Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux
Part 24
C’est une règle reconnue par tous les grammairiens anciens et modernes, et par tous nos bons auteurs, que l’adjectif possessif _son_, _sa_, _ses_, _leur_, _leurs_, ne doit pas être employé comme qualificatif d’un nom de choses ou d’animaux, lorsqu’il est possible de le remplacer par le relatif _en_, qui a plus d’élégance et donne souvent plus de clarté à la phrase. Dans les exemples suivans, il faut donc substituer le pronom relatif _en_ à l’adjectif _son_, _sa_, _ses_. Quand on parle du loup, on voit _sa_ queue.--Ce drap est beau, mais _sa_ couleur est vilaine.--J’aime la couleur de cette pierre, mais _son_ grain me paraît un peu gros.--Le Rhin est large, _ses_ eaux sont rapides. Dites: On _en_ voit la queue; la couleur _en_ est vilaine; le grain m’_en_ paraît un peu gros; les eaux _en_ sont rapides.
«Si l’on disait: le soin qu’on apporte au travail empêche de sentir _sa_ fatigue; ceux qui introduisirent ces cérémonies connaissent bien _leur_ fort et _leur_ faible; _sa_ et _leur_ seraient équivoques: veut-on parler de sa propre fatigue ou de celle du travail, de celle que cause le travail? Est-ce le faible et le fort de ceux qui introduisent ces cérémonies, ou bien de ces cérémonies mêmes?
«Comme ou veut mettre la _fatigue_ en rapport de possession avec le _travail_, et le _fort_ et le _faible_ avec les _cérémonies_, pour éviter l’équivoque, on prend un autre tour et l’on dit: Le soin qu’on apporte au travail empêche d’_en_ sentir la fatigue. Ceux qui introduisirent ces cérémonies _en_ connaissaient bien le fort et le faible.» (_Manuel des amateurs de la langue française._)
SONNANT.
LOCUT. VIC. Il est arrivé à quatre heures _sonnant_. LOCUT. CORR. Il est arrivé à quatre heures _sonnantes_.
_Sonnantes_ exprime une manière d’être, et non une action. Les heures sont sonnées, et ne sonnent pas, activement parlant. C’est donc un adjectif verbal et non un participe présent. La variabilité est de toute rigueur.
Le P. Ducerceau a dit correctement:
Car le cadet voulut Que celui-ci, pour raisons pertinentes, Ne vînt chez lui qu’à six heures _sonnantes_.
et Voltaire:
Nous partirons à cinq heures _sonnantes_.
(NANINE.)
Cependant dans cette phrase: _J’ai une pendule_ sonnant _les quarts_, _sonnant_ est invariable, parce qu’il a un régime direct. C’est un participe présent.
SORTILÈGE.
PRON. VIC. Il a fait des _sorcilèges_. PRON. CORR. Il a fait des _sortilèges_.
Il est assez étonnant que nos dictionnaires ne se soient pas avisés de nous indiquer la prononciation du _t_ dans le mot _sortilège_. Nous voyons cependant que cette prononciation est généralement douteuse.
Il ne faut pas se montrer si sobre d’explications à l’égard d’une langue où l’on prononce, par exemple, le mot _portions_, tantôt avec le son normal du _t_, _nous_ portions _le bois_, tantôt avec le son de l’_s_, _les_ portions _sont faites_.
SORTIR.
LOCUT. VIC. Nous voulons que ce jugement _sorte_ son plein et entier effet.
LOCUT. CORR. Nous voulons que ce jugement _sortisse_ (et beaucoup mieux _ait_) son plein et entier effet.
