Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

Part 21

Chapter 213,252 wordsPublic domain

_Rager_ et _rageur_ sont fort usités; mais c’est dans le style le plus familier; car ceux de nos dictionnaires qui donnent le plus volontiers les mots qui appartiennent à ce style ne font aucune mention de ces deux expressions.

RAILLERIE.

{ Cet auteur est lourd dans son style et n’_entend_ LOCUT. VIC. { pas _raillerie_. { Votre ami a un mauvais caractère et n’_entend_ { pas _la raillerie_.

{ Cet auteur est lourd dans son style et n’_entend_ LOCUT. CORR. { pas _la raillerie_. { Votre ami a un mauvais caractère et n’_entend_ { pas _raillerie_.

_Entendre la raillerie_, c’est connaître l’art de railler. _Entendre raillerie_, c’est ne point se fâcher de la raillerie. Comme un petit article de plus ou de moins donne cependant une physionomie toute différente à une phrase! C’est là une de ces nombreuses délicatesses dans lesquelles se complaît notre langue.

RAISINS.

LOCUT. VIC. Voulez-vous manger _un raisin_, _des raisins_? LOCUT. CORR. Voulez-vous manger _du raisin_?

On ne dit pas _des raisins_, parce qu’on ne peut pas dire: _un raisin_, _deux raisins_, _trois raisins_, etc. On dit: _un grain ou une grappe de raisin_, _deux grains ou deux grappes de raisin_, etc.

_Un raisin_ serait trop vague, puisqu’on ne saurait pas si l’on parle d’un grain ou d’une grappe, et l’expression _des raisins_ est au moins inutile, puisqu’elle ne signifie rien de plus que _du raisin_. Nous croyons donc que La Fontaine a fait une faute dans les vers suivans:

Certain renard. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . vit au haut d’une treille _Des raisins_, _mûrs_ apparemment, Et _couverts_ d’une peau vermeille.

(Liv. III, Fab. 11.)

RAISONNER.

ORTH. VIC. Entendez-vous _raisonner_ l’airain? ORTH. CORR. Entendez-vous _résonner_ l’airain?

_Résonner_, _retentir_, vient de _resonare_.

_Raisonner_, discuter, vient de _ratiocinari_. _Ratiociner_ a long-temps signifié en français _raisonner_.

L’orthographe de ce vers de La Fontaine:

Fait _raisonner_ sa queue à l’entour de ses flancs,

cité page 19 du présent ouvrage, est donc erronée. Il fallait _résonner_.

RAISONS (AVOIR DES).

LOCUT. VIC. Nous avons eu _des raisons_ avec eux. LOCUT. CORR. Nous avons eu _une altercation_ avec eux.

Cette expression, _avoir des raisons_, employée dans le sens d’_avoir une querelle_, est plus que vicieuse; elle est ridicule. Comment peut-on songer à rendre le mot _raison_, si pur, si calme, si beau, si élevé, synonyme du vilain et turbulent mot de _querelle_, ou de tout autre de sa parenté, comme _altercation_, _dispute_, _démêlé_, etc., qui ne valent guère mieux?

RALONGE.

LOCUT. VIC. Mettez une _ralonge_ à la table. LOCUT. CORR. Mettez une _alonge_ à la table.

Pourquoi mettre l’_alonge_ R au mot _alonge_? Ce mot n’est-il pas suffisamment long sans cela? Le Dictionnaire de Boiste donne, en l’indiquant comme terme de métier, le mot _ralonge_ que le Dictionnaire de l’Académie n’a pas accueilli. On lit dans ce dernier Dictionnaire, au mot _alonge_: «Pièce qu’on met à un vêtement, à un meuble pour l’_alonger_. Mettre une _alonge_ à une jupe, à des rideaux; une _alonge_ de table.

RAMASSER.

LOCUT. VIC. Il a _ramassé_ de la fortune. LOCUT. CORR. Il a _amassé_ de la fortune.

_Ramasser_, c’est prendre ce qui est à terre; _amasser_, c’est faire un amas, c’est mettre ensemble plusieurs choses ou plusieurs personnes.

