Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

Part 2

Chapter 23,353 wordsPublic domain

Tout Dieu veut aux humains se faire reconnaître.

(LA FONTAINE.)

A CAUSE QUE.

LOCUT. VIC. Il est triste _à cause qu’il_ souffre. LOCUT. CORR. Il est triste _parce qu’il_ souffre.

L’emploi de cette lourde locution est condamné par nos grammairiens modernes. Restaut s’en est servi dans cette phrase: Faut-il qu’il soit insolent _à cause qu’il_ est riche? _A cause que_ est maintenant un archaïsme; on l’a remplacé par la conjonction _parce que_.

ACCOURCIR, RACCOURCIR.

LOCUT. VIC. { Les jours sont bien _raccourcis_. { Vous avez trop _accourci_ mon habit.

LOCUT. CORR. { Les jours sont bien _accourcis_. { Vous avez trop _raccourci_ mon habit.

Il y a entre ces deux verbes une différence de signification qui ne paraît pas être connue de tout le monde. Le premier ne doit s’employer qu’au figuré: _Vous avez accourci votre chemin en passant par là_. Le second ne doit s’employer qu’au propre: _Raccourcissez ma canne_. Dans le premier cas il s’agit d’une opération à laquelle notre main ne peut avoir aucune part; dans le second au contraire d’une opération où elle intervient.

ACCULER.

LOCUT. VIC. Vous _acculez_ toujours vos souliers. LOCUT. CORR. Vous _éculez_ toujours vos souliers.

Dans les premières éditions de son Dictionnaire, l’Académie tolérait l’expression d’_acculer des souliers_, mais la docte compagnie ne permet plus que le verbe _éculer_ dans ce sens. C’est qu’elle a suivi le progrès de la langue. On lit dans Rabelais: _Tousiours se veaultroyt par les fanges, se mascaroyt le nez, se chauffourroyt le visaige, acculoyt des souliers_, etc. (_Gargantua_, chap. XI.)

_Acculer_ n’est plus en usage aujourd’hui que pour signifier pousser dans un lieu où l’on ne peut reculer. _Cet homme, acculé contre un mur, blessa deux des brigands qui l’attaquaient._ En parlant d’une chaussure dont le quartier de derrière a été abattu par le talon et foulé en marchant, c’est _éculer_ qu’il faut employer.

ACHETER.

PRONON. VIC. Il a _ageté_ une maison. PRONON. CORR. Il a _acheté_ une maison.

«Je ne ferais pas cette remarque si je n’avais ouï plusieurs hommes dans la chaire et dans le barreau prononcer mal ce mot, et dire _ajetter_ pour _acheter_; mais ce qui m’estonne davantage, c’est que je ne vois personne qui les reprenne d’une faute si évidente. Ce défaut est particulier à Paris; c’est pourquoi ce sera leur rendre un bon office que de les avertir.»

(VAUGELAS, 271ᵉ _rem._)

A-COMPTE.

ORTH. VIC. Vous avez reçu deux _à-comptes_. ORTH. CORR. Vous avez reçu deux _à-compte_.

«_A-compte_ s’emploie substantivement, et s’écrit sans _s_ au pluriel: je lui ai donné deux _à-compte_.

«Cependant Beauzée (_Encycl. méth._, au mot _Néologie_) est d’avis d’écrire _acompte_ substantif, en un seul mot, et alors des _acomptes_ avec un _s_. Sous la forme adverbiale, il adopte l’orthographe de l’Académie: voilà toujours mille francs _à-compte_ sur ce que je vous dois.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gramm._)

Nous pensons qu’on ferait fort bien d’adopter l’orthographe proposée par Beauzée, car elle a l’avantage d’être beaucoup plus rationnelle que l’orthographe ordinaire.

AFFAIRE.

ORTH. VIC. { Qu’avez-vous _affaire_ dans leur querelle? { Il me quitta parce qu’il avait _à faire_ à midi.

ORTH. CORR. { Qu’avez-vous _à faire_ dans leur querelle? { Il me quitta parce qu’il avait _affaire_ à midi.

