Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

Part 22

Chapter 223,361 wordsPublic domain

Ces expressions sont complètement abandonnées aujourd’hui par les gens qui se piquent de bien parler. «Les personnes polies disent le plus honnêtement qu’elles peuvent ce qu’elles ont à dire, sans recourir à cette sorte de civilité basse et populaire.» (_Réflexions sur l’us. prés. de la L._) Ainsi pensait-on, il y a un siècle et demi, à l’égard de ces locutions; ainsi pense-t-on encore aujourd’hui. Laveaux, dans son édition du Dictionnaire de l’Académie, dit: «Ces façons de parler, _sauf le respect que je dois_, etc., ne sont plus employées aujourd’hui dans la bonne société, si ce n’est en plaisanterie.»

RESSEMBLER.

LOCUT. VIC. Comme cet enfant _ressemble son père_! LOCUT. CORR. Comme cet enfant _ressemble à son père_!

Si tu crois _ressembler un ange_ Quand tu consultes ton miroir, Va-t’en dans les îles du Gange Où l’on peint les anges en noir.

Nous lisons dans Féraud: (_Dict. crit._) «Anciennement on faisait _ressembler_ actif. J’ai vu en mon temps, dit Montaigne, cent artisans, cent laboureurs plus heureux que des recteurs de l’Université, et _lesquels_ j’aimerais mieux _ressembler_. On dirait aujourd’hui _à qui_, etc.»

Cette faute se trouve encore dans les vers suivans:

Quand je revis ce que j’ai tant aimé, Peu s’en fallut que mon feu rallumé Ne fît l’amour en mon âme renaître, Et que mon cœur, autrefois son captif, Ne _ressemblât_ l’esclave fugitif A qui le sort fait rencontrer son maître.

M. Boiste attribue à Racine, dans son _Dictionnaire des difficultés de la Langue française_, cette jolie stance que Vaugelas attribue de son côté à Jean Bertaut, ancien évêque de Séez. Ce qu’il y a de bien certain, c’est que nous l’avons copiée dans une édition de Vaugelas (487ᵉ _rem._), faite en 1647, c’est-à-dire à une époque où notre grand poète tragique n’avait encore que huit ans. Racine a donc six jolis vers de moins; mais il a aussi un solécisme de moins. Prévention de grammairien à part, n’y a-t-il réellement pas compensation?

RESSORTIR.

LOCUT. VIC. Cette affaire _ressort_ du tribunal de commerce. LOCUT. CORR. Cette affaire _ressortit_ au tribunal de commerce.

Il y a deux verbes _ressortir_, que nos dictionnaires comprennent sous le même article, et qui n’ont cependant rien de commun.

_Ressortir_, signifiant _sortir de nouveau_, se conjugue absolument comme _sortir_.

_Ressortir_, dans le sens de, être du _ressort_, de la dépendance de quelque juridiction, se conjugue comme _finir_. Je _ressortis_, tu _ressortis_, il _ressortit_, nous _ressortissons_, vous _ressortissez_, ils _ressortissent_; je _ressortissais_, etc.; je _ressortis_, etc.; j’ai _ressorti_, etc.; je _ressortirai_, etc.; je _ressortirais_, etc.; que je _ressortisse_, etc. (pour le présent et l’imparfait du subjonctif), _ressortissant_.

«Les justices royales des anciennes duchés-pairies _ressortissent au_ Parlement nuement et sans moyen.» (_Dict. de_ TRÉVOUX.)

«Les causes des particuliers _ressortissent au_ gouverneur de la province.» (VOLTAIRE.)

«Les êtres _ressortissent_ à l’homme.» (DE SAINT-PIERRE.)

«Si un différend est porté à deux ou à plusieurs tribunaux, _ressortissant au_ même tribunal, le réglement de juges sera porté à ce tribunal.» (_Code de procéd. civ._ Titre XIX, art. 363.)

«_La_ Sénéchaussée _ressort du_ Parlement. (Anon.) Il y a là deux fautes, dit Féraud; _ressort_ pour _ressortit_, et _du_ pour _au_: il faut _ressortit au_ Parlement.» (_Dict. crit._)

RESTAURAT.