«_Sortir_, obtenir, avoir. Je _sortis_, tu _sortis_, il _sortit_, nous _sortissons_, vous _sortissez_, ils _sortissent_.--Je _sortissais_, etc. Ce verbe se conjugue comme _sortir_. Il n’est d’usage qu’en termes de Palais, et seulement en quelques-uns de ses temps. _Cette sentence_ sortira _son plein et entier effet. J’entends que cette clause_ sortisse _son plein et entier effet._
«En termes de pratique et de notaire, on dit qu’_une somme de deniers, un effet mobilier_ sortira _nature de propre_, pour dire qu’il sera réputé propre, qu’il sera réputé et partagé comme propre.» (_Dict. de l’Acad._, 1802.)
«_Sortir son plein et entier effet_ est un barbarisme de droit.» (M. CH. NODIER, _Examen crit. des Dict._)
SORTIR.
LOCUT. VIC. Votre maître _est_-il _sorti_ hier? LOCUT. CORR. Votre maître _a_-t-il _sorti_ hier?
«On dit qu’une personne _a sorti_, pour dire qu’elle a fait l’action de sortir, et qu’elle est rentrée: _il_ a sorti _ce matin_; et l’on dit qu’elle _est sortie_, pour dire qu’elle est dehors et qu’elle n’est pas rentrée: _mon frère_ est sorti, _et ne rentrera que ce soir_.
«Il ne faut pas confondre _il ne fait que de sortir_ avec _il ne fait que sortir_. Le premier veut dire: _il n’y a pas long-temps qu’il est sorti_, et le second: _il sort sans cesse_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._)
SORTIR.
LOCUT. VIC. Je _sors d’avec_ lui, je _sors_ de le voir, je _sors_ d’être malade.
LOCUT. CORR. Je _viens de le quitter_, je _viens_ de le voir, je _viens_ d’être malade.
L’emploi de _sortir_ pour _venir_ est assez fréquent chez les personnes qui n’ont qu’une connaissance imparfaite de la langue française; les gens instruits se gardent bien de construire des phrases comme celles que nous avons données pour exemples.
SOTTISE.
LOCUT. VIC. Il m’a, dans sa colère, accablé de _sottises_. LOCUT. CORR. Il m’a, dans sa colère, accablé d’_injures_.
Les injures, toutes vilaines qu’elles sont, peuvent être spirituelles, et, dans ce cas, les traiter de _sottises_ ce serait parler d’une manière inexacte. Une épigramme bien acérée est une injure pour celui qu’elle atteint, et ce n’est cependant pas une _sottise_. Un fade madrigal est une _sottise_; mais qui l’a jamais regardé comme une injure?
SOUHAITER.
PRONONC. VIC. Ils lui ont _souhaté_ le bon jour. PRONONC. CORR. Ils lui ont _souhaité_ le bon jour.
Il ne faut pas non plus prononcer _souhat_ mais _souhait_.
SOULIER.
LOCUT. VIC. Cet homme n’a pas de _souliers dans les pieds_. LOCUT. CORR. Cet homme n’a pas de _souliers aux pieds_.
Comme les _pieds_ sont _dans les souliers_, et non les _souliers dans les pieds_, il faut dire: Cet homme n’a pas de _souliers aux pieds_, ou mieux encore: Cet homme n’a pas de _souliers_, comme le dit l’Académie. Tout le monde sait fort bien que les _souliers_ ne conviennent qu’_aux pieds_.
L’Académie dit aussi que cette manière de parler: _n’avoir pas de souliers dans les pieds_ est une hypallage. C’est fort possible, mais c’est de plus une sottise.
SOUPATOIRE.
LOCUT. VIC. Nous fîmes un dîner _soupatoire_. LOCUT. CORR. Nous fîmes un _dîner-souper_.
M. Boiste traite ce mot de _burlesque_, et il a parfaitement raison; mais il y a des personnes qui l’emploient sérieusement, et nous sommes bien aises de leur faire savoir que ce mot n’a pour lui aucune autorité qui le protège contre le rire moqueur.
_Soupatoire_ vaut bien _dînatoire_, et _dînatoire_ vaut bien _soupatoire_; mais chacun d’eux ne vaut rien.
SOUPER (_Voy._ DÉJEUNER).
SOUPOUDRER.