Dans la première phrase l’ordre direct est: _vous avez que_ (mis pour _quoi_, _quelle chose_) _à faire dans leur querelle?_ C’est donc le verbe _faire_ précédé de la préposition _à_ qu’il faut ici. Dans la seconde il y a ellipse de l’adjectif numéral _une_: _il me quitta parce qu’il avait une affaire à midi_; et c’est évidemment le substantif _affaire_ que l’on doit employer dans cette circonstance.

«Beaucoup de personnes se trompent à ces deux locutions; elles écrivent j’ai _à faire_, comme on écrirait j’ai une _affaire_.

«Quand l’intention de la phrase porte sur la chose même, c’est une _affaire_; quand elle porte seulement sur le temps et sur la manière, la chose est _à faire_; robe _à faire_.

«Autrement: si le mot est susceptible de recevoir un article quelconque, il est le substantif _affaire_: _une affaire importante_, _l’affaire dont vous m’avez parlé_, etc.

«Mais si le mot ne peut admettre ni un adjectif ni un article, c’est alors la locution _à faire_: _qu’avez-vous à faire_? _ce que vous demandez n’est plus à faire_, etc.» (PHILIPON LA MADELAINE, _Homonymes français_.)

AFFILER. (_Voyez_ EFFILER.)

AGE.

LOCUT. VIC. _A nos âges_ on n’est plus bon pour les plaisirs. LOCUT. CORR. _A notre âge_ on n’est plus bon pour les plaisirs.

Ce substantif n’a de pluriel que dans ces exemples: _les quatre âges de l’homme_; _l’homme entre deux âges_, etc.; c’est-à-dire lorsqu’il désigne une des époques principales de la vie humaine, et non un des points si nombreux marqués par chaque année. Nous pensons en conséquence qu’un homme de 60 ans qui dirait à un adolescent de 20 ans: _à nos âges la vie offre des aspects bien différens_, parlerait correctement; mais si cet homme de 60 ans disait à un autre homme de 65 ans: _à nos âges on n’a plus de passions_, cet homme ferait une faute.

AGIR.

LOCUT. VIC. Votre frère _en a_ mal _agi_ envers moi. LOCUT. CORR. Votre frère _a_ mal _agi_ envers moi.

A quoi sert le pronom relatif _en_ dans la première phrase? à rien absolument. C’est un mot parasite que le mauvais usage seul a pu accueillir.

«_En agir_ est un barbarisme, dit Féraud. On voit dans une lettre de Racine à son fils qui était fort jeune, qu’il le reprend d’avoir dit _en agir_ pour _en user bien_ ou _mal_ avec quelqu’un. Avec le pronom _se_, _agir_ est verbe impersonnel, et il régit la préposition _de_; mais il ne se dit point à l’infinitif, _s’agir_. _Il s’agit de la gloire, des intérêts de la religion_; _il s’agissait de la perte ou du salut de l’empire_. Plusieurs retranchent mal à propos _il_, et disent: l’affaire dont _s’agit_. D’autres au prétérit disent: dont il _a s’agi_, pour, dont il _s’est agi_; cette dernière faute est encore plus grossière. Les verbes réciproques ou pronominaux prennent tous l’auxiliaire _être_.»

AGONIR.

LOCUT. VIC. Vous m’avez _agoni_ d’injures. LOCUT. CORR. Vous m’avez _accablé_ d’injures.

_Agonir_ n’est pas français. Quelques personnes se sont imaginé parler plus purement en disant: _agoniser quelqu’un d’injures_; mais malheureusement cette expression ne vaut pas mieux que la première. _Agoniser_ est toujours neutre, et ne peut jamais, par conséquent, signifier _mettre à l’agonie_, comme on voudrait qu’il le fît dans la locution que nous venons de citer.

AGRICULTEUR.

«_Néologique et barbare, culteur n’étant pas français; dites agricole._» (BOISTE.)