LOCUT. VIC. Nous dinâmes au _restaurat_. LOCUT. CORR. Nous dinâmes au _restaurant_.

Ce mot n’est pas français à Paris, mais il l’est toujours en province. Un nouvel arrivé dans la capitale s’informe d’un _restaurat_; on le mène au _restaurant_, où il dîne fort bien, absolument comme dans un _restaurat_. Cela n’empêche pas l’ingrat de demander le lendemain le chemin du _restaurat_.

_Restaurat_ a été expulsé de nos dictionnaires, et, plaisanterie à part, on pourrait avoir quelque droit de s’en étonner, lorsqu’on y trouve le mot _restaurateur_, qui, dans son acception culinaire, vient évidemment de _restaurat_ et non de _restaurant_. C’est encore là un des mille caprices de l’usage.

RESTER.

LOCUT. VIC. { Vous _êtes resté_ trois jours chez moi. { Nous l’avons quitté hier: il _a resté_ à Lille.

LOCUT. CORR. { Vous _avez resté_ trois jours chez moi. { Nous l’avons quitté hier: il _est resté_ à Lille.

_Rester_ prend l’auxiliaire _avoir_ quand il exprime une action, quand le sujet n’est plus au lieu dont on parle. _Il_ a resté _deux jours à Lyon._ (_Académie._) J’ai resté _sept mois à Colmar sans sortir de ma chambre_. (VOLTAIRE.) Il prend l’auxiliaire _être_, quand il exprime l’état de séjour du sujet, quand le sujet est encore dans le lieu dont on parle. _Je l’attendais à Paris, mais il_ est resté _à Lyon._ (_Académie._)

RESTER.

LOCUT. VIC. { Je _reste_ dans la même maison que lui. { Tous mes amis _sont restés_ à la campagne.

LOCUT. CORR. { Je _loge_ dans la même maison que lui. { Tous mes amis _sont demeurés_ à la campagne.

_Rester_ ne peut jamais s’employer pour _loger_, et _loger_ ne doit pas s’employer indifféremment pour _demeurer_. «_Demeurer_ se dit par rapport au lieu topographique où l’on habite, et _loger_ par rapport à l’édifice où l’on se retire. On _demeure_ à Paris, en province, à la ville, à la campagne. On _loge_ au Louvre, chez soi, en hôtel garni.

«Quand les gens de distinction _demeurent_ à Paris, ils _logent_ dans des hôtels; et quand ils _demeurent_ à la campagne, ils _logent_ dans des châteaux.» (GIRARD, _Synonymes_.)

--«Les Normands ne se peuvent défaire de leur _rester_ pour _demeurer_: Comme je _resterai_ ici tout l’été, pour dire: je _demeurerai_» (VAUGELAS, _Rem._ 139ᵉ.)

_Rester_ n’est bon que quand il signifie _être de reste_; on dira fort bien en parlant d’un grand carnage: _Il n’en_ resta _pas même un seul pour en porter la nouvelle_, c’est-à-dire, il n’y en eut pas même _un seul de reste_ qui pût en porter la nouvelle; et c’est en ce sens que M. Fléchier se sert fort à propos de ce verbe, lorsqu’il dit, dans l’Histoire de Théodose: _Ils chargèrent si bien ces barbares qu’il n’en_ resta _qu’un petit nombre_. Hors ces occasions, _rester_ ne vaut rien; c’est à quoi peu de gens prennent garde, même parmi ceux qui parlent le mieux. Le nouveau traducteur d’Horace dit dans la onzième épître: «_Aimez-vous mieux_ rester _à Lébède que de vous exposer tout de nouveau à la fatigue des voyages de terre et de mer?_ Ne dirait-on pas que tout le monde va sortir de Lébède, et qu’il conseille à celui-ci de n’y pas demeurer seul et abandonné?» (ANDRY-DE-BOISREGARD, _Réflexions sur l’usage prés. de la Langue française_.)

RÉSULTER.

