pourquoi ne dirait-on pas _ambitieux de gloire_, _de puissance_, etc.? Quoi! vous direz qu’un homme est _ambitieux_, et vous ne pourrez pas ajouter sur quoi porte son ambition. Quelle susceptibilité! rend-elle vraiment un service à notre langue? Nous croyons le contraire.
Louis Racine dans ce vers:
Ils sont ambitieux de plus nobles richesses,
Boileau dans cet hémistiche:
Ambitieux de gloire,
ont bravé avec raison une critique peu fondée.
Notre vieux langage donnait aussi un complément à _ambitieux_.
De vous l’accueil et l’honneste salut Du premier jour envers moy tant valut, Et le langage exquis et gracieux Que mon esprit devint _ambitieux_ D’_avoir_ du mal pour le bien qui lui pleust.
(MELLIN DE ST. GELAIS.)
AMBROISIE.
LOCUT. VIC. Je croyais _boire_ de l’_ambroisie_. LOCUT. CORR. Je croyais _manger_ de l’_ambrosie_.
Le Dictionnaire de Trévoux après avoir défini l’«_ambrosie_: viande exquise dont les anciens feignaient que leurs dieux se nourrissaient, ajoute un peu plus loin: figurément on appelle _ambrosie_ quelque manger ou _boisson_ excellente.» Nous ne concevons pas cette contradiction. Les dieux payens, qui avaient déjà le nectar pour breuvage, devaient certainement avoir aussi un manger, et ce manger c’était l’_ambrosie_.
Nous avons adopté pour ce mot l’orthographe étymologique suivie par Trévoux, Féraud, etc., quoique peut-être un peu moins harmonieuse, un peu moins poétique que l’autre. Marot a dit cependant:
Car toute odeur _ambrosienne_ y fleurent.
Les Anglais disent _ambrosia_, les Espagnols _ambrosía_.
AME.
ORTH. VIC. L’_ame_ est immortelle. ORTH. CORR. L’_âme_ est immortelle.
D’Olivet et Féraud écrivent ce mot avec un accent circonflexe; M. Laveaux (_Dictionnaire des Difficultés de la langue française_) dit que _cet accent suppose la suppression d’une lettre, et_ que _l’on n’a jamais écrit asme_; mais M. Laveaux est dans l’erreur sur la vieille orthographe du mot _âme_. On le trouve, dans nos anciens auteurs et dans les glossaires, écrit tour-à-tour _arme_, _alme_ et _asme_. Nous dirons, pour constater cette dernière orthographe, que Rabelais ayant été accusé d’hérésie près de François Ier, par ce qu’il nomme _un mangeur de serpens_, à cause de ce passage de Pantagruel (liv. 3 ch. 22): «Il est herectique, bruslable comme une belle petite horologe. Son asne sen va a trente mille charetees de dyables. Sçavez-vous ou? Cor Dieu, mon amy, droict dessoubz la celle persee de Proserpine.» Rabelais, disons-nous, allégua pour sa défense (_Epistre au cardinal de Chastillon_) qu’il avait été «miz ung _n_ pour ung _m_ par la faulte et negligence des imprimeurs,» ce qui du mot asme avait fait le mot asne.
AMELETTE
LOCUT. VIC. Manger une _amelette_. LOCUT. CORR. Manger une _omelette_.
On trouve _amelette_ dans Ronsard, avec la signification de petite âme:
Amelette ronsardelette, etc.
Nous ne croyons pas que ce mot ait été ainsi employé ailleurs.
AMI.
LOCUT. VIC. Être _ami avec_ quelqu’un. LOCUT. CORR. Être _ami de_ quelqu’un.
M. Ch. Nodier (_Examen crit. des dict._) blâme avec raison cette phrase de Voltaire: «Claveret, _avec_ qui il était _ami_, avait été celui qui avait fait courir cette pièce.»
AMOURS.
LOCUT. VIC. Voilà mes _dernières amours_. LOCUT. CORR. Voilà mes _derniers amours_.
Ce mot était autrefois féminin au singulier comme au pluriel.
On ne doit dissimuler _Une amour vraye et entière_.
(J. PASSERAT. _Chanson_.)
Ces pourtraictures déificques Si pleines de _doulces amours_.
(COQUILLARD. _Blason des armes_.)