«_Agricole_ n’est jamais qu’adjectif. La raison de M. Boiste pour rejeter ce mot est très-mauvaise: c’est que le composant _culteur_ n’est pas français. Dans _législateur lateur_ n’est pas français, et _législateur_ est bon. Et puis _cole_ n’est pas plus français que _culteur_.» (CH. NODIER. _Examen crit. des Dict._)

Malgré cette excellente réfutation de l’opinion de M. Boiste sur le mot _agriculteur_, nous avons vu tout récemment reproduire cet article de son dictionnaire dans un ouvrage de grammaire, où le dernier des deux vers suivans de Delille est blâmé:

Et, content de former quelques rustiques sons, A nos _agriculteurs_ je donne des leçons.

Est-ce bien là du goût? ne serait-ce pas plutôt du purisme, et, qui plus est, du purisme très-ridicule?

AIDE.

LOCUT. VIC. { Votre _aide_ n’a pas été _puissant_. { Un _aide à maçon_.

LOCUT. CORR. { Votre _aide_ n’a pas été _puissante_. { Un _aide-maçon_.

_Aide_ signifiant assistance est féminin: l’_aide_ que vous avez _reçue_ vous a été fort utile.

Le Dictionnaire de l’Académie dit un _aide_ à maçon. M. Feydel (_Remarques sur le Dict. de l’Acad._) fait à ce sujet l’observation qu’en bon français on doit dire et on dit: _aide-maçon_; _aida-maçoun_, ajoute-t-il, est du patois limousin.

Furetière, critiquant cette phrase du Dictionnaire de l’Académie: «ce mot (_aide_) n’est que de deux syllabes», s’écrie: «Qui ne rirait de la simplicité de cette observation? s’est-on jamais avisé de le faire de trois?» (_L’Enterrement du Dict. de l’Acad._) Oui, certes, répondrons-nous; et Furetière ne se souvenait pas alors de nos vieux poètes qu’il avait cependant dû lire. On trouve dans le testament de _Maistre Jehan de Meung_:

O glorieuse Trinité, ........................ Qui vivre et entendement donnes, Et tous les biens nous habandonnes _Aide_-moy à ce ditté. (_Traité de morale._)

Et dans Baïf:

Diane chasseresse au veneur donne _aïde_, Et Vénus flatteresse à l’amoureux préside.

Cette prononciation est, du reste, si triviale aujourd’hui qu’il est presque superflu de la relever ici.

AIDER.

LOCUT. VIC. _Aidez-le_ à porter ce fardeau.--_Aidez-lui_ à payer l’écot.

LOCUT. CORR. _Aidez-lui_ à porter ce fardeau.--_Aidez-le_ à payer l’écot.

«Il y a quelque différence, dit Andry de Boisregard, (_Réfl. sur l’usage présent de la langue fr._) entre _aider quelqu’un_ et _aider à quelqu’un_; et en prenant ces mots selon l’exactitude et la pureté de la langue, _aider à quelqu’un_ signifie proprement _partager avec lui les mêmes peines_; ainsi on dira fort bien d’une personne qui aura mis la main à l’ouvrage d’un autre: _il lui a aidé à faire cela_. Mais si l’aide qu’on donne ne consiste pas à prendre sur soi-même une partie du travail de celui qu’on secourt, alors il faut dire _aider_ avec l’accusatif; ainsi on dira d’une personne qui aura donné à quelqu’un une somme d’argent pour achever un édifice: _qu’il l’a aidé à bâtir sa maison_.»

Féraud ajoute: «Sur ce pied-là il faudra donc dire que: _On doit s’aider les uns les autres_, et non pas _les uns aux autres_, comme dit Bossuet. _Dieu aide aux fous et aux enfans_ est une phrase consacrée qui ne doit pas tirer à conséquence pour d’autres. Avec les choses, _aider à_ fait fort bien: _aider à la fortune de_; _aider à la lettre_; _il n’a pas peu aidé à cette affaire_.

Lui pouvez-vous _aider_ à me perdre d’honneur?

