Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

Part 14

Chapter 143,251 wordsPublic domain

Un _linceuil_ tout saigneux à son dos s’estendoit, Qui jusques aux talons déchiré lui pendoit.

(GARNIER, _Cornélie_, trag.)

Nos poètes modernes suivent souvent cette orthographe, mais les meilleurs dictionnaires ne l’admettent pas.

LINTEAU.

LOCUT. VIC. Vos serviettes sont à _linteaux_. LOCUT. CORR. Vos serviettes sont à _liteaux_.

Des _linteaux_ sont des pièces de bois qu’on met en travers au-dessus d’une porte ou d’une fenêtre, pour soutenir la maçonnerie; des _liteaux_ sont des raies colorées qui sont à quelque distance des extrémités de certaines serviettes.

LIQUEUREUX.

LOCUT. VIC. Ce vin est _liqueureux_. LOCUT. CORR. Ce vin est _liquoreux_.

L’étymologie l’a emporté sur l’analogie dans la formation des mots _liquoreux_, _liquoriste_. Le contraire aurait dû avoir lieu. Si vous laissez violer le principe de l’étymologie, c’est très-fâcheux; mais vous n’en devez pas moins agir ensuite dans le même sens. Ne serait-il pas plus rationnel de dire _liqueureux_, _liqueuriste_ que _liquoreux_, _liquoriste_?

LOIN A LOIN (DE).

LOCUT. VIC. Je le vois _de loin à loin_. LOCUT. CORR. Je le vois _de loin en loin_.

«L’Académie dit _loin à loin_, _de loin à loin_, et donne pour exemples de ces phrases adverbiales, _planter des arbres_ loin à loin. _Les hameaux_, _les maisons y sont semés_ loin à loin. On est surpris de trouver dans le _Dictionnaire de l’Académie_ cette ancienne locution que l’on n’emploie plus aujourd’hui, et de n’y pas trouver de _loin en loin_, qui est celle dont les bons auteurs se servent généralement.» (LAVEAUX, _Dict. des Diff._) M. Girault-Duvivier préfère aussi _de loin en loin_.

L’ORIENT.

ORTH. VIC. L’escadre arriva à _L’Orient_. ORTH. CORR. L’escadre arriva à _Lorient_.

Lorient est le nom d’un port de France sur l’Océan, qui n’a rien de commun, par rapport à la France du moins, avec l’orient, l’un des quatre points cardinaux, et que l’on a tort d’écrire en deux mots avec une apostrophe.

LORS.

LOCUT. VIC. _Depuis lors_ on n’en a plus eu de nouvelles.--Je le vis _lors de_ mon départ.

LOCUT. CORR. _Depuis cette époque_ on n’en a plus eu de nouvelles.--Je le vis _à l’époque_ de mon départ.

«_Depuis lors_, dit Domergue (_solut. gramm._), est une expression proscrite du beau langage; on n’en a pas besoin, et elle ne communique aucune grâce. Jean-Baptiste Rousseau est tombé dans cette faute.» Dites toujours: _depuis_, _depuis cette époque_, au lieu de: _depuis lors_.

«_Lors_, avec un génitif, par exemple, _lors de son élection_, pour dire _quand il fut élu_, n’est guère bon ou du moins guère élégant.» (VAUGELAS, _Rem._ 121.)

Il ne faut pas dire non plus _pour lors_. Cette locution, quoique admise par l’Académie, est très-incorrecte, et nos bons écrivains modernes ne s’en servent presque jamais.

LOSANGE.

LOCUT. VIC. Son champ a la forme d’_un losange_. LOCUT. CORR. Son champ a la forme d’_une losange_.

Ce mot est féminin, selon tous les dictionnaires.

LOUIS D’OR, NAPOLÉON EN OR.

LOCUT. VIC. Prenez vingt _louis d’or_, vingt _napoléons en or_. LOCUT. CORR. Prenez vingt _louis_, vingt _napoléons_.

