Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux
Part 26
_Tout_, suivi de l’adjectif _entière_, est un adverbe, et doit toujours être invariable. Quand on dit: la maison _tout entière_, c’est comme si l’on disait: la maison _absolument entière_.
_Tout_, joint à l’adjectif _autre_, est tantôt variable et tantôt invariable. Dans cette phrase, par exemple: Il le ferait pour _toute autre_ personne que vous; on voit que _tout_ doit être variable, parce qu’il est adjectif. C’est comme s’il y avait: il le ferait pour _toute_ personne _autre_ que vous.
Mais dans cette autre phrase: Elle est _tout autre_ que je ne croyais; _tout_, ne pouvant être qu’un adverbe, reste invariable. _Tout_ a ici la valeur de _tout-à-fait_.
TOUT (UNE FOIS POUR).
LOCUT. VIC. Nous l’avons dit _une fois pour tout_. LOCUT. CORR. Nous l’avons dit _une fois pour toutes_.
C’est à-dire _une fois pour toutes_ (les autres fois.)
TOUT PLEIN.
LOCUT. VIC. J’ai _tout plein_ d’appétit. LOCUT. CORR. J’ai _beaucoup_ d’appétit.
_Tout plein_ pour _beaucoup_ est une mauvaise expression, parce qu’elle manque d’exactitude. Vaugelas, qui l’a chaudement défendue, tout en convenant à peu près qu’elle _n’a point de sens ni de raison_ (_Nouv. Rem._, 1690), dit qu’il ne faut pas _s’amuser à en faire l’anatomie_. Quelle valeur peut donc avoir cette expression qui craint tant l’analyse? Aucune.
Il y a des cas où _tout plein_ peut être fort bien placé; mais on remarquera qu’il n’a pas alors la signification de _beaucoup_, qui doit lui être toujours refusée. _Y a-t-il de l’eau dans ce tonneau?_ Oui, il y en a _tout plein_. _Tout plein_ a au moins ici une valeur déterminée. Ce qui est vague ne convient pas à notre langue, qui aime tant la précision!
TRAINTRAIN.
LOCUT. VIC. Vous connaissez bien le _traintrain_ de la maison. LOCUT. CORR. Vous connaissez bien le _trantran_ de la maison.
«C’est un mot factice et populaire; le cours de certaines affaires; la manière ordinaire de les conduire. Entendre, savoir le _trantran_. Il sait le _trantran_ des affaires du palais.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)
TRAVERS (A), TRAVERS (AU).
LOCUT. VIC. { Il se sauva_ à travers du_ jardin. { Je passai _au travers les_ rangs ennemis.
LOCUT. CORR. { Il se sauva _à travers le_ jardin. { Je passai _au travers des_ rangs ennemis.
_A travers_ doit être suivi d’un régime direct, _au travers_ d’un régime indirect.
_A travers_ exprime l’action de passer par un milieu qui n’offre aucun obstacle, aucune résistance: _au travers_ marque au contraire l’action de passer par un milieu qu’il faut pour ainsi dire percer. On passe une épée _au travers du corps_; on passe _à travers les_ champs. Le fil passe _à travers_ l’aiguille qui est percée; l’aiguille passe _au travers de_ la peau qu’elle perce.
TRAVERS (DE), TRAVERS (EN).
LOCUT. VIC. Posez cette planche _de travers_. LOCUT. CORR. Posez cette planche _en travers_.
_De travers_ signifie à _contre-sens_ ou _de mauvais sens_, _en travers_, d’un côté à l’autre, suivant la largeur.
TRAVERSAL.
LOCUT. VIC. C’est une ligne _traversale_. LOCUT. CORR. C’est une ligne _transversale_.
«Constantin Varole, Boulonais, premier médecin du pape Grégoire XIII, mort en 1570, a donné son nom à l’alongement _transversal_ du cervelet, appelé _Pont de Varole_.» (_Dict. de Trévoux._)
TRAVERSER LE PONT.
LOCUT. VIC. _Traversez le pont_ qui est devant vous. LOCUT. CORR. _Passez le pont_ qui est devant vous.
