Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

Part 18

Chapter 183,205 wordsPublic domain

LOCUT. VIC. Donnez-nous la carte _payante_. LOCUT. CORR. Donnez-nous la carte _à payer_.

Il est des gens qui, à la fin d’un repas chez un restaurateur, s’imaginent faire les puristes en demandant _la carte payante_ au lieu de _la carte à payer_. Nous répéterons à ces gens-là la remarque judicieusement faite par M. Blondin (_Manuel de la pureté du langage_): «La carte ne paie pas, mais on la paie.»

PAYEMENT.

PRONONC. VIC. _Paye-ment_. PRONONC. CORR. _Paiment_.

Il faut écrire _paiement_.

PAYSAN.

PRONONC. VIC. Un _pésan_. PRONONC. CORR. Un _pai-isan_.

La première prononciation est un archaïsme:

Un maistre ès-arts mal chaussé et vestu Chez un _paisant_ demandait à repaistre.

(MELLIN DE ST.-GELAIS.)

On fait en Italie un conte assez plaisant, Qui vient à mon propos, qu’une fois un _paysant_, etc.

(REGNIER, _Satires_.)

Elle est aujourd’hui condamnée avec raison, puisque l’on prononce en deux syllabes le mot _pays_, qui n’en faisait souvent qu’une seule autrefois.

Or y ayoit ung gros seigneur notable Au _pays_ d’Anjou, tenant fort bonne table, Et jeune estoit, aimant tout passe-temps.

(CH. BOURDIGNÉ, _Légende de Faifeu_, ch. XXII.)

PÉCUNIER.

LOCUT. VIC. Cet homme ne songe qu’à ses intérêts _pécuniers_. LOCUT. CORR. Cet homme ne songe qu’à ses intérêts _pécuniaires_.

_Pécunier_ est un barbarisme.

PEINER.

LOCUT. VIC. Je suis _peiné_ de ce qui vous est arrivé. LOCUT. CORR. Je suis _chagriné_ de ce qui vous est arrivé.

Cette expression, que plusieurs grammairiens modernes ne se font pas scrupule d’appliquer aux personnes, parut vicieuse à l’abbé Desfontaines lorsqu’elle fut introduite en ce sens dans le monde littéraire. Aussi s’écria-t-il ironiquement (_Dict. néologique_): «On a toujours dit une écriture peinée, _un style peiné_; on peut dire aujourd’hui _un homme peiné_.»

_Peiné_ ne signifie point en effet: _qui a de la peine_, mais _qui est fait avec peine_. Un homme _peiné_ serait par conséquent un homme _fait avec peine_, comme on dit une écriture _peinée_, c’est-à-dire _faite avec peine_.

Vous me _peinez_, cet homme est _peiné_ nous paraissent être de vrais barbarismes, quoique ce ne soit pas là le sentiment de l’Académie.

PEINTURER.

_Peinturer_ est un mot avoué par le _Dict. de l’Acad._ de 1802, et qui signifie _enduire d’une seule couleur_. Il faut donc dire: _peinturer_ une planche en noir, en rouge, etc., et non _peindre_ une planche en noir, en rouge, etc. L’Académie donne aussi _peinturage_ et _peintureur_. Le _Dict. de Boiste_ de 1834 a recueilli ces trois mots; mais l’usage en est encore assez rare.

«Bien loin que _peinturer_ soit un mauvais mot, comme le prétendent quelques personnes, n’est-ce point un terme nécessaire qui peut servir à distinguer deux choses toutes différentes, car _peindre_ ne signifie-t-il point représenter avec le pinceau la figure de quelque chose, comme d’une campagne, d’un oiseau, d’un homme, etc., et _peinturer_, mettre seulement des couleurs sur quelque matière que ce soit. Lors, par exemple, qu’un sculpteur, ayant fait une statue de bois, y applique les couleurs convenables, ne peut-on pas dire qu’il la _peinture_? car, pour la _peindre_, il semble qu’il faudrait qu’avec ses couleurs il en tirât la représentation, ce qui est très différent.» (ANDRY DE BOISREGARD, _Réfl. sur l’usage présent de la langue française_, 1689.)