Les complémens _d’or_, _en or_, donnés aux mots _louis_ et _napoléon_, sont tout-à-fait inutiles, car on ne connaît pas en France de monnaie à laquelle on donne le nom de _louis_ d’argent, ni de _napoléon_ d’argent. Quand on comprend parfaitement une idée, pourquoi ajouter des mots qui ne modifient absolument en rien cette idée, pour nous Français, du moins, et qui pourraient induire en erreur des étrangers tant soit peu logiciens, en leur donnant à entendre que nous avons une monnaie qui n’existe pas.

LUI.

{ Gardez ce bâton, je n’ai pas besoin _de lui_. LOCUT. VIC. { Cet ouvrage est important, ajoutez-_lui_ des notes. { Chacun doit prendre garde à _lui_.

{ Gardez ce bâton; je n’_en_ ai pas besoin. LOCUT. CORR. { Cet ouvrage est important, ajoutez-_y_ des notes. { Chacun doit prendre garde à _soi_.

«_Lui_ ne se dit ordinairement que des personnes. Quoiqu’un homme dise fort bien d’un autre qu’_il se repose sur lui_, qu’_il s’appuie sur lui_, on ne dira pas pour cela d’un lit ou d’un bâton, _reposez-vous sur lui_, _appuyez-vous sur lui_; mais on se servira de la préposition elliptique _dessus_; _reposez-vous dessus_, _appuyez-vous dessus_.

«En parlant des choses, on emploie le pronom _en_ au lieu de _de lui_, et le pronom _y_ au lieu de _à lui_. On ne dit pas d’un mur _n’approchez pas de lui_, on dit, _n’en approchez pas_; ni d’un village, _allez à lui_, il faut dire, _allez-y_.

«Lorsque le pronom _lui_ est précédé des prépositions _avec_ ou _après_, il peut se dire des choses même inanimées. _Ce torrent entraîne_ avec lui _tout ce qu’il rencontre_, _il ne laisse_ après lui que du sable et des cailloux.

«On ne doit pas se servir indifféremment de _lui_ et de _soi_. Quand on parle en général, et sans indiquer une personne qui est le sujet de la phrase, il faut se servir de _soi_. _Il faut que chacun prenne garde à soi._ Mais lorsqu’une personne en particulier est désignée dans la phrase, il faut mettre _lui_. _Cet homme ne prend pas garde à lui._» (LAVEAUX, _Dict. des Diff._) Ce qu’on vient de dire de _lui_ s’applique également à _elle_.

LUNÉTIER.

PRONONC. VIC. Vous êtes _lunétier_. PRONONC. CORR. Vous êtes _lunetier_.

Féraud veut que le premier _e_ de ce mot soit fermé; c’est contre l’usage. _Lunetier_ vient bien de _lunette_, mais _buvetier_, _charretier_, _gazetier_, _tabletier_, etc., viennent aussi de _buvette_, _charrette_, etc., et le premier _e_ de ces mots n’est pas fermé.

LUTHÉRIANISME.

LOCUT. VIC. Le _luthérianisme_ a pénétré dans ce pays. LOCUT. CORR. Le _luthéranisme_ a pénétré dans ce pays.

MACHIN.

Ce mot ne figure dans aucun dictionnaire, et n’est jamais employé par les personnes qui parlent bien.

MAIRERIE.

PRONONC. VIC. Voici la _mairerie_. PRONONC. CORR. Voici la _mairie_.

On a écrit et prononcé autrefois _mairerie_, comme on le voit dans Nicod; l’usage actuel veut qu’on écrive et qu’on prononce _mairie_.

MAJOR.

LOCUT. VIC. J’ai une tierce _major_, un quinte _major_, etc. LOCUT. CORR. J’ai une tierce _majeure_, une quinte _majeure_, etc.