«_Résulter_ ne se dit qu’à l’infinitif et à la troisième personne des autres temps. L’Académie dit qu’il se conjugue avec le verbe _avoir_, et avec le verbe _être_. _Qu_’a-_t-il_ résulté _de là_? _qu’en_ est-_il_ résulté? Mais elle ne dit pas dans quel cas l’on doit préférer l’un à l’autre.--Je pense qu’il faut employer l’auxiliaire _avoir_, quand il est question d’un résultat qui s’opère, qui commence, et dont on veut marquer le commencement: _Vous avez été témoin de leurs différends, de leurs querelles_, _et vous avez vu ce qui en_ a résulté. Mais s’il s’agit d’un résultat déjà existant, et dont on ne veut exprimer que l’existence, il faut préférer l’auxiliaire _être_. _Rappelez-vous nos querelles, nos dissensions, et voyez ce qui en_ est résulté.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._)

RETOURNER.

LOCUT. VIC. _Retournez_-moi la caisse que je vous ai expédiée. LOCUT. CORR. _Renvoyez_-moi la caisse que je vous ai expédiée.

_Retourner_, employé activement et en parlant des choses, ne signifie que _tourner dans un autre sens_, _mettre le dessus dessous_. Avec la signification de _renvoyer_, c’est un barbarisme, beaucoup trop commun malheureusement, en style d’affaires.

Écrivez à quelqu’un de vous _retourner_ quelque vêtement que vous lui aurez prêté, et si votre correspondant est un tailleur et un mauvais farceur, qui s’attache seulement à la lettre de votre demande, vous verrez votre vêtement vous revenir avec une apparence plus neuve, mais à coup sûr moins fine qu’auparavant. Un barbarisme peut, heureusement, entraîner quelquefois à sa suite des désagrémens. C’est, comme on le voit, le hasard qui s’est chargé d’attacher une pénalité aux lois de la grammaire.

RÉUNIR.

LOCUT. VIC. Cette femme _réunit_ la vertu _à_ la beauté.

LOCUT. CORR. Cette femme _réunit_ la vertu _et_ la beauté, ou bien, _unit_ la vertu _à_ la beauté.

«Ce verbe, signifiant _posséder en même temps_, ne veut point que la préposition _à_ soit placée avant un de ses régimes; ainsi, ne dites pas: _Caton_ réunissait _la vaillance_ à _la sagesse_. Mais dites: _Caton_ réunissait _la vaillance_ et _la sagesse_.

«Si on voulait employer la préposition _à_, il faudrait se servir du verbe _unir_: _Caton_ unissait _la vaillance à la sagesse_.

«D’après ce principe, on doit se garder d’imiter deux auteurs modernes qui ont dit:

«_Cette jeune personne_ réunit _les grâces_ à _la beauté._--_Votre ami_ réunit _la modestie_ au _mérite._--_Turenne_ réunissait _la prudence_ à _la hardiesse._ Il faut: _Cette jeune personne_ réunit _les grâces_ et _la beauté_, etc.; ou bien, _cette jeune personne_ unit _les grâces_ à _la beauté_, etc.» (_Gramm. des gramm._)

REVENGE.

LOCUT. VIC. Je prendrai ma _revenge_. LOCUT. CORR. Je prendrai ma _revanche_.

_Revenge_ est anglais, mais il n’est pas français. _Se revenger_ ne l’est pas non plus. Il faut dire _se revancher_; _il est permis de_ se revancher _quand on est attaqué_. On disait autrefois se _revenger_.

Voyant à coups de bec sa femme l’outrager, Voudrait bien, s’il pouvait, d’elle _se revenger_, Mais il n’ose gronder ni dire une parolle Qu’il n’ait tout aussi tost le retour de son rolle.

(TH. DE COURVAL-SONNET, _Sat. sur les poignantes traverses du mariage_.)

REVENIR.

LOCUT. VIC. Cela me _revient cher_, _à cher_. LOCUT. CORR. Cela me _coûte cher_.

On dit fort bien: Cela me _revient à_ vingt francs; mais on ne doit pas dire: Cela me _revient à_ peu, à beaucoup, etc., parce que le verbe _revenir à_ veut être suivi d’un nom de nombre, et non d’un adverbe.

RÊVER.

