Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

Part 17

Chapter 173,367 wordsPublic domain

LOCUT. VIC. Achetez-moi de _la ouète_. LOCUT. CORR. Achetez-moi de _la ouate_.

On lit dans le _Dictionnaire des difficultés_, de Laveaux:

«Boileau a dit:

Où sur _l’ouate_ molle éclate le tabis.

«Il est possible que quelques couturières de Paris disent de _la ouate_ ou de la _ouète_; mais il vaut mieux en ceci imiter Boileau que les couturières.» M. Laveaux est ici dans l’erreur quant à la prononciation du mot _ouate_. D’autres personnes que des couturières de Paris, M. Girault-Duvivier, Féraud, l’Académie, entre autres, veulent que l’on prononce de _la ouate_, et cela par déférence pour l’usage, qui depuis long-temps exige l’aspiration de l’_o_ dans le mot _ouate_, comme dans les mots _oui_ et _onze_, _le oui_ fatal, _le onze_ du mois.»

OUIE.

LOCUT. VIC. Il a l’_ouie fin_. LOCUT. CORR. Il a l’_ouie fine_.

_Ouies_, au pluriel, est aussi féminin. Ce poisson a les _ouies toutes vermeilles_.

OUVRIER.

LOCUT. VIC. Nous ferons cette partie un _jour ouvrier_. LOCUT. CORR. Nous ferons cette partie un _jour ouvrable_.

_Un jour ouvrable_ est un jour où l’on peut _ouvrer_, c’est-à-dire travailler, ce qui est d’une signification bien plus étendue que cette locution _jour ouvrier_, qui manque de justesse dans son opposition avec les locutions _jour férié_, _jour de fête_, puisqu’elle ne présente à l’esprit que l’idée du travail des ouvriers, et qu’elle oublie celui des marchands, des commis, etc. L’Académie a donné les deux locutions, mais elle paraît préférer _jour ouvrable_. Le peuple, remarque-t-elle, dit plutôt _jour ouvrier_. Féraud, qui fait la même observation, préfère aussi _jour ouvrable_. Mais Bouhours, qui a cru remarquer que le peuple dit _jour ouvrable_, qui affirme même _qu’il n’y a que_ le peuple qui emploie cette expression, la condamne conséquemment, et prétend que tous les _honnêtes gens_ doivent dire _jour ouvrier_. C’est que M. le jésuite Bouhours n’estimait guère le peuple sous aucun rapport, comme on peut le voir par le passage suivant tiré de ses _Nouvelles remarques sur la langue française_. «Le mot _peuple_ se dit quelquefois dans une _signification élégante_. Il faut être bien _peuple_ pour se laisser éblouir par l’éclat qui environne les grands, c’est-à-dire il faut avoir l’_âme bien basse_, il faut avoir _tous les sentimens du peuple_. Mademoiselle de Scudéry a employé ce mot dans un endroit où il a très bonne grâce; car, après avoir dit que ceux en qui on se fie le plus, sont ceux dont on est le plus trompé, et que, pour être sage, il faut toujours se défier des autres et de soi-même, elle ajoute: tout le monde est _peuple_ une fois en sa vie, tout le monde _fait des fautes_, et tout le monde _a tort_ en quelque rencontre. Après tout, ajoute le P. Bouhours, quoique ces locutions soient _belles_, il faut s’en servir avec retenue, ou plutôt il ne faut pas les employer si souvent, parce qu’elles ont quelque chose de _trop beau_. Il faut prendre garde où on les place, et se souvenir toujours que les _locutions brillantes_ et un peu précieuses, ressemblent aux _pistoles_ et aux _louis d’or_, qui ne sont pas tant d’usage dans le commerce ordinaire que les autres pièces de monnaie.» Jamais insolence de cuistre a-t-elle été poussée plus loin?

PAILLÉ.

ORTH. VIC. J’aime le vin _paillé_. ORTH. CORR. J’aime le vin _paillet_.

