Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

Part 16

Chapter 163,496 wordsPublic domain

LOCUT. VIC. Aimez-vous les _nèfes_? LOCUT. CORR. Aimez-vous les _nèfles_?

On dit aussi un _néflier_ et non un _néfier_.

NÈGRE, NOIR.

LOCUT. VIC. Le traité conclu entre vous _nègres_ et nous blancs. LOCUT. CORR. Le traité conclu entre vous _noirs_ et nous blancs.

Il existe entre ces deux mots une différence généralement ignorée en Europe, mais que les colons, et surtout les hommes de couleur noire, connaissent parfaitement bien. Cette différence consiste en ce que _noir_ est regardé par les derniers comme un nom générique, un mot pris en bonne part, tandis que _nègre_ ne leur paraît être qu’un terme de mépris. «Vous opposez les _noirs_ aux blancs, dit Roubaud, et des _Nègres_ vous en faites une espèce de bétail.» Quelle peut être la cause de cette différence de valeur donnée aux mots _nègre_ et _noir_ par la race d’hommes qu’ils servent à désigner? Essayons de la trouver.

Ces hommes, voyant que nous avons deux expressions pour les nommer, et ne concevant guère la nécessité de ce luxe, ne se seraient-ils pas dit: Le mot _blanc_ a pour opposé le mot _noir_; or, puisque l’épithète de _blanc_ ne fâche nullement celui à qui elle s’applique, pourquoi celle de _noir_ nous déplairait-elle? Mais le mot _nègre_ à quel nom applicable aux blancs correspond-il? A aucun. Donc le mot _nègre_ est une injure. On conviendra qu’il est encore une autre raison qui a fort bien pu contribuer à leur faire adopter cette opinion sur le mot _nègre_, c’est l’emploi que nous en faisons généralement dans les momens de colère, en l’accolant à des qualificatifs peu flatteurs, comme dans ces locutions: vilain _nègre_, chien de _nègre_, etc. _Nègre_ a de plus des diminutifs, tels que _négrillon_, _négritte_, qui sonnent fort mal à leurs oreilles.

Le blanc, qui voudra donc se tenir à l’égard des enfans de l’Afrique dans les termes d’une bienveillance réciproque, fera bien de ne pas oublier la synonymie que nous venons d’établir. Les _noirs_ ont, comme on le sait, le caractère vindicatif, et il est probable que l’ignorance de la valeur exacte du mot _nègre_ aura déjà été plus d’une fois cruellement punie par eux.

NÉ NATIF.

LOCUT. VIC. Je suis _né natif_ de Paris. LOCUT. CORR. Je suis _natif_ de Paris.

Cette expression battologique, qui était autrefois employée au sérieux, ne se prend plus maintenant qu’en plaisanterie.

NENTILLE.

LOCUT. VIC. Il mangea un peu de _nentilles_. LOCUT. CORR. Il mangea un peu de _lentilles_.

C’est maintenant une faute si grossière de dire _nentille_ pour _lentille_, que, malgré la mention accordée à ce mot par le Dictionnaire de Trévoux, nous n’aurions pas daigné nous y arrêter, sans le rapprochement assez curieux qu’il nous a donné lieu de faire entre le français du 17ᵉ siècle et celui de nos jours.

Du temps de Ménage, celui qui aurait dit des _lentilles_ eût passé pour un provincial ignorant. Il fallait prononcer _nentilles_ pour être réputé homme de cour. Il ne convenait aussi qu’aux rustres de cette époque de dire: un _canif_, de la _cassonade_, un _fusilier_, un _chirurgien_, une _tabatière_, etc., au lieu d’un _ganif_, de la _castonade_, un _fuselier_, un _cirurgien_, une _tabakière_, etc. Les gens du bel air d’autrefois courraient grand risque, comme on le voit, de passer aujourd’hui pour des rustres.

_Lentille_ vient de _lenticula_, diminutif de _lens_.

NETTAYER.

PRONON. VIC. On a _nettayé_ l’appartement. PRONON. CORR. On a _nettoyé_ l’appartement.