LOCUT. VIC. _Soupoudrez_ ce poisson de farine. LOCUT. CORR. _Saupoudrez_ ce poisson de farine.
A la rigueur, _saupoudrer_ ne devrait jamais être employé que pour signifier _poudrer de sel_, d’après la composition étymologique de ce verbe, dont la première syllabe _sau_ a la valeur du mot _sel_, comme dans _saumure_, _saumâtre_, _saunerie_, _saupiquet_, etc. Maintenant _saupoudrer_ se dit par extension de tout ce qu’on poudre de sucre, de poivre, etc., et c’est ainsi que la méprise de quelque ignorant en crédit aura probablement doté notre langue d’une logomachie absurde.
SOUGUENILLE.
LOCUT. VIC. Votre _souguenille_ est déchirée. LOCUT. CORR. Votre _souquenille_ est déchirée.
La _souquenille_ est un surtout de grosse toile, à l’usage des cochers et palefreniers qui pansent leurs chevaux.
SOURCIL.
PRONONC. VIC. Elle a de beaux _soucils_. PRONONC. CORR. Elle a de beaux _sourcis_.
Il faut faire sentir le _r_ dans _sourcil_, comme on le fait sentir dans _sourciller_. Si cette lettre était muette, l’_l_ l’étant déjà, ce mot deviendrait homonyme de _souci_, inquiétude; ce qui n’est pas, comme on peut le voir dans les dictionnaires d’homonymes.
SOURD ET MUET.
LOCUT. VIC. Son fils est à l’Institution des _sourds et muets_. LOCUT. CORR. Son fils est à l’Institution des _sourds-muets_.
«La dénomination de _sourd et muet_ désigne un individu muet en même temps qu’il est sourd, mais chez lequel le mutisme est indépendant de la surdité. La désignation de _sourd-muet_ désigne un individu muet en même temps qu’il est sourd, mais chez lequel le mutisme n’est qu’une conséquence de la surdité. Le _sourd et muet_ est affligé de deux infirmités distinctes; le _sourd-muet_ a bien les deux mêmes infirmités; mais la seconde n’est qu’une suite de la première. On pourrait rendre l’ouïe au _sourd et muet_ sans qu’on eût lieu d’espérer qu’on pût lui rendre l’usage de la parole: si l’on faisait entendre un _sourd-muet_, il est plus que probable que bientôt il exprimerait ses idées à l’aide de signes articulés. Supposons même que le _sourd et muet_ et le _sourd-muet_ restent constamment sourds: dans cet état, le premier restera pareillement muet: et le second, sans être habile à percevoir des sons, peut acquérir l’usage de la parole par des moyens mécaniques, étrangers aux sensations acoustiques. Telle est la différence du _sourd et muet_ au _sourd-muet_; ainsi, ces deux dénominations diffèrent en ce que l’une est un terme _composé_, et l’autre un terme _complexe_ d’une proposition, pour parler le langage du logicien. Il se pourrait faire que ce que l’on doit appeler ordinairement un _sourd-muet_ fût un _sourd et muet_; c’est-à-dire, qu’étant sourd de naissance, il fut en même temps, et indépendamment de cette infirmité, _muet_ par vice d’organisation; mais cette rencontre fortuite et indépendante de ces deux infirmités existe peut-être une fois sur mille, quand l’inverse a lieu dans le cas contraire: voilà pourquoi on doit dire: L’Institution des _sourds-muets_, et non l’Institution des _sourds et muets_. Si cette dernière expression est plus usitée, c’est qu’il existe une erreur dans l’esprit de la plupart de ceux qui s’en servent; c’est qu’ils croient que le mutisme de ceux qu’ils appellent _sourds et muets_ est, chez eux, indépendant, et seulement concomitant de la surdité. Sur ce point, l’expression est exacte, le jugement seul qu’elle énonce est faux. Qu’on rectifie les idées, et le langage prendra la forme convenable à la rectitude des conceptions.» (M. BUTET, _Journal de la langue française_.)