Du vin _paillet_ est du vin rouge, peu chargé de couleur, et dont la teinte est à peu près celle de la _paille_.

PAMPHLET.

LOCUT. VIC. Ce _pamphlet_ a sali son auteur. LOCUT. CORR. Ce _libelle_ a sali son auteur.

«PAMPHLET, s. m. Mot anglais qui s’emploie quelquefois dans notre langue, et qui signifie _brochure_.

«LIBELLE, s. m. Écrit injurieux.» (_Dict. de l’Acad._)

PANTALONS.

LOCUT. VIC. Il venait de mettre _ses pantalons_. LOCUT. CORR. Il venait de mettre _son pantalon_.

Les personnes qui disent des _pantalons_ pour un _pantalon_ s’imaginent sans doute qu’_un pantalon_ est la moitié du vêtement ainsi nommé, la partie qui couvre une jambe. Elles sont dans l’erreur; le _pantalon_ est le vêtement tout entier.

PAQUE.

ORTH. VIC. { Quand _Pâque_ sera _venue_. { Nous le ferons à _Pâques fleuris_.

ORTH. CORR. { Quand _Pâques_ sera _venu_. { Nous le ferons à _Pâques fleuries_.

«PAQUE, s. f. Fête solennelle que les Juifs célébraient tous les ans. _La_ Pâque _des Juifs._

«PAQUES, s. m. La fête que l’Église solennise tous les ans en mémoire de la résurrection de Jésus-Christ. _Dès que_ Pâques _est passé._

«On appelle _Pâques fleuries_ le dimanche des Rameaux, et _Pâques closes_, le dimanche de Quasimodo. Alors _Pâques_ est féminin, et ne se dit qu’au pluriel.» (_Dict. de l’Acad._)

PAQUET-BOT.

LOCUT. VIC. Il arrivera par le _paquet-bot_. LOCUT. CORR. Il arrivera par le _paquebot_.

«_Paquebot_ est un mot français; _paquet-bot_ est un barbarisme.» (FEYDEL, _Rem. sur le Dict. de l’Acad_.)

Ce barbarisme a été religieusement conservé par les dictionnaires de l’Académie, de Raymond, de Boiste, etc. Il en est apparemment des mots comme des hommes: il faut que chacun vive.

PAR.

LOCUT. VIC. Ceux _qui_ doivent, ou _à qui_ il est dû _par_ M. N... LOCUT. CORR. Ceux _qui_ doivent à M. N..., ou _à qui_ il doit.

«Quand deux verbes à régimes différens régissent un même nom, il faut que chacun de ces verbes ait son régime à part.

«Les exemples suivans pèchent contre cette règle:

«Je suis un peu trop lourd pour _monter_ ou _descendre_ facilement _d’un_ cabriolet.» (LOUIS XVIII, _Voyage à Bruxelles_.)

«En _entrant_ et en _sortant d’un_ salon, chacun se croyait obligé d’aller faire un compliment d’arrivée ou d’adieu à la maîtresse de la maison.» (GENLIS, _Mém._, tom. 5.)

«La porte d’entrée donnait dans cette antichambre, que j’étais obligée de traverser pour _entrer_ ou _sortir de_ chez moi.» (Même tom.)

«Ces fautes (les deux dernières), sont d’autant plus remarquables qu’elles se trouvent dans un volume où l’auteur signale un grand nombre de locutions vicieuses ou de mauvais goût (selon elle) en usage à Paris.» (_Glossaire génevois._)

PAR CE QUE.

LOCUT. VIC. Je vois, _par ce que_ vous me dites, qu’on m’a trompé.

LOCUT. CORR. Je vois, _par tout ce que_ vous me dites, qu’on m’a trompé.

«Les rédacteurs de l’article (du _Dict. de l’Acad._) sur la préposition _par_, auraient dû avertir les écrivains qu’il faut toujours éviter de placer les mots _ce_ et _que_ immédiatement après cette préposition. En cela ils auraient suivi une décision, long-temps méditée, de l’Académie elle-même, et imprimée par son ordre, au bas du chapitre des _Remarques de Vaugelas_, intitulé: PAR CE QUE, _en trois mots_. Je rapporte cette décision.

