Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

Part 15

Chapter 153,328 wordsPublic domain

«_Se méfier_ exprime un sentiment plus faible que _se défier_. Cet homme ne me paraît pas franc, je m’en _méfie_; cet autre est un fourbe avéré, je m’en _défie_. _Se méfier_ marque une disposition passagère et qui pourra cesser; _se défier_ est une disposition habituelle et constante. Il faut _se méfier_ de ceux qu’on ne connaît pas encore, et se _défier_ de ceux par lesquels on a déjà été trompé. _Se méfier_ appartient plus au sentiment dont on est affecté actuellement; _se défier_ tient plus au caractère, etc.» (_Dict. de l’Acad._ 1802.)

MÉGARD.

LOCUT. VIC. Il a fait cela par _mégard_. LOCUT. CORR. Il a fait cela par _mégarde_.

_Mégarde_ est composé de la particule péjorative _mé_ et du substantif _garde_. Ainsi _mégarde_ équivaut à _mauvaise garde_, c’est-à-dire manque d’attention, comme _mécontent_ équivaut à _mal-content_, _mépriser_ à _priser_ (estimer) _mal_, etc.

MEMBRÉ.

LOCUT. VIC. Cet homme est bien _membré_. LOCUT. CORR. Cet homme est bien _membru_.

Selon l’Académie et les meilleurs lexicographes, _membru_ est le seul mot dont on doive se servir pour signifier _qui a les membres gros et puissans_. _Membré_ est aussi un mot français, mais ce mot appartient exclusivement au _jargon frivole_, comme dit La Fontaine, connu sous le nom de _blason_. On dit que les jambes et les cuisses des aigles et d’autres animaux sont _membrées_ quand elles sont d’un émail différent de celui de l’animal.

MÊME.

{ Les passions assiègent tous les hommes, les plus LOCUT. VIC. { sages _mêmes_. { Vous faites des fautes, dites-vous, les savans { _même_ en font.

{ Les passions assiègent tous les hommes, les plus LOCUT. CORR. { sages _même_. { Vous faites des fautes, dites-vous, les savans { _mêmes_ en font.

_Même_ est adverbe dans le premier exemple; il est adjectif dans le second.

«_Même_, dit Laveaux (_Dict. des diff._), est adverbe quand il est employé dans la signification d’_aussi_, _plus_, _encore_, et qu’il peut, sans que le sens de la phrase soit altéré, se transposer, c’est-à-dire être mis indifféremment avant ou après le substantif ou le pronom, en y joignant la conjonction _et_. On dira donc:

J’enlèverais ma femme à ce temple, à vos bras; Aux dieux _même_, à nos dieux, s’ils ne m’exauçaient pas.

(VOLTAIRE, _Olympie_.)

«_Les animaux_, _les plantes_ même _étaient au nombre des divinités égyptiennes_. (De Wailly); sans altérer le sens de la phrase on pourrait dire, _j’enlèverais ma femme à ce temple, à vos bras_, _et_ même _aux Dieux_. _Les animaux et_ même _les plantes_, etc. Dans _les libertins_, _les impies_ même _tremblent à la vue de la mort_, il faut écrire _même_ sans _s_, parce qu’on peut dire sans altérer le sens de la phrase, _les libertins et_ même _les impies tremblent à la vue de la mort_. Mais dans _les impies_ mêmes _tremblent à la vue de la mort_, il faut écrire _mêmes_ avec un _s_, parce qu’on peut dire _les impies eux_ mêmes _tremblent à la vue de la mort_. Racine a dit:

Ces murs _mêmes_, seigneur, peuvent avoir des yeux.... Les Grecs _mêmes_ sont las de servir sa colère.

«C’est Hippocrate qui voulut que ses erreurs _mêmes_ fussent des leçons.» (BARTHÉLEMY.)

MÊME CHOSE.

LOCUT. VIC. Je ferai cela _la même chose_. LOCUT. CORR. Je ferai cela _de même_.

Cette expression est fort usitée; elle est cependant passablement ridicule.

MENUSIER.