Du temps que le Pactole coulait, c’est-à-dire _du temps que les bêtes parlaient_, rien n’était plus facile que de _ramasser_ de la fortune; maintenant il faut l’_amasser_. Mais il faut convenir qu’il y a des gens qui l’_amassent_ si vite, qu’on pourrait bien croire qu’ils l’ont _ramassée_. «Une dame de la cour, au XVIIe siècle, disait: _Amassez_ ma coiffe; _amassez_ mon masque. Une dame de la ville disait: _Ramassez_ ma coiffe, _ramassez_ mon masque.» (MÉNAGE, _Obser. sur la Lang. fr., chap. 345_.) L’usage ne s’est-il pas avisé de donner tort aux dames de la cour! Le vilain!

RANCUNEUX.

LOCUT. VIC. Est-il _rancuneux_? LOCUT. CORR. Est-il _rancunier_?

Il est bien étrange que M. Boiste, qui a dédaigné, comme tous les lexicographes, d’inscrire à la lettrine RANC l’adjectif _rancuneux_, auquel il a préféré _rancunier_ avec grande raison, ait glissé ce mauvais adjectif dans l’article _haineux_, dont il donne ainsi la définition: _Naturellement porté à la haine, rancuneux_. Ne serait-ce pas le résultat d’un moment de distraction de sa part ou de celle de l’imprimeur. Pourquoi, en ce cas, cette erreur n’a-t-elle pas disparu des éditions faites depuis que M. Girault-Duvivier l’a relevée dans sa Grammaire des grammaires.

RAPPELER.

LOCUT. VIC. Vous me condamnez à cela; j’en _rappelle_. LOCUT. CORR. Vous me condamnez à cela; j’en _appelle_.

_En appeler_, c’est interjeter un _appel_.

Le relatif _en_ doit être supprimé, lorsque le verbe _appeler_ est suivi d’un autre régime indirect au génitif. Ainsi Féraud a remarqué avec raison que la phrase suivante d’une traduction de Robertson (_Histoire de l’Amérique_) était viciée par la présence du relatif _en_. «_Colomb_ en appela _directement au trône_, des _procédures d’un juge subalterne_.»

RAPPELER (S’EN).

LOCUT. VIC. Vous devez vous _rappeler de cette_ histoire-là. LOCUT. CORR. Vous devez vous _rappeler cette_ histoire-là.

«Il est reconnu que ce verbe ne peut être séparé d’un substantif par la préposition _de_, faute cependant très commune.

«On doute qu’il en soit de même dans le cas où c’est l’infinitif d’un verbe qui le suit. _Je me rappelle avoir entendu_ paraît effectivement barbare.» (M. CH. NODIER.> _Examen crit. des Dict._)

L’Académie et nos meilleurs grammairiens ont permis l’emploi de la préposition _de_ entre _se rappeler_ et l’infinitif du verbe _avoir_, et nos meilleurs écrivains ont profité de la permission. Nous pensons toutefois, comme M. Ch. Nodier, que «le meilleur serait peut-être d’employer en ce cas le verbe _se souvenir_ qui gouverne la préposition.»

«_Je me rappelle de cela_, _je m’en rappelle_, sont des locutions vicieuses, dit Laveaux (_Dict. des Diff._); car elles signifient l’une et l’autre: _je rappelle à moi de cela_. Or, _à moi_ et _de cela_ sont deux régimes indirects, et c’est un principe consacré par l’usage, que l’on ne doit pas donner à un verbe actif deux régimes semblables. Pour s’exprimer correctement, il faut dire: _je me rappelle_, _je me le rappelle_. Alors le verbe _rappeler_ se trouve accompagné du régime direct _cela_ et du régime indirect _à moi_; ce qui est conforme aux règles de la syntaxe.»

RAPPORT.

LOCUT. VIC. { Si j’ai fait cela, c’est _rapport_ à vous. { Je ne dîne pas, _par rapport que_ je suis malade.