«Pour écrire purement et sans équivoque, il ne faut jamais se servir de _par ce que_ que dans le sens de _à cause que_. Au lieu de dire, _je connais_ par ce que _vous me mandez d’un tel_, il faut dire: _je connais_ par les choses que _vous me mandez d’un tel_.

«Je fais cette remarque à l’occasion d’une phrase que je viens de lire au commencement d’une _Notice sur la vie du Tasse_, attribuée à l’une des meilleures plumes qui nous restent, et placée en tête d’une réimpression de la _Jérusalem délivrée_, traduite en 1774, par M. L***, déjà célèbre, à cette époque, entre les bons écrivains. _Nous sommes trop disposés_, dit l’auteur de la Notice, _à juger_ par ce que _nous avons sous les yeux, de ce qui s’est passé dans d’autres temps et en d’autres circonstances._ La réputation non moins méritée qu’elle est brillante des deux hommes de lettres à qui cette négligence a échappé, autorise suffisamment ma remarque.» (FEYDEL, _Rem. sur le Dict. de l’Acad._)

PAR TROP.

LOCUT. VIC. Il est vraiment _par trop_ caustique. LOCUT. CORR. Il est vraiment _trop_ caustique.

«Cette façon de parler ne vaut rien; exemple: _c’est être_ par trop _scrupuleux_; il suffit de dire: _c’est être_ trop _scrupuleux_, quoique j’avoue que _par trop_ a beaucoup d’emphase et de force pour exprimer l’excès que l’on veut blâmer, mais le bon usage le condamne.» (_Rem. posthumes de Vaugelas_, 1690.)

PARADOXE.

On croit assez vulgairement dans le monde que ce mot signifie _opinion fausse_, tandis que sa vraie signification est celle-ci: proposition contraire à l’opinion commune. Il ne faut donc pas dire: _le paradoxe a des charmes pour tous les esprits faux_, car il est fort possible qu’un _paradoxe_ soit accueilli par les gens qui sont doués de la rectitude de jugement, et repoussé par ceux qui sont privés de cette précieuse qualité. Lorsque Christophe Colomb annonçait l’existence d’un autre monde par-delà l’Atlantique, Christophe Colomb émettait un _paradoxe_. Galilée aussi en disant: la terre tourne, donnait dans le _paradoxe_. Et ces deux grands hommes nous ont cependant prouvé la justesse de leurs assertions.

_Paradoxe_ était employé autrefois comme adjectif: «Ces béatitudes, en apparence si _paradoxes_ et si incroyables.» (BOURDALOUE.)

On dirait aujourd’hui: _si paradoxales_.

PARDONNABLE.

LOCUT. VIC. Vous n’êtes point _pardonnable_. LOCUT. CORR. Vous n’êtes point _excusable_.

On ne peut pas dire que quelqu’un est _pardonnable_. Une faute est _pardonnable_ parce qu’on peut _pardonner_ une faute; le verbe est ici actif. Mais comme on ne peut pas _pardonner une personne_, mais _à une personne_, parce que ce verbe devient neutre quand il a pour régime un nom d’être animé, il s’ensuit que cette personne n’est pas _pardonnable_, et qu’elle ne saurait être _pardonnée_. On pardonne _les_ choses, on pardonne _aux_ personnes. Cette faute, si commune dans la conversation, a été faite par l’auteur de l’Avant-propos des Œuvres de Cl. Marot (_Dondey-Dupré_, 1824, 3 vol. in-8.) «Mais lorsque ces pages sont peu nombreuses, l’auteur est plus _pardonnable_.»

Ce que nous venons de dire s’applique également à l’adjectif _impardonnable_. Nous ne concevons pas que Laveaux ait pu être d’un autre sentiment. L’Académie, nos meilleurs grammairiens et la raison, qui plus est, sont contre lui.

PARENT.