Plus tard le singulier est devenu masculin, mais le pluriel est toujours resté féminin, en dépit de la raison qui bien certainement devait exiger que les deux nombres d’un même substantif fussent du même genre. Cette disparate paraît être au moment de s’effacer. Quelques-uns de nos auteurs modernes ont dédaigné une règle ridicule, et, moins capricieux, ou, si l’on veut, moins sensibles à l’harmonie que leurs devanciers, ces écrivains n’ont pas craint de faire un pas hors du sentier de la routine. L’exemple est donné; il sera suivi: et en vérité il doit l’être.
Et mes _premiers amours_ et mes premiers sermens.
(VOLTAIRE. _Œdipe._)
Ces dieux justes vengeurs des _malheureux amours_.
(DELILLE. _Énéide._)
Et l’on revient toujours A ses _premiers amours_.
(ÉTIENNE.)
Vient un danseur; _nouveaux amours_.
(BÉRANGER. _Les cinq Étages._ Ch.)
AMULETTE.
LOCUT. VIC. Il avait sur lui _un amulette_. LOCUT. CORR. Il avait sur lui _une amulette_.
L’Académie fait ce mot masculin. Trévoux dit aussi _un amulette_, mais plusieurs dictionnaires modernes disent _une amulette_, et nous croyons qu’ils sont ici d’accord avec l’usage. On a dit autrefois _un amulet_; c’est peut-être ce qui trompe sur le genre de ce substantif.
L’auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_ assigne le genre féminin à _amulette_. Féraud le lui a aussi donné.
Tous les mots terminés en _ette_ (et ils sont au nombre de plus de 150) sont féminins, excepté _squelette_, _trompette_ (celui qui joue de la trompette) et _amulette_, qu’on voudrait y joindre. De ces trois mots, les deux premiers sont d’un usage trop bien établi pour qu’on puisse songer à les soumettre à la loi de l’analogie, et à les ramener au genre féminin; mais nous croyons qu’il est très-facile de faire cet essai sur _amulette_ dont l’emploi est assez rare, et nous le tentons. L’étymologie, nous le savons, veut le masculin; mais l’analogie, plus puissante, veut le féminin. Obéissons à l’analogie, qui d’ailleurs nous offre, en cette circonstance, un moyen de faire disparaître encore une exception de notre langue.
AMUNITION.
LOCUT. VIC. Manger du _pain d’amunition_. LOCUT. CORR. Manger du _pain de munition_.
_Amunition_, comme le dit fort bien Féraud, est un barbarisme, et ce barbarisme est fort en usage parmi les militaires.
ANAGRAMME.
LOCUT. VIC. _Un anagramme_ bien _fait_. LOCUT. CORR. _Une anagramme_ bien _faite_.
ANER.
LOCUT. VIC. Comme vous avez _âné_ ou _hanné_ en lisant! LOCUT. CORR. Comme vous avez _ânonné_ en lisant!
_Anonner_ c’est lire ou répondre avec peine, en hésitant. «Mes pauvres lettres, dit madame de Sévigné, n’ont de prix que celui que vous y donnez, en les lisant comme vous faites; elles ne sont pas supportables quand elles sont _ânonnées_ ou épelées.» La racine de ce mot est évidemment _ânon_; nous ne savons pourquoi l’auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_ veut qu’on écrive _hanonner_.
Il existe en français un autre verbe qui a quelques rapports de signification et même de consonnance avec _ânonner_, mais qu’il ne faut cependant pas prendre pour _ânonner_. Ce verbe est _ahanner_, formé du vieux substantif _ahan_, peine de corps, grand effort. _Ahanner_ signifie faire quelque chose péniblement, sous le rapport physique; _ânonner_, éprouver une difficulté sous le rapport de l’intelligence.
ANGAR.
LOCUT. VIC. Mettez cette charrette sous _l’angar_. LOCUT. CORR. Mettez cette charrette sous _le hangar_.
Domergue veut la première orthographe, parce que ce mot vient du latin _angara_; Laveaux se déclare pour la seconde, parce que l’usage l’a consacrée. Nous pensons que l’opinion de Laveaux doit être suivie comme étant la plus raisonnable.
Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Académie_) écrit _hangart_. Pourquoi cette addition d’un _t_? nous n’en savons rien.