LOCUT. VIC. J’ai _rêvé à_ vous cette nuit. LOCUT. CORR. J’ai _rêvé de_ vous cette nuit.

_Rêver_, signifiant _faire des songes_, est actif ou neutre. Comme verbe actif, il doit être suivi d’un régime direct: J’ai _rêvé telle chose_, j’ai _rêvé cela_; comme verbe neutre, il demande la préposition _de_: J’ai _rêvé de_ choses effrayantes.

_Rêver_ est plus généralement actif devant un substantif seul: _rêver combats_, _rêver naufrages_, quoique l’Académie permette de dire aussi _rêver de combats_, _de naufrages_. Devant un pronom personnel ou un substantif joint à un adjectif, c’est _rêver de_ qu’il faut employer: J’ai _rêvé de vous_, _de ces gens-là_, _de malheurs horribles_.

Quand _rêver_ signifie _réfléchir_, il doit toujours être suivi de la préposition _à_: J’ai _rêvé à_ votre affaire.

«On _rêve de_ quelqu’un, de quelque chose pendant le sommeil. On _rêve à_ quelqu’un, _à_ quelque chose tout éveillé.

«_Rêver de quelqu’un_ nous donne le substantif _rêve_.

«_Rêver à quelqu’un_ nous donne le substantif _rêverie_.

«Au lieu de la préposition _à_, on emploie la préposition _sur_, si la méditation est profonde: J’ai long-temps _rêvé sur_ cette affaire.» (A. BONIFACE, _Manuel des amateurs de la Langue fr._)

REVÊTIR.

LOCUT. VIC. Cet homme est singulier, et _revêtit_ souvent sa pensée d’expressions bizarres.

LOCUT. CORR. Cet homme est singulier, et _revêt_ souvent sa pensée d’expressions bizarres.

_Revêtir_ se conjugue de la même manière que _vêtir_. Voici la conjugaison de ce dernier verbe. Je _vêts_, tu _vêts_, il _vêt_, nous _vêtons_, vous _vêtez_, ils _vêtent_.--Je _vêtais_.--Je _vêtis_.--Je _vêtirai_.--Je _vêtirais_.--_Vêts_, qu’il _vête_, _vêtons_, _vêtez_, qu’ils _vêtent_. Que je _vête_.--Que je _vêtisse_.--_Vêtir_, _vêtant_.

L’indicatif de ce verbe est un écueil que plusieurs écrivains célèbres n’ont pas su éviter.

De leurs molles toisons les brebis se _vêtissent_, De leurs longs bêlements les plaines retentissent.

(DELILLE., _Par. perdu._ Liv. VII.)

«Dieu leur a refusé le cocotier qui ombrage, loge, _vêtit_, nourrit, abreuve les enfans de Brama». (VOLTAIRE.)

«Le poil du chameau qui se renouvelle tous les ans par une mue complète, sert aux Arabes à faire des étoffes dont ils se _vêtissent_ et se meublent.» (BUFFON, _le Chameau_.)

L’édition de Buffon de M. Pillot (Paris, 1830) donne: _s’habillent_ au lieu de _se vêtissent_.

_Dévêtir_ se conjugue aussi comme _vêtir_.

REVOIR (A).

LOCUT. VIC. _A revoir_, mes amis. LOCUT. CORR. _Au revoir_, mes amis.

_Revoir_ est ici un verbe employé substantivement. On dit _au revoir_, par ellipse, pour _au_ (plaisir de vous) _revoir_.

Suffit. Adieu, Muses; jusqu’_au revoir_.

(J.-B. ROUSSEAU., Ép. 1. Liv. 1.)

Jusqu’_au revoir_. Songez qu’une naissance illustre Des sentimens du cœur reçoit son plus beau lustre.

(DESTOUCHES. _Le Glorieux._ Act. I. Sc. IX.)

RHUM.

ORTH. VIC. Du _Rhum_ de la Jamaïque. ORTH. CORR. Du _Rum_ de la Jamaïque.