L’Académie regarde la première de ces expressions comme surannée; M. Blondin (_Manuel de la pureté du langage_) regarde la seconde comme vicieuse. Nous croyons que la raison est ici du côté de l’Académie. Il est bien certain, du moins, que cet adjectif latin _major_ accolé à un substantif français est d’un effet assez ridicule, ailleurs que dans les mots composés _tambour-major_, _chirurgien-major_, _adjudant-major_, etc., qui sont trop répandus et d’une formation trop ancienne pour qu’on puisse songer à y rien changer; et il n’est pas moins certain que l’usage général est en faveur de _tierce majeure_. _Tierce major_ n’est plus guère employé aujourd’hui que par les joueurs de piquet des corps-de-garde et des guinguettes.

MAL.

LOCUT. VIC. Vous aurez du _mal_ à l’entendre. LOCUT. CORR. Vous aurez de la _peine_ à l’entendre.

«Beaucoup de personnes disent: j’ai cherché long-temps ce livre, j’ai eu bien du _mal_ à le trouver; il a eu bien du _mal_ à se procurer votre adresse; ces façons de parler sont de véritables solécismes. On doit employer le mot _peine_ dans ces phrases: j’ai cherché long-temps ce livre, j’ai eu bien de la _peine_ à le trouver; il a eu bien de la _peine_ à se procurer votre adresse.

«_Mal_ éveille une idée de souffrance physique, et par conséquent ne saurait convenir à des phrases où l’on ne veut exprimer qu’une idée d’_embarras_, de _difficulté_.» (CHAPSAL. _Nouv. dict. grammatical._)

On trouve les exemples suivans dans le Dict. de l’Académie: Il a eu bien du _mal_ à l’armée. On a trop de _mal_ chez ce maître-là. Il a bien du _mal_ à gagner sa vie. Nous ne croyons pas que ces exemples détruisent ce qu’établit M. Chapsal, car il est facile de voir que le mot de _mal_ y réveille toujours jusqu’à un certain point l’idée de souffrance physique.

MALADIE (FAIRE UNE). _Voyez_ FAIRE.

MALGRÉ.

LOCUT. VIC. Je fus forcé de sortir _malgré moi_. LOCUT. CORR. Je fus forcé de sortir.

Le pléonasme que produit l’expression _malgré moi_ dans notre phrase d’exemple, est trop évident pour que nous fassions là-dessus la moindre réflexion.

MALGRÉ QUE.

LOCUT. VIC. Il le fera _malgré qu’on_ le défende. LOCUT. CORR. Il le fera _quoiqu’on_ le défende.

«_Malgré que_ n’est plus d’usage qu’avec le verbe _avoir_, précédé de la préposition _en_; en effet _malgré que_ veut dire _mauvais gré que_; _quelque mauvais gré que_; ainsi_ malgré que j’en_ aie, _malgré que j’en_ eusse, veut dire _mauvais gré que j’en_ aie, _quelque mauvais gré que j’en_ eusse; construction qui ne peut avoir lieu avec tout autre verbe.

«_Malgré que je fasse_, _malgré que je sois_ ne doivent donc pas se dire. Il faut remplacer _malgré_ par _quoique_, _bien que_ et dire: _quoique je fasse_, _bien que je sois_.» (_Grammaire des gramm. t. 2._)

MALHEUREUX (_Voyez_ GUEUX, MISÉRABLE.)

MALINE.

LOCUT. VIC. Fièvre _maline_. LOCUT. CORR. Fièvre _maligne_.

On lit dans Ronsard:

Telle fièvre _maline_ Ne se pourroit garir par nulle médecine.

(_Remonstrance au peuple de Fr._)

On trouve encore cette orthographe dans La Fontaine:

Elle sent son _ongle maline_.

(Liv. VI, fab. 15.)

L’usage et la raison ont lutté ensemble pour ce féminin d’adjectif: l’usage l’a emporté. Et cela ne devait pas être.

MANES.

LOCUT. VIC. Ils croyaient entendre les _mânes plaintives_ de leurs aïeux.

LOCUT. CORR. Ils croyaient entendre les _mânes plaintifs_ de leurs aïeux.

Et mes _mânes contens_, aux bords de l’onde noire, Se feront de ta peur une agréable histoire.