LOCUT. VIC. C’est un _menusier_. LOCUT. CORR. C’est un _menuisier_.

MERCREDI.

PRONONC. VIC. Venez _mécredi_. PRONONC. CORR. Venez _mercredi_.

Du temps de Vaugelas, la cour prononçait et écrivait même _mécredi_, en dépit d’une des étymologies les moins douteuses qu’il y ait peut-être dans notre langue. L’absurdité venait de haut lieu: elle fut bien accueillie par le public.

Nous ignorons comment la cour prononce aujourd’hui ce mot, et franchement nous ne nous en occupons guère, par la raison que la cour a perdu, entre autres droits, celui de régler le langage; mais nous savons fort bien que la nation prononce généralement _mercredi_, et cette autorité nous suffit.

MÉTAL, MÉTAIL, MÉTEIL.

LOCUT. VIC. { J’ai acheté un setier de _métail_. { Ses boutons sont en _métail_.

LOCUT. CORR. { J’ai acheté un setier de _méteil_. { Ses boutons sont en _métal_.

Les personnes qui ne connaissent pas bien leur langue confondent ordinairement les trois mots _métal_, _métail_ et _méteil_, qui ont cependant des significations différentes.

Un _métal_ est un corps minéral qui se forme dans les entrailles de la terre, et qui est fusible et malléable.

Un _métail_ est une matière composée dans laquelle il entre des métaux.

Du _méteil_ est un mélange de froment et de seigle.

Ces définitions sont celles du _Dict. de l’Acad._ (1802.)

MEULIÈRE (PIERRE).

LOCUT. VIC. C’est de la pierre _meulière_, ou _molière_. LOCUT. CORR. C’est de la pierre _de meulière_.

_Meulière_ étant un substantif doit être précédé de la préposition _de_, qui marque son rapport avec le substantif _pierre_.

MICHEL-ANGE.

Ceux qui tiennent à prononcer ce nom célèbre comme on le prononce en italien, sauront qu’ils doivent dire _Mikel-Ange_. Nous ne croyons pas, au reste, qu’on puisse, à l’exemple de certains grammairiens, accuser de prononciation _vicieuse_ les personnes qui disent en français _Michel-Ange_. Où a-t-on été fourrer le vice? C’est sans doute un devoir de parler purement sa langue; ce n’en est pas un de savoir les langues étrangères.

MIDI.

LOCUT. VIC. Je le verrai demain vers _les midi_, _sur les midi_. LOCUT. CORR. Je le verrai demain vers _midi_.

«Il n’y a pas, dit fort bien M. Blondin (_Manuel_, etc.), plusieurs _midi_, et l’on ne va pas _sur_ les heures comme on va _sur_ l’eau, ou _sur_ la glace.»

_Sur le midi_ est donc aussi une mauvaise expression qu’il vaut mieux remplacer par un équivalent. _Après une marche longue et pénible_, _ils arrivèrent_, sur le midi, _chez l’ami de Fergus_, etc. (DEFAUCONPRET, _Waverley_, ch. XXIV.) Lisez: _à midi à peu près_.

MIEUX (DES).

LOCUT. VIC. Mon fils a répondu _des mieux_. LOCUT. CORR. Mon fils a répondu _fort bien_.

«_Des mieux_; expression basse et nullement correcte. Vaugelas ne pouvait la souffrir.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)

MILLE.

{ Marot est mort en l’an _mille_ cinq cent ORTH. VIC. { quarante-quatre. { L’an deux _mille_ deux cent neuf du monde. { Trois _mil_ hommes arrivèrent au secours de la ville.

{ Marot est mort en l’an _mil_ cinq cent quarante-quatre. ORTH. CORR. { L’an deux _mil_ deux cent neuf du monde. { Trois _mille_ hommes arrivèrent au secours de la { ville.