Nous ne pensons pas, comme quelques grammairiens, que _sourd-muet_ doive faire au féminin _sourd-muette_, parce que _sourde-muette_ est un peu dissonant. Une règle fondamentale ne doit pas être sacrifiée à une vaine susceptibilité de l’oreille.
SOUS DE PIED, DESSOUS DE PIED.
LOCUT. VIC. J’ai perdu mes _sous de pieds_, mes _dessous de pieds_. LOCUT. CORR. J’ai perdu mes _sous-pieds_.
Le _sous-pied_ est une petite lanière de cuir ou d’étoffe, qui passe _sous_ le _pied_ et se rattache au pantalon ou à la guêtre.
M. Raymond a écrit _soupied_ dans son dictionnaire. La dernière édition du Dictionnaire de Boiste n’a pas suivi cette singulière orthographe, mais celle que nous adoptons dans cet article.
SOUVENIR (SE).
LOCUT. VIC. Vous _souvenez-vous_ l’avoir vu? LOCUT. CORR. Vous _souvenez-vous de_ l’avoir vu?
Le verbe _se souvenir_ doit toujours être suivi de la préposition _de_, quand on le joint à un autre verbe.
Ne dites pas: Faites-_leur souvenir_ qu’ils m’ont promis de m’écrire, mais _faites-les souvenir_, etc.
On fait _souvenir quelqu’un_ et non _à quelqu’un_.
SOYE.
LOCUT. VIC. Il faut qu’il _soye_ enlevé. LOCUT. CORR. Il faut qu’il _soit_ enlevé.
Le subjonctif du verbe _être_ est: que je _sois_, que tu _sois_, qu’il _soit_, que nous _soyons_, que vous _soyez_, qu’ils _soient_, et non que je _soye_, que tu _soyes_, qu’il _soye_, etc. _Avoir_ et _être_ sont les deux seuls verbes dont la troisième personne singulière du subjonctif ne se termine pas par un _e_ muet. De là vient que tant de personnes disent toujours: Il faut qu’il _aie_, il faut qu’il _soye_. Ce n’est vraiment pas la logique qui manque à ces personnes-là; c’est la connaissance de quelques conventions grammaticales, assez ridicules au fond, mais que l’usage, en les couvrant de sa sanction, a malheureusement rendues sacrées et irrévocables.
Il ne faut pas écrire, que nous _soyions_, que vous _soyiez_, pour distinguer le subjonctif de l’impératif. Ces deux temps s’écrivent de même dans le verbe _être_.
SPIRALE.
LOCUT. VIC. _La spirale_ de ma montre est _cassée_. LOCUT. CORR. _Le spiral_ de ma montre est _cassé_.
_Spiral_, terme d’horlogerie, signifiant un petit ressort en spirale, est masculin; dans ses autres acceptions il est féminin. C’est probablement l’idée du mot _ressort_ qui aura ici déterminé ce genre.
STAGNANT.
PRON. VIC. Un marais _stagnant_. PRON. CORR. Un marais _stag-nant_.
STALLE.
LOCUT. VIC. Gardez-moi _un stalle_ près de vous. LOCUT. CORR. Gardez-moi _une stalle_ près de vous.
D’après l’Académie, ce mot est masculin, quand il est seul, et féminin, quand il est suivi d’un adjectif. Il vaut mieux ici s’en rapporter à M. Boiste, qui dit que le féminin est maintenant seul adopté.
L’étymologie est, il est vrai, contraire à l’usage, puisqu’on dit en latin _stallus_; mais qu’y faire? L’usage ne renverse-t-il pas tout ce qu’il y a de plus respectable en grammaire, la raison, l’étymologie, l’analogie, etc. C’est un anarchiste de premier ordre.
STE.
PRON. VIC. Avez-vous vu _st’_homme; _ste_ femme. PRON. CORR. Avez-vous vu _cet_ homme, _cette_ femme.