«_Traverser_, dit un grammairien, signifie parcourir l’étendue d’un corps considérée dans sa largeur d’un côté à l’autre; mais lorsqu’on parcourt un objet d’un bout à l’autre dans sa longueur, on ne le _traverse_ pas. Le pont _traverse_ la rivière, il en occupe l’étendue en largeur. Vous n’avez pas parcouru le pont dans sa largeur; vous avez _traversé_, il est vrai, la rivière, mais c’a été en parcourant le pont dans sa longueur; vous n’avez pas _traversé_ le pont, vous y avez _passé_.» (CHAPSAL, _Nouv. Dict. gramm._)
Le badaud qui, appuyé sur le parapet d’un pont, voit un train de bois disparaître sous une arche, se hâte de _traverser le pont_, pour jouir encore du délicieux spectacle de ce train de bois suivant le courant de la rivière, et se jette, comme un étourneau, dans les jambes de l’homme pressé qui _passe le pont_ pour vaquer à ses affaires.
TRÉFOUILLER, TRIFOUILLER.
LOCUT. VIC. Vous êtes toujours à _tréfouiller_. LOCUT. CORR. Vous êtes toujours à _farfouiller_.
Ce mot, d’un usage fort commun, mais non de bon usage, ne se trouve dans aucun dictionnaire. On pourrait le remplacer parfaitement par le verbe _farfouiller_, qui n’est pas élégant, mais qui est du moins français.
TREMBLER LA FIÈVRE.
LOCUT. VIC. Je _tremble_ la fièvre. LOCUT. CORR. La fièvre me _fait trembler_.
L’Académie n’a pas dédaigné d’enregistrer cette mauvaise locution dans son dictionnaire, et l’Académie nous paraît avoir tort. Si elle voulait rapporter toutes les expressions devant lesquelles elle pourrait mettre: _on dit populairement_, il lui faudrait augmenter du double le volume de son dictionnaire, et nous doutons réellement que nous en fussions plus avancés. _Trembler_, verbe actif, est un barbarisme qui ne méritait pas du tout la bienveillance de MM. les quarante.
TRÉMONTADE, TRÉMONTANE.
LOCUT. VIC. Nous perdîmes la _trémontade_, la _trémontane_. LOCUT. CORR. Nous perdîmes la _tramontane_.
Le nord se nomme _tramontane_ dans la Méditerranée. Perdre la _tramontane_, c’est perdre le moyen de s’orienter, de savoir où l’on est. Cette expression s’emploie figurément en parlant de quelqu’un qui ne sait plus ce qu’il dit, ni ce qu’il fait, par suite d’un trouble qui lui est survenu.
TRÈS.
LOCUT. VIC. J’ai _très soif_. LOCUT. CORR. J’ai _une grande soif_.
_Très_ ne peut pas se placer devant un substantif. Marivaux a écrit: _Nous étions partis_ très matin _de cette ville_. Il fallait: _de très grand matin_.
TRÉSORISER.
LOCUT. VIC. Voulez-vous donc _trésoriser_? LOCUT. CORR. Voulez-vous donc _thésauriser_?
_Trésoriser_ est un barbarisme. On peut voir là un nouvel exemple des contradictions choquantes introduites dans notre langue par les changemens qu’on y a faits sans discernement. Le plus simple bon sens ne prouve-t-il pas qu’avec notre mot moderne de _trésor_, nous devrions dire _trésoriser_, ou que si nous voulons dire _thésauriser_, il faut revenir au substantif _thésaur_, tiré du latin _thesaurus_, et dont on se servait autrefois. _Adoncques chascun membre se prepare et sesvertue de nouveau à purifier et affiner cestuy_ thesaur. (RABELAIS, _Pantagruel_.)
TRESSAILLIR.
LOCUT. VIC. { Voyez comme il _tressaillit_ de joie! { J’ai un nerf _tressaillé_.
LOCUT. CORR. { Voyez comme il _tressaille_ de joie! { J’ai un nerf _tressailli_.