LOCUT. VIC. Êtes-vous _parent à_ Lucas. LOCUT. CORR. Êtes-vous _parent de_ Lucas.

C’est le _fils à_ Blaise, c’est le _père à_ Jean, c’est un _parent à_ Pierre, c’est un _ami à_ Paul, sont des expressions que notre syntaxe désavoue formellement, et qui ne devraient jamais se trouver dans un ouvrage bien écrit. Il faut les laisser à la conversation familière, où elles ne sont même employées que par les gens illettrés. «En 1639, on donna une tragédie de la chûte de _Phaéton_, dont l’auteur, Tristan l’Ermite de Vozelle, était sans doute _parent à_ François Tristan.» (_Dict. hist. et bibliogr._, par Peignot, art. _Tristan_ (Fr.).) Lisez _parent de_.

PARFAIT (AU).

LOCUT. VIC. Elle se porte _au parfait_. LOCUT. CORR. Elle se porte _parfaitement_.

«_Faire une chose au parfait_ est une expression qui s’est introduite dans la langue par abus. Vous ne trouverez dans aucun auteur du siècle de Louis XIV, dit Voltaire, que Rigault ait peint les portraits _au parfait_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._)

PARIER.

LOCUT. VIC. Je _parie_ que cela ne _soit_ pas. LOCUT. CORR. Je _parie_ que cela _n’est_ pas.

Le verbe _parier_ ne doit pas être suivi d’un subjonctif, comme le croient généralement les méridionaux, à moins qu’il ne soit employé avec une négation, je _ne parie pas_ qu’il _ait_ dit cela.

PARIURE.

LOCUT. VIC. Je vous fais une _pariure_. LOCUT. CORR. Je vous fais un _pari_.

_Pariure_ est un mot qui se trouve dans plusieurs patois français, mais qui n’appartient pas au pur français.

PARLER MAL, MAL PARLER.

LOCUT. VIC. { On l’a entendu _parler mal_ de vous. { Cet orateur a _très mal_ parlé.

LOCUT. CORR. { On l’a entendu _mal parler_ de vous. { Cet orateur a _parlé très mal_.

«Beauzée pense que ces deux expressions ne sont pas synonymes. _Mal parler_ tombe, selon lui, sur les choses que l’on dit, et _parler mal_ sur la manière de les dire: le premier est contre la morale, et le second contre la grammaire.

«C’est _mal parler_ que de dire des choses offensantes, surtout à ceux à qui l’on doit du respect; de tenir des propos inconsidérés, déplacés, qui peuvent nuire à celui qui les tient, ou à ceux dont on parle. C’est _parler mal_ que d’employer des expressions hors d’usage; d’user de termes équivoques; de construire une phrase d’une manière embarrassée ou à contre-sens; d’affecter des figures gigantesques en parlant de choses communes ou médiocres; de choquer la quantité en faisant longues les syllabes qui doivent être brèves, ou brèves les syllabes qui doivent être longues.

«Il ne faut ni _mal parler_ des absens, ni _parler mal_ devant les savans, etc.» (ROUBAUD, _Synonymes_.)

«Observez que cette distinction n’a lieu qu’à l’infinitif et dans les temps composés du verbe _parler_. On ne dirait pas: il _mal parle_, il _mal parlait_.» (_Gramm. des gramm._)

PARMI.

LOCUT. VIC. Le reconnaissez-vous _parmi le faste_ qui l’environne?

LOCUT. CORR. Le reconnaissez-vous _au milieu du faste_ qui l’environne?

Tous nos grammairiens s’accordent pour blâmer l’emploi de la préposition _parmi_, ailleurs que devant un nom pluriel indéfini, signifiant plus de trois, ou devant un singulier collectif. On dira donc correctement: _parmi_ le peuple, _parmi_ la foule, _parmi_ le monde:

Que crois-tu qu’Alexandre, en ravageant la terre, Cherche _parmi_ l’horreur, le tumulte et la guerre?

(BOILEAU, Épit. V.)