LOCUT. CORR. { Si j’ai fait cela, c’est _à cause de_ vous. { Je ne dîne pas, _parce que_ je suis malade.

On dit _par rapport à_: Il fait cela _par rapport à_ vous; mais on ne peut dire ni _rapport à_, ni _par rapport que_.

RÉBARBARATIF.

LOCUT. VIC. Voyez son air _rébarbaratif_. LOCUT. CORR. Voyez son air _rébarbatif_.

«Un homme _rébarbatif_ est un homme qui a les manières dures et repoussantes, qui relance les autres en face et à leur _barbe_. Ce mot, très ancien, vient du verbe _rebarber_, employé par nos pères dans la signification de regarder en face, de disputer, contrarier. Le duc de Bretagne, s’adressant au capitaine du château de l’Hermine, qui parlait en faveur du connétable de Clisson, lui dit: Taisez-vous...; car si vous me _rebarbez_, je vous détruirai de fond et de racine.» (DE ROQUEFORT, _Dictionnaire étymol. de la Langue fr._)

Ménage fait venir _rébarbatif_ de rhubarbe.

Danet, dans son Dictionnaire, et La Fontaine, dans sa comédie du _Florentin_, ont accueilli _rébarbaratif_, mais il est bon d’observer que La Fontaine met cet incommensurable adjectif dans la bouche d’une suivante:

Il entre..... Ah! que sa barbe est _rébarbarative_!

(Scène 7.)

REBIFFADE.

LOCUT. VIC. Ils ont essuyé une nouvelle _rebiffade_. LOCUT. CORR. Ils ont essuyé une nouvelle _rebuffade_.

N’y aurait-il point par hasard étroite parenté entre le substantif _rebuffade_ et le verbe _se rebiffer_? Les gens qui sont sujets à se _rebiffer_ sont ordinairement ceux qui font essuyer des _rebuffades_. Alors _rebiffade_ serait le mot régulier.

Quoi qu’il en soit, tous les dictionnaires ne donnent que _rebuffade_.

REBOURS.

LOCUT. VIC. Vous brossez ce drap _à la rebours_. LOCUT. CORR. Vous brossez ce drap _à rebours_.

«_Rebours_ est un substantif qui signifie le contre-poil d’une étoffe: prendre le rebours d’une étoffe pour la mieux nettoyer, et plus ordinairement le contre-pied, le contre-sens, tout le contraire de ce qu’il faut. _Les ministres, les hommes en place, sont souvent obligés de dire_ le rebours _de ce qu’ils pensent._ Il est familier.

«_A rebours_, _au rebours_, sont des manières de parler adverbiales, qui veulent dire à contre-sens: _vergeter_, _épousseter un drap_ à rebours.--_Les sorciers disent leurs prières_ à rebours.

«On dit aussi _au rebours_ et _à rebours du bon sens_.

«_Au rebours_ signifie encore _au contraire_. J. B. Rousseau l’a employé, en ce sens, dans son épigramme contre les journalistes de Trévoux.

Petits auteurs. . . . . . . . . . . Vous vous tuez à chercher dans les nôtres (_ouvrages_) De quoi blâmer, et l’y trouvez très bien; Nous, _au rebours_, nous cherchons dans les vôtres De quoi louer, et nous n’y trouvons rien.»

(_Grammaire des Gramm._)

RECOMMENCE.

LOCUT. VIC. J’ai vingt points de _recommence_. LOCUT. CORR. J’ai vingt points de _recommencement_.

_Recommence_ est un mot fort usité par les joueurs, mais qui ne se trouve dans aucun dictionnaire.

RÉCOMPENSER.

LOCUT. VIC. Ce jeune homme _récompense_ bien le temps perdu. LOCUT. CORR. Ce jeune homme _compense_ bien le temps perdu.

_Récompenser le temps perdu_ est une locution très ridicule, quoique très usitée. Il faut dire _compenser le temps perdu_. On conçoit fort bien qu’un homme qui a passé ses jeunes années dans la paresse cherche à s’instruire dans son âge mûr, et travaille avec ardeur. Cet homme veut _compenser_ le temps perdu; mais nous sommes bien certains qu’il ne songerait nullement à le _récompenser_, en supposant que cela fût possible.