_Peinturer_, comme on le voit, n’est pas un mot nouveau.

PELURER.

LOCUT. VIC. _Pelurez_ cette pomme. LOCUT. CORR. _Pelez_ cette pomme.

_Pelurer_ n’a été adopté par aucun lexicographe, et ne peut être considéré que comme un barbarisme.

PERCE-NEIGE.

LOCUT. VIC. Prenez _ce perce-neige_. LOCUT. CORR. Prenez _cette perce-neige_.

«_La perce-neige_ est une plante bulbeuse qui fleurit l’hiver dans les prairies. _Connais le prix des circonstances_, la perce-neige _lui doit tout son charme._ (PYTHAGORE.)» (_Dict. de Boiste._)

PERCLUS.

LOCUT. VIC. Cette pauvre femme est _perclue_. LOCUT. CORR. Cette pauvre femme est _percluse_.

On trouve dans Buffon _perclue_ pour _percluse_, mais, comme le remarque fort bien M. Girault-Duvivier, il est possible que cette faute provienne de l’imprimeur.

PÉRIR.

LOCUT. VIC. { L’humidité a _péri_ ma tapisserie. { Mon frère _est péri_ en Russie.

LOCUT. CORR. { L’humidité a _gâté_ ma tapisserie. { Mon frère _a péri_ en Russie.

_Périr_ ne peut jamais être employé comme verbe actif. Aussi cette autre phrase est-elle condamnable: ces hommes _se sont péris_ de désespoir. Il faut _se sont suicidés_.

«Si je voulais parler de personnes qui n’existent plus je dirais: _elles_ sont _péries_, parce qu’alors c’est de l’état des personnes qui ont été, et qui n’existent plus, que ma pensée est occupée; mais si je voulais désigner l’époque où elles ont cessé d’exister, ou la manière dont elles ont perdu la vie, je me servirais de l’auxiliaire _avoir_, et je dirais: _elles_ ont péri _en l’année 1800. Elles_ ont péri _dans un combat_. _Elles_ ont péri _dans les flots_, parce qu’alors je pense à une action.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gramm._)

PERMESSE.

LOCUT. VIC. Les _hauteurs_ du _Permesse_ lui sont connues. LOCUT. CORR. Les _rives_ du _Permesse_ lui sont connues.

Le _Permesse_ est une petite rivière de la Béotie, qui prend sa source dans l’Hélicon.

Un poète gascon a dit:

Et souvent au _haut_ du _Permesse_, etc.

Ce poète, qui d’une rivière fait une montagne, ressemble assez au singe de la fable qui prenait le Pirée pour une personne.

Notre magot prit, pour ce coup, Le nom d’un port pour un nom d’homme.

(LA FONTAINE, liv. IV, f. 7.)

PERSISTER.

PRONONC. VIC. _Perzistez_-vous? PRONONC. CORR. _Percistez_-vous?

PERTE (A PURE).

LOCUT. VIC. Il a fait de l’esprit _à pure perte_. LOCUT. CORR. Il a fait de l’esprit _en pure perte_.

L’expression _en pure perte_ n’est pas française, selon certains grammairiens. C’est probablement parce qu’on dit _à perte_, _vendre à perte_, que ces grammairiens auront cru qu’il fallait préférer, dans cette manière de parler, la préposition _à_ à la préposition _en_. Quoi qu’il en soit, l’usage repousse généralement la première des locutions que nous donnons en tête de cet article. «Les hommes n’aiment pas à donner _en pure perte_ des louanges qui humilient.» (MASSILLON.) «Il y a de certaines philosophies qui sont _en pure perte_, et dont personne ne nous sait gré.» (Mme DE SÉVIGNÉ.)