Il y a fort peu de personnes qui écrivent bien ce mot. Vainement le Dictionnaire de l’Académie, et presque tous les autres dictionnaires écrivent-ils _rum_, l’usage s’obstine à conserver la lettre _h_ dans l’orthographe de ce mot. Nous ne demanderons pas à l’usage sur quoi il se fonde pour écrire ainsi; car c’est un despote qui ne reconnaît d’autre loi que son caprice. Toujours est-il vrai qu’on écrit _rum_ depuis fort long-temps: Trévoux en fait foi. Ce Dictionnaire cite à ce sujet un passage de Lémery, où l’étymologie de ce nom de liqueur est prise dans le _langage barbare_, par quoi il faut entendre nécessairement le langage des colonies occidentales. Les Anglais et les Espagnols ont toujours écrit, les uns _rum_ et les autres _ron_. Nous pensons qu’on ferait bien d’écrire _rum_ au lieu de _rhum_, orthographe que rien ne justifie.

Ou prononce _rome_ et non _roume_, comme l’a prétendu M. Girault-Duvivier dans sa _Grammaire des grammaires_ (première édition).

RIDICULARISER.

LOCUT. VIC. On a _ridicularisé_ cet homme-là. LOCUT. CORR. On a _ridiculisé_ cet homme-là.

_Ridiculariser_ est un barbarisme.

RIEN MOINS.

LOCUT. VIC. Cette fille n’est _rien moins_ que belle. LOCUT. CORR. Cette fille n’est _point_ belle.

«_Rien moins_ a quelquefois deux acceptions opposées. Avec le verbe substantif (_être_), _rien moins_ signifie le contraire de l’adjectif qui le suit. _Il n’est_ rien moins _que sage_, veut dire, il n’est point sage. Mais, quand _rien moins_ est suivi d’un substantif, il peut avoir le sens positif ou négatif selon la circonstance. _Vous lui devez du respect_; _car il n’est_ rien moins _que votre père_, c’est-à-dire, il est votre père. _Vous pouvez vous dispenser du respect à son égard_; _car il n’est_ rien moins _que votre père_, c’est-à-dire, il n’est pas votre père. _Rien moins_, employé impersonnellement, a aussi un sens négatif. _Il n’y a_ rien de moins _vrai que cette nouvelle_, veut dire, cette nouvelle n’est pas vraie. Mais, avec un verbe actif ou neutre, le sens serait équivoque, s’il n’était déterminé par ce qui précède. Exemple: _Vous le croyez votre concurrent, il a d’autres vues; il ne désire_ rien moins _que vous supplanter_, c’est-à-dire qu’il n’est point votre concurrent. _Vous ne le regardez pas comme votre concurrent; cependant il ne désire_ rien moins _que vous supplanter_, c’est-à-dire qu’il est votre concurrent. Au reste, il est bon d’éviter cette façon de parler, à cause de l’équivoque qu’elle entraîne.» (_Dict. de l’Académie._)

Arrière ceux dont la bouche, Souffle le chaud et le froid!

RINCER.

LOCUT. VIC. Allez _rincer_ ce linge. LOCUT. CORR. Allez _aiguayer_ ce linge.

«RINCER. Du bruit des doigts contre l’intérieur d’un verre que l’on _rince_.» (M. CH. NODIER, _Dict. des Onomatopées._) «_Rincer_ ne se dit que des verres, tasses, cruches et autres vases semblables, et de la bouche qu’on lave.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)

ROIDE, ROIDEUR, ROIDILLON, ROIDIR.

ORTH. ET PRONONC. VIC. _Roide_, _roideur_, _roidillon_, _roidir_. ORTH. ET PRONONC. CORR. _Raide_, _raideur_, _raidillon_, _raidir_.