(CORNEILLE.)

«Et _pouvez-vous l’aider_ aurait été mieux.»

AIGLE.

LOCUT. VIC. { Nous vîmes dans la ménagerie _une aigle très-grande_. { L’_aigle français_ a eu sa gloire.

LOCUT. CORR. { Nous vîmes dans la ménagerie _un aigle très-grand_. { L’_aigle française_ a eu sa gloire.

_Aigle_, signifiant l’oiseau même, est masculin. Il l’est encore lorsqu’il est employé pour _homme de génie_: _c’est un aigle_; mais pris dans le sens d’armoiries, d’enseignes, il est féminin: _les aigles romaines_; _l’aigle impériale_.

Si l’on voulait parler de la mère d’un _aiglon_, il faudrait, selon l’Académie, dire _un aigle femelle_; selon Ménage, on devrait dire _une aigle_. Ménage pourrait bien avoir raison, d’autant plus que quelques passages de bons auteurs sont venus corroborer son opinion.

AIGUADE.

PRONON. VIC. Aigu-ade. PRONON. CORR. Aigade.

(_Voyez_ AIGUISER.)

AIGUISER.

PRONON. VIC. _Aighiser_ un couteau. PRONON. CORR. _Aigu-iser_ un couteau.

Nous posons ici en règle absolue, 1º que tous les mots qui appartiennent à la famille du mot _aigu_, comme _aiguillade_, _aiguille_, _aiguillée_, _aiguilleter_, _aiguilletier_, _aiguillette_, _aiguillier_, _aiguillière_, _aiguillon_, _aiguillonner_, _aiguisement_, _aiguiser_, doivent rappeler la prononciation de leur racine de même qu’ils en rappellent l’idée par leur orthographe, et qu’il faut dire, en conséquence, _aigu-illade_, _aigu-ille_, etc.; et 2º que tous les mots qui dérivent du vieux substantif _aigue_ (eau), et qui sont _aiguade_, _aiguail_, _aiguaille_, _aiguayer_, _aiguière_, _aiguiérée_, doivent, au contraire, ne pas laisser sentir l’_u_ radical qui déguiserait tout-à-fait leur origine, puisqu’on pourrait fort bien écrire _aigue_ sans _u_, de cette façon: _aighe_, et qu’il faut prononcer _aigade_, _aigail_, etc. L’adoption de cette règle ne peut pas, nous le pensons, éprouver la moindre difficulté, quoique le sentiment de plusieurs grammairiens sur la prononciation de deux ou trois des mots que nous avons cités soit en opposition avec le nôtre. Quel est l’esprit juste qui ne préférera pas une règle simple et précise à des incohérences, et la certitude au tâtonnement?

AIL.

LOCUT. VIC. J’ai acheté des _ails_, _des aulx_. LOCUT. CORR. J’ai acheté de l’_ail_, des _têtes d’ail_.

«Le pluriel était autrefois _aulx_. M. Boiste donne _aux_, et M. Gattel _aus_; dans l’usage le plus commun c’est _ails_, et dans le bon usage ce n’est rien de tout cela. On dit généralement de l’_ail_, et ce mot ne se pluralise jamais.» (CH. NODIER, _Examen crit. des Dict._)

La Fontaine a dit cependant:

Tu peut choisir, ou de manger trente _aulx_, etc.

Nous ajouterons que le pluriel _ails_ est fort usité par les naturalistes. Il existe, au reste, un moyen indiqué par plusieurs grammairiens de mettre tout le monde d’accord, c’est de dire au pluriel des _têtes d’ail_. Pourquoi ne dirait-on pas en effet, trois, cinq, dix _têtes d’ail_ lorsqu’on fait un compte, et de l’_ail_ lorsqu’on généralise?

AILE.

LOCUT. VIC. Boire de l’_aile_. LOCUT. CORR. Boire de l’_ale_. (Sorte de bière.)