Les anciens grammairiens voulaient qu’on écrivît et qu’on prononçât _nettéier_. Les grammairiens modernes veulent qu’on écrive et qu’on prononce _nettoyer_.

NINE.

LOCUT. VIC. C’est une rose _nine_. LOCUT. CORR. C’est une rose _naine_.

RÈGLE GÉNÉRALE. Le féminin des adjectifs terminés par une consonne se forme en ajoutant un _e_ muet au masculin: _nain_ doit donc faire _naine_.

NOËL.

LOCUT. VIC. Il vint me voir _à la noël_. LOCUT. CORR. Il vint me voir _à noël_.

On ne dit pas _la Noël_ comme on dit _la Pentecôte_, _la Toussaint_. On trouve toujours _Noël_ sans article dans nos bons écrivains anciens et modernes. Ce mot ne désignait pas exclusivement autrefois la fête de la naissance du Christ; c’était un cri qui servait à exprimer publiquement la joie le jour de la naissance des princes et de l’entrée des rois dans les villes.

Ce jour vint le Roy à Vernueil, Où il fut reçu à grand joie Du peuple joyeux à merveil, Et criant _Noël_ par la voye.

(MARTIAL _de Paris_.)

«Il est certain que, l’an 1631, époque de sa mort, la rivière arrêta son cours la veille de _la Noël_, ce qui, dit-on, présage immanquablement la mort des rois de Suède.» (_Mémoires de Christine_, t. I.)

Il fallait: la veille de _Noël_.

NOGAT.

LOCUT. VIC. Comment trouvez-vous ce _nogat_ blanc? LOCUT. CORR. Comment trouvez-vous ce _nougat_ blanc?

Si l’on en croit le méridional abbé Féraud, _nougat_ est un mot du patois provençal. Ce sont les beaux parleurs d’Aix ou de Marseille qui ont créé _nogat_, et ont prétendu nous le donner pour un mot français. Voyez la présomption! Faites du patois, Messieurs du pays d’_Oc_; c’est à nous, gens du pays d’_Oil_, qu’il appartient de faire du français. Et avec votre patois encore, quand cela nous plaît.

«Du _noga_, composé avec des noisettes, des pignons de pin, des pistaches et du miel de Narbonne.» (BÉRENGER, _Soirées provençales_.)

Lisez _nougat_.

NONANTE _voyez_ SEPTANTE.

NOUVEAU.

Pourquoi un auteur se croit-il toujours obligé d’ajouter l’épithète de _nouveau_ à l’ouvrage qu’il publie sur un sujet déjà traité, soit par lui, soit par un autre? Le lecteur, en faisant le rapprochement de la date du livre avec le moment où il lit ce livre, ne voit-il pas tout de suite s’il est réellement nouveau? et s’il ne l’est pas, croit-on que le titre puisse lui en imposer? Que nous fait aujourd’hui que Bouhours ait intitulé un volume de remarques sur la langue: _Nouvelles_ remarques, etc. Le _millésime_ du livre est l’acte de naissance qui dépose de l’âge de ce ci-devant jeune homme qui, avec son siècle et demi d’existence, ose afficher la prétention d’être toujours jeune. Il y a donc ici ridicule, mais il y a au moins bonne foi. En est-il de même des œuvres de musique qui ne portent jamais de date (ce dont on peut avoir quelque sujet de s’étonner) et qui se parent si souvent du titre de _nouveaux_? Que dites-vous, par exemple, d’une sonate _nouvelle_ de Rameau? Supposez un homme qui ne connaisse pas ce célèbre musicien, et vous le verrez acheter, sur la foi d’un titre trompeur, du vieux pour du neuf. N’y a-t-il pas là évidemment du charlatanisme?

NOYAU.

PRONONC. VIC. _No-iau_. PRONONC. CORR. _Noi-iau_.

NOYÉ.

LOCUT. VIC. Secours aux _noyés_. LOCUT. CORR. Secours aux _noyans_.