Je _tressaille_, tu _tressailles_, il _tressaille_, nous _tressaillons_, vous _tressaillez_, ils _tressaillent_.--Je _tressaillais_, nous _tressaillions_.--Je _tressaillis_, nous _tressaillîmes_.--Je _tressaillirai_.--Je _tressaillirais_. --_Tressaille_, _tressaillons_.--Que je _tressaille_, que nous _tressaillions_.--Que je _tressaillisse_, que nous _tressaillissions_. --_Tressaillir_.--_Tressaillant_.--_Tressailli_, _tressaillie_.
«Il _tressaillit_, prend cette main, la porte à son cœur.» (J.-J. ROUSSEAU, _Pygmalion_.)
Cette faute a disparu dans les dernières éditions de J.-J. Rousseau.
Un nerf _tressailli_ est un nerf déplacé.
TROIS-PIEDS.
LOCUT. VIC. Mettez ce _trois-pieds_ sur le feu. LOCUT. CORR. Mettez ce _trépied_ sur le feu.
_Trois-pieds_ ne se trouve dans aucun dictionnaire.
D’autres sur le _trépied_ placent l’airain bouillant, Que la flamme rapide embrasse en pétillant.
(DELILLE, _Énéide_, liv. 1.)
TROUPE.
LOCUT. VIC. Son fils est dans _la troupe_. LOCUT. CORR. Son fils est dans _les troupes_.
Il ne faut pas dire _la troupe_ pour désigner les soldats d’un pays. Ce mot ne s’emploie au singulier, en parlant de gens de guerre, que pour signifier un corps détaché. _Cet officier va partir pour l’armée avec_ sa troupe.
TRUBLE.
LOCUT. VIC. Pêchez avec cette _truble_. LOCUT. CORR. Pêchez avec cette _trouble_.
La plupart des dictionnaires, celui de M. Boiste, entre autres, laissent le choix entre _truble_ et _trouble_, filet de pêche. Cet instrument étant destiné particulièrement à pêcher en eau _trouble_, _trouble_ nous paraît mieux convertir sous le rapport de l’analogie. Mais d’un autre côté, tous les compilateurs de cacologies ayant crié _haro_ sur ce pauvre mot, c’est peut-être faire preuve de témérité que de chercher à le faire prévaloir. N’importe! cette témérité, nous l’aurons, et comme elle est basée sur la raison, nous comptons même sur des approbateurs.
TRUFFLE.
LOCUT. VIC. Aimez-vous les _truffles_? LOCUT. CORR. Aimez-vous les _truffes_?
Ménage donne les deux orthographes (_Origines de la langue française_) et ne met qu’un _f_. Mais Ménage écrivait il y a près de deux siècles.
Le pis de tout, c’est qu’avec son air buffle, Il porte un cœur aussi noir qu’une _truffle_.
(J.-B. ROUSSEAU, _Allég._ v.)
TUER LA CHANDELLE.
LOCUT. VIC. Avez-vous _tué la chandelle_? LOCUT. CORR. Avez-vous _éteint la chandelle_?
_Tuer le feu_ est aussi une mauvaise manière de parler. «On dit à Paris: _éteindre un flambeau_. _Tuer un flambeau_, _une chandelle_, est de province.» (MÉNAGE, _Obs. sur la langue française_, ch. 188.)
TUTAYER.
LOCUT. VIC. Vous vous _tutayez_ donc? LOCUT. CORR. Vous vous _tutoyez_ donc?
«Il est encore assez commun de dire _tutayer_», dit M. Ch. Nodier, dans son savant et spirituel ouvrage intitulé _Notions de linguistique_; «et Dieu garde de mal les honnêtes lexicographes qui écrivent ce barbarisme comme je viens de l’écrire.» (Chap. IX, p. 162.)
«De _tu_, _toi_, on a fait _tutoyer_. L’orthographe qui écrit _tutayer_ est donc souverainement ridicule.» (M. CH. NODIER, _Examen crit. des Dict._)
ULCÈRE.
LOCUT. VIC. Il a une _ulcère_ à la jambe. LOCUT. CORR. Il a un _ulcère_ à la jambe.
«On le faisait autrefois féminin, et quelques-uns lui donnent encore ce genre; mais ce ne devrait pas être des médecins. Ces _ulcères_ ne furent point si rebelles que les _premières_.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)
UN.