Il y porta la flamme, et _parmi_ le carnage, _Parmi_ les traits, le feu, le trouble, le pillage, etc.

(VOLTAIRE, _Mérope_, act. III, sc. 5.)

Mais on ne peut pas dire comme Racine:

Mais _parmi_ ce plaisir quel chagrin me dévore?

(_Britannicus_, act. II, sc 6.)

PAROI.

LOCUT. VIC. Les _parois_ sont _faits_ solidement. LOCUT. CORR. Les _parois_ sont _faites_ solidement.

«On va confectionner de nouveaux projectiles dont les _parois_ seront plus _épais_,» disait un journal de décembre 1832. L’auteur de cette phrase a commis une erreur qui se reproduit assez souvent. Il faut dire des _parois épaisses_.

PART (FAIRE).

LOCUT. VIC. Je vous fais part _que_ je suis arrivé. LOCUT. CORR. Je vous fais part _de_ mon arrivée.

_Faire part_ doit toujours être suivi de la préposition _de_, et non de la conjonction _que_. Dans la phrase suivante, il fallait donc remplacer ce verbe par un autre. «Une lettre de Constantinople nous _fait part que_ le départ des troupes turques a été ordonné par le grand-visir lui-même.» On pouvait dire: Une lettre de Constantinople nous _annonce_, nous _apprend que_, etc.

PARTIR.

LOCUT. VIC. { Quand _je partis_ en voyage. { Il est _parti à_ la campagne.

LOCUT. CORR. { Quand _j’allai_ en voyage. { Il est _parti pour_ la campagne.

Quand on part, on ne va pas toujours en voyage, mais quand on va en voyage, on part bien certainement. Il y a donc, pour cette dernière raison, pléonasme dans cette locution _partir en voyage_.

Féraud a blâmé avec raison le P. Barre d’avoir écrit «Le Pape fit _partir_ aussi Brunon _à_ Cologne» (_Hist. générale d’Allemagne_). C’est la préposition _pour_ qu’il faut dans cette phrase, au lieu de la préposition _à_.

PARU.

LOCUT. VIC. Avez-vous le dernier volume _paru_. LOCUT. CORR. Avez-vous le dernier volume _publié_ ou _qui a paru_.

_Paraître_ étant un verbe neutre conjugué avec l’auxiliaire _avoir_, ne peut régulièrement avoir un participe passif. Cette faute est de même nature que celle qu’on a si souvent reprochée à Racine:

Ce héros _expiré_ N’a laissé dans nos bras qu’un corps défiguré.

(_Phèdre_, act. V, sc. 6.)

PAS.

LOCUT. VIC. _Il n’y a pas que_ votre ami qui l’aime. LOCUT. CORR. Votre ami _n’est pas le seul_ qui l’aime.

L’emploi de la conjonction _que_ après la négative _pas_, comme dans les phrases suivantes: _Il n’y a pas que_ vos amis qui aient voyagé en Amérique; le pays _n’a pas que_ cette seule espérance, produit, selon nous, l’effet le plus désagréable. Nous ne croyons pas avoir jamais vu dans nos bons écrivains des exemples de cette barbare construction, et nous aimons à penser qu’on en chercherait vainement. Nous avons emprunté ceux que nous citons ici à des journalistes, et à des journalistes encore qui épluchent parfois avec beaucoup de minutie et de sévérité le style de leurs confrères dans l’art d’écrire, et qui sont loin fort souvent de leur offrir l’exemple du bon goût, comme ils paraissent cependant avoir la bonhomie de le croire. Pourquoi ne pas dire: Vos amis _ne sont pas les seules personnes_ qui aient voyagé en Amérique; le pays _n’est pas réduit à cette seule_ espérance? Avec un certain nombre de locutions analogues a celle-ci: _il n’y a pas que_, notre langue ne soutiendrait certainement pas long-temps la réputation d’élégance que lui ont acquise nos bons écrivains.

PAS, POINT.

{ Il n’a _point_ beaucoup d’esprit. LOCUT. VIC. { Comment ce jeune homme s’instruirait-il; il ne { lit _pas_.