Tous les grammairiens reconnaissent que le mot _mil_ doit s’écrire ainsi lorsqu’il exprime une date, un millésime. Domergue, suivi par Laveaux, veut cependant que l’on écrive _mille_ lorsque ce mot est multiplié par un autre nom de nombre. Il suit de là que Mercier, qui a intitulé un de ses ouvrages: _L’an deux_ mille _quatre cent quarante_ aurait bien écrit _mille_ en deux syllabes, tandis que notre Béranger, dans sa jolie chanson de _la Prédiction de Nostradamus_, aurait fait un solécisme:

En l’an _deux mil_, date qu’on peut débattre, etc.

Selon nous le contraire a lieu. Le solécisme est à Mercier, et la pureté de langage à Béranger, poète correct s’il en fut jamais. Béranger aura probablement été guidé en cette circonstance par cette admirable justesse d’esprit qui l’a toujours distingué, non-seulement des chansonniers, ses prétendus confrères, mais de presque tous les poètes de notre époque, et nous sommes un peu fâché, nous l’avouerons, de voir des grammairiens distingués vaincus dans leur spécialité par un poète. Pourquoi ces grammairiens s’avisent-ils aussi d’être inconséquens?

MINABLE.

LOCUT. VIC. Son ami a l’air bien _minable_. LOCUT. CORR. Son ami a l’air bien _pauvre_.

Nous repoussons ce mot parce que nous ne le croyons réellement digne que d’un langage _minable_. Nous ne l’avons jamais lu dans un ouvrage bien écrit, ni entendu dans la conversation des gens bien élevés. En vérité notre langue peut bien faire le sacrifice d’un terme de mépris pour la pauvreté; elle en a tant d’autres à sa disposition.

MINIME.

LOCUT. VIC. C’est d’un intérêt trop _minime_. LOCUT. CORR. C’est d’un intérêt trop _petit_.

«_Minime_, très-petit; c’est un superlatif: il ne doit donc pas être employé avec des adverbes de comparaison. Ce droit est en général _si minime_ que, etc. (NECKER.) c’est comme si l’on disait _si meilleur_, _si pire_, etc.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)

Dans cette phrase: donnez-moi _la minime_ partie de vos biens, _minime_ est régulièrement employé puisque sa signification est celle de _la plus petite_.

MINUIT.

LOCUT. VIC. Cela m’arriva vers _le minuit_, vers _les minuit_. LOCUT. CORR. Cela m’arriva _vers minuit_.

Autrefois on disait _la minuit_.

Aussi lorsque la nuit étend ses sombres voiles, Que la lune brillante, au milieu des étoiles D’une heure pour le moins a passé _la minuit_.

(SARRAZIN.)

Cette expression valait infiniment mieux que les deux premières, en ce qu’elle se rattachait au moins à l’étymologie, et puisqu’on l’a abandonnée, il nous semble assez raisonnable de ne pas lui en substituer une autre qui serait tout-à-fait absurde. Le mot _minuit_ est aujourd’hui employé sans article; il est masculin et singulier: _minuit est sonné_.

MISÉRABLE.

LOCUT. VIC. Avoue tes crimes, _misérable_. LOCUT. CORR. Avoue tes crimes, _scélérat_.

Un _misérable_ signifie en français un coquin, un scélérat, et un homme pauvre. Nous avons cependant un proverbe qui dit: pauvreté n’est pas vice.

Appliquer indifféremment la même épithète aux gens nécessiteux et aux gens criminels est vraiment une infamie dont un peuple généreux comme le peuple français devrait rougir. C’est un manque d’égards pour le malheur qui ne peut être excusé que par un manque absolu de réflexion.

MISSERJAN (POIRE DE).

LOCUT. VIC. Mangez cette poire de _Misserjan_. LOCUT. CORR. Mangez cette poire de _Messire-Jean_.

Messire Jean était probablement quelque hobereau ou quelque curé de campagne qui cultivait avec soin les arbres fruitiers. Des braconniers de l’endroit, suivant, au commencement de l’hiver, la piste de quelque lièvre, pénétrèrent dans l’auguste verger, s’y régalèrent de poires ordinaires, mais que le triple attrait du larcin, du lieu et de la saison leur fit trouver extraordinairement bonnes, et dès-lors Messire Jean aura passé, à son grand détriment, pour avoir des poires sans pareilles, qu’on aura cru, en conséquence, ne pouvoir convenablement désigner que par son nom.

