Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux
Part 25
Nous n’avons jamais vu qu’en style de palais le participe _taisant_ employé de cette burlesque manière. Pourquoi le sanctuaire de la justice est-il si souvent le sanctuaire du barbarisme? Pourquoi messieurs les légistes savent-ils si peu leur langue maternelle? Ont-ils oublié qu’il y a nécessité de connaître parfaitement la grammaire quand on veut écrire clairement, et qui, plus qu’eux, a besoin de le faire? Nous ne leur dirons pas: Étudiez un peu moins la législation et un peu plus la grammaire; chaque étude a son importance, et nous sommes si disposés à reconnaître celle de leur étude spéciale, que voici ce que nous leur dirons: Étudiez un peu plus la législation et beaucoup plus la grammaire. Est-ce là un conseil qui puisse nuire aux intérêts de ces messieurs ou à ceux du public? «La grammaire», a dit M. Ch. Nodier, «est le premier, le plus essentiel de nos enseignemens.» (Le Temps, _feuilleton du 13 septembre 1833_.)
TALENT (HOMME DE), HOMME A TALENS.
LOCUT. VIC. { C’est un _homme à talent_ pour l’écriture. { Il sait mille choses; c’est un _homme de talent_.
LOCUT. CORR. { C’est un _homme de talent_ pour l’écriture. { Il sait mille choses; c’est un _homme à talens_.
Ces deux locutions, que l’on confond assez généralement, ont entre elles une grande différence. La première signifie un homme qui a du talent, et demande le singulier; la seconde, un homme doué de talens, et veut le pluriel. Si l’on a des talens différens, on est un _homme à talens_; si on n’en a qu’un seul, on est un _homme de talent_.
TANNANT.
LOCUT. VIC. Que vous êtes _tannant_! LOCUT. CORR. Que vous êtes _ennuyeux_!
Ce mot, que M. Boiste, dans son Dictionnaire (8ᵉ édit.), traite, avec raison, de barbarisme, est un des plus bas du patois parisien. Nous avons été fort surpris de le trouver dans le Dictionnaire de M. Raymond, qui, à la vérité, l’a noté comme familier, mais qui n’aurait même pas dû lui accorder cet honneur. Représenter un homme qui vous ennuie comme un homme qui vous _tanne_, est réellement, quoi qu’en dise Mercier, une idée dégoûtante. «Ce mot est très-expressif», dit-il, «un homme fâcheux ressemble à un misérable _tanneur_.» (_Néologie_, t. II.) Comment se fait-il que beaucoup de gens du monde, d’une délicatesse excessive sur tous les genres de convenances, ne se fassent aucun scrupule d’employer une semblable expression? C’est qu’ils ne l’ont probablement jamais examinée, et nous croyons leur rendre un véritable service en la signalant à leur dédain.
Ménage dit que cette locution est normande; c’est possible, mais nous l’avons trouvée aussi dans un vieux poète franc-comtois.
Je suis _tanné_ d’estre vicaire, Mieux aymeroye estre au grand Caire, Ou varlet d’un appoticaire.
(JEHAN MOLINET, _le dictier de Vert-Jus_.)
Ce qui prouve qu’elle a été autrefois en usage, mais ce qui ne prouve pas qu’elle doive l’être encore aujourd’hui. Il serait possible qu’on eût dit autrefois _être tanné_ pour dire être dans une situation analogue à celle d’un animal piqué par un _taon_, qu’on a écrit _tan_.
Quand le _tan_ importun lui tourmente les flancs.
RONSARD, _Réponse à quelque ministre_.
«_Tanner_ signifie aussi fatiguer, ennuyer, molester. _C’est un homme_ tannant. _C’est un homme qui me_ tanne.» (_Acad._) «Certes, dit Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._), la langue française ne serait pas la plus belle langue de l’Europe et la plus durable, si cet article était vrai. On dit quelquefois d’un homme qui ennuie, qu’_il est hennant_, par la seule raison que l’ancien mot _hennant_ signifiait _ennuyeux_. Et comme cette vieille phrase, il est _hennant_, se prononce à peu près, _il est tannant_, le rédacteur de l’article sur le mot _tanner_ y aura été trompé.»