(BOILEAU.)

MANGER.

LOCUT. VIC. J’ai tous les jours six personnes à _manger_ chez moi. LOCUT. CORR. J’ai tous les jours six personnes à _nourrir_ chez moi.

La première de ces phrases ne pourrait être évidemment correcte que dans un pays d’ogres. Dans le nôtre elle n’est pas tolérable.

MANGER.

LOCUT. VIC. Cette fourrure a été _mangée aux_ vers. LOCUT. CORR. Cette fourrure a été _mangée par_ les vers.

Une chose n’est pas _mangée aux vers_, _aux souris_, mais _par les vers_, _par les souris_. Comment se fait-il qu’une faute dont une minute de réflexion suffit pour démontrer toute l’absurdité, se reproduise si fréquemment?

MANIÈRE (DE).

LOCUT. VIC. Arrangez l’affaire _de manière à ce qu’il_ soit content.

LOCUT. CORR. Arrangez l’affaire _de manière qu’il_ soit content, ou _de manière à_ le contenter.

_De manière à ce que_ ne se trouve pas dans nos bons écrivains, par la raison que nos bons écrivains repoussent toujours avec soin les mots oiseux, comme _à ce_ dans la locution précitée.

MANQUER.

LOCUT. VIC. Il a _manqué de_ tomber. LOCUT. CORR. Il a _manqué_ tomber.

L’usage veut aujourd’hui que l’on emploie le verbe _manquer_ sans le joindre par la préposition _de_ au verbe qui le suit. Des grammairiens ont attaqué cet usage, d’autres l’ont défendu: nous sommes du côté de ces derniers. _Manquer_ ayant la signification de _faillir_, _penser_, _être sur le point de_ doit être immédiatement suivi du verbe qu’il régit. Dit-on _vous avez failli_ de _tomber_, _il a pensé_ de _mourir_, _elle a été sur le point de_ de _partir_? Ces manières de parler seraient ridicules; les deux dernières surtout.

MANQUER A TOUCHER.

LOCUT. VIC. Vous avez _manqué à toucher_; c’est un _manque à toucher_.

LOCUT. CORR. Vous avez _manqué de touche_; c’est un _manque de touche_.

Expressions du jeu de billard.

MARCHE.

LOCUT. VIC. Soyez sans inquiétude, nous avons de la _marche_. LOCUT. CORR. Soyez sans inquiétude, nous avons de la _marge_.

La _marge_, au figuré, est ce qui est au-delà du nécessaire. Au propre, le sens est à peu près le même.

Le mot _marche_ dans notre phrase d’exemple fait un véritable non-sens. Ce n’est certainement pas le cas d’être sans inquiétude lorsqu’on a beaucoup de _marche_ à faire.

MARCHE.

LOCUT. VIC. Vous le reconnaîtrez à sa _marche_. LOCUT. CORR. Vous le reconnaîtrez à son _marcher_.

La _marche_ est le mouvement de celui qui marche; le _marcher_ est la manière dont il marche. On a la _marche_ lente, rapide, assurée, chancelante, etc. On a le _marcher_ gracieux, élégant, ignoble, etc.

MARCHÉ (BON).

LOCUT. VIC. J’ai acheté ce livre _bon marché_. LOCUT. CORR. J’ai acheté ce livre _à bon marché_.

M. Blondin (_Manuel de la pureté du langage_) prétend que cette locution _acheter à bon marché_ est vicieuse, et qu’il faut dire _acheter bon marché_. Nous croyons, nous, le contraire. L’usage et l’Académie, autorités qui, malgré leurs erreurs, sont encore les premières en fait de langage, veulent également qu’on dise _acheter à bon marché_. On dit et l’on doit dire: _acheter à bon compte_, _acheter à vil prix_, et l’on ne pourrait pas dire _acheter à bon marché_? Ce serait là un pur caprice; ne cherchons pas à en entacher notre langue.

MARDELLE.

LOCUT. VIC. Changez la _mardelle_ de ce puits. LOCUT. CORR. Changez la _margelle_ de ce puits.