Prononcez, si vous voulez, _aile_, puisque c’est ainsi qu’on prononce _ale_ en anglais; mais songez bien que rien ne vous y oblige, car il serait ridicule d’admettre qu’une langue qui nous prête un nom commun pût nous imposer sa prononciation. Quant à l’orthographe, c’est différent. Si vous l’altérez, l’étymologie se perdra, et lorsqu’elle sera perdue, qui vous dira si vous devez écrire _aile_, _helle_, _elle_, etc. Quelle belle source de contestations vous aurez fait jaillir! Et puis convenons que si nous empruntons un mot pour en changer l’orthographe, il vaut autant créer tout de suite un mot français, lequel serait bien certainement plus conforme au génie de notre langue. L’Académie et presque tous les dictionnaires écrivent _aile_, ce qui en Anglais ne signifie rien, et ce qui en Français signifie autre chose que de la bière. _Aile_ est donc tout-à-fait en ce dernier sens un véritable barbarisme. M. Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._) veut qu’on écrive _aële_. Nous en ignorons le motif. Féraud écrit _ale_, et nous pensons qu’il a raison.

AIMER.

LOCUT. VIC. _J’aime rire_, _j’aime chanter_. LOCUT. CORR. _J’aime à rire_, _j’aime à chanter_.

Ma bouche alors _aimait redire_ Un reste de songe amoureux.

(JOSEPH DELORME.)

Quoique plusieurs auteurs distingués aient employé ce verbe sans le faire suivre de la préposition _à_ lorsqu’il est accompagné d’un autre verbe, nous ferons remarquer que c’est contraire à l’usage général. Il faut dire: _j’aime à rire_, _j’aime à chanter_. Cependant si l’adverbe _mieux_ se trouvait placé entre le verbe _aimer_ et un autre verbe la préposition _à_ serait alors retranchée: _j’aime mieux rire_.

«Aimer régit _à_ et non pas _de_ devant les verbes, et alors il signifie _prendre plaisir à..... aimer à lire_, _à chanter_, _à jouer_, et non pas _de lire_, etc. (FÉRAUD, _Dict. Crit._).»

AIR (_Avoir l’_).

LOCUT. VIC. Cette femme _a l’air douce_. LOCUT. CORR. Cette femme _a l’air doux_.

La locution _avoir l’air_ n’étant pas un verbe, il nous semble tout-à-fait ridicule de vouloir faire accorder l’adjectif _doux_ avec le substantif _femme_, quand il doit réellement être accordé avec le substantif _air_. Nous ajouterons qu’on devrait toujours éviter avec soin d’employer la locution _avoir l’air_ en parlant des choses, comme dans ces phrases: _cette poire a l’air mûr_, _cette maison a l’air neuf_. Il faut dire: _cette poire paraît mûre_, _cette maison paraît neuve_.

Nous devons sur ce sujet à Philipon de la Madelaine une opinion que nous avons trouvée tout-à-fait concluante. La voici: «L’adjectif ou le participe qui suit le mot _air_ s’accorde avec le substantif, et ne prend jamais que le genre masculin, quelque application que l’on en fasse. Ainsi il faut dire: _Cette femme a l’air satisfait_; _cette fille a l’air ingénu_; _cette actrice a l’air embarrassé_, etc. Il serait même d’autant moins convenable de faire accorder avec la personne les adjectifs _satisfait_, _ingénu_, etc. que souvent la personne n’est ni satisfaite, ni ingénue, et qu’elle n’en a que l’_air_ ou l’apparence. Donc c’est à cet _air_ seul que l’adjectif doit se rapporter. (_Gram. des Gens du monde._)»

AIRER.

LOCUT. VIC. Il faut _airer_ cet appartement. LOCUT. CORR. Il faut _aérer_ cet appartement.

Autrefois on disait en français _aër_ pour _air_, comme on le voit par les vers suivans:

Il luy a faict acroire Que pour trop mieulx ce drap mettre en son teinct, Il fault qu’il soyt par une nuyt attainct De l’_aer_ de nuyt ou bien de la rousée.

(_Légende de_ P. FAIFEU.)