TANT, AUTANT. (_Voyez_ SI, AUSSI.)
TANT QU’A ÇA, CELA.
LOCUT. VIC. _Tant qu’à ça_, je m’en charge. LOCUT. CORR. _Quant à cela_, je m’en charge.
Il faut aussi, au lieu de _tant qu’à moi_, _tant qu’à vous_, _tant qu’à lui_, dire _quant à moi_, _quant à vous_, _quant à lui_.
TAON.
PRONONC. VIC. Il fut piqué par un _ta-on_, par un _tan_. PRONONC. CORR. Il fut piqué par un _ton_.
L’usage veut aujourd’hui que l’on écrive un _taon_ et que l’on prononce: un _ton_. On a écrit autrefois et prononcé _tan_, comme on le voit par les vers suivans:
On voit un grand taureau, forcené de furie, Qui court et par rochers, par bois et par estangs Quand le _tan_ importun lui tourmente les flancs.
(RONSARD, _Rép. à quelque min._, édit. 1604.)
TARTARES, TATARS.
«Les savans sont partagés sur le nom qu’il faut donner à ces peuples: les uns, comme M. Klaproth, n’admettent que celui de _Tatars_; les autres, comme M. Remusat, conservent le nom de _Tartares_, usité depuis long-temps dans les écrits latins et français. Les Russes, qui, par leur position de voisinage, semblent faire autorité, disent _Tatars_: leurs anciennes chroniques portent _Tatari_. M. Abel Remusat assigne l’origine de l’altération de ce nom à un jeu de mots que Mathieu Pâris prête au roi Saint-Louis, à qui la Reine Blanche témoignait ses craintes sur les progrès de l’invasion de ces peuples: _Ma mère_, dit-il, _soyons soutenus par cette consolation qui nous vient du ciel_: _s’ils arrivent ces_ Tartares, _ou nous les ferons rentrer dans_ le Tartare, _d’où ils sont sortis_, _ou bien ils nous enverront nous-mêmes jouir dans le ciel du bonheur promis aux élus_. Le jeu de mots de Saint-Louis n’eut cependant pas la vogue de celui de l’empereur Frédéric: _Tartari, imò Tartarei_, comme les appela ce prince, qui refusa de se reconnaître pour leur vassal, fut la dénomination qui se répandit dans l’Occident.» (_Hist. de la Géographie, par Malte-Brun. Note._)
«_Tatares_ est le nom le plus exact de ce peuple, et il est bon à conserver exclusivement pour éviter l’homonymie.» (M. CH. NODIER, _Examen crit. des Dict._)
TEL.
LOCUT. VIC. Que m’importe ce que pense _M. tel_. LOCUT. CORR. Que m’importe ce que pense _M. un tel_.
«Il ne faut pas dire _M. tel, madame telle_; il faut absolument dire _M. un tel_, _madame une telle_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._, _art._ UN.)
TEL QUE.
LOCUT. VIC. { Donnez-m’en un, _tel qu’_il soit. { On le vante trop, _tel_ mérite _qu’_il ait.
LOCUT. CORR. { Donnez-m’en un, _quel qu’il_ soit. { On le vante trop, _quelque_ mérite _qu’_il ait.
_Tel que_, employé pour _quel que_, _quelque_, est une faute que tous nos grammairiens ont signalée, que nos bons auteurs ont presque toujours évitée, mais qui se trouve assez souvent chez nos écrivains modernes de second ordre, parce qu’ils aiment beaucoup tout ce qui a un petit air d’étrangeté. Il y a fort long-temps, du reste, qu’on fait cette faute; mais ce n’en est pas moins une faute. On a si souvent réclamé à ce sujet, que la prescription n’a certainement pu être encourue. Qui oserait d’ailleurs prescrire contre le bon sens?