On a dit autrefois _margeole_, _marelle_, _mardelle_ et _margelle_. On ne dit plus aujourd’hui que _mardelle_ et _margelle_, et nous ajouterons que l’on ne devrait dire que _margelle_, parce que ce mot est le seul conforme à l’étymologie (_margella_, diminutif de _margo, marginis_) donnée par Ménage, Furetière, Ducange, et le Dict. de Trévoux.

L’Académie et presque tous les autres dictionnaristes paraissent préférer _margelle_ à _mardelle_, en renvoyant de ce dernier mot au premier.

_Margelle_ appartient à la famille du mot _marge_. L’idée de _bord_ se trouve dans l’un comme dans l’autre.

MARÉE EN CARÊME, MARS EN CARÊME.

{ Il vient tous les ans dans ce mois-ci: il est LOCUT. VIC. { comme _marée en carême_. { Vous arrivez à propos, comme _mars en carême_.

{ Il vient tous les ans dans ce mois-ci: il est LOCUT. CORR. { comme _mars en carême_. { Vous arrivez à propos, comme _marée en carême_.

Il est aisé de voir que, dans la première phrase, _marée_ ne signifie rien, car la _marée_ peut ne pas toujours arriver en _carême_, tandis que _mars_ ne manque jamais à cette époque. Aussi faut-il _mars_ dans cette phrase. Dans la seconde, _mars_ n’est pas mieux placé, car il importe certainement fort peu au _carême_ que _mars_ se trouve compris dans la quarantaine; c’est la _marée_ qui seule est d’une grande importance pour ce temps de nourriture maigre. Mettez donc _marée_ dans le second cas.

Comment se fait-il que presque tous nos grammairiens confondent ces deux expressions, et regardent la seconde comme une corruption de la première? N’y a-t-il pas deux idées bien distinctes exprimées par ces deux locutions proverbiales, l’une de _périodicité_, l’autre d’_à-propos_, et n’a-t-on pas lieu de s’étonner de la distraction des modernes lexicographes, qui, en cette qualité, devaient compulser avec la plus grande attention les ouvrages de leurs devanciers, et qui n’ont pas su voir, nous ne dirons pas apprécier, la judicieuse distinction établie déjà entre ces deux expressions par l’Académie, Féraud, etc.?

«On dit proverbialement d’une chose qui arrive _à propos_, qu’elle arrive comme _marée en carême_.»

«On dit proverbialement d’une chose _qui ne manque jamais d’arriver en certain temps_, cela vient comme _mars en carême_.» (_Académie_, _Féraud_, etc.)

Rien est-il en effet plus agréable, plus _à propos_ enfin pour des gens qui observent rigoureusement le _carême_ qu’un envoi de _marée_ bien fraîche? Rien est-il encore plus susceptible d’un _retour certain_ que le mois de _mars_ dans le _carême_, puisque ce temps de pénitence le comprend toujours en totalité ou en partie?

M. Raymond, qui a fait l’article _Carême_ comme l’a fait l’Académie, passe sous silence, au mot _marée_, l’expression _marée en carême_, et traite plus loin _mars en carême_ de corruption de _marée en carême_. Voilà deux fautes graves. A quoi sert-il de venir après le Dict. de l’Académie si, au lieu de profiter de ses erreurs, on fait plus mal que lui?

«Il y a une considération qui me refroidirait, dit M. Jacquemont (_Correspondance_, t. I) c’est le sort incertain de mes lettres, et la crainte de voir celles-là se perdre comme les autres, ou n’arriver que comme _mars en carême_.» M. Jacquemont s’est étrangement mépris sur la valeur de cette expression proverbiale. Il en a retourné le sens, et au lieu de lui attribuer une signification d’_à-propos_, c’est une signification toute contraire qu’il lui donne.

MARGOTTE.

LOCUT. VIC. Avez-vous planté vos _margottes_? LOCUT. CORR. Avez-vous planté vos _marcottes_?