ANGLAIS.
Ce mot, dans le sens de créancier, ne se trouve ni dans le Dictionnaire de l’Académie, ni dans nos dictionnaires les plus récens. Cette omission, que nous ne pouvons regarder comme volontaire, pourrait faire croire à beaucoup de personnes que le mot _anglais_ ne doit pas être ainsi employé; mais, comme il a pour lui un usage de quelques siècles, attesté par Borel et le Dictionnaire de Trévoux, et prouvé par des exemples pris dans nos vieux auteurs, nous croyons être suffisamment autorisé à en faire emploi.
Voici comment s’exprime à ce sujet le _Dict._ de Trévoux: «Anglois, créancier fâcheux. La puissance redoutable des Anglois en France, et les ravages qu’ils y firent pendant les longues guerres entre Philippe de Valois et Edouard III, pour la succession à la couronne, après la mort de Charles-le-Bel, donnèrent lieu à cette expression. Le peuple appela _Anglois_ tout créancier trop dur et trop puissant. Marot s’en est servi dans ce sens. Pasquier atteste qu’on le disait encore de son temps, et il rapporte ces vers adressés au roi François Ier, par Guillaume Cretin:
Et aujourd’hui je fay solliciter Tous mes _Anglois_ pour mes debtes parfaire Et le paiment entier leur satisfaire.
«C’est encore ce qui fait dire à Marot dans un rondeau:
Un bien petit de près me venez prendre Pour vous payer, et si devez entendre Que ne vy oncques _Anglois_ de votre taille.»
ANGOLA.
LOCUT. VIC. _Un chat angola_, _un chat angora_. LOCUT. CORR. _Un chat d’Angora_, _un angora_.
On ne doit dire ni _un chat angola_, ni même _un chat angora_, quoique l’espèce de chats dont il est ici question soit originaire d’_Angora_, ville de l’Anatolie, en Asie, et non du royaume d’_Angola_, en Afrique. Il faut dire: un _chat d’Angora_, comme on dit _un chien de Terre-Neuve_, _un genêt d’Espagne_, _un cochon d’Inde_, ou tout simplement _un angora_, comme on dit _un canarie_, que, par parenthèse, quelques dictionnaires, celui de Rivarol entre autres, écrivent à tort _Canari_. Les grammairiens qui tolèrent cette expression _chat angora_ nous paraissent avoir tort. On trouve ici la même incorrection que dans les locutions suivantes: vingt bouteilles rhum Jamaïque, trois caisses café Martinique, qu’il est bien certainement impossible de justifier autrement qu’en alléguant le besoin de ménager le temps et le papier, raison excellente dans le commerce, à laquelle le commerce fait peut-être fort bien de se rendre, mais qui ne prouve absolument rien en grammaire.
ANTICHAMBRE.
LOCUT. VIC. _Un bel antichambre_. LOCUT. CORR. _Une belle antichambre_.
Le prépositif _anti_, dans le sens d’opposition, comme dans celui d’antériorité, qu’on lui a mal à propos attribué, ne doit pas changer le genre du substantif auquel il est joint, et l’on dit: _une antiphrase_, _une antithèse_, _une antistrophe_, etc., par la raison que les composans _phrase_, _thèse_, _strophe_, etc., sont féminins.
On trouve dans La Baumelle: son _antichambre_ fut _désert_; lisez _déserte_.
ANTÉDILUVIEN.
LOCUT. VIC. L’opinion _antédiluvienne_, les pasteurs _antidiluviens_. LOCUT. CORR. L’opinion _antidiluvienne_, les pasteurs _antédiluviens_.
N’employez pas l’adjectif _antédiluvien_ pour qualifier l’opinion qui nie le déluge. Il faut dire: l’_opinion antidiluvienne_. Mais, si vous vouliez parler des hommes ou des choses qui ont existé avant le déluge, ce serait le mot _antédiluvien_ qu’il faudrait choisir; _une histoire antédiluvienne_. Dans le premier cas, il y a opposition marquée par _anti_, dans le second, antériorité marquée par _anté_. L’usage a malheureusement établi bien des dérogations à ce principe étymologique, comme dans les mots _antidate_, _antichambre_, _antéchrist_, etc., qu’on devrait écrire _antédate_, _antéchambre_, _antichrist_, etc.; mais il faut bien se résoudre à passer condamnation sur des abus consacrés par le temps, et qu’il est pour cette raison impossible de déraciner actuellement. Ce que peuvent faire au moins nos grammairiens, c’est d’empêcher cette confusion d’avoir lieu dans les mots qui s’introduisent actuellement dans la langue, et c’est ce que n’ont pas fait assurément nos modernes lexicographes qui en sont encore à trouver une différence entre les adjectifs _antédiluvien_ et _antidiluvien_.