«Secours aux _noyés_ est une expression reçue, mais une expression vicieuse. En effet, un _noyé_ est un homme mort dans l’eau, un cadavre; et certes les secours ne sont pas pour les cadavres. On aurait dû dire: secours aux _noyans_, comme on dit: secours aux _mourans_. Secours aux _noyés_ est aussi absurde que le serait secours aux _morts_.» (MARLE, _Précis d’Orthologie_.)

NU.

ORTH. VIC. { On l’a trouvé _nue_ tête et _nus_ pieds. { Il a ce bien en _nue_ propriété.

ORTH. CORR. { On l’a trouvé _nu_-tête et _nu_-pieds. { Il a ce bien en _nu_-propriété.

L’adjectif _nu_ est variable pour le substantif qui le précède, et invariable pour celui qui le suit.

_Nu_ doit toujours être joint par un trait d’union au substantif devant lequel il est placé.

NUMÉRO.

LOCUT. VIC. Paris, 97, rue Richelieu. LOCUT. CORR. Paris, rue Richelieu, no 97.

Imiter, et même imiter fort bien ce qui est fort bon, n’est pas faire œuvre de génie; mais imiter ce qui est mauvais, c’est assurément faire œuvre de sot, et c’est précisément cette œuvre de sot que nous faisons, lorsque nous énonçons dans une adresse, à la manière des Anglais, d’abord le nom de la ville, puis le numéro de la maison, et enfin le nom de la rue. Il nous a toujours paru plus logique (et, malgré la mode, nous conservons aujourd’hui la même opinion) de commencer par désigner la ville, ensuite la rue, et en dernier lieu le numéro, parce que c’est réellement dans cet ordre que se trouve l’importance relative de ces indications. Bien certainement, lorsqu’il s’agit de trouver quelqu’un, la première chose à savoir, c’est le lieu qu’il habite; la seconde, le nom de la rue où il demeure, et le numéro de la maison est d’une importance si petite, qu’on parviendrait souvent, sans le connaître, au but de ses recherches.

La mode peut être bonne pour les habillemens, et encore seulement pour les habillemens de femmes, mais de grâce gardons-nous bien de la laisser se mêler de notre langue qui a déjà bien assez de caprices sans cela.--Numéro doit prendre un _s_ au pluriel. C’est là le sentiment de l’Académie.

OASIS.

LOCUT. VIC. Nous trouvâmes enfin _un oasis_. LOCUT. CORR. Nous trouvâmes enfin _une oasis_.

Les Dictionnaires qui donnent le mot _oasis_ (et celui de l’Académie de 1802 n’est pas de ce nombre) le font féminin. Cela devait être, d’après l’étymologie arabe. _Oasis_ est aussi féminin en latin: _oasis magna_, _oasis parva_. (Dict. géogr. de Vosgien.)

On lit dans Malte-Brun (_Traité élémentaire de géogr. t. II, p. 232_): «Au milieu de ces mers de sable, apparaissent çà et là, comme des îles, ces _verdoyantes oasis_, qui offrent au milieu de la plus fatigante stérilité, le contraste consolant de quelques terrains doués de la fertilité la plus riche.»

M. V. Jacquemont (_Corresp. sur l’Inde_, t. I.) l’a cru masculin: «Nous sommes descendus à l’entrée d’_un oasis délicieux_.» Il fallait _une oasis délicieuse_.

OBÉI.

LOCUT. VIC. Ces lois ne sont pas _obéies_. LOCUT. CORR. Ces lois ne sont pas _observées_.

_Obéir_, quoique verbe neutre, peut être employé passivement, mais seulement lorsqu’il est question de personnes:

Vous êtes _obéie_, Vous n’avez plus, Madame, à craindre pour sa vie.

(RACINE. _Bajazet_. Act. III, sc. IV.)

Nous ne croyons pas qu’on trouve dans un bon auteur aucun exemple d’_obéi_ qualifiant un nom de chose. C’est déjà une assez bizarre exception que ce participe puisse qualifier un nom de personne, car _obéir_ est peut-être le seul verbe neutre qui ait un passif.

OBSERVER.