Comme ce mot ne faisait qu’une syllabe, la corruption de l’orthographe étymologique aura été chose facile. _Aer_ a donc disparu, mais _aérer_ nous est resté pour constater une disparate de plus dans notre langue. _Airer_ conviendrait bien mieux aujourd’hui, et nous regrettons que l’usage le repousse.

AISE.

LOCUT. VIC. On ne peut pas avoir _tous ses aises_. LOCUT. CORR. On ne peut pas avoir _toutes ses aises_.

«Le genre de ce mot est incertain au singulier; on ne l’unit qu’avec des pronoms dont on ne peut distinguer le genre par la terminaison, _à son aise_, _à votre aise_. Au pluriel l’usage le plus autorisé le fait féminin: prendre _toutes ses aises_. L’Académie ne lui donne que ce genre.» (FÉRAUD. _Dict. Crit._)

AIX-LA-CHAPELLE.

PRONON. VIC. _Aisse_-la-Chapelle. PRONON. CORR. _Aicse_-la-Chapelle.

Nous ne savons pourquoi nos grammairiens veulent qu’on fasse pour ce mot la même dérogation à la prononciation française de la lettre _x_, que celle qu’on a faite pour le nom de la ville d’_Aix_ en Provence. Dans le dernier nom, cette prononciation nous paraît assez naturelle, en ce qu’elle est fondée sur l’usage du pays auquel il appartient, mais dans _Aix_-la-Chapelle, sur quoi se fonde-t-on quand les Allemands, dont la langue est universellement parlée dans cette ville, disent _Aachen_, et que ceux qui emploient le nom français dans le pays le prononcent _Aicse_?

AJAMBER.

LOCUT. VIC. _Ajambez_ ce ruisseau. LOCUT. CORR. _Enjambez_ ce ruisseau.

ALCOVE.

LOCUT. VIC. _Cet alcove_ est trop _petit_. LOCUT. CORR. _Cette alcove_ est trop petite.

Dans le réduit obscur d’_une alcove enfoncée_, S’élève un lit de plume à grand frais amassée.

(BOILEAU. _Lutrin_, ch. I.)

ALENTOUR DE.

LOCUT. VIC. Il a de beaux arbres _à l’entour_ de sa maison. LOCUT. CORR. Il a de beaux arbres _autour_ de sa maison.

_Alentour_ étant un adverbe et non une préposition, voici comment il doit être employé: _il a une belle maison et de beaux arbres à l’entour_. _Les échos d’alentour_. _Alentour_ n’a pas de complément; _autour_ doit en avoir un. Ainsi au lieu de dire: _sa maison est abritée, il y a des arbres autour_; il faut dire: _alentour_.

_Alentour_ de était usité autrefois; nos vieux auteurs nous en fournissent des preuves. Boileau, selon l’abbé Féraud (_Dict. Crit._), avait mis dans les premières éditions de ses satires:

A l’entour d’un castor j’en ai lu la préface.

Il mit dans sa dernière édition de 1709: _autour d’un caudebec_.

«Cette correction, dit Girault Duvivier, de la part d’un écrivain aussi pur, l’usage bien constant à présent, et enfin la grammaire qui veut qu’un adverbe soit employé sans régime, décident sans appel que _alentour_ ne doit plus être suivi d’un régime: ainsi on s’exprimerait mal si l’on disait qu’_une mère a ses filles alentour d’elle_. Et Lafontaine ne dirait plus:

Fait résonner sa queue _à l’entour_ de ses flancs.

«Beaucoup d’écrivains du siècle de Louis XIV, dit le même grammairien, écrivent _à l’entour_ en deux mots et avec une apostrophe après la lettre _l_; mais cet adverbe étant écrit en un seul mot (_alentour_) dans les dernières éditions du dictionnaire de l’Académie, et dans la plupart des ouvrages modernes, nous adopterons cette orthographe.»

ALGER.

PRONON. VIC. _Algé_. PRONON. CORR. _Algère_.