MOGNON.

LOCUT. VIC. Il a un _mognon_. LOCUT. CORR. Il a un _moignon_.

De _moign_, mot qui, en breton, signifie _manchot_, _estropié de la main ou du bras_. (LEGONIDEC, _Dict. Celto-Breton_.)

MOINDREMENT.

LOCUT. VIC. Ne faites pas _le moindrement_ de bruit. LOCUT. CORR. Ne faites pas _le moindre_ bruit.

_Moindrement_ est un barbarisme.

MOINE.

PRONONC. VIC. _Mo-ène_. PRONONC. CORR. _Mo-ane_.

Prononcez de même _aigremoine_, _antimoine_, _avoine_, _chanoine_, _macédoine_, _patrimoine_, _péritoine_, etc.

MOINS (PAS).

LOCUT. VIC. Il regimbait; _pas moins_ il l’a fait. LOCUT. CORR. Il regimbait; _cependant_ il l’a fait.

Cette manière de parler est détestable; _pas moins_ ne peut jamais avoir la signification de _cependant_. Les phrases suivantes indiqueront dans quel sens on doit employer cette locution. _Il ne faut_ pas moins _qu’une raison aussi forte pour me déterminer à..... Cela n’a_ pas moins _de trente pieds._

MOIRON, MORON.

LOCUT. VIC. Voici du _moiron_, du _moron_ pour vos oiseaux. LOCUT. CORR. Voici du _mouron_ pour vos oiseaux.

_Moron_ se disait encore du temps de Ménage.

MON, TON, SON, MA, TA, SA, ETC.

LOCUT. VIC. La jeune Marie a mal _à ses_ dents. LOCUT. CORR. La jeune Marie a mal _aux_ dents.

Quand on dit: _La jeune Marie a mal aux dents_, est-il quelqu’un d’assez peu intelligent pour croire qu’il soit ici question du mal de dents d’une autre personne que la jeune Marie? Non, car cela serait absurde, et l’absurde ne se suppose pas. Supprimez donc dans tous les cas semblables, l’adjectif possessif qui forme pléonasme, et remplacez-le par l’article. _Il a ses mains tout écorchées_, _j’ai une douleur à_ mon _pied droit_, mon _bras gauche_ me _fait mal_, dites: _il a les mains tout écorchées_, _j’ai une douleur_ au pied _droit_, le _bras gauche_ me _fait mal_.

MONDE.

LOCUT. VIC. _Tout le monde disent_ qu’il est parti. LOCUT. CORR. _Tout le monde dit_ qu’il est parti.

Les collectifs généraux veulent le singulier, les collectifs partitifs le pluriel. _La foule disparut. La plupart voulurent sortir._

Les collectifs généraux veulent le singulier, parce que l’esprit, en les énonçant, fait abstraction complète du nombre de personnes ou de choses qui les composent, et ne voit plus en eux qu’une masse, qu’une unité.

Les collectifs partitifs veulent le pluriel, parce qu’ils représentent évidemment plusieurs objets qu’on ne compte pas, il est vrai, par paresse peut-être, mais qu’on peut au moins compter, et qui conservent ainsi entièrement leur caractère de pluralité.

MONNOYAGE, MONNOIE, MONNOYER, MONNOYEUR.

LOCUT. VIC. Le _monnoyage_ est un privilège. LOCUT. CORR. Le _monnayage_ est un privilège.

Depuis que l’ancienne prononciation de la diphthongue _oi_ a été altérée dans _monnoie_, qu’on écrit maintenant _monnaie_, et que l’orthographe de Voltaire est venue consacrer cette altération, on sent combien il serait ridicule d’écrire et de prononcer les dérivés de _monnaie_ par un _o_, lorsque ce mot s’écrit par un _a_.

MONTAIGNE.

PRONONC. VIC. _Montagne_ est un de nos grands écrivains. PRONONC. CORR. _Montaigne_ est un de nos grands écrivains.