Nos meilleurs dictionnaires, ceux de l’Académie, de Boiste, etc., ne donnent que la locution _en pure perte_.

PÉTALE.

LOCUT. VIC. Cette fleur a de _belles pétales_. LOCUT. CORR. Cette fleur a de _beaux pétales_.

PETIT PEU.

LOCUT. VIC. Donnez-m’en un _petit peu_. LOCUT. CORR. Donnez-m’en _très peu_.

«Bien des personnes disent _un petit peu_: donnez-m’en _un petit peu_; je n’en veux qu’_un petit peu_. Mais cette manière de s’exprimer n’est point du tout du bon usage; on doit dire: donnez-m’en _un peu_; je n’en veux qu’_un peu_.» (CHAPSAL, _Nouv. dict. gramm._)

«Le mot _petit_ avant _peu_ est vicieux ou au moins inutile; en effet, _peu_ signifiant _une petite quantité_, dit alors tout ce qu’on veut dire.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gramm._)

PEU (UN).

LOCUT. VIC. Laissez-moi _un peu_ passer. LOCUT. CORR. Laissez-moi passer.

«Le peuple se sert de _un peu_, comme d’une particule explétive: laissez-moi _un peu_ passer. Cet _un peu_ est de trop, et même il est ridicule.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)

PEUPLE.

LOCUT. VIC. Quel bois emploierez-vous? du _peuple_. LOCUT. CORR. Quel bois emploierez-vous? du _peuplier_.

On fait aux environs de Paris un usage très fréquent de _peuple_ pour _peuplier_. Ce dernier mot doit seul être employé quand on veut parler correctement. _Peuple_ est un archaïsme dont nous pouvons fort bien nous passer. «Il pousse (sur le _peuplier_ noir) au commencement du printemps, des boutons gros comme des câpres, pointus, pleins d’un suc jaune, glutineux, odorant; on les appelle _yeux de peuple_, en latin _oculi_ ou _gemmæ populi nigræ_.» (_Dict. de Trévoux._) Aujourd’hui on donne plus communément à ces boutons le nom d’_yeux de peuplier_, et l’on conviendra que c’est avec raison, si l’on veut bien reconnaître que _peuplier_ vaut mieux que _peuple_ pour désigner un arbre; puisque _peuple_ a déjà une autre signification.

PEUR DE.

LOCUT. VIC. Il ne sort pas, _peur de_ s’enrhumer. LOCUT. CORR. Il ne sort pas, _de peur de_ s’enrhumer.

On dit _crainte de_ (Voy. CRAINTE) devant un nom, mais il faut dire _de peur de_ devant un verbe comme devant un nom.

PEUT-ÊTRE.

LOCUT. VIC. _Peut-être pourrez_-vous sortir. LOCUT. CORR. _Peut-être parviendrez_-vous à sortir.

«Sur ces vers du _Coriolan_ de La Harpe:

_Peut-être_, satisfait que ce grand cœur fléchisse Le peuple, s’il vous voit soumis à son pouvoir, _Peut_, en votre faveur, se laisser émouvoir.

«on dit, dans l’_Année littéraire_, que _peut-être_ et _peut_ ne sont pas faits pour aller ensemble. La remarque est très juste.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) «Il n’est pas correct de mettre cet adverbe avec le verbe _pouvoir_, ni avec _possible_, _impossible_.»

_Peut-être_ y _pourriez_-vous être mal adressée.

(MOLIÈRE, _Misanthrope_.)

«Il serait encore plus mal de dire comme M. Fain dans ses mémoires: _peut-être peut_-on encore tout sauver.» (_Glossaire génevois._)

PIAILLEUR.

LOCUT. VIC. Ce n’est qu’un _piailleur_. LOCUT. CORR. Ce n’est qu’un _piaillard_.