{ Il n’a _pas_ beaucoup d’esprit. LOCUT. CORR. { Comment ce jeune homme s’instruirait-il; il ne { lit _point_.

«_Pas_ énonce simplement la négative, _point_ l’exprime avec beaucoup plus de force. Le premier souvent ne nie la chose qu’en partie, ou avec une modification; le second la nie toujours absolument, totalement et sans réserve. On dira: _vous ne croyez pas une chose qu’on ne peut vous persuader. Vous ne croyez_ point _celle que votre esprit rejette entièrement._ Dans le premier cas, il peut vous rester quelque doute; dans le second vous êtes décidé. _Pas_ convient mieux à quelque chose de passager et d’accidentel; _point_ à quelque chose de stable et d’habituel. Il ne lit _pas_, c’est-à-dire présentement; il ne lit _point_, c’est-à-dire jamais, dans aucun temps. On dira également d’un homme, qu’il ne dort _point_, pour faire entendre qu’il a une insomnie habituelle, et qu’il ne dort _pas_, pour marquer qu’actuellement il est éveillé.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._)

Si, lorsque vous pressez une aimable inhumaine, Elle vous dit: laissez, monsieur, je ne veux _point_, Toute entreprise serait vaine. Mais si, voulant s’échapper de vos bras, Elle vous dit: laissez, monsieur, je ne veux _pas_, Osez, la victoire est certaine.

(_Extrait de l’Improvisateur français._)

PAS PLUS.

LOCUT. VIC. Je crois que votre ami, _pas plus_ que le mien, ne _veulent_ faire ce marché.

LOCUT. CORR. Je crois que votre ami, _pas plus_ que le mien, ne _veut_ faire ce marché.

Il y a évidemment ici deux personnes qui ne veulent pas faire un marché, votre ami et le mien, et cependant le verbe _vouloir_ doit être au singulier. Pourquoi? parce qu’il n’est pas question d’un accord logique, mais bien d’un accord purement grammatical, auquel une légère inversion de mots ne peut nullement porter obstacle. La construction directe de notre phrase d’exemple étant celle-ci: je crois que votre ami _ne veut pas_, _plus_ que le mien, faire ce marché, on voit combien il serait ridicule d’employer le verbe au pluriel.

PASSAGER.

LOCUT. VIC. Cette rue est _passagère_. LOCUT. CORR. Cette rue est _fréquentée_.

La gloire est _passagère_, les hirondelles sont _passagères_, parce que la gloire et les hirondelles passent et nous quittent. Mais en est-il de même d’une rue, d’une route? Non, certes; et l’on doit conséquemment se garder de dire: une rue _passagère_, une route _passagère_. Nos grammairiens modernes sont convenus de se servir de l’adjectif _passant_ dans ce sens; quant à nous qui ne voyons pas quelle analogie il peut exister entre une rue _passante_ et un individu _passant_, c’est-à-dire entre une chose inerte et un être mouvant, nous aimons mieux dire une rue _fréquentée_ qu’une rue _passante_.

PASSER.

LOCUT. VIC. { Il _est passé_ trois fois par ici. { Il _a passé_ en Prusse depuis l’année dernière.

LOCUT. CORR. { Il _a passé_ trois fois par ici. { Il _est passé_ en Prusse depuis l’année dernière.

«A l’égard des verbes _monter_, _descendre_, _entrer_, _sortir_ et _passer_, un grand nombre de grammairiens les conjuguent avec _avoir_, seulement quand ils ont un régime direct, et avec _être_, lorsqu’ils ne sont pas accompagnés d’un régime direct.