Les meilleurs éditeurs de _Montaigne_, MM. Villemain, Am. Duval et Leclerc écrivent _Montaigne_ et non _Montagne_, comme affectent de le faire certaines personnes qui prétendent à tort, nous le croyons, soumettre un nom propre à l’altération qu’a éprouvée ce nom comme nom commun, et qui veulent conséquemment qu’on écrive aujourd’hui _Montagne_ au lieu de _Montaigne_, par suite du retranchement de l’_i_ dans les mots autrefois terminés en _aigne_, comme _campaigne_, _compaigne_, etc., et qu’on a changés en _campagne_, _compagne_, etc.

Si ce sentiment était adopté il faudrait donc, par analogie, dire _Lemaître_ au lieu de _Lemaistre_, _Prévôt_ au lieu de _Prévost_, et remplacer les noms propres formés de mots qui ont disparu de la langue, par les mots qu’on y a substitués. On dirait donc _Renard_ au lieu de _Goupil_, _La Vallée_ au lieu de _La Combe_, _Château_ au lieu de _Castel_. Cela serait absurde. Écrivez et prononcez toujours _Montaigne_, nom propre, quoique le nom commun _montagne_ s’écrive depuis fort long-temps sans _i_.

MONTER.

LOCUT. VIC. { _Je suis monté_ deux fois chez vous aujourd’hui. { _J’ai monté_ ici pour vous parler.

LOCUT. CORR. { _J’ai monté_ deux fois chez vous aujourd’hui. { _Je suis monté_ ici pour vous parler.

«Si l’on veut exprimer l’action de _monter_, il faut employer l’auxiliaire _avoir_. Il a monté _quatre fois à sa chambre pendant la journée_; il a monté _pendant trois heures au haut de la montagne_; il a monté _les degrés_; _la rivière_ a monté _de six pouces depuis hier_. Si, au contraire, on veut exprimer l’état qui résulte de l’action de _monter_, il faut employer l’auxiliaire _être_. Il est monté _dans sa chambre il n’y a qu’une heure_. _Votre père_ est-il monté _dans sa chambre? Oui_, il y est monté. _A quelle heure_ y a-t-il monté? c’est-à-dire a-t-il fait l’action d’y monter? Il y a monté _à huit heures_.

«Le vers suivant de Voltaire offre un exemple contraire à cette règle:

J’ai sauvé cet empire en arrivant au trône; J’en descendrai du moins comme j’y _suis monté_.

«Mais je soutiens que, sans le mauvais son de _j’y ai_, Voltaire aurait dit, _j’y ai monté_. C’est une licence qu’un usage abusif autorise, mais qui ne doit point tirer à conséquence.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._)

MONTER AU GRENIER.

LOCUT. VIC. Il est _monté_ au grenier. LOCUT. CORR. Il est _allé_ au grenier.

_Monter au grenier_ est un pléonasme comme _descendre à la cave_. _Aller_ peut, nous le pensons, remplacer avec avantage dans ces locutions les verbes _monter_ et _descendre_.

MONTER EN HAUT.

LOCUT. VIC. _Montez_ en haut. LOCUT. CORR. _Allez_ en haut.

Les expressions _monter en haut_, _descendre en bas_ présentent des pléonasmes si ridicules qu’il est très rare de les trouver employées par d’autres personnes que celles qui n’ont aucune idée de grammaire. Aussi avons-nous été fort étonné à la lecture du vers suivant de Furetière, qui, par parenthèse, n’est généralement connu que comme grammairien, et à qui nous devons un assez grand nombre d’épigrammes fort bonnes:

C’est céans, approchez, venez, _montez en haut_.

(_Les Marchands_, sat. I.)

On trouve aussi dans Villon:

Affin d’avoir provision De l’escot, l’hoste _monte en hault_.

(_Repues franches_, § V.)

Et dans Coquillart:

Mais _montez en hault_ tout droit Et vous en allez au grenier.

(_Monologue de la Botte de foing._)

Ces exemples ne tirent nullement à conséquence; on ne prouve rien contre la raison.

MONTRER.

LOCUT. VIC. _Montrez_-lui le latin. LOCUT. CORR. _Enseignez_-lui le latin.