Jamais ne nous plaignons des sacrés potentats, _Telles_ que soient leurs mœurs, _tels_ que soient leurs éclats; S’ils sont bons, pourquoi s’en plaindre? S’il est vrai qu’ils ne le soient pas, Nous devons nous taire et les craindre.
M. le chevalier d’Aceilly n’a pas écrit ici très correctement, ni raisonné très noblement.
«Les détails qu’on va lire, _tels_ affreux _qu’_ils soient, etc.» (EUGÈNE SUE, _Atar-Gull_.) Lisez _quelque_ affreux _qu’_ils soient.
TÉMOIN.
ORTH. VIC. Il est querelleur, _témoins_ les coups qu’il m’a donnés. ORTH. CORR. Il est querelleur; _témoin_ les coups qu’il m’a donnés.
Quand avons-nous manqué d’aboyer au larron? _Témoin_ trois procureurs, dont icelui Citron A déchiré la robe.
(RACINE, _Les Plaideurs_, act. III, sc. 3.)
«Luneau de Boisgermain observe que _témoin_ n’est point adverbe, mais un ablatif absolu, et que, par conséquent, il est plus que probable que l’auteur avait écrit _témoins_ au pluriel. Ce qu’il est important de remarquer, c’est l’erreur de Luneau; toutes les bonnes éditions de Racine portent _témoin_ au singulier, pris adverbialement. A l’autorité de Racine se joint celle du Dictionnaire de l’Académie, qui contredit formellement cet étrange commentateur.» (GEOFFROY, _Œuvres de Racine_.)
Notre langue a de la répugnance à faire subir l’accord aux mots qui en précèdent d’autres qui les régissent. L’esprit n’aime pas, comme le dit M. Laveaux, à revenir en arrière. _Témoin_ les mots _feu_, _nu_, etc., qui restent invariables quand ils sont suivis des substantifs auxquels ils se rapportent.
TEMPLE.
LOCUT. VIC. Il a été blessé aux _temples_. LOCUT. CORR. Il a été blessé aux _tempes_.
Du temps de Vaugelas (161ᵉ rem.), on disait _la temple_ et non _la tempe_. Ce dernier mot est le seul reçu maintenant.
«Les _tempes_ ont, dit-on, été ainsi nommées (_tempora_, en latin), parce qu’elles indiquent le _temps_ ou l’âge de l’homme, à cause de la blancheur des cheveux qui commence à cet endroit.» (DE ROQUEFORT, _Dict. étym._)
TEMPS (DANS LE).
LOCUT. VIC. Cela m’a coûté mille francs _dans le temps_, _dans les temps_.
LOCUT. CORR. Cela m’a coûte mille francs _autrefois_.
Cette expression: _dans le temps_ est beaucoup trop vague pour être satisfaisante. _Dans le temps_ de quoi? _dans le temps_ de qui? pourrait-on demander. Si vous ne voulez ou ne pouvez préciser aucune époque, employez _autrefois_, et tout est dit.
TENDON.
LOCUT. VIC. Nous avons mangé des _tendons_ de veau. LOCUT. CORR. Nous avons mangé des _tendrons_ de veau.
Les _tendons_ sont des extrémités de muscles et ne peuvent guère servir à faire des ragoûts; mais les _tendrons_, cartilages qui se trouvent à l’extrémité des os de la poitrine de certains animaux, fournissent un mets fort recherché par les personnes qui aiment ce qui croque sous la dent. «Une fricassée de _tendrons_ de veau.» (_Acad._)
TENDRESSE.
LOCUT. VIC. Rien n’égale la _tendresse_, la _tendreur_ de ce gigot. LOCUT. CORR. Rien n’égale la _tendreté_ de ce gigot.
«_Tendreur_, en parlant des viandes, n’a pas passé. On dit _tendreté_. Quelques-uns avaient voulu introduire _tendre_, subst. masc., dans ce sens: Cette viande est d’un grand _tendre_: l’usage ne l’a point admis.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)
L’Académie a adopté _tendreté_.