Rien, selon nous, n’est plus ridicule que de donner à des règles des exceptions que rien ne justifie, et qui souvent même blessent les lois de l’étymologie ou de l’analogie. Nous concevons très bien que plusieurs grammairiens, au nombre desquels se trouve M. Ch. Nodier, demandent que l’on écrive _roide_, _roideur_, etc., et que l’on prononce _roade_, _roadeur_, etc. C’est là une conséquence toute naturelle de leur désir de rétablir la prononciation française de la diphtongue _oi_, telle qu’elle était au commencement du seizième siècle, avant que Catherine de Médicis et sa suite eussent, selon l’expression d’Henri Etienne, _italianisé_ notre langue. Mais que l’on vienne nous dire, comme M. Laveaux, qu’il faut donner à deux de ces mots, _roideur_ et _roidillon_, le son d’_oa_ et prononcer _roadeur_, _roadillon_, et à deux autres, _roide_ et _roidir_, le son d’_ai_, et prononcer _raide_ et _raidir_, quand ces quatre mots ont évidemment une étymologie commune; voilà ce que nous avons peine à concevoir de la part d’un écrivain qui sait raisonner. Quant à nous, nous pensons qu’il faut aujourd’hui se résigner à prononcer et à écrire _raide_, _raideur_, etc., malgré ce que peut avoir de pénible pour notre orgueil national une prononciation qui nous a été imposée par l’étranger, mais qui est maintenant définitivement établie, et qu’il serait par conséquent impossible de changer.

ROT, ROTI.

LOCUT. VIC. { De quels plats se compose le _rôti_ du dîner? { Voulez-vous un morceau de ce _rôt_?

LOCUT. CORR. { De quels plats se compose le _rôt_ du dîner? { Voulez-vous un morceau de ce _rôti_?

«Le _rôt_ est le service des mets _rôtis_; le _rôti_ est la viande _rôtie_.

«Les viandes de boucherie, la volaille, le gibier, etc., cuits à la broche, sont du _rôti_: les différens plats de cette espèce composent le _rôt_; les grosses pièces, le gros _rôt_, et les petites, le menu _rôt_. On sert le _rôt_, et vous mangez du _rôti_. Le _rôt_ est servi après les _entrées_: le _rôti_ est autrement préparé que le _bouilli_. Il y a un _rôt_ en maigre comme en gras; mais la viande _rôtie_ est seule du _rôti_.

«Nos bons aïeux ne connaissaient guère que le _pot_ et le _rôt_, ou les deux services du _bouilli_ et du _rôti_; ainsi l’on disait, et nous le répétons encore: Tel homme est à _pot_ et à _rôt_ dans telle maison, quand il y est très familier. Jusque dans le sixième siècle, on ne vit en viande sur les tables, et même aux repas d’appareil, que du _bouilli_ et du _rôti_, avec quelques sauces à part; le gibier fut long-temps réservé pour les grands jours. La magnificence des festins consistait surtout dans la somptuosité du _rôt_, comme aujourd’hui aux noces de village: on y servait des sangliers et des bœufs entiers, et remplis d’autres animaux.

«Aujourd’hui la cuisine française, la plus habile, la plus agaçante, la plus mortelle de l’Europe, a trouvé l’art de nous faire simplement dîner avec les entrées. Le service du _rôt_ est presque entièrement retranché: dans les repas ordinaires, il y a seulement quelques plats de _rôti_ mêlés avec l’entremets.» (ROUBAUD, _Synonymes_.)

ROT-DE-BIF.

LOCUT. VIC. Mangez un peu de ce _rôt-de-bif_ de chevreuil. LOCUT. CORR. Mangez un peu de ce _rôti_ de chevreuil.

«Le secrétaire de l’Académie française s’est grandement trompé s’il a cru enrichir notre langue en insérant dans son Dictionnaire _rôt-de-bif_. Cette expression n’est d’aucun idiôme. Le roi Jacques, à Saint-Germain, mangeait des tranches de bœuf rôties; ce que les Anglais écrivent _roast beef_, nomment _roze bif_, et, quand ils veulent parler français, _rote bif_; quelque cuisinier aura qualifié _rote bif_ un morceau de mouton ou de chevreuil, servi à Versailles ou à Chantilly. La nouvelle expression de cuisine aura été répétée à table, à cause du ridicule qui la distinguait. Mais, comme ces sortes de plaisanteries ont d’ordinaire peu de durée, quelque générales qu’elles soient d’abord, _rôtebif_ dit _rôdebif_ s’est introduit sérieusement, et avec tous ses régimes, dans l’Académie française.» (FEYDEL, _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_.)

ROULEAU.