Bobêche disait un jour qu’on peut ne savoir ni lire ni écrire, être enfin un âne renforcé, et toutefois _montrer_ parfaitement bien sa langue. Ce jeu de mots a eu du succès, et il le méritait, parce qu’il frappait de ridicule une mauvaise expression que l’Académie a cru devoir accueillir dans son Dictionnaire, et qu’elle n’a pas pour cela rendue meilleure. N’est-ce pas quelque chose d’assez plaisant que de voir Bobêche _montrer_ sa langue à l’Académie?

MORIGINER.

LOCUT. VIC. On le _moriginera_. LOCUT. CORR. On le _morigénera_.

De _morigerari_ fait de _morem gero_. (DE ROQUEFORT, _Dict. étym._)

MOT.

LOCUT. VIC. Il m’a écrit un _mot de lettre_. LOCUT. CORR. Il m’a écrit un _bout de lettre_.

Les gens qui aiment à s’exprimer avec justesse préfèreront toujours employer un autre terme que celui de _mot de lettre_. Pourquoi ne dirait-on pas: Je lui ai écrit quelques lignes, un bout de lettre, un billet? Est-il absolument nécessaire d’avoir recours à l’hyperbole, «ressource, comme le dit M. Laveaux, des petits esprits qui écrivent pour le bas peuple?»

On trouve dans Furetière:

Et son chagrin ne put permettre Qu’il lût un petit _mot de lettre_ Qu’entre ses mains j’avais remis.

(_Épîtres._)

Les beaux parleurs disent un _mote_; les gens instruits, qui sont rarement de beaux parleurs, disent un _mo_.

MOUCHER.

LOCUT. VIC. Il _mouche_ fort peu. LOCUT. CORR. Il _se mouche_ fort peu.

Je _mouche souvent_, disait un habitant du midi à un grammairien. Qui ou quoi? répondit celui-ci, vos enfans ou vos chandelles?

Ce verbe ne peut jamais être employé dans un sens neutre; il doit toujours être actif comme _moucher la chandelle_, _moucher un enfant_, ou réfléchi, comme _se moucher_.

Gresset a fait un solécisme dans le vers suivant:

Après avoir toussé, _mouché_, craché.

MOUROIR.

LOCUT. VIC. Votre ami est _au mouroir_. LOCUT. CORR. Votre ami est _à la mort_.

_Être au mouroir_ est un provincialisme assez en usage dans l’ouest de la France. Boiste a accueilli ce mot auquel il a donné la signification de _lit de mort_, en ajoutant avec raison qu’il est inusité..... à Paris, bien entendu.

MOUSSEUX.

LOCUT. VIC. Cet arbre est _mousseux_. LOCUT. CORR. Cet arbre est _moussu_.

L’adjectif de _mousse_, signifiant une espèce de _petite herbe_, est _moussu_; l’adjectif de _mousse_, signifiant _écume_ est _mousseux_. Dans notre phrase d’exemple, c’est donc évidemment _moussu_ qu’il faut; c’était _moussu_ qu’il fallait aussi dans le vers suivant:

Une grotte _mousseuse_, un côteau verdoyant.

(ROUCHER, _les Mois_, ch. VII.)

MOYENNANT QUE.

LOCUT. VIC. J’y consens, _moyennant que_ vous partiez. LOCUT. CORR. J’y consens, _à condition que_ vous partiez.

_Moyennant_ est une préposition qui ne doit jamais être suivie de la conjonction _que_.

On trouve _moyennant que_ dans La Fontaine:

Amenez-la, courez; je vous promets D’oublier tout, _moyennant qu_’elle vienne.

(_Contes_, liv. II, ch. 1.)

C’est une vieille expression tout-à-fait inusitée aujourd’hui.

MULATRE.

LOCUT. VIC. { Une femme _mulâtresse_. { Une _mulâtre_.

LOCUT. CORR. { Une femme _mulâtre_. { Une _mulâtresse_.