«_Piailleur_, _piailleuse_, sont des barbarismes; _piaillard_, _piaillarde_, sont des mots français.» (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._)

Nous avons _crieur_ et _criard_ qui sont deux mots bien différens. Nous ne pouvons avoir de même _piailleur_ et _piaillard_, parce que ces deux mots sont complètement synonymes, et comme il faut faire un choix entre eux, nous pensons qu’il doit être en faveur de _piaillard_, dont la formation est tout-à-fait en harmonie avec celle de nos autres péjoratifs _traînard_, _bavard_, _vantard_, _musard_, _criard_, _fuyard_, _pillard_, etc.

PIED.

PRONONC. VIC. Vous aurez chez moi un _pié-à-terre_. PRONONC. CORR. Vous aurez chez moi un _piet-à-terre_.

La prononciation que nous indiquons ici comme bonne déplaisait à Ménage. Mais n’est-il pas ridicule de vouloir, dans cette locution, annuler le _d_ que l’on fait sonner comme un _t_ dans les locutions suivantes: _pied à pied_, de _pied en cap_. C’est de cette dernière manière que prononcent aujourd’hui les _honnêtes gens_, selon l’expression de Ménage, c’est-à-dire ceux qui ont quelque savoir; expression remplie de bienveillance, comme on le voit, pour les personnes non lettrées, et qui les assimile tout bonnement aux fripons.

PIED (AU), PIEDS (AUX).

ORTH. VIC. Cette ville est _aux pieds_ des Pyrénées. ORTH. CORR. Cette ville est _au pied_ des Pyrénées.

_Au pied_ signifie au bas; et ne se dit que des choses; _aux pieds_ ne se dit généralement que des personnes. Hercule filait _aux pieds_ d’Omphale.

PIED DROIT.

LOCUT. VIC. J’ai un _pied droit_ dans la poche. LOCUT. CORR. J’ai un _pied de roi_ dans la poche.

Un _pied droit_ signifie, en architecture, le trumeau ou jambage d’une porte ou d’une fenêtre. C’est donc une chose qu’on ne peut pas mettre dans sa poche.

Un _pied de roi_ est une mesure géométrique contenant douze pouces de long.

PIERRE.

ORTHOG. VIC. Le festin de _Pierre_. ORTHOG. CORR. Le festin de _pierre_.

C’est une chose assez étrange que, dans le titre de ce drame si connu, on écrive constamment par une majuscule un nom commun, comme si c’était un nom propre. Comment se fait-il que cette mauvaise orthographe se soit maintenue si long-temps, quand il est bien notoire que dans la pièce en question le nom de _Pierre_ ne se trouve pas une seule fois prononcé, et que le titre ne se rapporte absolument qu’à la statue de _pierre_ du commandeur? On a dit le festin de _pierre_ comme on aurait pu dire le festin de marbre; et l’on conviendra, malgré tout le respect dû au nom de Molière, que ce titre est fort mauvais. Qu’est-ce qu’un festin de _pierre_, si ce n’est un festin où l’on mange de la _pierre_. La pièce espagnole à laquelle Molière a emprunté le sujet de la sienne, avait au moins un intitulé raisonnable: _El Combidado de Piedra_, c’est-à-dire le convive en _pierre_. Pourquoi Molière a-t-il traduit _Combidado_ par festin?

Un de ses éditeurs modernes, effrayé sans doute du tort immense que pouvait lui faire la faute qu’on lui reproche, a cherché à en atténuer l’énormité en disant que le commandeur se nommait _Pierre_. C’est là une particularité qu’il est permis de révoquer en doute, par la raison que Molière n’en fait aucune mention, et nous sommes persuadé que si notre grand comique avait eu en vue, dans l’intitulé de sa pièce, le nom propre _Pierre_, il eût certainement placé devant ce nom le titre d’honneur _don_, qu’il place toujours devant celui de Juan, et dont un personnage du rang de commandeur ne devait probablement pas être dépourvu. Admirons les grands écrivains, mais n’allons pas follement les croire à l’abri de la plus légère erreur, parce que cela n’est pas, et ne peut pas être.