L’auteur des Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie fait la guerre à ce mot. «Ce fut, dit-il, au moins un siècle après la première apparition de Mascarille et de Jodelet chez mesdemoiselles Gorgibus, qu’on osa inventer chez madame de T*** ou de L*** la _tendreté_ d’un gigot; tant il est vrai que c’est un des priviléges du génie de contenir pour long-temps la sottise!
«A peine _tendreté_ eut-il frappé les oreilles d’une coterie, qu’une coterie jalouse lui opposa la _tendreur_. Les avis se partagèrent long-temps entre les gourmets des deux tablées; mais enfin le secrétaire de l’Académie française crut devoir décider la question.
«Cependant la décida-t-il bien, en adoptant _tendreté_, au préjudice de _tendreur_, ou même de _tendresse_? Je laisse à juger ce point aux gens de goût; et je ferai seulement la réflexion suivante. Supposons que la servante de Gorgibus eût entendu ses maîtresses lui parler de la _tendreté_ d’un gigot ou d’une botte de raves, je m’imagine qu’elle leur eût allégué la _creuseur_ de ses sabots, la _rougeur_ ou l’_écarlatesse_ de sa jupe; ce qui semble contredire formellement la décision académique.»
Il est certain que, malgré la critique de M. Feydel, personne ne voudrait maintenant appliquer le mot _tendresse_ à un gigot, à des légumes. Passe encore pour la salade: là, au moins, il y a un _cœur_.--Plaisanterie à part, _tendresse_, dans l’acception que veut lui conserver le critique de l’Académie, est considéré généralement comme un barbarisme, et n’est guère employé que par ces espèces de maraîchers qui courent les rues de Paris en criant à gorge déployée: La _tendresse_! la _verduresse_!
TERRORIFIER.
LOCUT. VIC. Cette nouvelle les _terrorifia_. LOCUT. CORR. Cette nouvelle les _terrifia_.
M. Boiste a cru devoir donner le verbe _terrorifier_, et nous en sommes surpris, car il n’est jamais employé par les gens qui parlent bien. _Terrorifier_ vaudrait sans doute mieux, en ce que le verbe _terrifier_ a déjà une autre acception, celle de _convertir_ en terre, et qu’il serait très désirable que chaque idée fût représentée par un mot propre, mais le ridicule s’est attaché au verbe _terrorifier_, et nous devons actuellement le regarder comme mort.
M. Boiste renvoie d’ailleurs à _terrifier_.
TÊTE D’OREILLER.
LOCUT. VIC. Voici une _tête d’oreiller_. LOCUT. CORR. Voici une _taie d’oreiller_.
On a dit et écrit autrefois: un _tet d’oreiller_; c’est de là que sera venue, par corruption, le mot populaire _tête d’oreiller_.
TIMONNIER.
LOCUT. VIC. Ce cheval fera un bon _timonnier_. LOCUT. CORR. Ce cheval fera un bon _limonnier_.
On dit plus communément les limons d’une voiture que le timon. Il vaut donc mieux ne se servir de l’expression _limonnier_ qu’en parlant d’un cheval, et laisser _timonnier_ exclusivement à sa signification de _personne qui gouverne le timon d’un vaisseau_, comme l’a fort sagement fait le Dictionnaire de l’Académie (1802), et comme auraient dû le faire les lexicographes qui l’ont suivi.
Dans cette phrase, par exemple: _Le timonnier était tout en sueur_, comment saura-t-on s’il est question d’un homme ou d’un cheval, à moins qu’il ne demeure bien convenu qu’un _timonnier_ est un homme, et un _limonnier_ un cheval? La propriété des termes mérite vraiment plus d’importance qu’on n’y en attache généralement.
TISSER.
LOCUT. VIC. Elle a _tissé_ elle-même cette toile. LOCUT. CORR. Elle a _tissu_ elle-même cette toile.