Claude Binet (_Vie de_ RONSARD) dit en parlant de ce poète: «En peu de temps il _récompensa le temps perdu_.» On trouve dans nos vieux auteurs d’autres exemples de cette bizarre locution.

RÉCURER, RÉCUREUR.

LOCUT. VIC. C’est un _récureur_ de puits. LOCUT. CORR. C’est un _cureur_ de puits.

«On dit aussi _écurer_ un puits; mais dans cette phrase _curer_ vaut mieux.» (_Dict. de l’Académie._)

L’Académie a conséquemment préféré l’expression _cureur_ de puits.

RÉGAL.

LOCUT. VIC. Servez-nous deux _régaux_. LOCUT. CORR. Servez-nous deux _régals_.

Un _régal_, en style de limonadier, est une demi-tasse de café, accompagnée d’un petit verre d’eau-de-vie. _Régal_ dans cette acception, qui a été oubliée par les lexicographes les plus modernes, fait au pluriel _régals_, comme dans ses autres acceptions. «_Ce sont des_ régals _continuels._» (_Dict. de l’Acad._)

REGITRE.

ORTH. ET PRONONC. VIC. Fermez ce _regître_. ORTH. ET PRONONC. CORR. Fermez ce _registre_.

L’_s_ de ce mot ne se prononçait pas du temps de Marot, ni même du temps de Ménage. L’usage, qui a changé depuis, s’est rapproché de l’étymologie, et il n’y a aujourd’hui que quelques vieilles gens qui disent _regître_ et _enregîtrer_.

L’Académie dit, il est vrai, dans son Dictionnaire: «(Plusieurs prononcent et écrivent _regître_.)» Mais on ne peut réellement avoir égard à cette observation; car _plusieurs_ doivent parler comme tout le monde, quand ils n’ont pas d’ailleurs de bonnes raisons à donner pour parler autrement.

De ses faits je tiens _registre_: C’est un homme sans égal. L’autre hiver, chez un ministre, Il mena ma femme au bal.

(BÉRANGER. _Le Sénateur._)

RÉGLÉ, RAYÉ.

LOCUT. VIC. _Rayez_ les feuilles de ce registre. LOCUT. CORR. _Réglez_ les feuilles de ce registre.

_Rayer_ du papier, c’est faire sur ce papier des _raies_ dans n’importe quel sens, et n’importe comment.

_Régler_ du papier, c’est faire des _raies_ avec une _règle_, pour les faire parallèles.

Un enfant, qui ne sait pas tenir une plume, s’amuse à rayer du papier; un bureaucrate qui a quelques instans de loisir, les emploie à _régler_ ses registres. Une main novice peut _rayer_; une main exercée peut seule _régler_. Dites aussi la _réglure_ de ce papier est mal faite, et non pas la _rayure_.

RÉGLISSE.

LOCUT. VIC. _Ce réglisse_ est très bon. LOCUT. CORR. _Cette réglisse_ est très bonne.

Après avoir dit successivement _riglisse_ et _reclisse_ avec Marot:

L’esté luy donnois des raisins, Du pain besneist, du pain d’espice, Des eschauldez, de _la réclisse_, etc.

(_Dialogue des deux Amoureux._ Édit. 1824.)

_Ragalice_ et _riglice_ avec Nicod, et _réguelice_ avec Ménage, et après avoir long-temps flotté entre le masculin et le féminin, l’usage s’est enfin déclaré pour _réglisse_ et pour le féminin.

REMARQUER.

LOCUT. VIC. Je leur ai _remarqué_ qu’ils avaient tort. LOCUT. CORR. Je leur ai _fait remarquer_ qu’ils avaient tort.