LOCUT. VIC. C’est un des hommes qui _a_ le mieux servi la patrie. LOCUT. CORR. C’est un des hommes qui _ont_ le mieux servi la patrie.
Le bon sens devrait suffire pour indiquer comment les phrases construites d’une manière analogue à celle que nous venons de citer, doivent s’écrire; et cependant cette faute est très fréquente. N’est-il pas évident ici que l’homme dont il est question, n’est pas le seul qui ait le mieux servi la patrie, mais bien un de ceux qui ont le mieux servi la patrie.
Supposons que plusieurs déserteurs, passant par un village, aient été vus par un paysan. Ce paysan, interrogé sur cette circonstance, en présence de l’un d’eux, ne doit-il pas dire: Voilà un des déserteurs qui ont passé par tel village. Mais si, parmi les déserteurs qu’il voit juger, il ne s’en trouve qu’un seul qui ait passé par son village, il devra dire alors: Voilà un des déserteurs qui a passé par mon village. Qui ne voit, par cet exemple, la différence qui existe dans l’emploi du singulier ou du pluriel après le pronom relatif _qui_, précédé de la locution _un de_, _un des_. Ainsi, dans cet autre exemple, tiré d’un journal: Leur pays (le grand-duché de Nassau) est _un de_ ceux qui _a_ refusé de recevoir le tarif prussien, il fallait le verbe _avoir_ au pluriel. Si plusieurs pays ont refusé, etc., et que le duché de Nassau soit un de ces pays, pourquoi ne pas dire: Ce pays est _un de_ ceux qui _ont_ refusé, etc. Si ce pays est le seul qui ait refusé, etc., pourquoi ne pas dire: Ce pays a refusé, etc. Il n’y a là qu’une exactitude de langage tout-à-fait indispensable pour être compris, et pas du tout de purisme.
«Ce fut une des choses qui _contribua_ davantage à les lier étroitement avec elle. (RESTAUT.) Dans cette phrase, le singulier, dit M. Chapsal, serait regardé aujourd’hui comme une hérésie grammaticale; aussi tous nos modernes auteurs n’emploient-ils que le pluriel: L’empereur Antoine est regardé comme un des plus grands princes qui _aient_ régné.» (ROLLIN.)
«Il paraîtra bientôt une nouvelle vie de Charles VII; elle a été composée par un des hommes qui _possèdent_ le mieux l’histoire générale de notre monarchie.» (FRÉRON.)
«Quintilien, un des hommes de l’antiquité qui _ont_ le plus de sens et de goût, examine si l’éducation publique doit être préférée à l’éducation privée.» (D’ALEMBERT.)
(_Nouv. Dict. gramm._)
UN.
LOCUT. VIC. J’irai chez vous vers _les une_ heure. LOCUT. CORR. J’irai chez vous _vers une_ heure.
L’usage (et l’on doit par là, nous présumons, entendre celui des bons auteurs) n’a jamais, comme le prétend le Dictionnaire de M. Raymond, autorisé le solécisme: _vers les une heure_.
UN CHACUN, UN QUELQU’UN.
LOCUT. VIC. _Un chacun_ le fera à son tour. LOCUT. CORR. _Chacun_ le fera à son tour.
«Il n’y a plus que les vieillards qui aient droit de se servir de cette expression jadis fort en usage.» (M. MARLE, _Omnibus du langage_.)
La même remarque peut s’appliquer à _un quelqu’un_.
UN (L’) ET L’AUTRE, NI L’UN NI L’AUTRE.
LOCUT. VIC. { _L’un et l’autre_ vous _a_ offensé. { _Ni l’un ni l’autre_ n’y _manquera_.
LOCUT. CORR. { _L’un et l’autre_ vous _ont_ offensé. { _Ni l’un ni l’autre_ n’y _manqueront_.
Doit-on mettre le verbe au singulier ou au pluriel après _l’un et l’autre_? C’est une question controversée depuis fort long-temps par nos grammairiens, et non résolue par nos meilleurs écrivains.