Une _marcotte_ est une branche de plante qu’on met en terre pour qu’elle y prenne racine.

Dites aussi _marcotter_ des vignes, des chèvrefeuilles, des œillets, et non _margotter_.

MARIAGE, NOCE.

LOCUT. VIC. On a fait hier six _noces_ à la mairie, à l’église. LOCUT. CORR. On a fait hier six _mariages_ à la mairie, à l’église.

Il existe entre ces deux mots une différence très grande, et dont assez généralement on tient fort peu de compte. Le _mariage_ est la cérémonie civile ou religieuse qui unit les époux, la _noce_ est la petite fête qui suit ordinairement cette cérémonie. Un maire fait un _mariage_, un traiteur fait une _noce_; témoin cette vieille inscription: _Un tel, traiteur, fait nopces et festins_. On ne fait pas de _noce_ sans _mariage_, mais on peut faire un _mariage_ sans _noce_. Il s’ensuit donc que l’on pourrait dire: j’ai assisté au _mariage_ de M. un tel, mais je n’étais pas à sa _noce_; ou bien: j’étais à sa _noce_, mais non à son _mariage_.

_Noce_ ne peut être employé pour _mariage_ qu’au pluriel. Il a épousé en secondes _noces_ une sœur de sa première femme.

MARIER AVEC.

LOCUT. VIC. Il a _marié_ sa nièce _avec_ un vieillard. LOCUT. CORR. Il a _marié_ sa nièce _à_ un vieillard.

MM. Laveaux et Girault-Duvivier pensent qu’on peut dire _marier à_ et _marier avec_. _Marier à_ quand il est question de deux choses qui se confondent ensemble, et dont l’union forme un tout: _marier_ le luth _à_ la voix; _marier avec_ quand il est question de choses qui ne sont que jointes ensemble, et restent distinctes après leur jonction: _marier_ la vigne _avec_ l’ormeau.

On lit cependant dans _Delille_:

La vigne, si je veux, s’y _marie aux_ ormeaux.

L’Académie n’adopte que l’expression _marier avec_. Notre opinion à nous est que le verbe _marier_ renfermant une idée d’union, c’est faire un pléonasme que de joindre le régime direct de ce verbe à son régime indirect par la préposition _avec_ qui présente encore la même idée, et qu’on a pour cette raison nommée conjonctive. _A_, qui exprime plus particulièrement un rapport de tendance, nous paraît convenir beaucoup mieux après le verbe _marier_.

MARIN, MARITIME.

LOCUT. VIC. { Le goëmon est une plante _maritime_. { Ils s'emparèrent d’une forteresse _marine_.

LOCUT. CORR. { Le goëmon est une plante _marine_. { Ils s’emparèrent d’une forteresse _maritime_.

_Marin_ signifie, d’après tous les dictionnaires: _qui est de la mer_, _qui vient de la mer_, _qui appartient à la mer_.

_Maritime_ signifie: _qui est proche de la mer_, _qui concerne la mer_, _qui a du rapport à la mer_.

Aussi distingue-t-on en histoire naturelle des plantes _marines_ et des plantes _maritimes_. Les plantes _marines_ sont toujours recouvertes par l’eau salée dans laquelle elles nagent. Les plantes _maritimes_ viennent sur les bords ou dans le voisinage de la mer.

MAROLLES.

PRONONC. VIC. Du fromage de _Marolles_. PRONONC. CORR. Du fromage de _Maroilles_.

Le fromage connu sous ce nom vient de _Maroilles_, dans le département du Nord. C’est donc fromage de _Maroilles_ que l’on doit dire.

MARRONNER.

LOCUT. VIC. Que _marronnez_-vous là? LOCUT. CORR. Que _marmonnez_-vous là?

«MARMONNER. Murmurer sourdement.