«_Remarquer_, actif, n’a qu’un seul régime, l’accusatif. Quand on veut lui en donner un second, il faut se servir de _faire remarquer_. Je _lui ai fait remarquer_ dans ces discours des défauts qu’il n’apercevait pas; et non pas, je _lui ai remarqué_, etc. M. Arnaud dit de Boileau, dans une de ses lettres, je _lui remarquai que_, etc.; et cela, à l’imitation des gens du barreau, qui disent dans leur factum: Je _vous observerai_, pour dire: Je _vous ferai observer_. Il faut dire: Je _lui fis remarquer_, etc.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)

REMÉMORIER (SE).

LOCUT. VIC. Je vais vous _remémorier_ ce qui s’est passé. LOCUT. CORR. Je vais vous _remémorer_ ce qui s’est passé.

On dit _remémorier_ dans quelques patois de l’est; en bon français, on dit _remémorer_.

REMETTRE.

LOCUT. VIC. Je ne vous _remets_ pas, Madame. LOCUT. CORR. Je ne vous _reconnais_ pas, Madame.

_Me remettez-vous?_ pour dire: _me reconnaissez-vous? vous souvenez-vous de moi?_ est, selon l’Académie, d’accord sur ce point avec nos meilleurs grammairiens, une phrase vicieuse. On se _remet_ quelque chose, mais non quelqu’un: Ne vous _remettez_-vous point son visage? Je ne saurais me _remettre_ son nom. Comme il y a ellipse dans ces phrases, c’est comme si l’on disait: Ne vous _remettez_-vous point (_en mémoire_) son visage? Je ne saurais me _remettre_ (_en mémoire_) son nom. Mais dans ces autres phrases: _me remettez-vous? le remettez-vous?_ la construction pleine serait: _me remettez-vous en mémoire? le remettez-vous en mémoire?_ et comme il y aurait ici équivoque, il s’ensuit que l’on doit éviter ces manières de parler qu’il est si facile d’ailleurs de remplacer par des équivalens.

Quoi! monsieur ne me _remet_ pas? (M. SCRIBE, _le Gastronome_, sc. 5.)

Il fallait: Quoi! monsieur ne me _reconnaît_ pas?

RÉMOLADE.

LOCUT. VIC. Mangez de cette _rémolade_. LOCUT. CORR. Mangez de cette _rémoulade_.

Une _rémoulade_ est une espèce de sauce piquante, faite avec de la moutarde, de l’ail, des ciboules, et autres ingrédiens hachés si menu qu’ils paraissent avoir été _moulus_.

L’usage est d’accord avec cette étymologie, que nous trouvons dans M. de Roquefort (_Dict. étym._); et l’Académie reconnaît aussi _rémoulade_, puisqu’elle l’a placé dans son Dictionnaire, non comme chef d’article, il est vrai, mais en seconde ligne. Comment se fait-il donc que plusieurs grammairiens aient préféré _rémolade_? Ne serait-ce point parce qu’il est plus étrange?

REMPLIR LE BUT.

LOCUT. VIC. Cela ne _remplit_ pas votre but. LOCUT. CORR. Cela n’_atteint_ pas à votre but.

Un dévot qui passe toute sa vie dans le jeûne et la prière, se propose pour but le Paradis. En mourant il _atteint_ à ce but tant désiré; mais il ne le remplit pas. Le Paradis doit être plus vaste que cela.

REMUÉ DE GERMAIN.

LOCUT. VIC. Nous sommes cousins _remués_ de germains. LOCUT. CORR. Nous sommes cousins _issus_ de germains.

Ménage prétend que _remué_, dans la locution _remué de germain_, vient de _remotatus_, comme qui dirait: _cousin éloigné_. C’est possible, mais nous nous joignons à lui pour préférer _issu de germain_. L’autre expression nous paraît un peu trop pittoresque.

RENASQUER.

LOCUT. VIC. Il a un peu _renasqué_, _reniflé_, avant de le faire. LOCUT. CORR. Il a un peu _renâclé_ avant de le faire.