_L’un et l’autre_ à mon sens _ont_ le cerveau troublé.
(BOILEAU, _Sat._ IV.)
_L’un et l’autre ont_ promis Atalide à ma foi.
(RACINE, _Bajazet_, act I, sc. 1.)
_L’un et l’autre_ à ces mots _ont_ levé le poignard.
(VOLTAIRE, _Mérope_, act. II, sc. 2.)
Étudiez la cour et connaissez la ville; _L’une et l’autre est_ toujours en modèles fertile.
(BOILEAU, _Art poét._, ch. III.)
A demeurer chez soi _l’un et l’autre s’obstine_.
(LA FONTAINE, _Fab. 7_, liv. III.)
_L’un et l’autre_ bientôt _voit_ son heure dernière.
(VOLTAIRE, _Orph. de la Ch._, act. V, sc. 1.)
«Comme presque tous les grammairiens se sont prononcés pour le pluriel, nous pensons, dit M. Girault-Duvivier (_Gramm. des Gramm._), _qu’on doit employer ce nombre plutôt que le singulier_.»
Quand nous voyons l’expression _l’un et l’autre_, qui exprime nécessairement un pluriel, suivie d’un verbe au singulier, il nous semble réellement entendre quelque cuisinière, ou quelque maître d’école de village, faisant une addition, et disant fort correctement: Un et un _fait_ deux.
--«Dans cette phrase: _ni l’un ni l’autre n’ont_ fait leur devoir, il y a deux sujets; aucun des deux n’a fait son devoir, c’est ce que cette phrase signifie; l’exclusion est commune à l’un et à l’autre, et cette exclusion ne peut être marquée que par le pluriel.
«Les deux sujets concourent-ils à l’action? il y a pluralité dans l’idée, il doit y avoir pluralité dans les mots, _et, par conséquent, il faut donner au verbe la forme plurielle_. Ainsi, je dirai: _ni_ l’un _ni_ l’autre n’_ont_ fait leur devoir; _ni_ la douceur, _ni_ la force ne _peuvent_ rien. Si, au contraire, un des deux sujets seulement fait l’action, il y a unité, et dès-lors _le verbe doit être mis au singulier_: _ni_ l’un _ni_ l’autre n’_est_ mon père, parce qu’on n’a qu’un père.» (_Gramm. des Gramm._)
UNIR.
LOCUT. VIC. J’ai _uni_ mes destinées _avec_ les vôtres. LOCUT. CORR. J’ai _uni_ mes destinées _aux_ vôtres.
On lit dans Féraud (_Dict. crit._, art. _Aise_): «Le genre de ce mot est incertain au singulier; on ne l’_unit_ qu’_avec_ des pronoms.» Il fallait: qu’_à_ des pronoms.
_Avec_, après le verbe _unir_, est évidemment battologique, puisqu’il exprime particulièrement l’_union_; _à_ convient beaucoup mieux, parce qu’il n’exprime guère que la tendance pure et simple.
UNIR ENSEMBLE.
LOCUT. VIC. _Unissez-vous ensemble_ contre eux. LOCUT. CORR. _Unissez-vous_ contre eux.
«Vaugelas, dans ses Remarques (160ᵉ) sur la langue française, trouve cette locution correcte, et cite à l’appui cette phrase tirée de la vie d’Auguste: Antoine et Lépidus s’étaient _unis ensemble_ d’une façon assez étrange.
«Aujourd’hui l’usage a fait raison de cette remarque de Vaugelas; on dirait: Antoine et Lépidus s’étaient _unis_ d’une façon assez étrange.
«_Unir ensemble_ est une véritable périssologie, puisque le mot _ensemble_ n’ajoute rien à l’idée exprimée par _unir_.» (M. CHAPSAL, _Nouv. Dict. gramm._)
USAGE.
LOCUT. VIC. Cette étoffe est d’un bon _usage_. LOCUT. CORR. Cette étoffe est d’un bon _user_.
«_Usage_ pour _user_, substantif, est mis, par M. Desgrouais, au nombre des gasconismes.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)
C’est un si bon _user_ qu’on n’en voit pas la fin.