On a dit autrefois _tistre_; on dit aujourd’hui _tisser_, dont le participe est _tissu_.
Moi seule j’ai _tissu_ le lien malheureux, Dont tu viens d’éprouver les détestables nœuds.
(RACINE, _Bajazet_, acte V, sc. 12.)
TOAST.
PRON. VIC. Porter un _to-ast_. PRON. CORR. Porter un _toste_.
Ce mot nous est donné comme un mot anglais, transporté dans notre langue avec sa signification de choc d’un verre à boire contre un autre verre. Ne serait-il pas plutôt pris du vieux mot français _toster_, qui signifiait _choquer_, _joûter_, et ne serait-il pas du nombre des mots de notre langue, introduits dans l’anglais par les Normands? On lit dans Clotilde de Surville, poète du quinzième siècle, le vers suivant:
Contre le tempz, eh! quoi donc peult _toster_?
M. Berchoux nous paraît avoir eu tort de faire deux syllabes de ce mot:
De porter des _toasts_ suivez l’antique usage... Écoutez les _toasts_ que j’ose vous prescrire.
(LA GASTRONOMIE, poëme.)
Il faudrait donc aussi faire quatre syllabes du mot _roast-beef_.
TOMBÉE.
LOCUT. VIC. Nous arrivâmes à la _tombée_ de la nuit. LOCUT. CORR. Nous arrivâmes à la nuit _tombante_.
Pourquoi tous nos dictionnaires ont-ils oublié l’adjectif _tombant_?
TOMBER.
LOCUT. VIC. Mon fils _est tombé_ hier. LOCUT. CORR. Mon fils _a tombé_ hier.
«L’Académie et la plupart des grammairiens disent que le verbe _tomber_ ne prend pour auxiliaire que le verbe _être_, et qu’on ne peut jamais le conjuguer avec le verbe _avoir_. Cependant en donnant cette règle avec beaucoup d’assurance, ils ne peuvent se dispenser de convenir que plusieurs écrivains, dans certains cas, ont conjugué _tomber_ avec l’auxiliaire _avoir_; mais ils appellent ces locutions des distractions ou des fautes, et n’en regardent pas moins leur règle comme infaillible.
«Je conviendrai qu’il faut toujours dire: _je suis tombé_, si par cette locution on peut exprimer toutes les nuances, toutes les vues de l’esprit, que peuvent présenter les temps composés du verbe _tomber_; mais s’il est des cas où cette locution confond une vue de l’esprit avec une autre, je serai fondé à croire qu’elle ne suffit pas. Une mère voit son enfant près de tomber, elle dit: _il va tomber_; elle le voit tombant, elle dit: _il tombe_; elle le voit à terre après sa chûte, elle dit: _il est tombé_; mais si elle le relève, et qu’elle veuille indiquer à quelqu’un l’accident qui lui est arrivé, comment dira-t-elle? Dira-t-elle encore: _mon enfant est tombé_? Elle se servira donc de la même locution pour exprimer deux vues différentes de l’esprit.--_Mon enfant est tombé_; on lui répondra: courez vîte le relever.--Mais je ne veux pas dire qu’il est actuellement par terre, par suite de sa chûte: on l’a relevé.--Que voulez-vous donc dire?--Il n’y a point de femme qui, pressée par ces questions, ne réponde alors: je veux dire qu’il _a tombé_.--Il y a des choses dont on peut dire qu’_elles ont tombé_, et dont on ne peut jamais dire, exactement parlant, qu’_elles sont tombées_. Telles sont les choses qui, ayant un nom dans leur chûte, le perdent quand la chûte est consommée. On appelle _pluie_ l’eau qui tombe du ciel; _la pluie tombe_, _la pluie a tombé_, mais strictement parlant, on ne devrait pas dire que _la pluie est tombée_; car quand l’eau du ciel est sur la terre, ce n’est plus de la pluie, c’est de l’eau de pluie. Ainsi, la pluie, qui peut être ou avoir été dans un état de chose tombante, ne peut être dans un état de chose tombée. On peut donc dire _la pluie