«MARRONNER. Friser des cheveux en grosses boucles.--Imprimer clandestinement.» (_Dict. de l’Acad._)

Cette citation nous fait voir que, dans la phrase suivante: _Il_ marronne _des patenôtres sur le même air_, (_Corresp. de M. Jacquemont_, t. I) c’était _marmonne_ qu’il fallait écrire. Il _marmotte_ eût encore mieux valu. Comme le dit fort bien Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._), «_marmonner_ est un mot du patois de Paris; _marmotter_ est un terme du bon langage.»

MASSACRANTE.

LOCUT. VIC. Vous êtes d’une humeur _massacrante_. LOCUT. CORR. Vous êtes d’une humeur _insupportable_.

Cette expression est approuvée par quelques bons auteurs, et proscrite par d’autres qui prétendent qu’elle n’est pas française. Le reproche le mieux fondé qu’on puisse, selon nous, lui adresser, est d’être une hyperbole, et comme l’a dit Laveaux «quand on a du génie et de l’usage du monde, on ne se sent guère de goût pour les pensées fausses et outrées.»

MATÉREAUX.

LOCUT. VIC. Assemblez vos _matéreaux_. LOCUT. CORR. Assemblez vos _matériaux_.

«Il faut dire _matériaux_, et non pas _matéreaux_, comme dit le peuple de Paris....» (MÉNAGE. _Observ. sur la langue française_) et d’ailleurs.

Des _mâtereaux_ sont des petits mâts ou bouts de mâts.

MATIN.

{ Allez le voir _demain au matin_. LOCUT. VIC. { Il l’a rencontré _hier au matin_. { Sortez-vous _du matin_?

{ Allez le voir _demain matin_. LOCUT. CORR. { Il l’a rencontré _hier matin_. { Sortez-vous _dès le matin_?

_Matin_ s’emploie le plus généralement sans l’article contracté _au_, après les adverbes _demain_ et _hier_.

_Du matin_ pour _dès le matin_ est un barbarisme.

MATINAL.

LOCUT. VIC. La campagne n’est vraiment belle que pour l’homme _matinal_.--Vous êtes bien _matineux_ aujourd’hui.--L’étoile _matinale_.

LOCUT. CORR. La campagne n’est vraiment belle que pour l’homme _matineux_.--Vous êtes bien _matinal_ aujourd’hui.--L’étoile _matinière_.

_Matinal_ signifie: qui se lève de bonne heure par hasard, sans habitude. _Matineux_ au contraire signifie: qui a l’habitude de se lever matin.

Quant à l’adjectif _matinier_, son usage est à peu près restreint aujourd’hui à la qualification de l’étoile connue sous le nom d’_étoile matinière_.

MÉCHANT.

LOCUT. VIC. Il m’a donné un _méchant_ habit. LOCUT. CORR. Il m’a donné un _mauvais_ habit.

Au risque d’encourir le reproche de purisme, nous ne pouvons nous empêcher de blâmer ici l’extension de signification donnée à l’adjectif _méchant_. Ce qui est _méchant_ a de la méchanceté, or, un habit peut-il en avoir? L’usage se déclare en vain pour l’emploi de _méchant_ comme qualificatif de noms de choses; nos bons écrivains nous fournissent en vain de nombreux exemples de cet emploi abusif, notre répugnance reste toujours la même. Nous ne voyons dans _méchant_ qu’un adjectif dont la signification est: _qui a de la méchanceté_, et non _qui n’a pas les qualités requises_. Il faut, pour rendre ce dernier sens, se servir de l’adjectif _mauvais_. Nous pensons donc que _méchant_ ne peut jamais s’appliquer qu’à un nom d’être animé, mais que _mauvais_ peut également convenir aux êtres animés et aux choses. Ces deux adjectifs ont entre eux une différence assez grande. Un écrivain est _mauvais_ quand il écrit mal, il est _méchant_ quand il écrit avec méchanceté.

MÉFIER (SE), DÉFIER (SE).

LOCUT. VIC. { Cet homme est singulier: je m’en _défie_. { Cet homme est faux: je m’en _méfie_.

LOCUT. CORR. { Cet homme est singulier: je m’en _méfie_. { Cet homme est faux: je m’en _défie_.