(FURETIÈRE, _Sat._ 1.)
VA.
LOCUT. VIC. { J’accepte ce que vous me proposez; cela me _va_. { Comment_ ça va-t-il_ aujourd’hui?
LOCUT. CORR. { J’accepte ce que vous me proposez; cela me _convient_. { Comment _vous portez-vous_ aujourd’hui?
Il ne faut qu’un peu de raisonnement pour voir combien sont défectueuses les expressions que nous signalons ici.--Elles appartiennent au langage familier, nous dira-t-on.--Eh! bon Dieu! tâchons donc de laisser de côté cette distinction de langage familier et de langage relevé. Avons-nous réellement aujourd’hui ces deux espèces de langage? N’en fait-on pas tous les jours et partout un continuel mélange? Le _parleur_ le plus illettré ne manque jamais maintenant de placer dans le discours le plus prosaïque, et à côté des expressions les plus triviales, tous les mots les plus ronflans que peut lui fournir sa mémoire. Au tribunal de commerce, en demandant le paiement d’un effet, on évoque tout-à-coup l’élégant et poétique mot _alors que_; au théâtre, vous entendez dans une tragédie moderne, ou un drame, si vous voulez, l’humble mot _guignon_. Tous les rangs sont confondus parmi les mots comme parmi les hommes. Les mots _bien nés_ courent les rues comme les mots roturiers, et ceux-ci même supplantent quelquefois les premiers. Voulez-vous, par exemple, savoir des nouvelles du charmant mot _épouse_? Allez en chercher au faubourg Saint-Marceau, et gardez-vous d’aller aux _Tuileries_; ce serait le froid et positif mot _femme_ que vous y trouveriez à sa place. Souvenez-vous que le roi maintenant a une _femme_, le chiffonnier n’a qu’une _épouse_.
Il nous semble résulter de ce chaos que nous devons nous efforcer de nous faire un seul et unique langage, élégant, si nous le pouvons, et rationnel surtout; cela vaudra infiniment mieux que d’avoir une langue vulgaire et une langue sacrée; car, avec ces deux langues-là, nous ressemblons passablement à des gens qui s’affublent en même temps de beaux habits et de guenilles, et ces gens-là ne peuvent être, ne nous en déplaise, que des fous.
VACILLANT.
PRONONC. VIC. Son courage est _vaccillant_. PRONONC. CORR. Son courage est _vacillant_.
_Vaciller_, _vacillant_, _vacillation_, se prononcent sans mouiller les deux _ll_, et en donnant au _c_ le son de deux _ss_.
VAGISTAS.
LOCUT. VIC. Ouvrez le _vagistas_. LOCUT. CORR. Ouvrez le _vasistas_.
«Le _vasistas_ est une petite partie d’une porte ou d’une fenêtre, laquelle partie s’ouvre et se ferme à volonté. Ce mot vient des trois mots allemands _Was ist das?_ (Quoi est cela?) que l’on a estropiés comme la plupart des mots qui nous viennent des langues étrangères.
«_Vagistas_, qui est dans la bouche d’une infinité de personnes, se trouve, on ne sait pourquoi, dans le Dictionnaire de Gattel; mais il ne se trouve que là.» (_Gramm. des gramm._)
M. Laveaux, dans son _Dictionnaire des difficultés_, a aussi écrit _vagistas_, quoiqu’il assigne à ce mot l’étymologie que nous venons de rapporter, qui nous paraît d’autant plus plausible que la phrase allemande: _Was ist das?_ dans la bouche d’un Allemand, se prononce exactement comme notre mot _vasistas_, au moyen de l’assimilation du son du double _w_ au son du _v_ simple, et de la rudesse du _t_ transportée au _d_.
VAILLE QUI VAILLE.
LOCUT. VIC. Je l’accepte, _vaille qui vaille_. LOCUT. CORR. Je l’accepte, _vaille que vaille_.
_Vaille que vaille_ signifie (qu’il) _vaille_ (ce) _que_ (il) _vaille_, c’est-à-dire _n’importe quoi_.
VAS (JE), VAIS (JE).