tomba_, _la pluie a tombé_; mais on ne devrait pas dire _la pluie est tombée_. Cependant on le dit, en parlant d’une période qui n’est pas encore écoulée: _la pluie est tombée ce matin à verse_. Mais il serait ridicule de dire: _la pluie est tombée à verse il y a six jours_; il faut dire: _a tombé_. On peut appliquer les mêmes observations aux mots _foudre_ et _tonnerre_. _L’année dernière_, _le tonnerre_ a tombé _sur plusieurs édifices_; _le tonnerre_ est tombé _ce matin_, ou a tombé _ce matin dans la Seine_. Vouloir absolument que l’on emploie également l’auxiliaire _être_ pour signifier et l’action, et l’état qui résulte de l’action, c’est confondre dans une seule expression deux choses réellement distinctes, c’est bannir de la langue une locution nécessaire pour exprimer une vue particulière de l’esprit, c’est apauvrir la langue. On a sans doute exclu cette locution de la langue, parce que l’Académie a omis de la mettre dans son Dictionnaire. Voilà comme l’Académie, à plusieurs égards, a contribué à apauvrir et à corrompre la langue. On a fait des règles de ses omissions et de ses bévues.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._)
L’Académie, qui prépare en ce moment une nouvelle édition de son dictionnaire, ne dédaignera sans doute pas d’avoir égard à la remarque de Laveaux, sur l’emploi de l’auxiliaire _avoir_ avec _tomber_, et à tant d’autres observations non moins sensées, faites par plusieurs de nos meilleurs grammairiens sur les défauts malheureusement trop nombreux de son ouvrage. Espérons qu’un mesquin esprit de corps ne l’emportera pas sur l’intérêt de la langue française.
TOMBER A TERRE, TOMBER PAR TERRE.
LOCUT. VIC. { Ce grand chêne est _tombé à terre_. { La girouette de notre maison est _tombée par terre_.
LOCUT. CORR. { Ce grand chêne est _tombé par terre_. { La girouette de notre maison est _tombée à terre_.
«_Tomber par terre_ se dit de ce qui, étant déjà à terre, tombe de sa hauteur; et _tomber à terre_, de ce qui, étant élevé au-dessus de terre, tombe de haut.
«Un homme, par exemple, qui passe dans une rue et qui vient à tomber, _tombe par terre_, et non _à terre_, car il y est déjà; mais un couvreur, à qui le pied manque sur un toit, _tombe à terre_, et non _par terre_.
«Un arbre _tombe par terre_; mais les fruits de l’arbre _tombent à terre_.» (GIRARD, _Synonymes_.)
TONTON.
LOCUT. VIC. Il le fait tourner comme un _tonton_. LOCUT. CORR. Il le fait tourner comme un _toton_.
_Toton_ est le mot latin _totum_, francisé, sous le double rapport de la prononciation et de l’orthographe.
«Le _toton_ est une sorte de dé à quatre et à cinq faces, sur l’une desquelles est la lettre T, qui désigne le mot latin _totum_, tout; parce que, lorsque le dé présente cette face, le joueur gagne tout.» (De ROQUEFORT, _Dict. étym._)
Enfin voilà ce qu’aime Le triste auteur de ce pauvre _tonton_.
(EM. DEBRAUX, _Ch._)
Lisez _toton_.
TOUCHER.
LOCUT. VIC. Nous sommes réconciliés; _touchons_-nous la _main_.
LOCUT. CORR. Nous sommes réconciliés; _touchons_-nous _dans_ la main.
L’usage veut _toucher dans la main_, et non _toucher la main_. Le régime direct de _toucher_ est le pronom personnel. Dans ces phrases du Dictionnaire de l’Académie (1802), _nous nous sommes_ touchés _dans la main_, _ils se sont_ touchés _dans la main_, l’analyse démontre clairement que le verbe _toucher_ est actif. Il faut donc conséquemment dire _toucher quelqu’un dans la main_, et non _toucher à quelqu’un dans la main_.