Si nous indiquons cette prononciation _Algère_ comme la meilleure, c’est par déférence pour le sentiment du dictionnaire de Trévoux qui écrit _Algèr_, de la grammaire de Lévizac, de celle de Lemare, et du Dictionnaire des rimes de M. de Lanneau qui range ce nom propre parmi les mots dont le _r_ final est rude, tels que _cancer_, _amer_, _enfer_, etc. Nous reconnaissons cependant que l’usage veut qu’on prononce _Algé_. On peut donc faire hardiment son choix en cette circonstance; on aura toujours pour soi une autorité imposante, celle des grammairiens ou celle de l’usage.

_En Alger_ et _à Alger_ ne signifient pas la même chose. _En_ se met généralement devant un nom d’empire, de province, d’état, etc. _A_ devant un nom de ville, de bourg, etc. Ainsi lorsqu’on dit: _je vais en Alger_, c’est comme si l’on disait: _je vais sur le territoire de la colonie d’Alger_, et lorsqu’on dit: _je vais à Alger_, cela signifie, _je vais dans la ville même d’Alger_. Il y aurait conséquemment une faute aujourd’hui dans ce vers de Corneille:

Je serai marié, si l’on veut, _en Alger_.

L’usage, qui se joue parfois des règles les plus sensées, n’a pas toujours respecté le principe que nous venons de développer, et nous ferons remarquer que cette locution _en Alger_, quoique bonne dans le sens indiqué plus haut, et quoique souvent employée d’une manière officielle par le gouvernement, n’en est pas moins, à l’heure qu’il est, une expression que l’usage dédaigne. Que le gouvernement se console de cet échec; la raison n’est pas mieux traitée que lui.

ALLER.

{ Il s’est _en_ allé. { Il a plusieurs endroits _à aller_. LOCUT. VIC. { Je m’en _vas_ lui parler. { Mon frère est _allé_ en ville ce matin, et en est { revenu ce soir.

{ Il s’en _est_ allé. { Il a plusieurs endroits _où aller_ (et mieux: LOCUT. CORR. { il doit aller dans plusieurs endroits). { Je _vais_ lui parler. { Mon frère _a été_ en ville ce matin, et en est { revenu ce soir.

--Dans la conjugaison du verbe s’_en aller_, le relatif _en_ doit toujours être placé immédiatement après le second pronom personnel comme dans ces phrases: _nous nous en sommes allés_, _vous vous en étiez allés_, _ils s’en seront allés_, et non _nous nous sommes en allés_, _vous vous étiez en allés_, _ils se seront en allés_. Cette dernière manière de parler est unanimement condamnée.

--On doit sentir que cette phrase: _il a plusieurs endroits à aller_, est mauvaise, par la raison qu’on ne peut pas _aller un endroit_, _des endroits_, mais _dans un endroit_, _dans des endroits_.

--_Je m’en vas lui parler_ nous paraît contenir deux incorrections: la première est le pléonasme que présente l’emploi du relatif _en_, lequel est fort inutile ici puisqu’on peut dire dans un sens tout aussi complet _je vas lui parler_; la seconde est l’emploi de _vas_ au lieu de _vais_, que l’on doit préférer, parce que la grammaire et l’usage l’ont définitivement adopté. C’est de plus une orthographe étymologique. Autrefois on disait: _je voys, je voyse_ qu’on prononçait comme la première personne du verbe _voir, je vois_. Quand vint la révolution opérée, vers le milieu du 16ᵉ siècle, dans notre prononciation nationale, par l’influence de la suite italienne de Catherine de Médicis, la diphthongue _oy, oi_, finit par avoir le son de l’_è_ ouvert, et l’on prononça alors je _vays_. Enfin plusieurs changemens successifs nous léguèrent l’orthographe _je vais_, qui est aujourd’hui généralement suivie. _Je vas_ est préféré par certaines personnes à cause de son analogie avec les deux autres personnes _tu vas_, _il va_. Pour que cette opinion soit excellente, il ne lui manque que d’avoir l’usage pour elle.