M. de Wailly dit, dans sa grammaire (p. 314, 6ᵉ éd.), que, dans la conversation, _cet_ et _cette_ se prononcent comme _st_, _ste_: _st’ homme_, _ste femme_, et ne blâme nullement cette prononciation tronquée. Nous pensons qu’un grammairien ne devrait pas donner, en invoquant l’usage, une espèce de consécration à des fautes avérées de langage.
On prononce, il est vrai, _ste_ à Paris, dans la plus haute société comme dans la plus basse: les extrêmes se touchent. Mais les gens instruits, de quelque société qu’ils soient, et ce sont ceux-là qui doivent faire loi, se donnent la peine d’ouvrir la bouche pour prononcer ce mot régulièrement.
Comment ferait-on pour persuader à un étranger que le mot que l’on prononce _ste_ s’écrit _cette_. N’y a-t-il pas là de quoi le dégoûter d’apprendre notre langue?
STOMACAL, STOMACHIQUE.
LOCUT. VIC. Ce vin est un bon _stomacal_. LOCUT. CORR. Ce vin est un bon _stomachique_.
_Stomacal_ ne s’emploie jamais comme substantif.
Comme adjectif il signifie: _qui est bon à l’estomac et le fortifie_; _stomachique_ signifie _qui appartient à l’estomac_.
«_Stomacal_ se dit plutôt _des choses naturelles_, _bonnes à l’estomac_, et _stomachique_ des _compositions artificielles_.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)
SUCCÉDER.
ORTH. VIC. Les révolutions qui se sont _succédées_ en France. ORTH. CORR. Les révolutions qui se sont _succédé_ en France.
_Succéder_ étant un verbe neutre, son participe ne peut être soumis à l’accord. On ne dit pas _succéder quelqu’un_, mais _succéder à quelqu’un_. Cette phrase: Les deux hommes qui _se sont succédé_ au pouvoir, signifie: Les deux hommes qui ont _succédé l’un à l’autre_ et non _l’un l’autre_, comme dans cette autre phrase: Les deux hommes qui se sont _remplacés_ au pouvoir. L’analyse grammaticale donne ici _l’un l’autre_, c’est-à-dire un régime direct, donc il doit y avoir accord. Dans le premier exemple, elle donne un régime indirect, pas d’accord.
Comme il n’entre pas dans le plan de notre ouvrage de relever les nombreuses fautes que l’on peut faire dans l’emploi des participes, nous ne nous serions pas occupé du participe _succédé_, sans les fréquentes erreurs auxquelles nous voyons qu’il donne lieu, dans les journaux surtout.
SUCRER.
LOCUT. VIC. _Sucrez-vous_, messieurs. LOCUT. CORR. _Sucrez votre café_, etc., messieurs.
_Sucrez-vous_ s’emploie par ellipse; mais il y a une limite à tout, et l’on conviendra que l’ellipse est ici un peu trop forte, d’autant plus qu’elle offre un double sens.
SUISSESSE.
LOCUT. VIC. Je connais une _Suissesse_. LOCUT. CORR. Je connais une _Suisse_.
«Boiste indique _suissesse_ comme féminin de _suisse_; Regnard, dans sa comédie des _Souhaits_, met au nombre de ses personnages une _Suissesse_; et Voltaire appelle la Julie de Saint-Preux, une grosse _Suissesse_.» (_Glossaire génevois._)
_Suissesse_ nous paraît être plutôt une expression comique qu’une expression sérieuse. Du moins nous souvenons-nous de l’avoir presque toujours vue employée comme telle. Regnard et Voltaire viennent ici à l’appui de notre remarque.
Trévoux donne _suisse_ comme substantif masculin et _féminin_.
Si l’on disait une _Suissesse_, pourquoi ne dirait-on pas aussi une _Russesse_ pour une _Russe_?
SUITE (DE).
LOCUT. VIC. L’affaire est pressée, partez _de suite_. LOCUT. CORR. L’affaire est pressée, partez _tout de suite_.