LOCUT. VIC. Je _vous observerai_ qu’il est trop tard. LOCUT. CORR. Je _vous ferai observer_ qu’il est trop tard.

«On ne trouvera dans _aucun bon écrivain_, dit M. Ch. Nodier (_Examen crit. des Dict._), ce verbe _observer_ avec l’acception que je lui trouve maintenant partout: je vous _observe_, pour je vous fais remarquer. On _observe_ une chose, on _fait observer_ une chose; mais on _n’observe_ pas une chose à quelqu’un: règle que je ne ferais pas _observer_, si on _l’observait_ un peu mieux.»

Nous lisons dans M. Guizot (_Tr. de Gibbon_), «Mais Lucilien... eut l’indiscrétion d’_observer_ à Julien, etc.»

Voici une anecdote sur Domergue qui fera voir combien le solécisme que nous signalons dans cet article paraissait intolérable à ce grammairien. «Un abcès dans la gorge le suffoquait et le retenait au lit. Son médecin s’approche en lui disant: Si vous ne prenez point ce que je vous ordonne, je _vous observe que_....--Ah! misérable! s’écrie le moribond, transporté d’une sainte colère, n’est-ce pas assez de m’empoisonner par tes remèdes? Faut-il encore qu’à mon dernier moment tu viennes m’assassiner par tes solécismes? Va-t-en!..... à ces mots, prononcés avec impétuosité, l’abcès crève, la gorge se débarrasse, et, grâce au solécisme, le grammairien est rendu à la vie.» (M. BALLIN, _Manuel des amat. de la langue française_.)

OBSTINER.

LOCUT. VIC. Ne m’_obstinez_ pas ce fait-là. LOCUT. CORR. Ne me _soutenez_ pas ce fait-là.

_Obstiner_ ne s’emploie plus dans le sens de _soutenir_ ni même de _contrarier_. Ce verbe prend toujours la forme pronominale: il _s’obstine_ à rimer. Cette phrase du grammairien Furetière: «il m’_a obstiné_ que cette nouvelle était vraie» (_Dict. univ._), prononcée dans un salon du beau monde, donnerait certainement aujourd’hui, sous le rapport de l’instruction, la plus mince idée de la personne qui ferait un tel emploi du verbe _obstiner_.

Le Dictionnaire de l’Académie donne cependant _obstiner_ comme verbe actif simple, mais il le désigne comme _familier_. C’est lui faire encore trop d’honneur. Cette expression n’appartient plus à notre langue.

OCTANTE (_voyez_ SEPTANTE).

ŒUVRE.

LOCUT. VIC. Vous avez fait _un œuvre méritoire_. LOCUT. CORR. Vous avez fait _une œuvre méritoire_.

_Œuvre_, dans la signification d’action, de production de l’esprit, de banc des marguilliers à l’église, est féminin.

Dans le sens d’ouvrages d’un musicien, d’un graveur, de pierre philosophale (le grand œuvre), il est masculin.

Nos poètes ont souvent donné au mot _œuvre_, signifiant ouvrage de l’esprit, le genre masculin. C’est une licence.

Sans cela toute fable est _un œuvre imparfait_.

(LA FONTAINE, fab. II, liv. 12.)

OFFICE.

LOCUT. VIC. La cuisine est grande, mais _l’office_ est _petit_. LOCUT. CORR. La cuisine est grande, mais _l’office_ est _petite_.

_Office_ est féminin quand il signifie 1º le lieu où l’on prépare tout ce qu’on sert sur la table pour le dessert; 2º les domestiques qui mangent dans ce lieu; 3º l’art de faire, de préparer le dessert. Dans ses autres acceptions il est masculin.

OMBRAGEUX.

LOCUT. VIC. Voyez ce sentier _ombrageux_. LOCUT. CORR. Voyez ce sentier _ombreux_.

Lorsque le mot _ombrage_ signifie _défiance_, _soupçon_, son adjectif est _ombrageux_: «Pygmalion était _ombrageux_ jusque dans les moindres choses» (FÉNELON, _Tél._); lorsqu’il signifie _amas de branches_, _de feuilles qui donnent de l’ombre_, l’adjectif _ombreux_ vient prendre la place d’_ombrageux_.