«Cependant, comme ces verbes sont susceptibles d’exprimer une action, lors même qu’ils n’ont pas de régime direct exprimé, ne devrait-on pas leur appliquer le principe général que nous avons invoqué pour les verbes _périr_, _cesser_, _demeurer_, etc., et, par conséquent, les conjuguer avec _avoir_, quand c’est l’action qu’on veut exprimer, qu’ils aient un régime direct ou non, et avec _être_, lorsque c’est l’état qu’il s’agit de peindre.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gramm._)

Dites en conséquence: il _a passé_ en Amérique en 1820, et il _est passé_ en Amérique depuis 1820; la procession _a passé_ sous mes fenêtres, et la procession _est passée_ depuis une heure; ce mot _a passé_ dans notre langue, c’est-à-dire a été adopté; et ce mot _est passé_, c’est-à-dire n’est plus en usage.

PATER.

LOCUT. VIC. Suspendez votre habit à _ce pater_. LOCUT. CORR. Suspendez votre habit à _cette patère_.

_Une patère_ est une espèce de crochet qui sert dans l’ameublement à différens usages.

PATRIOTE, PATRIOTIQUE.

LOCUT. VIC. Croyez-en son âme _patriotique_. LOCUT. CORR. Croyez-en son âme _patriote_.

_Patriote_ ne se dit généralement que des personnes; on l’applique cependant quelquefois aux choses. Ainsi l’on dit: votre _patriote_ ami, votre _patriote_ capitaine, etc., et votre cœur _patriote_, son esprit _patriote_, etc.

_Patriotique_ ne qualifie ordinairement que les noms de choses: des dons _patriotiques_, des desseins _patriotiques_, des intentions _patriotiques_; mais, par une extension qui n’est peut-être pas fort logique, on le joint aussi à des collectifs de personnes. Ainsi on dit: des sociétés _patriotiques_, des clubs _patriotiques_, etc. L’usage est donc la règle qu’il faut consulter, pour savoir lequel de ces deux adjectifs on doit joindre à tel ou tel substantif.

PATTE, PIED.

LOCUT. VIC. Ce bouc a une _patte_ noire. LOCUT. CORR. Ce bouc a un _pied_ noir.

On dit qu’un animal a des _pieds_, lorsque les membres qui supportent son corps ont la partie inférieure terminée par de la corne, comme cela se remarque chez le cheval, l’âne, le bœuf, le mouton, le bouc, l’éléphant, etc. Quand cette partie est formée par des doigts pourvus d’ongles ou de griffes, on la nomme _patte_. Les lions, les loups, les chiens, les chats, les souris, etc., ont des _pattes_. De sorte que les parties inférieures de certains animaux, lesquelles, par leur conformation, établissent le plus de ressemblance entre ces animaux et l’homme, ont précisément reçu le nom qu’on ne veut pas appliquer à ces mêmes parties dans l’espèce humaine. Il y a là certainement ou caprice de l’usage, ou calcul d’amour-propre, et en tout cas sottise.

PAUVRESSE.

LOCUT. VIC. Nous fûmes accostés par une _pauvre_. LOCUT. CORR. Nous fûmes accostés par une _pauvresse_.

Ce mot est proscrit par quelques grammairiens, par M. Blondin entre autres (_Manuel de la pureté du langage_). Domergue, Laveaux (_Dict. de l’Acad._, édition Moutardier) et l’usage l’admettent; aussi l’admettons-nous. _Un mendiant_ est _un pauvre_, _une mendiante_ est _une pauvresse_ et non _une pauvre_. Il faudrait, pour éviter l’emploi de cette dernière expression qui serait ridicule, parce que _pauvre_ ne peut être employé au féminin que comme adjectif, et qu’il serait ici substantif, il faudrait, disons-nous, se servir de ces deux mots: _femme pauvre_, qui seraient aussi ridicules parce qu’ils ne rendraient pas encore l’idée exprimée par le mot _pauvresse_; _une femme pauvre_ n’étant pas toujours en effet _une pauvresse_, par la raison qu’une _femme pauvre_ peut ne pas demander l’aumône, et qu’une _pauvresse_ la demande ou la reçoit. On voit par là combien il est peu raisonnable de vouloir bannir de la langue un mot bien fait et nécessaire, et que l’usage a d’ailleurs déjà consacré.

PAYANT.