_De suite_ signifie l’un après l’autre, sans interruption. «Il a marché deux jours _de suite_. _De suite_, précédé de l’adverbe _tout_, signifie incontinent, sur l’heure. Il faut que les enfans obéissent _tout de suite_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._)
M. Ch. Nodier, qui regarde, avec raison, _de suite_, employé dans le sens de _tout de suite_, comme un solécisme insupportable (_Examen crit. des Dict._), nous a raconté, à ce sujet, l’anecdote suivante. (_Le_ Temps, _feuilleton, nov. 1831_.)
«Il y avait une fois cinq ou six académiciens qui avaient de l’esprit. Ces messieurs n’étaient pas d’accord sur la signification des quasi-adverbes _de suite_ et _tout de suite_, contre lesquels la chambre élective avait failli la veille trébucher si lourdement, et ils étaient convenus de vider la question entre eux au Rocher de Cancale. J’y déjeûnais tout seul dans un coin.
«--Servez-nous _tout de suite_ vingt-cinq douzaines d’huîtres, dit le classique.
«--Et ouvrez-les _de suite_, dit le néologue, enchanté de sa variante.
«--Expliquez-vous, messieurs, répondit l’écaillère, bonne et grosse réjouie, à la figure rubiconde, qui ne s’était jamais informée des finesses du bon français qu’autant que l’on s’en informe à Étretat ou à Granville. Si je les ouvre _de suite_, nous y mettrons un peu de temps. Si vous les voulez _tout de suite_, je ferai monter quelqu’un pour m’aider.
«Les académiciens la regardèrent bouche béante et les bras pendans. Elle ouvrit les huîtres comme il lui plut. Je payai ma carte, et un instant après je retrouvai l’écaillère à la porte. Digne et respectable femme, m’écriai-je, en lui serrant la main avec cet élan d’affection que produisent quelquefois les sympathies de l’esprit, je vous passe procuration pour soutenir les intérêts de notre belle langue française par-devant la commission du Dictionnaire. N’y manquez pas, je vous prie, car ils sont bien capables de faire quelque sottise!»
SUPPLÉER.
LOCUT. VIC. Les qualités du cœur peuvent _suppléer celles_ de l’esprit.
LOCUT. CORR. Les qualités du cœur peuvent _suppléer à celles_ de l’esprit.
«_Suppléer une chose_, c’est ajouter en objets _de la même nature_ ce qui manque; c’est fournir ce qu’il faut de surplus, pour que cette chose soit complète: _ce sac doit être de mille francs, et ce qu’il y a de moins, je le_ suppléerai; _je_ suppléerai le reste. (_L’Académie._) _Suppléer à une chose_, c’est remplacer une chose par une autre chose qui en tient lieu, quoique d’une _nature différente_; et alors _suppléer_ signifie _tenir lieu de_:
«_Souvent, dans les disputes, les injures_ suppléent aux raisons. (_L’Académie._)
«_Le titre de brave et franc chevalier annonçait l’honneur, et ne_ le suppléait _jamais_. (THOMAS.) Il fallait: et n’_y suppléait jamais_.
«Remarquez qu’avec un nom, ou un pronom de _personne_ qui lui sert de régime, _suppléer_ ne prend jamais la préposition _à_: on dit _suppléer quelqu’un_.--_S’il ne vient pas, je_ le suppléerai; et ce verbe signifie, dans ce cas, représenter une personne absente, en faire les fonctions.» (_Grammaire des gramm._)
SUR.
{ J’irai chez vous _sur_ les deux heures. LOCUT. VIC. { J’ai lu cela _sur_ le journal. { Elle demeure _sur_ le 10ᵉ arrondissement. { Ma fille _va sur_ dix ans.
{ J’irai chez vous _vers_ deux heures. LOCUT. CORR. { J’ai lu cela _dans_ le journal. { Elle demeure _dans_ le 10ᵉ arrondissement. { Ma fille _aura bientôt_ dix ans.