Et souvent, des deux bords de nos vallons _ombreux_, Ces lits contemporains se répondent entre eux.

(DELILLE. _Trois Règnes._ Ch. IV).

OMBRELLE.

LOCUT. VIC. Mon _ombrelle_ est _tout neuf_. LOCUT. CORR. Mon _ombrelle_ est _toute neuve_.

_Ombrelle_ a été autrefois masculin: «Les _ombrelles_, de quoy, depuis les anciens Romains, l’Italie se sert, chargent plus les bras _qu’ils_ ne deschargent la teste.» (MONTAIGNE, _Ess._ liv. 3, ch. 9.) Ce mot est aujourd’hui féminin, conformément à son étymologie latine.

OMNIBUS.

LOCUT. VIC. Où _cette omnibus_ conduit-_elle_? LOCUT. CORR. Où _cet omnibus_ conduit-_il_?

«Ce nouveau substantif, dit M. Girault-Duvivier (_Grammaire des Gramm._), sur le genre duquel on n’est pas encore fixé, nous semble devoir être du masculin, comme le sont en général les mots qui, dérivant du latin, sont masculins ou neutres. Les personnes qui font le mot _omnibus_ féminin invoquent l’ellipse du substantif _voiture_; mais ce motif suffit-il pour écarter celui que nous donnons? On peut avoir dans l’esprit le mot _carrosse_ aussi bien que le mot _voiture_.»

ONDAIN.

LOCUT. VIC. Ce faucheur a fait quatre _ondains_. LOCUT. CORR. Ce faucheur a fait quatre _andains_.

Un _andain_ est une rangée de foin, formée successivement avec la faux, et qu’on n’a pas encore remuée avec la fourche.

Les _ondins_ sont les génies qui habitent les ondes, mythologiquement parlant, bien entendu.

Les étymologistes font venir _andain_ du verbe italien _andare_, aller, marcher.

Des amateurs de pittoresque croient fort possible que l’expression correcte soit _ondain_, parce que, disent-ils, les courbes que dessine l’herbe tombant sous le tranchant de la faux, ressemblent assez aux cercles d’une _onde_ agitée.

ONGLE.

LOCUT. VIC. Vos _ongles_ sont trop _longues_. LOCUT. CORR. Vos _ongles_ sont trop _longs_.

Ce substantif est masculin, malgré ce vers de La Fontaine:

Elle sent son _ongle maligne_.

(FAB. Liv. VI, f. XV).

et malgré Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._) qui écrit: _ongles fleuries_.

ONZE.

PRONONC. VIC. Il _était tonze_ heures. PRONONC. CORR. Il _étai onze_ heures.

L’usage, fixé par l’Académie et nos meilleurs grammairiens, est décidément aujourd’hui en faveur de l’aspiration de l’_o_ dans les mots _onze_ et _onzième_.

OPUSCULE.

LOCUT. VIC. _Cette opuscule_ est _intéressante_. LOCUT. CORR. _Cet opuscule_ est _intéressant_.

Il y a deux siècles, l’usage voulait que ce mot fût féminin; aujourd’hui il le veut masculin. _È sempre bene_, à cette petite différence près cependant, que l’usage d’autrefois ne reposait que sur le caprice, et que celui d’aujourd’hui peut se fonder sur l’étymologie.

ORANG-OUTANG.

PRONONC. VIC. C’est un _horan-outang_. PRONONC. CORR. C’est un _noran-goutang_.

Buffon (Tome XVIII, édit. 1832), dit toujours _l’orang-outang_, _cet orang-outang_, etc. «On pourrait regarder _l’orang-outang_ comme le premier des singes, ou le dernier des hommes.»

_Orang-outang_ est un mot malais qui signifie _homme sauvage_.

ORANGE (FLEUR D’)

LOCUT. VIC. { Un bouquet de _fleur d’orange_. { Boire de l’eau de _fleur d’orange_.