AOUT.
PRONONC. VIC. Le mois d’_a-oûte_. PRONONC. CORR. Le mois d’_oû_.
Il n’y a plus aujourd’hui, parmi les gens qui ont une certaine connaissance de la langue française, que très-peu d’opposans à la règle qui fait prononcer le nom du huitième mois de l’année comme s’il était écrit _oût_. On donne pour cause de ce changement d’une vieille prononciation nationale cette réflexion comique d’un magistrat, le président de Bellièvre: «Je crois entendre miauler des chats, quand j’entends dire aux procureurs: la Notre-Dame de la mi-_août_ (Mi-a-oût).» Voyez à quoi tient cependant cet usage qu’on nous représente comme une puissance si formidable. Le voilà qui tombe ici devant une plaisanterie.
Maintenant donc que la prononciation du substantif _août_ ne fait plus qu’une seule syllabe, pourquoi s’obstiner à en donner deux au verbe _aoûter_ (mûrir par le soleil d’août), lequel verbe vient évidemment du substantif _août_? La contradiction n’est-elle pas bien manifeste? Nous engageons les personnes qui font _août_ d’une syllabe, à ramener tous les mots ayant la même racine, comme _aoûter_, _aoûteron_, à une prononciation uniforme, c’est-à-dire à prononcer _oûter_, _oûteron_, ou si elles persistent à faire _août_ de deux syllabes, à prononcer en conséquence _a-oûter_, _a-oûteron_; car il serait en vérité trop absurde que la loi de l’analogie ne pût avoir au moins autant de puissance qu’une plaisanterie, quelque bonne qu’elle soit d’ailleurs.
«Il y a plus de cent ans, dit Féraud (_Dict. Crit._) que l’_a_ a disparu de la prononciation d’_août_, et il tient bon dans l’orthographe.»
APOSTUME.
LOCUT. VIC. _Une grosse apostume_. LOCUT. CORR. _Un gros apostume_ ou _apostême_.
Les deux mots _apostume_, _apostême_ sont aujourd’hui d’un emploi aussi fréquent l’un que l’autre. Nous croyons cependant que les médecins emploient plus volontiers _apostême_, qui a une couleur un peu plus grecque que son concurrent, et que le vulgaire aime un peu mieux _apostume_, tout infidèle qu’il est à l’étymologie, mais qui, du reste, est fort ancien.
Ce vénérable hillot fut averti De quelque argent que m’aviez départi, Et que ma bourse avait _grosse apostume_.
(MAROT, _Épit. à François Ier_.)
On voit ici qu’il était autrefois féminin. Il est masculin aujourd’hui.
APPELER.
LOCUT. VIC. Comment _appelle-t-on_ cette fleur? LOCUT. CORR. Comment _nomme-t-on_ cette fleur?
Il ne faut pas employer indifféremment _appeler_ pour _nommer_; _appeler_ n’est pas _nommer_, et _nommer_ n’est pas _appeler_. _Appeler_ signifie faire venir; _nommer_, donner un nom, désigner. L’Académie a donc tort de dire: _On appelle magie blanche la connaissance des choses naturelles les plus occultes. On appelle bouquins les satyres._ Il faut dans ces deux phrases: _on nomme_. Feydel, qui relève cette faute, demande ironiquement _dans quel pays on appelle les satyres_.
_Appelé_, employé substantivement, comme dans la phrase suivante: _je l’ai vu avec un appelé Richard_, n’est pas tolérable. Dites: _je l’ai vu avec quelqu’un nommé Richard_, ou _avec un nommé Richard_. Cette dernière locution n’est pas très-correcte, mais elle a au moins en sa faveur l’autorité de l’usage.
APPENDICE.
LOCUT. VIC. Lisez _tous_ les _appendices_.