PINCER.

LOCUT. VIC. Il _pince de_ la guitare. LOCUT. CORR. Il _pince_ la guitare.

«L’Académie dit _pincer_ ou _toucher_ de la harpe, du piano. Mais on a observé que les verbes _toucher_, _battre_, employés pour exprimer l’action de jouer des instrumens, sont actifs, et que l’instrument en est l’objet ou le régime direct. On a conclu de là que ce régime ne doit pas être précédé d’une préposition; et que, puisqu’on dit _toucher quelque chose_, _battre quelque chose_, on doit dire, pour parler correctement, _toucher le clavecin_, _le forte-piano_, _l’orgue_; _pincer la harpe_, _la guitare_, _le luth_; _battre la caisse_, _le tambour_, _les timbales_.

«On ne dit plus guère aujourd’hui _toucher le clavecin_, _le forte-piano_, _l’orgue_, mais _jouer du clavecin_, etc.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._)

PIPIE.

LOCUT. VIC. Cette poule a la _pipie_. LOCUT. CORR. Cette poule a la _pépie_.

C’est _pipie_ qu’on devrait dire, puisque ce mot est un mimologisme du cri des petits oiseaux tourmentés par la soif (_pi, pi_), mais l’usage a préféré le mot _pépie_.

PIS, PIRE.

{ Son état sera demain _pis_ qu’il n’est aujourd’hui. LOCUT. VIC. { Cela est mal chez vous, mais chez eux c’est encore { _pire_.

{ Son état sera demain _pire_ qu’il n’est aujourd’hui. LOCUT. CORR. { Cela est mal chez vous, mais chez eux c’est encore { _pis_.

«_Pire_ se rapporte à un substantif masculin ou féminin: le remède est _pire_ que le mal; il n’est _pire_ eau que celle qui dort.

On emploie _pis_, 1º lorsqu’il se rapporte à un nom neutre. _Rien_ n’est _pis_ qu’une mauvaise langue; _ce_ que vous proposez est _pis_[1] que ce qu’on allait faire.

[1] Domergue donne le genre neutre à quelques mots indéterminés, tels que _rien_, _ce_, _cela_, _le_, _il_; comme dans: _Rien_ n’est beau que le vrai, _ce_ n’est pas _cela_, je ne _le_ suis pas, _il_ est certain que, etc. Il regarde aussi comme neutre le _beau_, le _vrai_, l’_utile_, l’_agréable_ et les expressions analogues.

«2º Lorsqu’il est employé lui-même comme un nom neutre: le _pis_ de l’affaire est que le bonhomme n’est pas mort; mettre les choses au _pis_.

«3º Lorsqu’il fait la fonction d’adverbe: ils sont _pis_ que jamais ensemble; il se portait un peu mieux, il est _pis_ que jamais.

«Cette distinction paraît assez généralement adoptée par les bons écrivains.

«C’est encore _pis_.» (J.-J. ROUSSEAU.)

«Il fait encore _pis_.» (FÉNELON).

«Les bons lui paraissent _pires_ que les méchans les plus déclarés.» (_Idem_, en parlant de Pygmalion.)

C’est un méchant métier que celui de médire; Oui, vraiment, je dis plus: des métiers c’est le _pire_.

«Cependant on emploie aussi le _pire_ comme substantif: qui choisit prend _le pire_.

Il n’est point de degré du médiocre au _pire_.

(BOILEAU.)

«_Pis_ dérive du latin _pejùs_, plus mal, et _pire_ de _pejor_, plus mauvais.

«Les expressions suivantes sont vicieuses: de mal en _pire_, c’est bien _pire_, de _pire_ en _pire_, qui _pire_ est.» (_Manuel des amateurs de la langue française._)

PLAINE.

LOCUT. VIC. Vous avez cassé ma _plaine_. LOCUT. CORR. Vous avez cassé ma _plane_.