LOCUT. CORR. { Un bouquet de _fleurs d’oranger_. { Boire de l’eau de _fleur d’oranger_.

Dit-on une fleur de pomme, une fleur de prune, une fleur de cerise? non, car ce sont les pommiers, les pruniers, les cerisiers, qui ont des fleurs, et non les pommes, les prunes, les cerises. L’analogie veut donc que l’on dise une _fleur d’oranger_, et comme un bouquet est évidemment composé de plusieurs fleurs, nous ajoutons un _s_ au mot _fleur_ dans cette locution: un bouquet de _fleurs d’oranger_, où l’on fait communément deux fautes, en mettant 1º _fleur_ au singulier, et 2º _orange_ pour _oranger_. Cette dernière faute se trouve dans le Dict. de l’Académie (1802).--Quant à la liqueur nommée eau de fleur d’orange, on voit qu’il faut aussi écrire _eau de fleur d’oranger_, puisque cette liqueur est faite avec la fleur de l’oranger, et non avec l’orange. L’Académie dit de l’eau de fleur d’_orange_, et nous sommes surpris que cette incorrection de langage ait échappé au minutieux et caustique investigateur des erreurs de son Dictionnaire.

ORGE.

LOCUT. VIC. De l’_orge nu_, _perlé_, _mondé_. LOCUT. CORR. De l’_orge nue_, _perlée_, _mondée_.

L’_orge_ sur pied est du genre féminin, disent les grammaires, _voilà de belles orges_; _l’orge_ en grains est du genre masculin: _Cet orge est beau_. Le commerce (dans son _almanach_ du moins), ne se soumet pas à cette distinction, et écrit _orge perlée_, _mondée_, etc. Nous l’en félicitons, dans l’intérêt de notre langue, à laquelle on rend certainement un plus grand service en effaçant une exception qu’en la créant.

«On faisait autrefois le mot _orge_ masculin, dit Laveaux (_Dict. des diff._); il a plu à l’Académie de le faire féminin, et on l’a fait féminin: _de l’orge bien levée, de belles orges_. Cependant il est resté masculin dans ces deux phrases: _de l’orge mondé_, _de l’orge perlé_. L’Académie aurait pu, et peut-être dû le faire féminin dans ces deux expressions.»

Domergue voulait que le mot _orge_ fût, d’après son étymologie (_hordeum_), toujours masculin.

ORGUE.

LOCUT. VIC. Voici _une belle orgue_. LOCUT. CORR. Voici _un bel orgue_.

_Orgue_, d’après son étymologie (_organum_), doit être masculin, puisque le neutre manque à notre langue.

On lit dans nos grammaires (celles de Wailly, de Sicard, de Noël et Chapsal, de Girault-Duvivier, etc.): «_Orgue_ est masculin au singulier, et féminin au pluriel.»

De sorte que, dans cette phrase: «Nous avons deux _orgues expressifs_ de lui (M. Muller) à l’exposition, et les personnes qui ont entendu _celui_ d’Erard ne trouvent _ceux_ de M. Muller _inférieurs_ en aucune partie» (_National_, 26 juin 1834); dans cette phrase, disons-nous, il eût fallu, selon la grammaire (la Grammaire scolastique, il est vrai), employer tour à tour le féminin et le masculin, et dire successivement: Deux _orgues expressives_, _celui_, _celles_, en parlant du même instrument. Quel galimathias! Le _National_ avait une option à faire entre la routine et le bon sens: le _National_ s’est déclaré pour le bon sens.

ORTHOGRAPHER.

LOCUT. VIC. Ce mot est mal _orthographé_. LOCUT. CORR. Ce mot est mal _orthographié_.

«Un jour qu’on devait jouer l’_Idoménée_ de Le Mierre, mademoiselle Clairon s’aperçoit que les affiches indiquent _Ydoménée_ avec un _Y_; fort en colère, elle mande aussitôt l’imprimeur à l’assemblée de la Comédie, et le tance vertement. Celui-ci rejette la faute sur le semainier, dont il assure que la copie porte un _Y_.--Impossible! dit l’actrice superbe, car il n’y a point de comédien qui ne sache parfaitement _ortographer_.--Pardon, mademoiselle, reprend l’imprimeur avec un malin sourire, mais il me semble qu’il faut dire _orthographier_.» (_Glossaire génevois._)

OU (LA).