Nos Dictionnaires ont tort, selon nous, de nous donner les verbes _renasquer_, _renifler_ et _renâcler_ comme synonymes. Le premier, au sentiment de MM. Feydel et Boiste, est un barbarisme; le second signifie seulement: _retirer, en respirant un peu fort, l’humeur ou l’air qui remplit les narines_; et le troisième exprime l’action de _faire certain bruit, en soufflant par le nez_. «_Renâcler_» (en ce dernier sens, et non dans celui de notre phrase d’exemple) «ne se dit point des personnes: et l’animal qui _renâcle_, jette son souffle impétueusement par les naseaux; ce qui est le contraire de _renifler_. Un enfant mal élevé _renifle_ et fait soulever le cœur; un jeune cheval, ombrageux ou caressant, _renâcle_ et ne dégoûte point.» (_Remarques sur le Dict. de l’Académie._)

«Mme de Sévigné s’est servi de _renasquer_ dans une de ses lettres; mais le mot est en italique, apparemment par les soins de l’éditeur: Ma mère n’a pu s’empêcher de _renasquer_ un peu contre le zèle indiscret qui avait causé ce transport.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)

RENCONTRE.

LOCUT. VIC. L’insulte qu’avait éprouvée mon ami occasionna une _rencontre_ entre lui et l’étranger.

LOCUT. CORR. L’insulte qu’avait éprouvée mon ami occasionna un _duel_ entre lui et l’étranger.

Ou lit fort souvent dans les journaux: Il y a eu, hier matin, entre M.*** et M.***, une _rencontre_ au bois de***. Or, que signifie cette phrase? Qu’il y a eu, entre ces messieurs, un duel, et un duel prémédité. L’emploi du mot _rencontre_ en cette circonstance est donc tout-à-fait mauvais.

Lorsque, dans un combat singulier, c’est une convention mutuelle qui amène les champions sur le terrain, dites qu’il y a _duel_; si, au contraire, on ne se bat que par suite d’une collision fortuite, employez alors le mot _rencontre_. Pourquoi détruire la propriété des termes que la grammaire apporte tant de soins à fixer? pourquoi rendre synonymes des mots qui ont entre eux de très notables différences? Le combat de Laïus et d’Œdipe fut une _rencontre_; celui des Horaces et des Curiaces fut un _duel_.

M. Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._) a fait l’observation que ce mot devrait être masculin, par la raison qu’il l’était autrefois. Cette raison ne nous paraît pas concluante. Nous avons maintenant tant de mots qui ont changé de genre! _Rencontre_ est d’ailleurs, depuis un siècle et demi, féminin dans le sens de _duel_, si l’on en croit du moins le P. Bouhours (_Rem. sur la lang. fr._) «Tous les gens qui parlent bien disent maintenant _une rencontre_; ce n’est pas un _duel_, ce n’est qu’_une rencontre_. Le féminin a prévalu.» On peut voir par ce passage que le P. Bouhours établit aussi une différence de signification entre les mots _duel_ et _rencontre_.

RENFORCIR.

LOCUT. VIC. Ce cheval _renforcit_ tous les jours. LOCUT. CORR. Ce cheval _enforcit_ tous les jours.

«Les deux verbes _renforcer_ et _enforcir_ signifient l’un et l’autre rendre plus fort, devenir plus fort. La bonne nourriture a _enforci_ ce cheval; on a _renforcé_ l’armée. Comme on ne dit pas _enforcer_ et _renforcir_, on ne doit pas dire non plus _enforcé_ ni _renforci_. C’est donc parler mal de dire: Cet enfant est _renforci_, ces bas sont _enforcés_; au lieu de cet enfant est _renforcé_, ces bas sont renforcés ou _enforcis_. _Enforcir_, verbe actif, ne se dit point des personnes.» (LAVEAUX, _Dictionnaire des diff._)

_Renforcer_ est d’un usage beaucoup plus étendu qu’_enforcir_. Ce dernier verbe n’est même employé que dans fort peu de cas. On dit qu’on _enforcit_ du vin, un mur; que la bonne nourriture a _enforci_ un cheval, un âne, un chien, etc.; mais on ne peut pas dire qu’elle a _enforci_ une personne.

RENTRER.