La _plane_ est un outil tranchant à deux poignées, et qui sert à _planer_. Le substantif _plane_ et le verbe _planer_ sont dérivés de _plan_, uni, formé du latin _planus_, qui a la même signification. L’Académie ne donne que _plane_; le dictionnaire de Boiste donne _plane_ et _plaine_, et nous croyons qu’il a tort. Ne nous opposons jamais au bien qui s’établit.

PLAISIR.

LOCUT. VIC. Achetez-moi une douzaine de _plaisirs_. LOCUT. CORR. Achetez-moi une douzaine d’_oublies_.

Bien des gens croient que ce mot a la même signification que le mot _oublie_, et qu’on peut dire manger des _plaisirs_. C’est une erreur pardonnable à un enfant qui, entendant chaque jour crier dans la rue: _voilà l’plaisir, mesdames, voilà l’plaisir!_ a pu croire que le mot _plaisir_ désignait la légère et croustillante pâtisserie dont il est si friand; une personne faite ne doit point partager cette ignorance. Celle-ci devra donc toujours dire: une marchande d’_oublies_, manger des _oublies_, crier des _oublies_, et non une marchande de _plaisirs_, manger des _plaisirs_, crier des _plaisirs_; et elle fera fort bien aussi de rectifier sur ce point le langage des jeunes gens qu’elle pourrait avoir sous sa direction. On abrège plus qu’on ne le croit les études futures d’un enfant, en lui enseignant de bonne heure à nommer chaque chose par son nom, et surtout par son nom régulier.

PLAN.

ORTH. VIC. Ils m’ont laissé en _plan_ sur la route. ORTH. CORR. Ils m’ont laissé en _plant_ sur la route.

C’est-à-dire: ils m’ont laissé sur la route comme si j’étais un _plant_, ils m’ont _planté_ là, en un mot.

Aucun de nos lexicographes n’ayant donné, que nous sachions du moins, l’expression: laisser en _plant_, nous avons cru devoir en déterminer l’orthographe. Cette orthographe pourra, au premier coup d’œil, paraître bizarre à bien des gens, et cependant nous la regardons comme la seule que l’on puisse raisonnablement adopter.

PLATINE.

LOCUT. VIC. Voilà de la _platine_. LOCUT. CORR. Voilà du _platine_.

M. Chapsal (_Nouv. Dict. gramm._) a prétendu que ce nom de métal était féminin.

Buffon l’a fait, il est vrai, de ce genre, mais l’Académie (1802), Boiste, les lexicographes modernes et l’usage veulent qu’il soit masculin.

PLEIN.

ORTH. VIC. { Nous ferons cela en velours _plein_. { Nous voici en _plain_ champ.

ORTH. CORR. { Nous ferons cela en velours _plain_. { Nous voici en _plein_ champ.

_Plain_ signifie uni, plat, sans inégalité. Ainsi écrivez: des appartemens de _plain_ pied, c’est-à-dire au même niveau; une étoffe _plaine_, c’est-à-dire unie; le _plain-chant_, c’est-à-dire un chant uni.

_Plein_ signifie rempli, et construit avec la préposition _en_, il signifie au milieu. On écrira donc: en _pleine_ rue, en _plein_ jour, en _plein_ marché, en _plein_ été, en _plein_ champ, etc., pour dire: au milieu de la rue, au milieu d’un champ, mais il faudra écrire en _plaine_ campagne, selon l’Académie, parce que cette expression équivaut à celle-ci: en rase campagne.

PLEIN (TOUT).

LOCUT. VIC. Il a _tout plein_ d’esprit. LOCUT. CORR. Il a _beaucoup_ d’esprit.