LOCUT. VIC. C’est _là où_ je l’ai vu. LOCUT. CORR. C’est _là que_ je l’ai vu.

Quand l’adverbe de lieu _là_ est précédé de la locution _c’est_, il faut le faire suivre de _que_; c’est _là que_ je l’ai vu. Mais quand il n’en est pas précédé, il faut _où_. Je l’ai vu _là où_ vous êtes.

«_Là où_, dit M. Girault-Duvivier (_Grammaire des Gram._), signifiant _dans cet endroit_ (et précédé de l’expression _c’est_, aurait-il dû ajouter), est unanimement réprouvé. On dit: _c’est_ là que _je demeure_, et non, _c’est_ là où _je demeure_, _c’est_ là que _je veux aller_, et non, _c’est_ là où _je veux aller_. La raison en est qu’il y aurait deux adverbes où le verbe ne demande qu’une seule modification.»

OUBLI.

LOCUT. VIC. Voulez-vous manger _un oubli_? LOCUT. CORR. Voulez-vous manger _une oublie_?

Les _oublies_ sont cette sorte de pâtisserie mince, croustillante et de figure conique, que les enfans aiment tant.

On disait en vieux français des _oublées_, et ce mot était aussi féminin.

A grant plenté i ont trovées _Oublées_ bien _envelopées_ Dedenz une blanche toaille.

(_Roman du Renard._ V. 3087.)

OUEST.

Il y a en France deux prononciations bien distinctes des mots _ouest_, _est_ et _sud_. L’une est la prononciation générale, que nous ne peindrons pas, parce qu’elle est assez connue; l’autre est la prononciation exceptionnelle en usage parmi les marins, et qui, dans certains noms composés des rumbs de vent, et seulement dans ces noms composés, change _ouest_ en _oua_, _est_ en _et_ et _sud_ en _sur_, comme _nord-ouest_, _sud-est_, _sud-ouest_, _nord-est_ qui se prononcent _noroua_, _sué_, _suroua_, _nordé_. Nous ne pouvons certainement pas engager nos compatriotes à adopter une prononciation tout-à-fait hétéroclite, et nous sommes même loin d’y songer, mais comme il faut hurler avec les loups, les loups de mer bien entendu, nous croyons que toute personne qui sera appelée à exercer quelque autorité sur nos marins, fera fort bien de ne pas trop dédaigner leur manière de prononcer les noms des vents. Il faut songer que si leur prononciation excite de notre part le rire moqueur, la nôtre produit sur eux le même effet; la raison est, il est vrai, pour nous, mais le matelot qui prononce mal, croit aussi l’avoir pour lui, et un _nord-ouest_ prononcé devant lui avec pureté, aura bien certainement pour effet infaillible de lui faire croire que celui qui l’a dit n’est qu’un Parisien; c’est-à-dire ce qu’il y a de plus anti-marin au monde, dans l’opinion des marins. Le passage suivant d’un de nos premiers romanciers maritimes, vient à l’appui de ce que nous venons de dire.

«Au moment où l’acteur chargé du rôle du _capitaine Sabord_ doit dire: _Il fallait un vent de nord-est pour nous relever de la côte_, le marin de coulisses se trompe, et parle d’un vent de _nord-ouest_, et en prononçant encore ce dernier terme comme il est écrit. Tanguy, à cette expression qui résonne assez mal à son oreille, semble se réveiller d’un somme, et se met à crier de sa grosse voix d’ancien aide-canonnier: _Dis donc un vent de nordais et non pas de norois, espèce de Parisien, puisque la côte court nord et sud!_ A cette sauvage interruption qui n’amuse qu’une partie du public, le parterre hurle: _à la porte le vieux borgne! à la porte!_» (CORBIÈRE, _Les Pilotes de l’Iroise_.)

OUÈTE.