LOCUT. VIC. Je _vas_ lui parler. LOCUT. CORR. Je _vais_ lui parler.
«Tous les deux se disent, comme l’atteste le mot connu du père Bouhours agonisant.
«Du temps de Vaugelas, la cour disait: _je vas_, et la ville: _je vais_. L’avis du peuple a prévalu sur celui de la cour, ce qui arrive souvent en matière de goût.
«On ne dirait plus: _je vas_, comme dans ces vers de Lafontaine:
Mais plutôt qu’elle considère, Que je me _vas_ désaltérant Dans le courant.
«Mais, je m’en _vas_ se dit toujours, et Girard le trouve même préférable à: je m’en _vais_. Je partage là-dessus l’opinion du père Bouhours, qui était très indifférent sur le choix.» (M. CH. NODIER, _Examen crit. des Dict._) _Voyez_ ALLER.
VÉNÉNEUX, VENIMEUX.
LOCUT. VIC. { Ne touchez pas cette bête; elle est _vénéneuse_. { Prenez garde à cette plante _venimeuse_.
LOCUT. CORR. { Ne touchez pas cette bête; elle est _venimeuse_. { Prenez garde à cette plante _vénéneuse_.
_Vénéneux_ vient directement de _venenum_, et se dit des plantes, des herbes, etc. _Venimeux_ vient de _venin_, autrefois _venim_, qui lui-même vient aussi de _venenum_, et se dit des êtres animés. «On prétend même qu’ils (les crapauds de Carthagène et de Porto-Bello) y font des morsures d’autant plus dangereuses, qu’indépendamment de leur grosseur, ils sont, dit-on, très _venimeux_.» (LACÉPÈDE, _Hist. nat._, tome 3.)
«Les crapauds sont beaucoup plus _venimeux_, à mesure qu’ils habitent des pays plus chauds et plus convenables à leur nature.» (LACÉPÈDE, _Hist. nat._, tom. 3.)
«Le suc de la ciguë est _vénéneux_.» (_Dict. de l’Acad._)
Il n’y a pas fort long-temps que l’usage a fixé l’emploi particulier de chacun de ces adjectifs. Du temps du P. Bouhours on disait également: «_Les scorpions et les vipères sont des bêtes_ vénéneuses _ou_ venimeuses.» (_Rem. nouv._ pag. 264, 1692.)
VENIR.
LOCUT. VIC. _Viens_ nous en. LOCUT. CORR. _Allons_ nous en.
_Viens nous en_ n’est pas plus régulier que ne le serait: _Va nous en_. Le verbe ne peut pas être au singulier, quand il a un sujet pluriel.
VÊPRES.
LOCUT. VIC. Irez-vous aujourd’hui _à vêpres_? LOCUT. CORR. Irez-vous aujourd’hui _aux vêpres_?
On doit dire: aller _aux vêpres_, comme on dit: aller _à la_ messe. _Vêpres_, au nominatif, au génitif et à l’accusatif, ne s’emploie presque jamais sans article: _les vêpres_ sont sonnées, la fin _des vêpres_, sonner _les vêpres_ (_Acad._), pourquoi n’en serait-il pas de même au datif? Remarquons bien que si l’on dit: aller _à prime_, _à tierce_, _à sexte_, _à none_, c’est parce que ces mots s’emploient toujours sans article, l’office _de prime_, _de tierce_, _de sexte_, _de none_[3], est commencé. _Matines_ et _complies_ doivent s’employer aussi sans article; chanter _matines_, aller à _matines_, réciter _complies_, aller à _complies_.--_Vêpres_ est féminin: _Les vêpres siciliennes_.
[3] Un grammairien prétend que le mot _nones_ n’a pas de singulier. Nous pensons au contraire que c’est le pluriel qui manque, et que l’on doit toujours écrire _none_. _None_ est une francisation du latin _nona_ (sous-entendu _horá_), comme _tierce_ l’est de _tertia_, _sexte_ de _sexta_, etc.
VERMICHELLE, VIOLONCHELLE.
PRONONC. VIC. _Vermichelle_, _violonchelle_. PRONONC. CORR. _Vermicelle_, _violoncelle_.