LOCUT. CORR. Lisez _toutes_ les _appendices_. (Prononcez _appindices_.)
«_Appendice_, de quel genre est-il? Les lexicographes le font, les uns, masculin; les autres, féminin. Dans cette incertitude cherchons quelques raisons qui nous déterminent. Le mot latin _appendix_, d’où l’on a formé _appendice_, est féminin, etc. Le sens et l’analogie me font adopter le féminin.» (DOMERGUE. _Manuel des Étrangers_, etc.)
APPRENDRE.
LOCUT. VIC. Je lui ai _appris_ le latin. LOCUT. CORR. Je lui ai _enseigné_ le latin.
Le verbe _apprendre_ ne doit pas avoir pour régime direct un nom de science ou d’art, ni un verbe qui appartienne à la famille de ce nom, à moins que le verbe _apprendre_ ne soit pris dans une signification intransitive. Dans le cas contraire, il faut employer le verbe _enseigner_. On ne peut donc pas dire correctement: _j’apprends la lecture à mon fils_, ni _j’apprends à lire à mon fils_, mais _j’enseigne la lecture à mon fils_, _j’enseigne à lire à mon fils_. La raison est, comme nous l’avons dit plus haut, que l’action exprimée par le verbe _apprendre_ ne doit pas sortir du sujet; lorsqu’on veut l’en faire sortir, on doit se servir du verbe transitif _enseigner_. Conservons toujours avec soin aux termes la valeur qui leur est propre; un grammairien a dit avec beaucoup de justesse que c’était par la confusion des mots que commençait la décadence d’une langue.
_Apprendre_ est cependant employé transitivement lorsque son régime est un substantif qui n’exprime aucune idée de science ni d’art. _Il m’a appris une singulière nouvelle._ C’est un abus; mais il a reçu la consécration de l’usage général; il faut s’y soumettre. Il n’en est pas de même de son emploi pour _enseigner_, qui n’est fondé que sur l’autorité insuffisante de quelques dictionnaires.
APPROCHE.
LOCUT. VIC. Les _approches_ de cette ville furent _meurtriers_. LOCUT. CORR. Les _approches_ de cette ville furent _meurtrières_.
Ce mot se trouve très-rarement placé dans le discours de manière à en faire apercevoir le genre; aussi donne-t-il lieu à bien des erreurs.
Tous les dictionnaires le font féminin.
APPROCHANT.
LOCUT. VIC. Il est _approchant_ de huit heures. LOCUT. CORR. Il est _près_ de huit heures.
M. Ch. Nodier (_Examen crit. des Dictionnaires_) reproche à cette phrase de Gattel: _il est approchant de huit heures_, de renfermer un solécisme: _approchant de_. Nous sommes de son avis. Nous eussions bien désiré avoir aussi le sentiment de ce savant critique sur la préposition simple _approchant_. Quant à nous, elle nous a toujours paru mauvaise, et nous pensons qu’il vaudrait mieux employer à sa place l’une des prépositions _près de_, _à peu près_, _environ_, qui ont la même signification, et sont beaucoup plus correctes.
APRÈS.
LOCUT. VIC. { Votre frère est venu demander hier _après vous_. { Laissez la clé _après_ la serrure.
LOCUT. CORR. { Votre frère est venu hier _vous demander_. { Laissez la clé _à_ la serrure.
_Après_ n’est réellement bien employé que lorsqu’il exprime une idée de postériorité, de suite, comme dans ces phrases: _la gendarmerie a été envoyée après eux_; _l’homme court toute sa vie après le bonheur_. Nous pensons que le dictionnaire de l’Académie aurait assez bien fait de ne pas prêter l’appui de son autorité à certains exemples de diction, où _après_ reçoit une signification que lui refuse bien certainement la grammaire. Quant aux deux phrases que nous avons blâmées plus haut, elles ne s’y trouvent pas.
APRÈS-DINÉE, APRÈS-MIDI, APRÈS-SOUPÉE.
LOCUT. VIC. Comment emploierons-nous _la première_ _après-dinée_, _la première après-midi_, _la_ _première après-soupée_.
LOCUT. CORR. Comment emploierons-nous _le premier après-dîner_, _le premier après-midi_, _le premier_ _après-souper_.