Molière nous paraît avoir eu tort de faire _toucher_ verbe neutre, dans ce vers:
Otez ce gant; _touchez à_ monsieur _dans la main_.
(_Femmes savantes._)
TOUCHER. (_Voyez_ PINCER.).
TOURNER.
LOCUT. VIC. Je crois qu’il _tourne_ cœur. LOCUT. CORR. Je crois qu’il _retourne_ cœur.
La carte que l’on _retourne_ se nomme la _retourne_. _De quelle couleur est_ la retourne?
TOUS DEUX, TOUS LES DEUX.
LOCUT. VIC. { Nous partîmes _tous les deux_ sur le même navire. { Nous ne partirons pas _tous deux_ le même jour.
LOCUT. CORR. { Nous partîmes _tous deux_ sur le même navire. { Nous ne partirons pas _tous les deux_ le même jour.
Deux individus qui font la même action, ensemble, dans le même lieu, la font _tous deux_; mais si cette action est faite séparément par ces deux individus, on dira qu’ils l’ont faite _tous les deux_.
_Corneille et Voltaire ont régné_ tous les deux _sur la scène tragique_, et non _tous deux_. _Je les ai rencontrés_ tous deux _bras dessus, bras dessous_, et non _tous les deux_.
La même remarque s’applique aux autres noms de nombre, excepté toutefois à ceux qu’on ne peut employer sans l’article. Ils sont morts _tous trois_, _tous quatre_, signifie que les trois, les quatre, sont morts ensemble, dans le même lieu. Ils sont morts _tous les trois_, _tous les quatre_, signifie que les trois, les quatre, sont morts à des époques différentes, et en différens lieux.
TOUT.
LOCUT. VIC. Cet homme, _tout_ spirituel qu’il _soit_, ne me plaît pas.
LOCUT. CORR. Cet homme, _tout_ spirituel qu’il _est_, ne me plaît pas, ou _quelque_ spirituel qu’il _soit_, etc.
«On met toujours l’indicatif après _tout_, et toujours le subjonctif après _quelque_, et l’exemple d’un de nos bons écrivains ne doit pas l’emporter sur l’usage.
«Tous les bons auteurs que j’ai lus, mettent l’indicatif après _tout_, hors celui que j’ai cité d’abord.» (BOUHOURS, _Nouv. rem._, p. 319.)
TOUT.
{ Vous avez les mains _toutes_ écorchées. LOCUT. VIC. { Prenez cette portion _toute entière_. { Il le ferait pour _tout autre_ personne que vous. { Elle est _toute autre_ que je ne croyais.
{ Vous avez les mains _tout_ écorchées. LOCUT. CORR. { Prenez cette portion _tout entière_. { Il le ferait pour _toute autre_ personne que vous. { Elle est _tout autre_ que je ne croyais.
_Tout_, placé devant un adjectif féminin, singulier ou pluriel, commençant par une consonne ou un _h_ aspiré, s’accorde en genre et en nombre avec cet adjectif. Il a la main _toute_ sanglante. L’euphonie est la raison de cette anomalie qui soumet un adverbe à la loi de l’accord. M. Barthélemy a écrit:
Force reste à la loi: l’inflexible assemblée, _Tout_ palpitante encor de la chaude mêlée, Se change en tribunal..........
(_Journées de la Révol._, 10ᵉ j.)
La licence est trop forte. Il fallait _toute_.
_Tout_ est invariable, si l’adjectif qu’il précède est masculin pluriel, commençant par une voyelle ou une consonne: les doigts _tout écorchés_, les doigts _tout sanglans_, ou bien si cet adjectif est féminin, singulier ou pluriel, et commençant seulement par une voyelle ou un _h_ muet: la main _tout écorchée_, les mains _tout écorchées_.