LOCUT. VIC. Je suis au bout de mon _rouleau_. LOCUT. CORR. Je suis au bout de mon _rôlet_.

Un homme qui ne sait plus que dire ni que faire est au bout de son _rôlet_, c’est-à-dire du _petit rôle_ qu’il avait appris; _rouleau_ ne signifierait rien ici.

C’est encore un renard qui fournit le sujet Du récit que je vais vous faire: Sans le renard, on ne conterait guère, Et j’eusse été vingt fois au bout de mon _rôlet_.

(VITALLIS. _Fab._ 25, liv. II.)

ROULER.

Si l’on en croit Féraud, _rouler carrosse_ est un gasconisme. Nous croyons que ce grammairien se montre ici un peu trop scrupuleux. Quant à cette autre locution, _traîner carrosse_, qu’il dit être en usage dans la province, nous ne croyons pas qu’elle y soit même fort usitée par les gens qui raisonnent, et qui précisément parce qu’ils raisonnent ne doivent pas chercher à s’assimiler à des chevaux. Voici une anecdote qu’il raconte à ce sujet: «Tu me manques de respect, disait un gros richard à une harengère, sais-tu que je traîne carrosse?--Eh! monsieur, lui répondit-elle, où trouverait-on à vous aparier?»

RUELLE.

LOCUT. VIC. J’ai acheté de la _ruelle_ de veau. LOCUT. CORR. J’ai acheté de la _rouelle_ de veau.

Une _ruelle_ est une petite rue.

Une _rouelle_ est une tranche ronde en forme de petite _roue_, coupée dans un saucisson, dans une orange, dans une pomme, etc. Une _rouelle_ de veau est aussi une tranche circulaire, prise dans la cuisse d’un veau.

SABLEUX.

LOCUT. VIC. { Cette farine est _sablonneuse_. { Comme cette terre est _sableuse_.

LOCUT. CORR. { Cette farine est _sableuse_. { Comme cette terre est _sablonneuse_.

Ce qui est _sableux_ contient un peu de sable.

Ce qui est _sablonneux_ contient beaucoup de sable.

On dit de la farine, de la cassonnade _sableuse_, et une terre, un pays, un rivage _sablonneux_.

SABLIÈRE.

LOCUT. VIC. Mettez de la poudre dans ma _sablière_. LOCUT. CORR. Mettez de la poudre dans mon _sablier_.

Une _sablière_ est un lieu d’où l’on tire du sable.

Un _sablier_ est un petit vaisseau contenant du sable pour sécher l’écriture.

Un _sablier_ est encore une horloge de verre qui mesure le temps par le sable qu’on y renferme. L’Académie dit que le mot _sable_ est plus usité en ce sens que le mot _sablier_: _Ce_ sable _n’est pas juste_. Nous la croyons dans l’erreur.

SACHE, SACHONS.

LOCUT. VIC. Je ne _sache_ pas qu’il soit arrivé. LOCUT. CORR. Il n’est pas arrivé, que je _sache_.

Rien n’est plus irrégulier et plus ridicule que ce subjonctif: je ne _sache_ pas, nous ne _sachons_ pas, au commencement d’une phrase, quand rien ne le demande là, quand tout s’oppose à ce qu’il y soit, et qu’il est d’ailleurs si facile de le mettre à une place plus convenable, sans changer en aucune façon la valeur de la phrase. Un de nos bons grammairiens modernes a écrit: «On dit aussi: Je ne sais pas qu’il _vient_ tous les jours, dans le sens de: _je suis censé ne pas savoir_, ou _l’on a voulu me laisser ignorer_, _on ne m’a pas dit_, etc.; mais si l’on veut exprimer une véritable ignorance, on dira: Je ne _sache_ pas qu’il vienne, etc.»

Nous sommes tout-à-fait de l’avis de ce grammairien; quand on voudra faire preuve d’une véritable ignorance on dira: nous ne _sachons_ pas.

«Nous ne _sachons_ pas,» a dit le ministère public dans un procès récent, «que les individus dont on parle aient été tués par le roi.» (_Gaz. des Trib._ du 26 fév. 1835.)