On fait un usage très fréquent et très abusif de la préposition _sur_ pour la préposition _dans_ surtout. Un peu de raisonnement suffit pour éviter cette faute.
SIBYLLE.
LOCUT. VIC. Achetez une _sibylle_ de bois. LOCUT. CORR. Achetez une _sébile_ de bois.
Une _sébile_ est une écuelle ordinairement en bois, dans laquelle on met de la poudre pour sécher l’écriture, des monnaies, etc. Une _sibylle_ est une devineresse; la _sibylle_ de Cumes. C’est de ce dernier mot que vient l’adjectif _sibyllin_; les oracles _sibyllins_.
SYLPHE, SILPHE.
«_Sylphe_, génie de l’air, est fait du grec σύρφος, une créature aérienne, un moucheron; et par conséquent il doit s’écrire comme il est écrit en tête de cet article.
«_Silphe_, insecte, est un substantif féminin, et on doit l’écrire _silphe_, parce qu’il vient du latin, _silpha_, qui vient du grec σίλφη.» (M. CH. NODIER, _Exam. crit. des Dict._)
_Sylphide_ se rapportant à _sylphe_, dont il est le féminin, doit être évidemment écrit par un _y_.
TABAC.
PRON. VIC. _Tabak_. PRON. CORR. _Taba_.
Le _c_ ne doit pas se faire sentir dans ce mot, à moins qu’il ne soit suivi d’un mot commençant par une voyelle. Nous croyons qu’il est mieux de dire du _tabak étranger_ que du _taba étranger_. De cette manière, on évite un hiatus.
«Les Génevois, dit J.-J. Rousseau, articulent le _marc_ du raisin comme _Marc_, nom d’homme; ils disent exactement du _tabak_, et non pas du _taba_.»
Quelques personnes disent _tabakière_. C’est une faute aujourd’hui. Du temps de Ménage, c’était tout le contraire; _tabatière_ était la mauvaise locution, et _tabakière_ était la bonne. (_Observations sur la langue française_, ch. CLIV.)
TACHER.
LOCUT. VIC. Je _tâcherai qu_’il soit content. LOCUT. CORR. Je _tâcherai de_ le contenter.
_Tâcher_ étant un verbe neutre, ne peut être suivi du conjonctif _que_, qui constitue un régime direct.
«_Tâcher de_ se dit quand il s’agit d’une action qui n’a pas un but marqué hors du sujet. _Je tâcherai d’oublier cette injure_, l’action s’opère dans le sujet même; _je tâche de me débarrasser de mes dettes_, l’action s’opère sur le sujet même; _je tâcherai de vous satisfaire_, c’est-à-dire de faire tout ce qui dépendra de moi pour que vous soyez satisfait. Il y a bien là un but hors du sujet, mais ce but n’est pas marqué distinctement, le sens de _je tâcherai_ tombe particulièrement sur les efforts faits par le sujet. On emploie _tâcher à_ quand il s’agit d’une action qui a un but marqué hors du sujet. _Il tâche au but_, _il tâche à m’embarrasser_, ici les esprits tendent directement à un but qui est hors du sujet, _il tâche à me nuire_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._)
TACT.
PRON. VIC. Elle a du _tac_. PRON. CORR. Elle a du _tacte_.
TAIRE.
LOCUT. VIC. _Taisez_ donc votre langue. LOCUT. CORR. _Faites_ donc _taire_ votre langue.
_Taire_ ne peut être employé activement que comme synonyme de _cacher_, _céler_. Il faut _taire_ cette chose-là, c’est-à-dire, il faut _cacher_, céler cette chose-là. Dans notre phrase d’exemple, _taisez_ est un barbarisme.
TAISANT.
LOCUT. VIC. Nous dirons, pour rendre ces messieurs _taisans_, etc.
LOCUT. CORR. Nous dirons, pour _réduire_ ces messieurs _au silence_, etc.