L’Académie ne donne pas le substantif _mulâtresse_, et c’est à tort. On ne peut pas plus dire une _mulâtre_ qu’on ne dit une _nègre_. _Mulâtre_ ne s’emploie que comme adjectif.

M. Marle ne reconnaît pas dans _mulâtresse_ un mot français. Quelques dictionnaires récens n’ont cependant pas dédaigné de l’accueillir.

NACRE.

LOCUT. VIC. C’est _du nacre_. LOCUT. CORR. C’est de _la nacre_.

Si les mots étaient fidèles à leurs étymologies, _nacre_ devrait être masculin. _Nácar_, d’où il vient, est masculin en espagnol.

_Nacre_ et _polacre_ sont les deux seuls mots de cette désinence qui soient féminins.

NATAL.

LOCUT. VIC. Je vous revois, ô lieux _nataux_! LOCUT. CORR. Je vous revois, ô lieux _natals_!

L’adjectif _natal_ a été mutilé par nos grammairiens. Les uns, tels que Andry de Boisregard (_Réflexions sur l’usage présent de la langue française_), etc., n’ont pas voulu lui accorder de féminin singulier ou pluriel; d’autres, au nombre desquels figurent l’Académie, Féraud, Gattel, etc., lui refusent un pluriel masculin. De sorte que ce pauvre adjectif se trouve réduit à sa plus simple expression, à son masculin singulier.

Cependant l’usage ne s’est pas rendu complice de ce purisme ridicule qui tend à appauvrir notre langue. Il a donné un féminin des deux nombres à _natal_, comme on pourrait le prouver par un grand nombre d’exemples. Quant au pluriel, il lui en a donné un double, et il nous reste à décider aujourd’hui si l’on doit préférer _natals_ à _nataux_ ou _nataux_ à _natals_.

On trouve _nataux_ dans Amyot: «Il révérait fort Socrate et Platon, desquels tous les ans il célébrait les jours _nataux_.» Dans le Dict. de Trévoux: «Pour jouir du droit de bourgeoisie dans une ville, il faut y avoir maison, et s’y trouver aux quatre _nataux_, (Noël, Pâques, la Pentecôte et la Toussaint) dont on prend attestation.» Cependant comme _nataux_ est un peu dur à l’oreille, nous pensons qu’il vaudrait peut-être mieux préférer _natals_, qui a été adopté par Laveaux, et qui a, comme _nataux_, l’analogie en sa faveur, mais, convenons-en, une analogie un peu plus restreinte. Qui ne connaît ces vers célèbres:

_Al_ est un singulier dont le pluriel fait _aux_. On dit c’est mon _égal_, et ce sont mes _égaux_.

(BOURSAULT, _Le Mercure Galant_, act. IV, sc. VII.)

NATURE.

LOCUT. VIC. Connaissez-vous rien de plus _nature_ que cela? LOCUT. CORR. Connaissez-vous rien de plus _naturel_ que cela?

Cette manière de parler est maintenant à la mode. On ne doit cependant pas s’attendre à en trouver des exemples dans nos bons auteurs. La mode partout, mais particulièrement en fait de langage, n’est qu’une absurdité, et n’influence que les sots.

Nous croyons qu’il serait fort difficile aux gens qui emploient _nature_ comme adjectif, à la place de _naturel_, de nous démontrer les avantages que le style peut retirer de cette transposition de mots.

NAYER.

PRONONC. VIC. Il s’est _nayé_. PRONONC. CORR. Il s’est _noyé_.

Du temps de Rabelais, (16ᵉ siècle), on disait _noyer_; du temps de Ménage (17ᵉ siècle) _néïer_, et maintenant, quand on parle bien, on dit _noyer_. Les mots ont aussi, comme on le voit, leurs vicissitudes.

NÉAMOINS.

LOCUT. VIC. _Néamoins_ je l’ai vu. LOCUT. CORR. _Néanmoins_ je l’ai vu.

_Néanmoins_ est une corruption de _néant moins_, c’est-à-dire, _rien moins_. Ce mot a précisément la valeur qu’on attribue à la mauvaise locution _pas moins_ dans cette phrase: _pas moins_, je l’ai vu.

NÈFE.