Cette locution, comme toutes celles qui alongent le discours sans lui donner aucune qualité de plus, doit être évitée avec soin par quiconque raisonne un peu. Ne rien dire de superflu est une des conditions à remplir pour parler correctement.--Le dictionnaire de l’Académie devrait bien expulser de notre langue ces mauvaises expressions de _tout plein_, _au fur et à mesure_, _à ses risques et périls_, _aux lieu et place de_, etc., qu’on peut toujours remplacer avec avantage par _beaucoup_, _à mesure_, _à ses risques_, _à la place de_, etc. La tâche difficile mais glorieuse de réformateur de notre langue, ne pourra jamais être remplie avec succès que par une réunion de savans, dont les opinions éclairées et unanimes, appuyées sur des noms compétens et connus, pénétreraient en peu de temps dans la masse de la nation. Mais il ne faudrait pas que cette réunion de savans imprimât dans son Dictionnaire des phrases comme celle-ci: «On trouve _tout plein_ de gens qui, etc.,» parce qu’il se trouverait des grammairiens qui, comme M. Caminade, s’autorisant d’un pareil exemple, diraient: Ils ont _tout plein_ d’esprit (_Grammaire usuelle_), et parce qu’il y aurait une foule de gens qui, trompés par l’approbation des savans, répéteraient à satiété cette mauvaise locution.

PLI, PLIE.

LOCUT. VIC. J’ai la première _plie_, le premier _pli_. LOCUT. CORR. J’ai la première _levée_.

On emploie souvent au jeu de cartes les mots _pli_ et _plie_, pour signifier une _main_ qu’on a levée. Ces mots ne se trouvent pas dans les Dictionnaires, et appartiennent exclusivement à quelque patois du Midi.

PLIER, PLOYER.

LOCUT. VIC. { Faites _plier_ ce jonc. { Aidez-moi a _ployer_ ce drap.

LOCUT. CORR. { Faites _ployer_ ce jonc. { Aidez-moi à _plier_ ce drap.

«Vaugelas a très bien observé que ces mots ont deux significations fort différentes; mais on n’a pas voulu l’entendre: et _plier_ a pris, presque partout, la place de _ployer_, sans toutefois l’exclure de la langue; car les bons écrivains, et surtout les poètes, _ploient_ encore des choses que la foule n’a aucune raison de _plier_.

«_Plier_, c’est mettre en double ou par _plis_, de manière qu’une partie de la chose se rabatte sur l’autre; _ployer_, c’est mettre en forme de boule ou d’arc, de manière que les deux bouts de la chose se rapprochent plus ou moins. On _plie_ à plat; on _ploie_ en rond. Personne ne contestera qu’on ne _plie_ de la sorte: la preuve que c’est ainsi qu’on _ploie_, est dans l’usage général et constant d’expliquer ce mot par ceux de _courber_ et _fléchir_. _Plier_ et _ployer_ diffèrent donc comme la _courbure_ du _pli_. Le papier que vous plissez, vous le _pliez_; le papier que vous roulez, vous le _ployez_. Cette distinction fort claire démontre l’utilité des deux mots.

«_Plier_ se dit particulièrement des corps minces et flasques, ou du moins fort souples, qui se plissent facilement et gardent leur _pli_: _ployer_ se dit particulièrement des corps raides et élastiques qui fléchissent sous l’effort, et tendent à se rétablir dans leur premier état. On _plie_ de la mousseline et on _ploie_ une branche d’arbre. Quand je dis _particulièrement_, je ne dis pas exclusivement et sans exception.» (ROUBAUD, _Synonymes fr._)

PLURIEL.

ORTH. ET PRONON. VIC. Le _plurier_. ORTH. ET PRONON. CORR. Le _pluriel_.

Nous ferons deux remarques sur ce mot: la première, c’est qu’il faut le prononcer _pluriel_, en faisant sonner le _l_ final, quoique le Dictionnaire de Trévoux ait écrit _plurier_. Vaugelas est, selon ce dictionnaire, le premier qui ait écrit _pluriel_. Il le dérive de _pluralis_ et _singulier_ de _singularis_; ce qui est positif, et ce qui en assigne tout-à-fait l’orthographe.