LOCUT. VIC. Il faut _rentrer_ cette couture. LOCUT. CORR. Il faut _rentraire_ cette couture.

_Rentraire_, c’est coudre, joindre, raccommoder une étoffe, sans que la couture ou le travail paraisse. «_Cela est si bien_ rentrait _qu’on ne voit pas la_ rentraiture.» (_Dict. de l’Acad._)

RENTRER.

LOCUT. VIC. Cela me _rentre_ à 80 francs. LOCUT. CORR. Cela me _revient_ à 80 francs.

On trouve _rentrer_ avec la signification de _revenir_, dans le Dictionnaire de l’Académie de 1802. _Avant que de compter le profit, il faut que les frais_ rentrent, c’est-à-dire que l’argent avancé _revienne_. Remarquez bien que ce n’est pas le verbe _revenir à_ (coûter) que l’on fait ici synonyme de _rentrer_. Il n’y a certainement pas un seul dictionnaire qui autorise cette synonymie, usitée dans le commerce, et non ailleurs.

RENVOI.

LOCUT. VIC. Les raves causent des _renvois_. LOCUT. CORR. Les raves causent des _rapports_.

«_Rapport_ se dit d’une vapeur incommode, désagréable, qui monte de l’estomac à la bouche.» (_Dict. de l’Acad._)

_Renvoi_, dans ce sens-là, n’est pas français.

RÉPONDRE.

LOCUT. VIC. _Lettres à répondre. Lettres répondues._ LOCUT. CORR. _Réponses à faire. Réponses faites._

«_Répondu_, dans ces locutions, placet _répondu_, requête _répondue_, ne se dit qu’au palais, où l’on dit activement _répondre une_ requête, _un_ placet. Dans le Dictionnaire néologique, on critique un auteur pour avoir dit: _Les difficultés y sont_ répondues _avec force_. Il faut se servir du neutre, et dire: _On y répond avec force_ aux _difficultés_. Quelques-uns disent mal-à-propos, _répondre une_ lettre; il faut dire, _répondre à_ une lettre.

«_Répondre_ ne régit point l’infinitif, la conjonction _que_ et l’indicatif. Les filles, dit Regnard,

_répondent_ souvent, N’_aimer_ d’autre parti que celui du couvent.

«Il faut dire, même en vers, _répondent qu_’elles n’aiment.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)

RÉPONSE.

LOCUT. VIC. Aimez-vous la salade de _réponses_? LOCUT. CORR. Aimez-vous la salade de _raiponces_?

_Raiponce_ vient de _rapunculus_, diminutif de _rapuntium_.

RÉSOUDRE.

LOCUT. VIC. Cela ne _résolvera_ pas la difficulté. LOCUT. CORR. Cela ne _résoudra_ pas la difficulté.

Voici la conjugaison du verbe _résoudre_:

Je _résous_, tu _résous_, il _résout_, nous _résolvons_, vous _résolvez_, ils _résolvent_.--Je _résolvais_, nous _résolvions_, je _résolus_, nous _résolûmes_.--Je _résoudrai_, nous _résoudrons_.--Je _résoudrais_, nous _résoudrions_.--_Résous_, _résolvons_.--Que je _résolve_, que nous _résolvions_. Que je _résolusse_, que nous _résolussions_.--_Résoudre_, _résolvant_, _résolu_, _résolue_ ou _résous_. (Pas de féminin pour ce dernier participe.)

«Dans le sens de _décider_, _déterminer_ une chose, un cas douteux, on se sert du participe passé _résolu_, _résolue_; en parlant des choses qui se _changent_, qui se _convertissent_ en d’autres, on se sert du participe passé _résous_. Ainsi, dans le premier sens, on dira: _Ce jeune homme a_ résolu _de changer de conduite_; et dans le second, _le soleil a_ résous _le brouillard en pluie_.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gramm._)

RESPECT.

LOCUT. VIC. Il a vomi, _sous votre respect_, _sauf votre respect_, tout ce qu’il avait mangé.

LOCUT. CORR. Il a vomi tout ce qu’il avait mangé.